CHAPITRE V
Conclusion. — 'De l’avenir politique de l’Italie. — La maison de Savoie et les partis hostiles. — Le cléricalisme et la question religieuse. — Sentiments de Victor-Emmanuel à cet égard. — Le parti républicain et les éléments révolutionnaires. — La distribution de la propriété et la situation sociale. — Ce (jui maintient la monarchie.
Le royaume laissé par Victor-Emmanuel n’est pas, comme l’empire d’un Charlemagne ou d’un Napoléon, une de ces constructions arbitraires que le temps ne saurait respecter, parce qu’elles violent les lois mêmes de la nature. Une Italie est aussi naturelle qu’une France, elle ne saurait être détruite que pour renaître ; une seule chose peut prêter au doute : l’unité italienne sera-t-elle maintenue par les institutions et la dynastie qui l’ont fondée? ou bien la monarchie et la maison de Savoie doivent-elles disparaître après avoir rempli leur mission historique ?
On a souvent dit chez nous, comme un droit imprescriptible pour la monarchie légitime, que la France avait été faite par ses anciens rois. A combien plus forte raison peut-on dire de l’Italie qu’elle a été créée par la maison de Savoie! C’est là un
LA MONARCHIE ITALIENNE
titre de propriété encore trop récent pour être périmé et ne point conserver une réelle valeur. La famille qui a réuni autour d’elle les provinces éparses de la péninsule a si bien lié ses destinées à celles de ritalie que pour longtemps elles semblent inséparables.
La royauté italienne a aujourd’hui deux sortes d’adversaires : les ennemis de toute monarchie, les partisans des princes déchus. La maison de Savoie est attaquée des deux bords opposés, ce qui la met dans une situation assez analogue à celle de la monarchie de Juillet chez nous. C’est toujours pour un trône un dang'er ou une faiblesse que de n’être point appuyé sur toutes les forces conservatrices du pays; c’est ce qui en France a fait la débilité de toutes nos monarchies, ce qui en rendrait encore le maintien précaire. C’est aussi là le côté faible de la monarchie italienne. Sous ce rapport même cependant, la maison de Savoie est mieux assise en Italie que ne l’était en France la restauration de 1815, la royauté de 1830 ou l’empire <le 1852.
La dynastie italienne a des adversaires de droiU‘, sans avoir réellement de concurrents au trône, sans avoir en face d’elle des maisons rivales prêtes à recueillir sa succession. La plupart des anciennes dynasties de la péninsule sont tombées sans laisser de racines en terre. Au lieu d’un parti légitimiste, il n'y a guère qu’un parti religieux, papalin, clérical, et chez ce dernier, parmi le. clergé comme parmi les laïques, les idées d’apaisement ou de
LE ROI VICTOR-EMMANUEL
transaction ont déjà fait bien des progrès et en feront de nouveaux encore sous le nouveau pontificat.
Ce n’est point qu’entre l’Etat et l’Eglise, entre la royauté issue de la révolution et la papauté qu’elle a dépouillée, nous pensions que l’on doive attendre ni traité de paix ni réconciliation formelle. Loin de là, sur ce point toutes les espérances nourries par de nobles esprits et récemment exprimées dans un livre digne d’attention C iie nous semblent pas seulement prématurées, elles nous paraissent chimériques. Les changements de personnes sur le trône d’Italie et sur la chairp de saint Pierre peuvent amener une détente dans la lutte, non une réconciliation. Les successeurs de Pie IX et de Xictor- Emmanuel ne sauraient, malgré toute leur bonne volonté, oublier les querelles de leurs prédécesseurs, ils ne sauraient même trouver les termes d’un compromis acceptable pour les deux parties. Ce n’est point là une querelle de personnes, c’est une guerre de principes. Pie IX et Yictor-Emmanuel, le pape et le roi n’ont fait que représenter deux esprits, deux droits différents, opposés, inconciliables. Ainsi s’explique comment la monarchie unitaire, qui semblait avoir tant d’intérêt à ménager les sentiments religieux de son peuple , n’ait pu vis-à-vis du Vatican offrir ni accepter aucune tran-
1. Il moderno dissidio tra la Chiesa e Vltalia^ par le P. Curci. On sait que dans ce livre, fort bien accueilli d’une partie du clergé italien, l’ancien jésuite invitait l’Église à s’accommoder aux faits accomplis et à se rapprocher de la maison de Savoie pour faire de l’Italie une monarchie catholique. .
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saction. Entre l’Eglise et l’Etat, entre la royauté li italienne et la papauté romaine, il n’y a de possif ble désormais qu’un modus vivendi, fondé d’un I côté sur le respect de la liberté religieuse, fondé de l’autre sur l’acceptation tacite des faits tolérés de la Providence ^ .
De tous les sacrifices faits par le fils de Charles- ; Albert à la cause italienne, il n’y en eut pas de plus jiénible que d’entrer en roi dans la Rome des papes et de détrôner le pontife qui, en 1848, avait donné à l’Italie le signal des revendications nationales. Nous avons déjà dit les incertitudes, les scrupules, les angoisses de Victor-Emmanuel à ses premiers pas dans cette carrière où, malgré ses réj3ugnances, il devait aller jusqu’au bout^. Sous ce rajDport, le premier roi d’Italie personnifiait fort bien l’esprit du plus grand nombre de ses sujets qui ne combattaient qu’à regret et comme malgré eux, dans le domaine temporel,, un pouvoir dont ils I continuaient à vénérer l’autorité spirituelle.
S’il n’a pas reculé devant les menaces delà colère V divine et les sinistres prophéties qui prétendaient lui barrer le chemin de Rome, le libérateur de l’Italie n’avançait pas sans émotion à travers les barrières sacrées que dressaient devant lui les défenseurs du Vatican, et, sans jamais se laisser arrêter, il éprouvaitparfois le besoin de raffermir sa conscience. Par bonheur pour la maison de Savoie
1. Pour plus de détails sur cette questioD, voyez jilus bas ' rétude sur Pie IX et la papauté, chapitre iv.