‹ Un empereur. Un roi. Un pape. Une RestaurationChapitre 14 sur 56 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

En quoi l’œuvre de Victor-Emmanuel et de Cavour diffère de l’œuvre de l’empereur Guillaume et de M. de Bismarck. — L’Italie a conquis simultanément l’unité et la liberté. — Victor-Emmanuel, roi constitutionnel. — Ses scrupules dans sa lutte avec le Vatican. — Le régime parlementaire en Italie. — Conditions favorables et conditions défavorables à la liberté politique. — Le tempérament national. — L’abstention. — Le régionalisme. — Les partis.

L’on a souvent comparé l’œuvre du roi Victor- Emmanuel et de M. de Cavour en Italie à l’œuvre de l’empereur Guillaume et de M. de Bismarck en Allemagne. C’est là un des rares parallèles historiques fondés sur de réelles analogies. L’unité de l’Italie et l’unité de l’Allemagne sont deux faits du même ordre, deux faits provenant de causes semblables. Ce n’est pas le hasard qui les a rendus contemporains, pas plus que ce n’est le hasard qui les a placés dans notre siècle. Entre ces deux révolutions si voisines et pour ainsi dire si parentes, il y a cependant des diversités, des oppositions même qu’il importe de ne point perdre de vue. Pour le mode de construction comme pour le plan et le style de l’ouvrage, l’Italie édifiée par Victor-Emmanuel

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diffère presque autant de rAllemàg-ne reconstruite par l’empereur Guillaume que Florence et Venise diffèrent de Nuremberg- et de Lubeck.

Dans les deux pays, comme chez toutes les nations du monde, l’unité s’est faite par réaction contre le dehors, par crainte ou par défiance de l’étranger, par orgueil national; mais dans l’Italie opprimée depuis des siècles, et privée de tout lien fédéral, l’unité, issue de besoins plus pressants, a eu un caractère plus purement défensif, plus strictement national. Le nouveau royaume n’^ nulle part empiété sur une nationalité étrangère : l’Italie de Victor-Emmanuel n’a, pour se constituer ellemême, mutilé aucun peuple voisin, elle n’a point violé aux dépens d’autrui le droit na^tionaJ, sur lequel elle fondait son propre droit à l’existence. Toutes les provinces comprises dans le royaume d’Italie y sont librement entrées. •Victor-Emmanuel n’a pas eu recours au compelle intrare ; à la table où il a convoqué les cités ou les régions de la péninsule, il ii’y a point eu de convives forcés. C’est là un privilège que l’Italie doit tenir à conserver et qui mérite d’autant plus d’être noté que de tous les grands Etats de l’Europe, la France est' peut-être seule à le partager avec sa voisine.

L’Italie n’a eu ni Alsace-Lorraine ni Slesvig danois ; elle n’a eu non plus ni Hanovre ni Francfort. Le Piémont n’a point fait d’annexions pour son compte; en unifiant la péninsule, le Piémont s’est perdu et comme noyé dans l’Italie, qu’il faisait revivre, donnant lui-même aux autres l’exem-

pie des sacrifices à la grande patrie. Il en a été tout autrement dans l’empire germanique. L’Allemagne n’a pas absorbé la Prusse, la Prusse n’a pas non plus complètement absorbé l’Allemagne. L’ancien royaume et le nouvel empire subsistent l’un dans l’autre avec des droits et des limites mal définis, en sorte que rAllemagne de 1871 n’est à proprement parler ni un Etat unitaire ni un Etat fédératif. Tel qu’il est constitué aujourd’hui, avec ses relations compliquées qui rappellent les anciens liens de vasselage et de suzeraineté, l’empire allemand est un phénomène étrange, bizarre. C’est au milieu des Etats modernes comme un être antédiluvien, un mastodonte ou un dinothérium au milieu de la création actuelle. Pour vivre, il lui faudra reculer vers la fédération ou avancer dans le sens de l’unité.

