‹ Un empereur. Un roi. Un pape. Une RestaurationChapitre 15 sur 56 · Massari, t. T, p. 160, et t. Il, p. 213 et suivantes · texte numérisé non relu

Massari, t. T, p. 160, et t. Il, p. 213 et suivantes

2. M^'' CJiarvaz. Massari, t. I, p. 210. « Soyez fidèle aux règles constitutionnelles et laissez crier les fanatiques et les ignorants, » lui disait ce prélat.

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successivement sa mère, sa femme, son frère unique, le duc de Gênes. C’était, disait-on autour du roi, la main de Dieu qui s’appesantissait sur la maison de Savoie. Il y avait dans ces coups répétés de quoi frapper ûn esprit déjà troublé par la douleur et déchiré par des luttes intérieures. C’était l’année où le Sénat discutait la loi sur la suppression des congrégations .religieuses. Toutes les influences furent employées pour intimider le roi et lui faire retirer la loi déjà votée par la seconde Chambre. Un moment Victor-Kmmanuel se sépara de son grand ministre et accepta la démission de Cavour pour tenter de nouveau un accommodement avec l’épiscopat piémontais et la cour de Rome. Mais, ne pouvant parvenir à concilier les prétentions de

l’Eg^lise avec les droits de l’Etat, il revenait au bout de quelques jours au comte de Cavour, et, fidèle à son rôle. de roi, il sig'nait la loi votée par les deuj Chambres h

La confiance de son peuple était pour Victor- Emmanuel la récompense de son loyal dévouement à la cause italienne, et de cette scrupuleuse obéissance aux règles parlementaires. N’ayant jamais

1. Une anecdote que j’emprunte à son biographe montre quelles étaient les idées de Victor-Emmanuel sur la responsabilité royale et quelle était à l’occasion sa fermeté en présence même de la mort. En 1869, le roi était, dans sa villa de San- Rossore, gravement malade du mal qui devait l’emporter neuf ans plus tard. Il avait fait appeler un prêtre qui après l’avoir confessé lui refusait l’absolution, s’il ne voulait signer une rétractation de tout ce qui, durant son règne, avait porté atteinte aux droits de l’Église. « Si j’ai fait lort à quelqu’un, répondit le malade, je m’en repens sincèrement et j’en demande pardon à Dieu ; mais la signature que vous me demandez est un acte

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recherché le pouvoir personnel, il gardait sur ses ministres et sur la nation un grand ascendant personnel, Sa popularité, qu’il n’avait jamais jouée imprudemment, demeurait pour l’Italie comme un trésor intact et une ressource suprême en cas dé péril national. ;

En revenant du souverain aux sujets, je remar-| querai que, si certaines circonstances semblaient faciliter l’établissement du régime parlementaire, ] d’autres lui pouvaient opposer des obstacles sérieux. Au premier rang des conditions favorables, il fallait | d’abord placer le caractère même du peuple, l’esprit ] tempéré de l’Italien moderne, le bon sens et la ■ finesse pratique d^une nation ou au moins d’une génération à laquelle ses souffrances avaient appris à rester maîtresse d’elle -même. Il fallait compter aussi le cens électoral, qui retenait en dehors de l’arène parlementaire les classes les plus ignorantes et les plus accessibles à la propagande des partis extrêmes de droite ou de gauche. Les Italiens songent à accroître le nombre, aujourd’hui ti’op restreint, des électeurs politiques ; en accomplissant cette importante réforme, ils feront bien

politique, et en ma qualité de souverain constitutionnel je ne puis accomplir un pareil acte sans le concours de l’un de mes ministres responsables. Allez dans la chambre voisine ; vous y trouverez le président du conseil ; entendez-vous avec lui. » Le confesseur se rendit auprès du ministre, le général Menabrea, et lui conta le fait. Le général déclara à l’ecclésiastique que toute tentative d’obtenir une pareille rétractation était une violence faite à la conscience d’un mourant, que c’était là un cas prévu et puni par les lois et que, s’il persistait à rien exiger de semblable^ il allait être arrêté sur l’heure. Le confesseur intimidé s’exécuta et le roi reçut l’absolution. Massari, t. II, p. 348.

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de ne pas oublier que, pour n’être point un danger public, l’extension du droit de suffrage doit accompagner et non précéder les progrès de l’instruction et de la civilisation. En Italie, les inconvénients d’une franchise illimitée seraient d’autant plus sensibles qu’une grande partie du peu2:>le est restée sous l’influence d’un clergé, souvent encore hostile à l’unité et aux institutions.

