Lettre de Garibaldi en
encore des moyens de monter au pouvoir ou de s’y maintenir.
Ce n’est pas que l’Italie de Victor-Emmanuel ne porte dans son sein, avec des germes de désaffection, des ferments de révolution. Il s’en retrouve chez
elle comme dans tout Etat moderne; il s’en rencontre dans la plèbe des villes, chez l’ouvrier, là, comme au nord des Alpes, trop enclin à prêter l’oreille aux promesses ti’ompeuses et aux fascinantes chimères. Il s’en rencontre, chose plus fâcheuse, dans les classes rurales, dans une population parfois déjà trop dense et trop pressée sur un sol restreint, chez des paysans souvent pauvres et mal nourris sur la terre la plus riche et la plus féconde. Si, au point de \ue social, l’Italie a sur la France l’avantage de compter moins de grandes agglomérations ouvrières, moins de jirolétaires urbains h elle a le grave désavantage de posséder moins de villageois aisés, moins do paysans propriétaires. La grande infériorité de l’Italie vis-à-vis de la France n’est pas tant d’être moins riche que d’avoir une richesse moins équitablement répartie.
Cette condition de la propiâété ne saurait demeurer sans influence sur la vie politique. La révolution unitaire qui a dépouillé les congrégations monastiques de leurs biens territoriaux fournissait un moyen ou une occasion d’ouvrir au paysan l’accès
1. En Italie, la proportion de la population urbaine agglomérée est considérable ; mais beaucoup de petites villes ne sont en réalité que de grands villages dont les habitants sont des paysans qui vivent de la culture de la terre.
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O de la propriété foncière. Il est à regretter pour la là péninsule que ses besoins d’argent et son impré-
0 voyance financière n’aient point permis d’attribuer U aux paysans, grâce à des ventes à longue échéance a on à des banques foncières, une plus grande part s: des biens enlevés aux communautés religieuses. J. La loi sur Vasse ecclesiastico n’a malheureusement Bf pas profité au peuple qu’elle a privé de l’aumône
des couvents. A l’inverse du paysan français, le e contadino ittAien n’a presque rien gagné à la sup- ® pression des biens de main-morte. La révolution
accomplie sous Victor-Emmanuel a transformé la il face politique de la péninsule, elle n’en a guère m modifié les conditions sociales L
Les classes rurales, courbées sous le joug de l’imÿ pôt, n’ont le plus souvent senti que les charges de la ^ Révolution. De là, une situation difficile pour le
1 gouvernement qui n’a pu gagner l’affection d’une î grande partie du peuple. De là, pour nous, l^expli- I cation du plus triste phénomène de la vie italienne, I l’explication de la maffia^ de la camorra et du I brigandage toujours renaissant dans certaines I provinces, parce qu’il a pour associés ou pour com-
plices la majorité des habitants des campagnes.
Une notable partie du peuple italien reste encore
i î 1 . L’incamératîon des biens monastiques et l’abrogation suc-
cessive (au fur et à mesure de la disparition des ayants-droit) des anciens majorats aristocratiques peuvent cependant faciliter pour l’avenir le morcellement de la propriété, et par là aider dans certaines provinces, telles que la Campagne romaine, à l’amélioration de la culture en même temps qu’à l’amélioration ^‘du bien-être des cnltivatecirs.
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accessible à l’esprit révolutionnaire, et cela souf> la forme la plus radicale et la plus g^rossière, la forme socialiste, communiste. La pauvreté, combinée avec l’ignorance et la superstition, pourrait livrer le paysan italien à tous les agitateurs, à tous les prédicateurs de réforme agraire; mais, pareil au moiigik russe, le contadhio italien ne semble encore prêt à accejiter le nouvel évangile révolutionnaire que sous le couvert de révangib‘ du Christ.
C’est ainsi que durant les dernières années du règne de Victor-Emmanuel les campagnes italiennes ont donné tout à coup naissance à des sectes demi-mystiques, demi-communistes, telles qu’il en surgissait si souvent dans les campagnes russes à l’époque du servage C L’Europe a été étonnée d’apprendre que dans les maremmes de Toscane, entre Livourne et Rome, un prophète populaire avait réussi à se faire passer pour un .nouveau Christ, et qu’en prêchant la communauté des biens ou le partage des terres, ce Messie rustique avait trouvé des disciples, des apôtres et jus- (pi’à des martyrs
De tels exemj)les montrent quelle prise les classt‘s
1. Voyez dans la Revue des Deux-Mondes nos études sur r Empire des Tsars et les Russes.
2. David Lazzaretti, tué dans l’été de 1878 avec plusieurs de . ses disciples, à la suite d’un conflit avec la force armée à laquelte
les sectaires ne voulaient pas se rendre. Lazzaretti avait, dit-on,, réuni plusieurs milliers d’adeptes. On a vers le même temps attribué des faits du même genre à un certain Salvatore Brassesco.