Il y a enfin entre l’Allemagne et l’Italie nouvelles une troisième différence qui tient en partie aux deux autres. En Italie, l’unité a été faite par la liberté et pour la liberté en même temps que pour l’indépendance. La révolution dont Victor-Emmanuel a été le chef et le modérateur a poursuivi en même temps un double idéal, qu’elle a su réaliser l’un par l’autre.

Cela explique comment, dans l’unité italienne, le fer et le feu qui forgent les couronnes impériales ont eu une bien moindre part que dans l’unité allemande. Victor-Emmanuel avait une autre force, une autre arme : le statut de Charles-Albert et la liberté politique. Grâce au roi de Piémont, l’Italie

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s’est en quelques années emparée simultanément de deux biens dont chacun a coûté à d’autres peuples des siècles de luttes et d’efforts. C’est là ce qui rend Toeuvre de Yictor-Emmanuel et du peuple italien sans analogue ou sans égale dans l’histoire, ce qui rend le Piémont digne de servir d’exemple à tous les petits Etats qui se croient le noyau d’une grande nation. Pour nous servir d’une métaphore vulgaire, l’Italie, redevenue indépendante, a fait coup double, atteignant à la fois la liberté et l’unité. Le peuple allemand a bien, lui aussi, visé simultanément au double but atteint par son heureux émule ; il n’a point touché aussi juste. Le nouvel empire d’Allemagne ne saurait encore être donné comme un modèle de gouvernement libre. A cet égard, l’on jiourrait dire, sans leur faire injure, que l’empereur Guillaume et le prince de Bismarck n’ont guère accompli que la moitié de la tâche exécutée par Victor-Emmanuel et Gavour.

C’est qu’en effet Victor-Emmanuel a été pour son peuple le fondateur de la liberté, non moins que le restaurateur de l’indépendance et de l’unité nationales. A la bien regarder, cette seconde partie de son œuvre n’est ni moins grande ni moins admirable que l’autre dont Téclat semble la rejeter dans l’ombre ; peut-ê tre même eût-elle paru d’avance plus malaisée et plus incroyable encore. Nous qui avons débuté plus tôt, et qui pendant plus de trois quarts de siècle avons cherché en vain notre assiette politique, nous pouvons comprendre ce que c’est pour un peuple que d’installer chez lui un gouvernement

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libre. Qu’ était-ce donc au sud des Alpes, quand le gouvernement parlementaire devait être improvisé do toutes pièces, et cela chez quelle nation? Dans cette terre des morts que l’étranger parcourait comme un musée de tombeaux, dans cette Italie dont les lieux communs littéraires avaient fait le type classique de la décadence, chez un peuple vieilli qui semblait condamné à copier les chefsd’œuvre qu’il ne savait plus créer, et dont toute l’ambition paraissait bornée aux triomphes de l’opéra et du ballet.

Un Parlement italien, des élections à Rome, à Ravenne, à Venise, des députés des Abruzzes, des Calabres, de la Sicile, qu’eussent dit d’une telle prophétie les voyageurs étrangers du commencement du siècle, les Staël, les Chateaubriand, lès Byron, les Stendhal, les Lamartine ? Qu’en eût-on pensé encore en 1848 et à la veille de 1860? Il semblait qu’on ne pût faire fleurir la liberté sur la terre où fleurit Toranger. Aux jours mêmes où s’accomplissait ce prodige, dans les années qui suivirent la guerre d’Italie, je me rappelle encore l’incrédulité des hommes les plus libéraux et les plus bienveillants pour la péninsule. Le miracle s’est fait cependant, et il dure depuis dix-huit ans. L’Italie, la dernière venue d’entre elles, est la plus libre des grandes monarchies du continent.

