‹ Un empereur. Un roi. Un pape. Une RestaurationChapitre 13 sur 56 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ce que le Piémont cflerchait en Crimée. — La guerre d’Italie de 1859 et le mouvement unitaire. — Influence de la popularité de Victor-Emmanuel dans cette révolution. — Par qui l’Italie a-t-elle été faite ? — De l’élaboration de l’unité. — Pourquoi la fédération a-t-elle échoué? — Résultats de l’unité italienne pour la France et l’Europe.

« Vous avez pris un chemin Jiien long' pour arriver en Lombardie^ » disait après le siég^e de Sébastopol un officier russe à un officier sarde. Rien en effet ne semblait plus étranger aux intérêts et au but du petit Piémont que la guen:e de Crimée. On ne saurait à ce sujet trop admirer la lointaine prévoyance de Victor-Emmanuel, de Gavour et du Parlement de Turin. Les vaines tentatives de 1848 et de 1849 avaient montré que les efforts décousus d’une Italie morcelée étaient incapables de rejeter l’Autriche au delà des Alpes. Pour accomplir sa mission, il fallait au Piémont des sympathies et une alliance : c’est ce qu’il allait chercher sur les arides plateaux de la Tauride. La guerre de Crimée était ]a clef qui devait ouvrir à l’Italie les conseils de l’Europe.

Cinq ans après Novare, les trois couleurs italien-

LA MONARCHIE ITALIENNE

lies se déployaient de nouveau sur les champs de bataille, et cette fois, comme sous Napoléon les Italiens combattaient à côté des Français. Les regards de la péninsule étaient fixés sur le corps expéditionnaire du général La Marmora. Dans nombre de villes et de familles étrangères au Piémont, la bataille de la Tchernaïa, où les Piémontais avaient pris part, fut fêtée comme une victoire nationale. La guerre terminée, le Piémont, comme belligérant entrait au congrès de Paris; le petit royaume de cinq millions d’âmes siégeait à côté des cinq grands Etats. En s’immisçant ainsi dans la plus délicate et la plus compliquée des affaires européennes, le Piémont avait ouvert d’avance au futur royaume italien l’accès des conférences et des congrès de l’Europe ; avant même que l’Italie fut faite, Victor-Emmanuel et Cavour lui avaient assuré une place parmi les grandes puissances.

Au congrès de Paris, c’était déjà la péninsule, plutôt que le royaume de Sardaigne, qui parlait par la bouêhe de Cavour. Le Piémont savait se faire admettre comme le représentant naturel d'une nation officiellement privée de voix et d’existence. Pour la première fois, la question italienne était solennellement posée dans un congrès au nom de l’Italie. Quelques années après la défaite de Charles- Albert, Victor-Emmanuel proclamait les revendications nationales, en face même de l’Autriche, avec la double sympathie de ses alliés de Crimée et de son adversaire de la veille, irrité de l’hostile neutralité de la cour de Vienne pendant la guerre.

LE ROI VICTOR-EMMANUEL

Le congrès de Paris était une première victoire pour le Piémont, une première revanche de Novare.

Les mémoires françaises sont encore pleines de ce qui bientôt suivit. Qui ne se rappelle le voyage de Cavour, les entrevues de Plombières, les bombes d’Orsini, le mariage d’une princesse de Savoie avec le prince Napoléon, le discours impérial du 1®'' janvier, Tultimatum de l’Autriche au Piémont, et enfin la campagne de 1859 qui en quelques semaines arrachait la Lombardie à l’Autriche ? Pendant quelques mois, Tbistoire de l’Italie se confond presque avec l’histoire de la France. Personne n’a oublié cette guerre, la dernière glorieuse pour nos armes, et ces noms, Magenta et Solférino, les bernières grandes victoires françaises, Palestro et San-Martino, où Victor-Emmanuel et les Italiens combattaient à côté de nous. Tout le monde sait comment l’armée qui devait délivrer l’Italie des Alpes à l’Adriatique fut soudainement arrêtée à Villafranca, moins par les places fortes du quadrilatère et les tergiversations de Napoléon III que par l’attitude menaçante de la Prusse, qui n’avait pas encore découvert le profit qu’elle pouvait tirer d’une alliance italienne.