Parmi les conditions défavorables à l’exercice régulier des libertés légales, il fallait naguère mettre en première ligne le manque d’éducation politique du pays ; en 1860 , en effet, plus des trois quarts de la population^ tous les pays étrangers à l’ancien royaume de Sardaigne, étaient absolument novices à Ig. vie publique. Il n’en est plus de même aujourd’hui, l’initiation est complète et l’ajDjDrentissage serait entièrement terminé si, en j)areille matière, l’éducation des peuples était jamais achevée , si de nouvelles générations et de nouvelles couches sociales n’arrivaient incessamment à la vie politique, y apportant chacune leurs passions ou leurs illusions. L’ensemble de la péninsule compte déjà près de vingt ans, le Piémont et la Ligurie près de trente années d’une vie j^olitique régulière,

I sans coup d’Etat, ni révolution. Quel est celui des i grands Etats du continent qui se pourrait vanter I d’une telle ancienneté, d’une telle continuité de libertés parlementaires?

I Dans le nouveau royaume, le régime cpnstitui tionnel a cependant rencontré^ plus d’une pierre I d’achoppement. Aux difficultés ordinaires des gou- 1 • 13

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vernemeiits libres, il s’est ajouté au sud des Alpes des difficultés particulières, dont plusieurs per-

sistent toujours. En premier lieu se pourrait ranger la pénurie financière, qui a contraint le Par-

lement à surcharger le pays d’impôts, au risque de rendre odieuse et impopulaire une forme de ; gouvernement qui se montrait si onéreuse. i

Un danger d’un autre ordre, c’était l’indilfé- ! rence d’un grand nombre des électeurs , et le | peu d’assiduité de beaucoup des élus. L’Italie pré- I

sentait le singulier phénomène . d’un pays o” Aue politique était intense et où les comices

toraux étaient souvent déserts , le Sénat et la

Chambre souvent presque vides. Encore aujour- |

d’hui, il n’y a guère d’élections sans ballottage, | alors même qu’il n’y a que deux candidats en | présence, et, pour être en nombre, les Chambres i sont parfois obligées d’user du télégraphe. Ce | mal tenait à plusieurs causes, au défaut de mœurs I politiques chez les électeurs, soudainement appe- 1 lés à exercer des droits dont ils n’apjn'éciaient J pas toujours l’importance; au défaut de conscience S ou au défaut de ressources chez certains des élus, ? qui, ne recevant point d’indemnité pécuniaire, | étaient peu pressés d’abandonner les soins de leur j profession, et remplissaient en amateurs un mandai i

dont eux non plus ne comprenaient pas toujours la | valeur. Le petit nombre des électeurs censitaires | dont dépendait l’élection pouvait être aussi pour les :

députés, sûrs du concours de leurs amis, un autre motif de négligence et de dilettantisme . Il y avait là |

pour les institutions uii péril que le progrès des mouirs publiques tend à éloigner. Le nombre des abstentions a diminué, bien que, jusque à la fin du règne de Victor Emmanuel, les vieux j)artis aient continué à prêcher Faljstention comme un devoir, moins pour entraver le jeu régulier des institutions que pour rester maîtres de s’attribuer les voix des indifférents et des paresseux.

Par bonheur en effet pour les libertés publiques, au lieu de chercher à profiter de la négligence de leurs adversaires pour en prendre la place dans les assemblées électives, les partisans de l’ancien régime s’étaient d’ordinaire réfugiés à l’abri de l’abstention. Parla même, le peu de zèle des électeurs, et des éliis perdait beaucoup de ses iiiconvénients. Dans le Parlement, les luttes se trouvaient bornées à des hommes et à des partis également dévoués à l’Italie nouvelle, de façon que l’on n’y a jamais vu le Irisle spectacle, si commun en France, d’une minorité hostile à la constitution et au principe même du gouvernement, ne cherchant dans les libertés parlementaires qu’un moyen de destruction. En Italie, les vieux partis ont, par leur abstention même, coopéré à l’affermissement du nouvel ordre' de choses, et là où ils se sont décidés à se mêler aux luttes électorales, ils ont réveillé le zèle de leurs adversaires libéraux, en sorte que, de quelque façon qu'ils aient manœuvré, les amis des régimes déchus ont été jusqu’ici hors d’état d'arrêter le jeu des institutions parlementaires.