Cette sorte de primato libéral, cette gloire la plus enviable de toutes, l’étranger n’y a rien à revendiquer, elle appartient tout entière au peuple italien et à son roi. C’est peut-être la première fois dans

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riiistoire qu’une nation a pu passer soudainement, et comme sauter d’un bond, du régime le plus despotique au régime le plus libéral. Phénomène étrang’e, probablement sans précédent, c’est dans les conspirations et les sociétés secrètes, c’est dans les prisons et les bagnes que ce peuple semble s’ètre formé à la vie publique. En Italie, pour la génération de 1860 , du moins, on pourrait dire que la servitude a été l’école de la liberté et le despotisme l’apprentissage du self-goveiminent^ tant le bon sens <‘t le sang-froid du peuple italien ont été mûris par ses souffrances. Dans cette œuvre de- liberté, comme dans celle de l’unité, la première part revenait à la nation, la seconde à Victor-Emmanuel.

Des hommes d’Etat de l’Italie, les nouveaux venus des nouvelles provinces, comme le vieux personnel piémontais, ont tous contribué èi cette rapide acclimatation du régime parlementaire. Tous, à commencer par les chefs des partis rivaux, par les Minghetti et les Sella, les Depretis et les Cairoli, n’en attribuaient pas moins le principal honneur à Victor-Emmanuel. L’établissement du gouvernement constitutionnel, c’était là en effet l’œuvre propre, l’œuvre personnelle du dernier roi. Pour fonder dans un pays le régime parlementaire, il faut avant tout un chef d’Etat qui le comprenne et le respecte. Victor-Emmanuel a, de l’aveu de tous, été le modèle, le type même du souverain moderne, n’appar tenant qu’à la nation, ne se laissant compromettre dans aucune querelle, classer dans aucun parti. Comme roi parlementaire, le premier roi d’Italie

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Æi été le cligne émule du premier roi des Belges.

Sous ce régne si tourmenté, à travers tant d’alternatives et de dangers de toute sorte, aucun parti, aucun ministère, aucun homme n’a jamais été maintenu au pouvoir sans qu’il plût au Parlement de le voir aux affaires ; aucun n’en a été écarté sans que le Parlement l’en voulût éloigner. Aussi, sauf au lendemain de Novare, où le jeune roi de Sardaigne dut congédier une Chambre dont les împolitiques exigences mettaient la paix et l’Etat en péril^ le Piémont et Fltalie n’ont-ils connu d’autres crises parlementaires que celles qui surgissaient du sein du Parlement.

Ce métier de roi constitutionnel, Yictor-Emmanuel le remplissait avec tant de bonne grâce et de bonne humeur qu’il lui semblait naturel. Sa constante déférence aux vœux du Parlement et de la nation ne venait chez lui ni d’ignorance, ni d’incapacité, ni d’indifférence. Victor-Emmanuel n’était ni un mannequin couronné ni un souverain de théâtre ; il ne fut jamais le Louis XIII d’un Richelieu. Cet intrépide soldat, cet infatigable chasseur, n’était ni un roi vulgaire ni un politique médiocre. Depuis la mort de Gavour, le roi était sans conteste le premier politique du royaume, et dans quelques circonstances, après Villafranca par exemple, le souverain s’était montré plus maître de soi et plus intelligent des nécessités du moment, plus réellement politique que Gavour même G

1. Voyez l’ouvrage de M. de Mazade sur Gavour et la biographie de Victor-Emmanuel par M, Massari.

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C’est un rare mérite pour un chef d’Etat que de .savoir abandonner le gouvernement à ses ministres, alors que, pour l’intelligence et pour l’expérience, il se sent au moins leur égal. Il y a dans ce cas un double écueil à éviter : le roi d’Italie sut seconder les plus habiles de ses ministres, sans s’offusquer de leur talent ou de leur popularité ; il sut tolérer les plus médiocres sans chercher à profiter de leur faiblesse pour s’emparer personnellement de la direction des affaires.