Les préliminaires de Villafranca arrêtaient les armes libératrices de la France^ ils n’arrêtaient point le mouvement national de,s Italiens. Toutes les provinces débarrassées des garnisons autrichiennes secouaient l’une après l’autre la domination des princes qui, au lieu de combattre l’étran-

LA MONARCHIE ITALIENNE

ger, s’étaient faits ses lieutenants. Les petits États s’empressaient à l’envi de sacrifier une autonomie qui n’était qu’une sujétion déguisée de l’Autriche ou une tyrannie tracassière et ignorante. Parme, Modène^ les Légations, la Toscane proclamaient Victor-Emmanuel, sans qu’un soldat piémontais eût foulé leur territoire. La Sicile, entraînée par Garibaldi et les mille, se précipitait dans le courant national, et le roi de Naples désertait sa capitale pour se réfugier derrière ses places fortes.

Un élan soudain, une commotion sans exemple^ avait jeté aux pieds de Victor-Emmanuel ITtalie rendue à elle-même. L’unité de ce pays, divisé depuis tant de siècles, avait été l’affaire de quelques mois. L’union des diverses provinces s’était accomplie à la façon des combinaisons spontanées des corps qui cèdent aux lois naturelles de l’affinité b

Machiavel, à la fin de son triste livre du Prince^ a représenté l’Italie attendant en vain un sauveur, une sorte de messie national^, devant lequel s’ouvriraient toutes les portes, tomberaient toutes les murailles des cités italiennes. A trois siècles de distance, il me semblait lire dans ces pages une prophétie des destinées de l’Italie, tant cette lointaine vision du secrétaire de la république florentine s’est de nos jours réalisée pour ceux qui se présentaient au nom de Victor-Emmanuel. Le

1. Pour le détail de ces grands événements, nous pouvons renvoyer le lecteur aux excellentes études de M. de Mazade sur le comte de Cavoiir, études qui en Italie même jouissent d’une légitime autorité.

prince invocpié par les pressentiments de Machiavel s’est enfin rencontré, mais combien différent du sombre modèle imaginé par le Florentin ! C’est par sa loyauté de roi et sa bravoure de soldat, c’est par son dévouement à la commune patrie, que Yictor- Emmanuel a séduit et gagné l’Italie.

On ne sait pas assez d’ordinaire laj^art de Victor- Emmanuel dans ce grand mouvement, l’influence de son nom et de sa popularité. C’est en son nom que se faisait partout la révolution, c’est à lui personnellement que se donnaient les villes et les petits Etats en révolte contre leurs maîtres de la veille. Italie et Victo7^ -Emmanuel était la formule magique qui d’une mer à l’autre ouvrait toutes les portes, renversait toutes les barrières. J’ai passé en Italie la première moitié de cette année 1860 qui a décidé du sort de la péninsule. J’étais alors étonné de rencontrer souvent sur les murs ces mots bizarres : Viva Vei'di! La renommée du musicien qui plus d’une fois seffible avoir exprimé les douleurs et les colères de ses concitoyens ne suffisait pas à m’expliquer ce singulier enthousiasme. J’eus bientôt le mot de l’énigme; sous le couvert de Verdi, c’était Victor-Emmanuel qui était ainsi acclamé. Le nom dn compositeur n’était que l’anagramme du titre décerné par les vœux de la nation au roi de Piémont : Vittorio-Emmanuele ^ re d'Italia, Partout alors c’était la même expression qui revenait : Vogliamo Vittorio^ et, quand il s’agit de consacrer officiellement les annexions, partout, à Bologne, à Naples, à Florence, comme plus tard à Venise et

LA MONARCHIE ITALIENNE

à Rome, ce que votait le peuple dans ses plébiscites, c’était l’union a?/ royaume constitutionnel de Victor- Emmanuel,

Lorsqu’au lendeiïîain de ces annexions M. de Cavour succombait subitement, laissant inachevée l’œuvre dont il paraissait le principal ouvrier, l’u- ; nité italienne, encore mal cimentée et comme à I peine échafaudée, semblait devoir s’écrouler du [ coup. Il n’en fut rien. Cavour fut remplacé par ses I disciples ou par ses rivaux, et l’édifice national fut [ consolidé et couronné. Ace moment décisif, il n’y [ aurait eu pour nos voisins qu’une perte difficile- 1 ment réparable, la perte du roi.