Une autre difficulté du gouvernement constitu-

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tiormel, celle-là plus spéciale à Fltalie, c’est l’esprit local, le régionalisme. JLes anciens petits États ont partout loyalement abdiqué au profit de la patrie commune ; ils n'ont pu encore se fondre assez les uns dans les autres pour toujours oublier leur origine, leurs traditions, leurs intérêts particuliers. Entre les diverses fu’ovinces de la péninsule, la soudure est faite, mais on voit encore la marque de la soudure. Les intérêts régionaux tiennent une grande place dans la politique italienne; les hommes de chaque province tendent à former au milieu des partis des groupes divers. Une telle disposition n’a rien d’étonnant après une séparation de tant de siècles, et peut-être a-t-elle été fortifiée par la manière même dont s’est faite l’unité. En annexant de nouvelles provinces, l’ancien roi de Piémont avait voulu montrer à tous que ce n’étaient point les Piémontais, mais les Italiens qui gouvernaient le royaume d’I talie. Pour cela, on avait dû faire entrer dans les divers cabinets des représentants des principales régions du royaume.

Depuis, l’habitude en était restée. Chacun des ministères du roi Victor-Emmanuel n’avait pas seulement à faire la part de chaque groupe de la majorité, il lui fallait faire la part de chaque région, la part du Nord et du Sud au moins. De là naturellement une nouvelle complication dans un régime déjà compliqué. Chaque parti devait avoir à sa disposition des Méridionaux aussi bien que des Septentrionaux, et cette nécessité n’a pas été étrangère à la fortune de certains hommes politiques.

Il ne serait pas impossible de rencontrer quelque chose de plus ou moins analogue dans des pays unifiés depuis des siècles. EnEspagne, par exemple,

l’esprit régional n’est pas moins vivace qu’en

Italie; on s’en aperçoit assez à chaque révolution. En France même, l’on pourrait découvrir entre l’Est et rOuest, entre le Nord et le Midi, une sorte de dualisme latent, qui par bonheur ne s’étend pas d’ordinaire au delà du domaine économique. Ce qui en Italie atténue les inconvénients du régionalisme, c’est qu’à côté du groupement par région, selon les relations personnelles et les intérêts locaux, il y a le groupement par partis, selon les convictions ou les passions politiques, et avec le temps ce dernier devra prendre le dessus, parce qu’entre les intérêts des diverses provinces il n’y a pas d’antagonisme forcé. La droite ou la gauche peuvent à tel moment l’emporter, celle-là dans le Nord, celle-ci dans le Midi, mais ni l’une ni l’autre n’ont nulle part une domination exclusive. Droite et gauche, libéraux et cléricaux, monarchistes et républicains, ont des partisans comme des adversaires dans toutes les contrées de la péninsule. Il s’en faut donc beaucoup que les luttes de partis menacent de dégénérai' uniquement en luttes de régions. Tant que durera la monarchie, le régionalisme restera un embarras, une complication de surcroît pour la vie parlementaire, sans être réellement un péril pour la vie nationale.

A côté de cette difficulté de l’esprit local, les institutions parlementaires ont en Italie rencontré

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à leurs débuts un avantage capital. Sous Victor- Emmanuel, il y avait dans les Chambres italiennes deux grands partis également nationaux, également dévoués à la constitution, on pourrait dirtv également libéraux, une droite et une gauche qui, j)ar leur esprit comme par leur conduite, différaient Tune et l’autre de ce qu’on désigne sous ces noms en d’autres pays. Les réactionnaires, les partisans de l’ancien régime et des anciens princes, restaient presque entièrement en dehors des luttes politiques, en dehors des Chambres. Les révolutionnaires obstinés, les adversaires de la monarchie et de la constitution, n’y entraient qu’en fort petit nombre. Dans cet heureux Parlement dont les extrêmes étaient exclus^, il y avait bien des groupes, trop de groupes et trop de petites églises, mais jusqu’en 1878 tous ces groupes s’étaient laissés ramener à deux partis auxquels le chef de l’Etat pouvait faire également appel. L’Italie nouvelle semblait'avoir ainsi ses whigs et ses tories, qui, en alternant aux affaires, pouvaient assurer le fonctionnement régulier du mécanisme parlementaire,, tout comme en Angleterre ou en Belgique. C’était là un avantage que les hommes d’Etat italiens eussent dû s’efforcer de conserver à leur pays, cjt ne permettant pas à leurs rivalités personnelles d’amener la décomposition et l’émiettement des deux grands partis qui se sont jusqu’ici disputé le pouvoir.