"Victor-Emmanuel avait des qualités qui le rendaient manifestement propre au rôle délicat de roi constitutionnel, une franchise sans ostentation, un bon sens sans vulgarité, une finesse sans dissimulation, une fermeté sans entêtement. Est-ce à dire 1 que le roi d'Italie ait eu pour ce métier, qu’il remplissait avec tant d’aisance, une prédisposition native et une vocation spéciale ? Je ne le pense point ; Victor-Emmanuel eût tout aussi bien que ses pères fait un monarque absolu. Il était d’un tempérament sanguin, d’un caractère décidé, vif, impétueux même ; le sang-froid et la modération furent chez lui autant une conquête de la volonté qu’un don de la nature.

Comme tout chef d’Etat, plus qu’aucun autre peut-être, le fils de Charles-Albert a eu dans ses trente années de règne plus d’un sacrifice à faire aux intérêts du pays et aux volontés de la nation ; il leur a dû plus d’une fois immoler ses goûts et ses sympathies, voire ses sentiments de famille, ses affections, ses scrupules. On ne sait pas assez coin-

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> bien il coûtait à Victor-Emmanuel d’être en lutté L constante avec l’Eglise, l’épiscopat, la papauté. Dès ; le lendemain de son avènement au trône, le dernier roi du Piémont avait été contraint d’engager contre les privilèges du clergé un combat que le premier ) roi d’Italie fut obligé de pousser jusque dans les ï murs de Rome. On peut dire que ce long conflit i avec la papauté fut le tourment secret, la croix de tout son règne. Cette condition de ses succès en î empoisonnait pour lui toutes les joies. Le soldat de Goito et de Palestro ne dissimulait pas son peu de L goût pour cette guerre sans gloire contre des moines sans défense et un vieillard sans autres armes que ses prières et ses anathèmes LCe prince, pen- ' dant vingt-cinq ans en lutte ouverte avec le Vatican, n’avait rien d’un esprit fort ; fils d’un père mystique et d’une mère dévote, il conserva toujours la foi de I ses premières années. Rien ne lui était plus pénible que d’avoir à faire un choix entre ce que son éducation lui représentait comme son devoir de chrétien et ce que ses ministres lui montraient comme son devoir de roi.

L’époque la plus inquiète, la plus tourmentée de sa vie fut peut-être celle où, simple roi de Sardaigne, il fut obligé d’entrer en démêlé avec la cour do Rome pour effacer de ses Etats héréditaires les derniers vestiges de rancien régime. L’abolition

1. « Vous êtes heureux, disait-ii au général Durando qui devait partir pour la Crimée; vous allez combattre les Russes, et moi, il me faut combattre les moines et les nonnes. « Massari, La Vita ed il regno di Vittorio-Emmaniiele, t. I, p. 279.

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/' de la justice d’Eglise et du for ecclésiastique, l'introduction du mariage civil, la suppression des congrégations monastiques furent à de courts intervalles de rudes épreuves pour le jeune roi dont on essayait de mettre la conscience en conflit avec le patriotisme. Ayant à se défendre à la fois contre les traditions de sa famille et les souvenirs de son éducation, contre les influences et les prières de ses proches, Victor-Emmanuel ne se laissa jamais détourner de son rôle de roi constitutionnel ; mais en se conformant aux volontés parlementaires il avait soin parfois de rappeler son irresponsabilité. « C’est vous qui êtes responsable , disait-il à son ministre, le comte Siccardi, en signant la loi d’abolition du for ecclésiastique ; si cette loi doit envoyer ses auteurs en enfer, c’est à vous d’y aller b » Et de tels propos n’étaient pas seulement chez lui de spirituelles saillies. Dans ses heures de tristesse et d'angoisses, il eut plus d’une fois besoin d’être rassuré par l’amitié d’un prêtre qui avait été son précepteur et dont il avait fait un archevêque de Gênes

Les adversaires des lois nouvelles menaçaient le jeune souverain de la colère divine, et la fatalité semblait vérifier les sinistres prédictions qui retentissaient autour du trône. En 1855, en moins d’un rnois, du 12 janvier au 10 février, le roi perdait

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