I ' A l’Italie inachevée la mort de Yictor-Emmaf miel eût alors enlevé sa devise et .sa bannière. C’était le seul nom capable d’effacer toutes les dissidences qui pendant longtemps avaient rendu les I patriotes impuissants. Pour Victor-Emmanuel, les ; républicains abdiquaient leurs théories, étonnés ^ de recevoir des mains d’un roi l’unité et la liberté ; y pour lui, les libéraux modérés et les conservateurs risquaient une révolution, sûrs de retrouver le len- ; demain l’ordre et la paix dans le nouveau royaume. Il fallait un prince tel que Victor-Emmanuel pour réunir en faisceau les influences si diverses et les 1 forces parfois si disparates qui ont accompli la révolution italienne.

Est-ce à dire que c’est Victor-Emmanuel qui a Ê fait l’Italie? Non, certes, à de telles œuvres ne suffisent ni la loyauté d’un roi galant homme^ ni le ;; génie d’un Cavour, ni l’audace d’un Garibaldi. De

ii8

LE ROI VICTOR-EMMANUEL

pareilles révolutions sont moins l'ouvrage d’un homme que l’ouvrage d’un peuple et de l’histoire ; elles ne réussissent que lorsqu’elles sont dans l’ordre naturel et conformes aux intérêts et au génie des nations. Les destinées de l’Italie étaient écrites d’avance dans son cadre de flots et de montagnes, dans l’homogénéité du peuple italien, si un à travers toute sa variété. L’Italie moderne est moins l’œuvre des hommes que l’œuvre de la nature.

Quand il disait dédaigneusement que l’Italie était une expression géographique, M. de Metternich en confessait à son insu l’indestructible personnalité. Grâce à la géographie, l’Italie devait survivre à tous les traités de partage, à toutes les violences de la conquête ; le peuple italien était assuré de renaître un jour dans son unité, dans son intégrité. La Providence, pour lui si longtemps ingrate en apparence, lui avait fait le plus grand des dons, elle lui avait donné des frontières indélébiles. Depuis longtemps déjà « le beau pays que l’Apennin partage et qu’entourent la mer et les Alpes * » était moins divisé par ses abruptes cloisons de montagnes et ses rivalités provinciales que par les traités et la politique de l’étranger. Un jour devait venir où tous ces tronçons séparés du même corps se joindraient et se souderaient ensemble, où l’Italie formerait un Etat, comme depuis des centaines d’années elle formait une nation. Et dans quel siècle cette révolution se devait-elle faire, si ce n’est dans

il bel paese

Che ApeDnin parte e il mar circonda e l’Alpe. »

LA MONARCHIE ITALIENNE 119

l’âge de la vapeur et de l’électricité, quand partout les montagnes semblaient s’aplanir et les distances s’effacer?

Elle a eu beau étonner l’Europe de sa brusque venue au monde, l’unité italienne a, comme toutes choses vivantes, eu son laborieux enfantement et son obscure gestation. Depuis des siècles, de Dante et de Pétrarque à Alfieri et à Manzoni, l’union des Italiens était lentement élaborée par les lettres et par l’art. Depuis 1800 surtout, la poésie, l’histoire, le roman, la philosophie même, d’ügo Foscolo à Massimo d’Azeglio, de Golletta à Cesare Balbo, de Rosmini à Gioberti, de Niccolini à Silvio Pellico, de Cantù à Guerrazzi.^ la littérature de toutes les écoles et de toutes les régions de l’Italie n’était qu’une glorification voilée ou découverte, qu’une apologie passionnée de l’idée nationale, à tel point qu’on pourrait dire que l’Italie a été faite par ses poètes et ses écrivains.