Cette distribution des forces parlementaires en deux armées régulières, l’Italie en était avant

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tout redevable à son premier roi. C’était la loyauté, la popularité, le libéralisme de Yictor- Emmanuel qui, des démocrates et des radicaux de la gauche, avaient fait un parti constitutionnel. l*endant presque tout son régne, Yictor-Emma- ! nuel avait g’ouverné avec les différents groupes I de droite, avec les amis et les héritiers de Ca- ' voiir, qui l’avaient aidé à faire l’Jtalie. Au prin- } temps de 1876, la désunion des diverses fractions \ de la droite et les votes du Parlement avaient r- décidé le souverain à prendre ses ministres au sein i de l’opposition en grande partie composée d’amis de 1 Garibaldi et d’anciens républicains. Dans ses der- L niers jours, le roi en était à son second cabinet de r; gauche. Yictor-Emmanuel avait ainsi entièrement n ]>arcouru le cycle des évolutions parlementaires ; il avait gouverné avec la gauche comme avec la lï droite. A cet égard aussi, on peut dire que le preÿ mier roi d’Italie n’est mort qu’après avoir achevé il sa tâche. Au royaume qu’il a fondé, Yietor-Emina- 4 nuel a légué un bien presque aussi précieux que la |i liberté, une tradition de gouvernement.

Ea fin prématurée de son premier roi n’en a pas ^ moins été pour l’Italie une grave épreuve. La diséparition du fondateur de la monarchie unitaire a I laissé voir combien il était encore utile à son œuvre, |et en même temps quel ébranlement peut, dans I la monarchie la plus constitutionnelle, causer la mort d’un prince , alors même que la succession est la plus régulière et la moins contestée , alors même qu’on échappe aux embarras d’une mino-

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rite et d’une régence et que l’héritier du monarque défunt en est le digne élève et continuateur. L’exemple de l’Italie a montré une fois de plus que ni l’hérédité dynastique et la transmission immédiate du pouvoir, ni la pluB scrupuleuse conformité aux règles parlementaires, ne suffisent à mettre un gouvernement à couvert des surprises de la mort. Malgré les salutaires fictions constitutionnelles de la perpétuité monarchique et de l’impersonnalité de la couronne, les monarchies ne sauraient toujours se soustraire aux inquiétudes et aux difficultés que peuvent provoquer dans l’Etat les changements de personne et les accidents individuels.

Victor-Emmanuel a disparu, il est vrai, dans un moment critique pour la vie parlementaire, dans le moment où son pays avait le plus besoin de son oxpérience et de son autorité. Le gouvernement des Chambres ne fonctionne aisément d’ordinaire qu’à l’aide do freins et de contre-poids ; or, lorsque Victor-Emmanuel est mort, le jeu normal des institutions parlementaires était déjà entravé par l’excessive prépondérance de l’un des deux partis qui jusque-là s’étaient disputé le pouvoir. Le triomphe électoral de la gauche avait été si complet que dans la Chambre elle s’était trouvée trop nombreuse et trop omnipotente pour demeurer une majorité de gouvernement. N’étant plus contenue par ses rivaux de droite, trop affaiblis pour lui contester la direction des afïaires, la gauche italienne n’a su ni rester compacte et unie pour une action commune,

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ni se scinder en deux partis disciplinés, capables de se succéder régulièrement au pouvoir. Grâce à ses divisions intestines et à l’absence d’un leader Siccepié de tous, la victoire trop entière du parti dominant a temporairement abouti à une sorte d’anarchie parlementaire qui menace l’Italie de crises stériles, jusqu’à ce que les querelles et les fautes des vainqueurs aient redonné assez de force à leurs anciens adversaires pour les rendre de nouveau redoutables, ou jusqu’à ce que l’entrée en scène du parti républicain et surtout du parti clérical aient amené dans les Chambres une recomposition des partis politiques sur des bases nouvelles.

CIIAPITllE IV

Signific-ation politique des funérailles de Victor-Emmanuel. — - Pourquoi ces funérailles ressemblaient à une apothéose. — Dans quelle mesure les espérances suscitées en 1860 ont-elle& été réalisées? — Ce que le peuple attendait de l’unité. — Déceptions d’une grande partie de la* nation. — Le côté défectueux de la révolution italienne. — Erreurs financières. — Ce qui malgré de nombreuses souffrances maintient runité.