Depuis la fin du xvm® siècle, l’Italie était insensiblement nivelée par. les guerres et les révolutions, par les armées étrangères et les sociétés secrètes, par le despotisme et fa répression même. La Révolution française et Napoléon I®** avaient à leur insu creusé les fondations de l’édifice que devait un jour élever la maison de Savoie, — la Révolution en éveillant partout la conscience.nationale, en renversant tous les trônes de la péninsule, en mêlant et triturant les provinces et les peuples, — Napoléon en ressuscitant le nom de royaume d’Italie, en for- ' mant une armée italienne, en réunissant sous le

LE ROI VICTOR-EMMANUEL

sceptre de sa famille tous les Italiens, des lagunes de Venise au détroit de Messine. Les traités de 1815, qui semblaient ruiner à jamais les espérances de« patriotes, ravivèrent le sentiment national dans la communauté du malheur. L’Italie entière ressentait l’oppression de ses membres-livrés à la domination étrangère ; elle s'apercevait de plus en plus que le meilleur moyen de devenir indépendante et de le rester, c’était d’être une.

Un seul point pouvait sembler douteux : l’Italie se constituerait-elle sous forme d’Etat fédératif, ou

sous forme d’Etat centraliste? Cette question de forme devait être tranchée par les gouvernements et les princes italiens . Si toutes ses dynasties eussent été nationales et tous ses princes patriotes, l’Italie eût pu recourir à la fédération. C’est à ce but, en apparence le plus accessible, que devaient tendre les premières révolutions. En 1848, aux beaux jours de Charles- Albert et de Pie IX, quand les gouvernements de Piémont, de Toscane et de Rome négociaient une alliance et un italien, quand

le roi de Naples même, accordant à ses sujets une constitution, acceptait le drapeau tricolore et faisait mine d’envoyer ses troupes combattre l’Autriche, — l’Italie put se croire sur la voie d’une fédération. Les déceptions et lés défections de 1848 tournèrent au profit de l’unité L

1. Les plus influents promoteurs du néoguelfisme ou de la république fédérative en 1848, Gioberti et Manin, moururent l’un en 1852, l’autre en 1857, tous deux ralliés à l’idée de l’unité par le Piémont.

LA MONARCHIE ITALIENNE

Ce qui semblait suffire, au temps de Charles- Albert, avant la réaction de 1849, devait aux jours de Yictor-Emmanuel paraître un piég^e ou un leurre. En redevenant les protégées et les clientes de l’Autriche, toutes les petites cours s’étaient faites les complices de Mazzini, les agents de l’idée unitaire. En abandonnant au roi de Piémont la cause de l’indépendance, les autres souverains lui abandonnaient leurs droits et leurs Etats. A la maison de Savoie est ainsi échue une tâche délaissée de tous ; à Victor-Emmanuel est revenue la- couronne de fer, parce que seul des princes italiens il a su être de son temps et de son pays. Le jour est arrivé où tous les trônes étayés sur la puissance autrichienne sont tombés avec la domination qui leur servait d’appui, et, dans cet effondrement général, toutes les espérances et tous les intérêts se sont naturellement ralliés autour du seul gouvernement demeuré debout. Rien donc de fortuit, rien donc de surprenant même, dans la prodigieuse fortune de Victor-Emmanuel. La couronne d’Italie était promise à sa maison par les fautes des dynasties rivales.

On entend parfois dire au nord des Alpes que c’est la France et Napoléon TII qui ont fait' l’unité de l’Italie. C’est là une erreur ou une confusion. La France a le droit de se vanter d’avoir fait l’indépendance et non l’unité italienne. Vis-à-vis de l’unité qui le prenait au dépourvu, le gouvernement français n’a eu qu’une conduite passive ; il s’est contenté de ne s’y point opposer, et il n’y pouvait

LE ROI VIGTOR-EMMANTIEL

faire obstacle qu’en détruisant lui-même l’œuvre de Mag enta et de Solférino, en envoyant ses zouaves rétablir les petits princes dépossédés dans leurs capitales en révolte, c’est-à-dire en reprenant à son compte le rôle ingrat de l’Autriche.

Si la France a de sa main accru l’imjDulsion du mouvement unitaire, c’est à Yillafranca, c^est en s’arrêtant au pied du quadrilatère devant l’attitude hostile de l’Allemagne. Le traité de Zurich, qui prétendait interdire l’unité, ne devait faire que l’accélérei% car, en présence de l’Autriche campée dans les places fortes de la Haute-Italie, l’unité ne pou-» vait manquer d’apparaître à tous les Italiens comme la seule chance de maiptenir leur incomplète indépendance et la seule chance de l’achever.

S’ensuit-il que sans l’origine ou l’éducation à demi italienne de Napôléon III^ sans le besoin du second Empire de dériver à l’extérieur les instincts libéraux de la France, l’Italie fut demeurée indéfiniment soumise à l’étranger, indéfiniment morcelée? Pour ma part, je ne saurais le croire. L’Italie était mûre pour l’indépendance et la vie nationale; l’histoire, qui est fertile en expédients^ aurait certainement trouvé d’autres moyens d’atteindre au but marqué par la nature et la civilisation. Le moment seul eût pu différer^, et encore n’eût-il probablement pas été longtemps retardé.

Le rôle que nous avons rempli en 1859 hauraitil jamais pu être joué par d’autres avec un égal succès? L’allié dont il avait besoin pour chasser Autriche^ le Piémont heût-il pju le découvrir

LA MONARCHIE ITALIENNE 123

ailleurs qu’aux Tuileries? Il me semble qu’il n’y a pas besoin de beaucoup chercher pour reconnaître que devant elle l’Italie avait deux voies ouvertes^ deux alliances possibles. Privée de l’appui de la France, la Sardaigne eût tourné ses regards vers le Nord; tôt ou tard, elle eût reçu de Perlin et peutêtre de Pétersbourg des encouragements, des secours. L’alliance de la Prusse lui eût un jour donné Milan, comme en 1866 elle lui a valu Venise.

Dès 1848, les esprits les plus clairvoyants de l’Allemagne commençaient à pressentir le parti que la Prusse et l’unité allemande pouvaient tirer du Pié- .mont et de la révolution italienne. Dès 1859^, plusieurs écrivains, tels que le socialiste Lassalle, proclamaient hautement la solidarité de la Prusse et du Piémont h

La connexité des intérêts de deux Etats ayant à repousser l’Autriche, l’un hors- de l’Allemagne, l’autre hors de l’Italie, était trop manifeste pour ne pas éclater un jour aux yeux des politiques des deux pays. Quand la guerre de 1859 ne leur en eût pas donné le signal, l’Allemagne et l’Italie n’en eussent pas moins tôt ou tard recommencé la révolution avortée de 1848; quelque Bismarck prussien n’en •eût pas moins repris au nom de son roi le rôle unificateur que la Prusse avait refusé en 1848; et ce jour-là le Piémont, aidé delà révolution italienne,

1. Pour Lassalle, voyez par exemple le très-intéressant ouvrage où un écrivain danois, M. G. Brandes, a représenté le jeune socialiste comme un des initiateurs de l’Allemagne nouvelle et des précurseurs de M. de Bismarck. — Ferdin. Lassalle (ouvrage traduit du danois en allemand) ; Berlin, 1877.

n’eût pas jirêté à l’état-major de Berlin un concours beaucoup moins efficace que Farmée novice de Gustozza.

Si l’histoire n’est ni le jeu du hasard ni le produit des fantaisies individuelles, les destinées de l’Italie n’étaient pas irrévocablement enchaînées à la politique ou à l’existence même d’un Napoléon. La volonté d’un homme, quelque puissant qu’il semble, peut modifier les voies de l’histoire, elle n’en saurait guère altérer la fin. En passant les Alpes en 1859, la France n’a probablement fait que ravir à d’autres l’honneur et le profit d’ouvrir à la péninsule le chemin de l’indépendance. Mieux vaut pour nous avoir pris l’initiative de cette guerre mémorable^ qui, selon les récentes paroles d’un homme d’Etat italien, « a rendu cher à l’Italie le nom de la France * ».

Yictor-Emmanuel en particulier nous a jusqu’à son dernier jour gardé une vive et publique reconnaissance de notre campagne libératrice de 1859. Un des chagrins de sa vie a été de devoir Rome et l’achèvement de son œuvre aux revers du pays qui l’avait aidé à la commencer. Il ne dépendit pas du roi que l’Italie ne nouât avec nous une alliance effective avant 1870^ et tout ce que lui permettaient ses droits de souverain constitutionnel pour nous secourir au milieu de nos désastres, le roi l’a fait