Le premier roi d’Italie est mort, l’Italie lui survivra-t-elle? Bien des devins et des prophètes annonçaient à l’avance que l’édifice si rapidement achevé par Victor-Emmanuel ne saurait se soutenir sans la main qui l’avait élevé. L’événement montre déjà l’inanité d’un semblable horoscope. L’Italie survit à Victor-Emmanuel, comme elle a survécu à Cavour. Désormais son existence nationale ne dépend pas plus de la vie d’un homme que n!en dépend l’existence d’un Etat dix fois séculaire, tel que la France ou l’Ang^leterre. Le deuil même de la nation pour la perte de son libérateur a témoig^né du peu d’influence des partis extrêmes.

Je doute que dans toute l’histoire il y ait eu un prince, il y ait eu un homme plus universellemeni regretté que Victor-Emmanuel. Les pompes si souvent menteuses du deuil officiel n’ont été pour lui

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^qu’une sincère et faible expression de la tristesse publique. D’un bout à l’autre de ses Etats, au midi -comme au nord, l’impression a été la même. C’est à Naples, vers le soir, que j’ai appris le coup qui venait de frapper l’Italie, et je ne crois pas qu’aucune ville s’en soit montrée plus affligée. Les boutiques se sont aussitôt fermées, les théâtres ont interrompu leurs représentations, les journaux ont paru encadrés de noir. Dans les rues, une foule émue et triste, des attroupements silencieux où l’on se communiquait à voix basse la fatale nouvelle, donnaient un aspect lugubre à la plus gaie des villes italiennes. Pour beaucoup de personnes, ce deuil public a pris le caractère et l’intensité d’un deuil privé, d’un deuil domestique. Une femme de la bourgeoisie me disait : « J'ai été deux jours sans pouvoir cesser de pleurer. » Ce qu’il y avait pour un étranger de plus inattendu, c’est que la douleur était générale, sans acception de parti. Victor-Emmanuel a eu la rare fortune d’être pleuré de ses adversaires comme de ses amis politiques. Sauf de bien rares exceptions, presque partout immédiatement punies par l’indignation publique, les rancunes des anciens partis ou les passions révolutionnaires se sont inclinées devant ce cercueil. Du pape Pie IX au général Garibaldi, il n’y a eu dans la péninsule qu’un même sentiment de douleur jet de tristesse.

Ce singulier concert de regrets s’explique par les vertus du prince et les qualités de l’homme, par sa droiture, sa générosité, son ‘affabilité, par

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son esprit de modération et de conciliation. Amis et adversaires du roi ont senti qu’ils n’avaient qu’à perdre à la disparition d’un tel souverain. Toutes ^ ces qualités personnelles n’ont cependant été ni le seul ni le principal motif du deuil public. C’est moins l’homme, c’est moins le roi lui-même que l’Italie a ainsi pleuré, que l’émancipateur national, que le restaurateur du nom italien. Pour ceux qui comme moi se sont trouvés en Italie aux deux époques, l’enthousiasme pour le monarque défunt, en janvier 1878, rappelait manifestement l’enthousiasme pour le roi galant-homme, dans les années libératrices de 1859 et 1860. Aussi n’est-il pas surprenant que les funérailles de Victor-Emmanuel aient pris une apparence de fête nationale ; c’é- , tait avec les derniers adieux la dernière ovation de j l’Italie à son fondateur. Les fleurs et les couronnes j pleuvaient sur le char funèbre, ainsi que jadis sur le j cheval ou la voiture qui portait le souverain à son f entrée dans les villes annexées.

Un journal de Rome a dit que, pour l’Italie, ce = deuil était un nouveau plébiscite qui, sur la tombe du défunt, consacrait son œuvre. Cela est vrai ; c’est son indépendance, c’est son unité recouvrée, que l’Italie a fêtée dans cette solennité funèbre, c’est ;| sa propre résurrection qu’elle a célébrée dans ses ; chants de deuil, et qu’elle veut glorifier dans les monuments que de tous côtés elle élève à son j roi. Les cités antiques divinisaient leurs fondateurs, ou rendaient à leurs héros mythiques un ; culte public. C’est ce qu’a fait l’Italie avec Victor- ^

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Emmanuel; dans ces funérailles qui ressemblaient à une marche triomphale, dans cette tombe du Panthéon, il y avait une sorte d’apothéose. Du cercueil de son premier roi l’Italie s’est fait un autel où elle se vénère et s’adore elle-même en son rédempteur.