1. Discours de M. Sella aux funérailles du général La Marinera à Biella, janvier 1878.

2. Voyez la biographie de M. Massari : La Vita ed il regno di Vîttorio-Èmmanuele II. T. II, p. 372, 373.

Les incertitudes et les contradictions de l’Empire avant sa derriière guerre^ la promptitude et la gravité do nos défaites la guerre une fois commencée, et par-dessus tout les inquiétudes suscitées au delà des Alpes par certains défis et certaines revendications ont seules rendu intitiles les sympathies du roi et empêché l’Italie de nous payer en 1870 la dette de 1859 L

Pour être équitable envers nos voisins, il faut se souvenir des bruyantes e t persistantes attaques don t le nouveau royaume a depuis sa naissance étél’ob jet quotidien, dans les mandements de nos évêques, dans les colonnes d’une partie' de nos journaux, et jusque dans les discussions de nos Chambres. Il semblait qu’un certain parti eût pris à cœur de dégoûter l’Italie de notre alliance et de la jeter dans les bras de nos ennemis. Il semblait qu’entraîné par des influences auxquelles il n’avait point la virilité de résister, le gouvernement impérial même eût pris soin d’intéresser ses protégés d’outremonts à notre affaiblissement. Combien de fois et avec quelle solennité n’avait-on pas répété aux Italiens que, tant que la France serait forte, ils ne sauraient approcher des murs de Rome ! Le jamais si imprudemment arraché à M. Rouher, dans une séance du Corps législatif, avait eu un long retentissement au sud des Alpes, et les chassepots de Mentana avaient mortellement blessé l’alliance des deux pays.

1. Voyez entre autres la brofChure du prince Napoléon (Jérôme) sur les alliances de l’Empire.

LE ROI YICTOR-EMMANUEL

Et, au lendemain même de nos désastres, n’a-t-on pas vu les mêmes hommes et le même parti s’appliquer de nouveau à nourrir les défiances de nos voisins, désigner publiquement les bords du Tibre comme l’objectif futur de nos armes, et s’ingénier ainsi à resserrer par leurs vaines prophéties les liens que leurs menaces avaient noués entre la péninsule et l’Allemagne? ^

L’on a souvent en France parlé de l’ingratitude italienne, mais les hommes qui s’en sont le plus hautement scandalisés sont ceux qui ont tout fait pour enseigner aux Italiens à être ingrats. Avant comme depuis 1870, ils ont affecté de. regarder la guerre de 1859 comme une entreprise antipathique ou étrangère à la nation française, comme une œuvre appartenant exclusivement à l’initiative personnelle du souverain. C’est ainsi que des orateurs ou des écrivains français ont, après comme avant la chute de l’Empire, travaillé obstinément à prouver aux Italiens qu’ils ne devaient rien à la France et que,s’ilsn’avaientpoint oublié MagentaetSolférinO;, c’était pour Napoléon et pour la dynastie renversée au 4 Septembre qu’ils devaient conserver leur re- <îonnaissance.

Aucune cause cependant n’avait durant toute la première moitié du siècle été plus généralement populaire en France que l’indépendance italienne. En ^>ffrant le concours de ses armes à une nation qui nous était rattachée par tant de liéns^ la France n'obéissait pas seulement à ses généreux instincts, elle mettait à exécution des desseins plus d’une fois

LA MONARCHIE ITALIENNE

agités par ses hommes d’Etat depuis Henri lY jusqu’à la Révolution; elle accomplissait un des rêves les plus chers des patriotes de 1830. Quand il avait passé les Alpes en 1839;, Napoléon II J, nous l’avons rappelé, n’avait fait en réalité que reprendre à son compte la politique émancipatrice prèchée par les libéraux et les démocrates durant toute la Restauration et la monarchie de Juillet ^ ,

Aussi, de toutes les guerres du second Empire, la guerre d’Italie a-t-elle été la seule populaire, parce qu’elle était la seule dans l’esprit de la Révolution qui prédestinait la France à ce rôle libérateur. Ee î malheur pour notre pays et ]30ur l’Europe, c’est que les rênes de la politique européenne aient été saisies j)ar une main trop débile ou trop vacillante pour la diriger; c’est que l’initiative de la réforme territoriale du continent ait été prise par un génie trouble, confus et incertain, malhabile à mesurer la portée ou la force des événements qu’il déchaînait, et ne sachant ni les accepter, ni les régler, ni les ï arrêter.

On a dit souvent que l’unité italienne avait enfanté l’unité allemande, et que M. de Rismarck procédait de M. de Gavour. H y a dans cette opinion une part de vérité et une part d’erreur. Quelque analogie^ quelque connexité qu’aient entre elles les deux révolutions, l’on ne saurait dire que l’une fût la conséquence directe de l’autre. Pour convoiter l’hégémonie de l’Allemagne, la Prusse n’avait pas

1. Voyez plus haut notre étude sur Napoléon III et la politique impériale, chapitre i, pages 17, 18.

besoin des leçons du Piémont, et pour rassembler les petits Etats germaniques sous l’aigle des Hohenzollern, Berlin n’était pas obligé d’attendre que l’Italie fût unifiée par la croix de Savoie. Des deux pays, celui où l’idée unitaire était la plus ancienne, la plus populaire, la plus puissante, c’est celui où elle s’est le plus tardivement réalisée. Et il n’y avait là rien que de naturel. L’Allemagne qui pendant des siècles avait été tout entière réunie, nominalement au moins, dans le vieil empire germanique, l’Allemagne qui depuis la chute de Napoléon était en possession de l’indépendance et d’un lien fédéral, tendait manifestement à l’unité depuis 1815 ou mieux depuis 1813, tandis que l’Italie encore soumise à l’étranger n’osait rêver que d’indépendance ou de fédération. Des deux pays, c^esten fait l’Allemagne qui s’est engagée la première dans la carrière de l’unité ^ .

On ignore trop en France la Révolution de 1848 et le Parlement de Francfort qui proclamait la restauration de l’empire allemand, alors que l’ambition du Piémont ne dépassait pas encore la vallée du Pô et les pentes de l’Apennin. Avec un autre roi, avec d’autres ministres, la Prusse eût pu vingt ans plus tôt accomplir l’œuvre réservée à M. de Bismarck et à Guillaume I®’'; et, quand la politique de Napoléon III n’aurait pas offert aux héritiers de Frédéric les moyens de reprendre le programme de

1. Voyez à cet égard des études fort concluantes de M. Saint- René Taillandier daus la Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1873, du 1er novembre 1877 et du 1er mai 1878.

LA MONARCHIE ITALIENNE

I 1848, nos révolutions périodiques et nos commot. tions intérieures leur en eussent, comme en 1848, K tôt ou tard fourni l’occasion. En réalité, ni la 91 Prusse ni le Piémont n’avaient besoin des exemples E d’autrui, et si, en cédant aux fascinations de l’idée £/ unitaire, l’Allemag'ne et l’Italie avaient un modèle 1 étranger, ce modèle, c’est en France, c’est chez nous I qu’il convient de le chercher, chez nous qui, tout 9 en leur en contestant les avantages, ne cessions de f varfl,er à nos voisins les bienfaits de notre unité 3 nationale.

La résurrection politique de l’Italie n’était pas i seulement dans l’ordre naturel de l’histoire. C’était I un bienfait pour la civilisation européenne, ainsi I remise en possession d’un de ses membres essen- I tiels, et ainsi délivrée d’un des ennemis de sa sécu-

S rité. L’Italie morcelée et assujettie semblait avoir fait un serment contre la paix de l’Europe ; ne pouvant recourir au canon, elle s’était armée du poignard et des bombes, et sur la tombe de ses patriotes elle avait juré de ne jamais permettre à ses voisins de jouir tranquillement des biens qui lui étaient déniés. Du jour où elle est devenue libre, l’Italie a renoncé à ce rôle de trouble-fête. L’indépendance a réconcilié avec le repos de l’Europe la patrie des sicaires et des spadassins, des conspirateurs incorrigibles et des agitateurs cosmopolites. Mazzini n’a point eu de successeur, Orsini est au nord des Alpes demeuré le dernier des héros italiens de l’assassinat politique. Le vieil Etna révolutionnaire, toujours prêt à de soudaines érup-

LE ROI VICTOR-EMMANUEL

lions, a cessé de remuer le sol de l’Europe; si, de- i puis la mort de Victor-Emmanuel, l’ancien volcan j a recommencé à fumer et à g-ronder, les laves et i les cendres n’en menacent que la péninsule. 1