Est-ce à dire que toutes les espérances excitées par le nom de Yictor-Emmanuel aient été remplies? Est-ce à dire que tous les rêves de l’Italie aient été réalisés par le roi qui lui a donné l’indépendance, l’unité, la liberté? Hélas î. il n’en est rien ; cette résurrection italienne, qui semble avoir dépassé toute attente, n’a pas été pour la masse de la nation sans désillusions et sans déboires. J’ai vu des hommes qui regrettaient un passé dont ils avaient ardemment souhaité la fin ; j’ai entendu plus d’une famille se plaindre de la révolution qu’elle avait appelée de ses vœux. Les volte-face de cette espèce ne sont pas rares dans le petit peuple et la petite bourgeoisie, dans le popolo ininiUo et le inezzo-ceto.

Et d’où venaient ces contradictions si choquantes aux oreilles d’un étranger? Elles venaient d’une déception dans les rêves de tout temps les plus caressés de la multitude. Ce que beaucoup de familles attendaient de l’unité nationale et du régime parlementaire, c’était ce que le peuple attend de toute innovation, de toute révolution, ce qu’ailleurs il demande à un changement de l’égime, ou à un changement d’étiquette dans le gouvernement ; c’était l’éternelle chimère du peuple, la vie à bon

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marché, le travail facile, le bien-être, la richesse.

Je me rappelle à ce propos une naïve remarque d’un Napolitain, lors de mon premier séjour en Italie. C’était au printemps de 1860 , alors que Garibalcli renouvelait en Sicile la merveilleuse expédition de Timoléon, et que partout à Naples Ton parlait de liberté ou de constitution. « Pourquoi voulez-vous un gouvernement constitutionnel?» demandai-je à un ànier qui m'accompagnait sur les montagnes de Sorrente. « Excellence, me répondit-il, parce qu’ainsi nous serons mieux ; il y a vingt ans que je loue des ânes à des étrangers <le tout pays. Anglais, Français, Américains ; ils ont tous une constitution, et ils sont tous riches. » Quelques années 2)lus tard, de l’autre côté du golfe j’entendais les âniers d’Ischia, où je prenais les eaux, se plaindre amèrement du nouveau régime qui avait mis un impôt sur leurs bêtes.^

C’est là l'histoire de beaucoup d’hommes, de beaucouji de ménages, sur les deux versants de l’Apennin. Pour la plupart des ignorants, l’Italie une et indépendante devait être riche en devenant forte et puissante ; pour un grand nombre de ceux qui votaient l’annexion au royaiime constitu-

lionnel de Yictor-Emmanuel, un Etat constitutionnel était celui où le peuple ne payait d’impôts qu’autant qu’il plaisait à ses députés d’en voter. L’imagination populaire se représentait de loin l’unité et la liberté comme deux fées qui cachaient dans leur sein tous les trésors, et s’apprêtaient à les répandre sur l’Italie. Au lieu de cela, les deux nouvelles ve-

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nues se sont montrées besoigneuses, avides d’arg'cirt, ing-énieuses en taxes.

A la place de l’aisance et de la prospérité rêvées, ou a eu de nouveaux et lourds impôts, l’indiscrète richezza mobile ou impôt sur le revenu, l’odieux macinato ou impôt sur la mouture, jadis tant blâmé dans les Etats du pape, et depuis 1867 étendu à la péninsule entière. On a eu les déficits annuels, la réduction de la rente, le cours forcé du papier, on a eu la conscription et le service militaire obligatoire, on a eu le brigandage et la maffia^ on a eu l’émigration comme en Irlande ou en Allemagne. Tout c'e qui pour les masses, tout ce qui pour l’égoïsme individuel ou l’intérêt personnel, faisait .l’attrait sensible de l’unité a ainsi disparu et s’es( transformé eti une amère déception.

Quoi de singulier après cela si, dans les classes malaisées et dans le bas peuple, il se rencontre des regrets pour l’ancien régime, transfiguré en paradis perdu par les souffrances présentes, ou s’il surgil de nouveaux rêves d’Eldorado sous le pavillon de la République? Ce qu’il y a de singulier, ce qu’il y a de vraiment admirable, c’est qu’après tant de déboires, le prince au règne duquel sont dues toutes ces déceptions soit mort entouré de l’affection passionnée de son peuple. Ce qui est remarquable, c’est «[u’après avoir eu quinze ou seize années pour exploiter à leur profit la pénurie du Trésor publié et la. gêne privée, les partis extrêmes ne soient pas plus puissants. Certes, la popularité d’un souverain et d’un régime ne saurait être mise à une

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plus rude épreuve. En résistant à un tel dissolvant, l’œuvre deYictor-Emmanuel a manifesté sa force, > et l’unité italienne sa vigueur. 1

S’il y a des plaintes et des murmures dans une certaine partie du peuple, la portion la plus active VJ| et la plus influente de la nation supporte ces charges | avec un noble patriotisme. « Nous ne savions pas, | me disait dernièrement un Italien, ce qu’il nous 1 faudrait consentir de sacrifices pour faire l’Italie; S mais nous en faudrait-il faire davantage que nous j les accepterions encore. » Et un autre de ses com- i patriotes ajoutait, non sans excès de pessimisme : j « Les fruits de l’unité ne sont pas pour nous, ils ne ^ seront peut-être pas mûrs pour nos fils, mais nos petits-fils sont sûrs de les récolter! »

Nous touchons ici au côté défectueux de cette grande révolution; U nous sera permis de nous demander si toutes ces désillusions, si tous ces sacrifices étaient inévitables. Pour ma part, je ne le crois pas. Dans cette révolution si habilement conduite, où la prudence et l’audace se sont si heureusement alliées, au milieu de tant de marques de sagesse et de tant de signes de bonheur, il y a eu une faute de commise , une faute dont les conséquences pèsent lourdement sur le nouveau royaume. Le Parlement italien n’a point su adopter à temps les impôts nécessaires.

En devenant une grande nation et une grande puissance, l’Italie a eu de grands besoins; elle a voulu y satisfaire avant de s’en être assuré les moyens. Un de ses ministres des finances avait dans

LA MONARCHIE ITALIENNE

H ^.es dernières années posé en principe qu’aucune

ft dépense ne devait être inscrite au budget qu’en y à inscrivant simultanément des ressources équivay lentes. On n’a pas eu la sagesse de se conformer ij assez tôt à cette maxime, on n’a pas eu le courage 1? d'^élever immédiatement les taxes au niveau des d besoins. On voulait ménager la popularité de l’idée Iri nationale, on voulait éviter les déceptions, on n’a d fait que les retarder pour les accroître. En laissant

d le déficit s^’accumuler, l’Etat, et les villes et les pro- T vinces à l’exemple de l’Etat, ont laissé grossir leur d budget et avec lui les impôts.

î 1 Ici nous pouvons sans fausse gloire faire un retour sur nous-mêmes : la France, qui pour le sens fl püiPlitique s’est souvent montrée inférieure à l’Italie, 1 lui a été supérieure en prudence, en prévoyance I financière. Lorsque les années 1870 et 1871 ont I jeté sur notre pays une surcharge d’une dizaine I de milliards, aucun parti ne s’est refusé à voter les taxes indispensables, aucun n’a cherché la popularité aux dépens du Trésor public. Il n’en a pas toujours été de même chez nos voisins; c’est peutêtre la seule façon dont, sous Victor-Emmanuel, ils aient manqué de patriotisme et de clairvoyance. L’Italie a fait une faute, celle d’accepter trop tard des charges inévitables; si elle veut s’épargner de ■ plus amers déboires, elle doit éviter la faute de rejeter trop tôt les taxes auxquelles il fui a fallu recourir * .

1. La suppression de l’odieux impôt sur la mouture {macinato) pourrait être considérée comme un de ces dégrèvements prémalu-

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Les finances ont malheureusement mis au jour un (les côtés défectueux du caractère italien, tel que l'ont formé des siècles d’oppression intellectuelle et de dépression morale. Certaines des qualités qui ont aidé à la renaissance politique de l’Italie semblent par leur excès avoir nui à son crédit et à son développement économique. A force de finesses et de petites chicanes, à force de calculs intéressés et de défiances vis-à-vis de l’étranger, le gouvernement italien a, par son apparente avidité, par son défaut de délicatesse, si ce n’est de loyauté, plus d’une fois arrêté de ses mains le relèvement de ses finances avec l’essor de la rente nationale. En voulant être trop habile, en jirétendant trop g" gner et user jusqu’au bout de tous ses avantag en recourant dans nombre d’affaires * à des interprétations tro 2 :> subtiles ou à des lenteurs trop peu justifiées, les ministres italiens ont découragé les capitaux et excité les méfiances des capitalistes,, au grand dommage du crédit de l’Etat. Avec plus de scrupules et moins d’expédients, avec plus de souci de sa renommée, le nouveau royaume eût vu ses rentes monter jfius vite et plus haut. Grâce à l’abaissement récent du taux de Tintérêt, il. eût pu sans troji de peine emjDrunter à 5 p. Vo’ mettre fin au cours forcé du papier ou diminuer sans danger les impôts trop lourds. La confiance

rés, si le Parlement ne savait pas combler à l’aide de nouvelles ressources le vide ainsi laissé dans le budget de l’État.