Cette subite transformation était à prévoir ; elle  avait été annoncée par Victor- Emmanuel. « Je j sais, disait le roi de Sardaigne en 1860, au moment i même où il se mettait à la tête de la révolution, je sais qu’en Italie je clos l’èré des révolutions *. » t Dans un siècle comme le nôtre, de telles pro- 1 messes ont beau sembler téméraires, le fils de A Charles-Albert a jusqu’à son dernier jour pu se. p flatter d’avoir dit vrai. Sous son règne, le senti- || ment national satisfait a étoufle le sentiment ré- H volutionnaire. C’est là un des plus merveilleux i exemples de l’apaisement que peut produire chez j l un peuple le triomphe de ses aspirations nationales. Victor-Emmanuel restera dans l’histoire j comme le type et le modèle de ces hommes trop | rares qui osent se mettre à la tête d’une révolution et savent la conduire sans être renversés par elle. \ Pendant des siècles, durant tout le moyen âge j et l’époque moderne, l’Italie a été pour ses voisins, 1 pour la France en particulier, un champ de bataille | toujours ouvert, toujours arrosé d’un sang stérile, ÿl De Charles d’Anjou et des Vêpres siciliennes, des ■ folles guerres de Charles VIII, de Louis XII, de

1. a In Europa la rhia politica non sard forse inutile a ricon- % ciliare il progressa dei popoli colla stabilitd délia rnonarchia. In ^ Italia. so che io chiudo Vèra delle rivoluzioni. » Proclamation du ^ roi Victor-Emmanuel du 9 octobre 1860.

LA MONARCHIE ITALIENNE

François P*” aux grandes campagnes de la Révolution, il serait difficile de compter les milliers et milliers de soldats que la France a laissés dans les { plaines du Pô ou les gorges de rApenniii. Fn de- ' venant une et indépendante, l’Italie a pour jamais I cessé de mériter le nom de tombeau des Français.

Avec Victor-Emmanuel, la maison de Savoie a rei levé la barrière des x^lpes, que le morcellement de la péninsule semblait avoir laissé tomber. Désormais la France n’a pas i:>lus à intervenir au delà du mont Cenis qu’au delà des Pyrénées, car, pour les peuples comme pour les parti-culiers, les bonnes clôtures font les bons voisins. Il n’y a plus de question italienne, et ainsi a disparu du sol de l’Europe une des plus fréquentes occasions de conflits, une des plus anciennes causes de guerre.

Le nouveau royaume de la maison de Savoie doit devenir pour l’Europe un gage d’équilibre en même temps qu’une promesse de paix. A l’Italie, remise en possession de son indépendance , il importe autant qu’à personne qu’aucune puissaçLce ne s’élève assez au-dessus des autres pour les offusquer ^e son ombre et les accabler de sa prépondérance. Un nouveau saint-empire germanique allant des bouches du Rhin à la crête des Alpes ou à l’Adriatique ne serait pas pour elle un voisin moins gênant que l’ancienne monarchie de la maison d’Autriche. Le premier intérêt de l’Italie' nouvelle, ce n’est point le complément de sa frontière sur l’Adige ou l’Isonzo, c’est, en Occident comme en Orient, raffermissement ou l’instaura-

LE ROI VICTOR-EMMANUEL

tion d’un nouvel équilibre européen sur des bases conformes à la nature et aux vœux des peuples. A cet égard, les intérêts delapéninsule sont identiques à ceux de la France. Si les deux pays n’ont pas de proie ou de butin à se partager, ils doivent également désirer que les remaniements territoriaux du continent puissent garantir à chaque nation la plénitude de son indépendance et assurer à l’Europe une ère de paix et de travail.

Comme la France, l’Italie ne peut convoiter aucune hégémonie militaire, aucun primato politique; toute tentative d’hégémonie ou àe primato les rencontrerait tôt ou tard unies pour le maintien des libertés de l’Europe. Entre l’Italie et la France, il peut y avoir des dissentiments passagers, des malentendus récij^iroques, des soupçons de part et d’autre immérités, il ne saurait y avoir d’antagonisme national. Quelque attitude que les incidents de la politique puissent faire prendre à chacun des deux Etats, il viendra certainement un jour où ils ne sentiront plus que la connexité de leurs intérêts, où ils ne se rappelleront plus que leur fraternité d’origine et les affinités de leur civilisation.

Page 1