1. Par exemple dans les arrangements imposés aux chemins lombards et aux chemins romains, et aussi dans la banqueroute de la ville de Florence.

LA MONARCHIE ITALIENNE

j pu])lique lui eût avec le crédit ramené la richesse. I Si elle n’a point donné au peuple tout ce qu’il I s’en promettait, nous n’en devons pas conclure I que la révolution unitaire ait été stérile pour les J intérêts matériels. Loin de là, les grands travaux jmblics, l’abolition des douanes intérieures et I les traités de commerce, les réformes civiles, ad- ! : ministratives, économiques, ne sont pas demeu- '■i rés sans résultats. En dépit de la gêne du Tré- - sor et de la pénurie des municipalités, en dépit 1 de l’émigration ou de l’enfouissement de l’or et de ; l’argent, Victor-Emmanuel a laissé l’Italie incony testablement plus riche qu’il ne l’avait trouvée. J Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à jeter les yeux sur >1 les tableaux du rendement des impôts et du com- 1 merce extérieur de la péninsule

Quel que soit le poids des taxes, il n’y aurait de j péril de ce côté que si de nouvelles erreurs finan- > cières ou si des aventures politiques venaient agi graver démesurément des charges déjà tro]> pesantés. L’Italie, par ses fautes passées, n’a encore t fait que reculer l’époque où se pourront réaliser L quelques-unes des visions dorées de 1860. Si elle ^ sait être économe et si elle sait être pacifique, f le règne d’Humbert I®*" pourra lui prouver que les brillantes promesses des années d’émancipation n’étaient pas un leurre.

1. D’après les chiffres officiels, l’Italie est un des États européens dont le commerce s’est depuis vingt ans le plus rapidement développé, et, chose à noter, la progression a presque constamment été plus grande sur les exportations que sur les importations.

LE ROI VICTOR-EMMANUEL

Toutes les espérances excitées par la révolution italienne n’ont pas été trompées. Les rêves de prospérité matérielle ne sont pas encore le seul songe des peuples. Une des choses qui ont le plus contribué à l’unité italienne, c’est le sentiment de l’honneur italien, c’est le désir de rendre au pays de Dante et de Machiavel une j^l^c© milieu des nations de l’Europe. Sous ce rapport, toutes les espérances. ou les ambitions de la péninsule ont été réalisées, dépassées même dès le règne de son premier roi. L’amour-propre national exerce encore chez tous les peuples un grand empire. Nulle part peut-être ce sentiment n’est plus puissant aujourd’hui que dans la patrie si longtemps humiliée de Mazzini et de Maniii. A cet égard, il n’y a ni droite ni gauche, ni Septentrionaux ni Méridionaux; Lombards, Romains, Napolitains sont également fiers d’appartenir à une grande nation. LTtalien aime généralement à faire figure, il est heure'ux de voir que l’Italie a pris rang parmi ces grandes puissances qui naguère encore l’accablaient de leurs dédains. L’Italie a été honorée, courtisée même des gouvernements et des princes étrangers, qui à son endroit semblaient rivaliser de prévenances ; elle est d’autant moins insensible à de tels hommages que ses anciens gouvernements l’y avaient moins habituée. Aussi en jouit-elle parfois avec une sorte de naïveté, à la façon d’une jeune fille qui vient de faire son entrée dans le monde. Ce n’est là du reste qu’une légitime vanité. A ce titre, les funérailles de Victor- Emmanuel ont justement flatté l’amour-propre

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national. La part qu’ont prise au deuil de la péninsule les gouvernements, les dynasties, les Parlements étrangers, n’était pas seulement une reconnaissance et comme une consécration de l’unité italienne dans sa capitale ; tout Italien a senti que ces témoignages d’honneur rendus à Victor-Emmanuel étaient des hommages à l’Italie autant qu’à son roi.

Quand un peuple est animé d’un tel orgueil national, il y a peu d’apparence qu’il retourne de luimème à l’ancien morcellement et déchire de ses mains cette unité dont il est fier. En Italie, rien ne permet de présager un tel revirement. Chaque année qui passe affermit l’unité ; les générations nouvelles ont déjà peine à concevoir un autre ordre de choses. Les hommes et les provinces vont se rapprochant et se mêlant par les chemins de fer, par le commerce, par les intérêts, par l’armée, par la politique, par les institutions. L’unité de l’Italie est faite ; il faudrait une intervention étrangère pour la briser, une occupation étrangère pour l’empêcher de se reformer.

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