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T rurales d’Italie pourraient offrir à une révoliic tion. Deux choses maintiennent encore le peuple des campagnes dans la soumission etlarésignation :
L l’une est sa religion qui donne du calme à son es- 11 prit et des fêtes à ses sens, l’autre est la douceur U du climat qui diminue ses besoins et lui rend Ja if misère moins lourde. Aujourd’hui comme sous les a anciennes dynasties, le ciel d’Italie reste pour li*;
0 pouvoir le plus utile des auxiliaires, le plus prê- « deux moyen de gouvernement.
f Si l’exubérance de la population et ]a mauvaisr. S distribution de la richesse ont ramassé dans les campagnes d’Italie des matériaux révolutionnaires,
1 ce sont des matériaux trop combustibles pour être* ^ sûrement mis en œuvre. Une révolution qui sor-
f tirait d’un tel milieu risquerait d’aboutir à une jacquerie plutôt qu’à une démocratie régulière. Dans nos grands Etats modernes, une démocratie ne saurait vivre sans une certaine diffusion du bien-être et de l’instruction. L’Italien du xix° siècle a donné des marques si singulières de sa flexibilité, il a si soudainement surpris l’Europe par son aptitude à la liberté, que dans le domaiin^ politique il semble téméraire de décider qu’une chose lui est impossible. L’observateur qui regarde* au fond de la nation italienne est cependant contraint de remarquer combien, parleur ignorance et leur pauvreté , les masses populaires paraissent encore peu mûres pour des institutions républicaines.
Oe n’est pas là le seul obstacle à l’établissem^^jj^^
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OU à la durée de la république au sud des Alpes. Du régime monarchique au régime républicain, il est malaisé de trouver une transition légale, un passage régulier. Il se rencontre rarement, comme dans l’Espagne de 1873, à côté d’un ministère peu soucieux des droits du trône, une dynastie sans racines dans le sol et un roi pressé de déposer la couronne. Ce qu’a fait à Madrid Amédée dans un pays où il se sentait étranger, il est peu vraisemblable que son frère Humbert le fasse à Rome dans sa patrie et dans le royaume hérité de sou père.
Si libérale qu’elle soit, une constitution monarchique n’ouvre aux adversaires de la monarchie aucune porte ; les républicains ne sauraient monter au pouvoir que par escalade. Ce sont d’ordinaire des révolutions qui renversent les trônes, et d’ordinaire ces révolutions se font dans les capitales. Or, en Italie, s’il existe dans les villes des éléments révolutionnaires, il n’existe aucune ville assez considérable, assez prépondérante pour faire une révolution, ou, après l’avoir faite, pour l’imposer au pays.
De son ancien morcellement et de ses longues divisions la péninsule garde plusieurs centres provinciaux, plusieurs capitales régionales indépendantes et rivales les unes des autres. Rome est trop petite, trop pauvre, trop malsaine, trop de raisons géographiques et économiques s’opposent à son prompt développement, j^our que de longtemps Rome puisse tenir en Italie la place de Paris en
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France ou même de Berlin en Allemagne. En France, toutes nos monarchies et nos gouvernements ne semblent, depuis la Révolution, tenir au sol que par une seule racine ou une seule tige. Cette tige ou cette racine une fois coupée, la monarchie tombait. Cette cause de faiblesse de tous nos gouvernements royaux ou impériaux est étrangère à ritalie. A moins d’erreurs irréparables ou de désastres militaires dont la colère publique lui rejetterait la faute, la royauté, chassée du Quirinal, pourrait se réfugier dans un des innombrables palais royaux de la péninsule, et de là combattre rinsurrection.
Grâce à ce manque de centre assez puissant pour tout entraîner après soi, le renversement du trône pourrait avoir en Italie des conséquences dépassant beaucoup un simjjle changement de forme gouvernementale. La chute de la monarchie remettrait en question la constitution unitaire de l’Etat italien. Nos voisins des Alpes risqueraient de se trouver en proie aux difficultés et aux périls qui, lors de l’abdication du roi Amédée, ont solis nos yeux assailli nos voisins des Py rénées. L’établissement d’une république régulière rencontrerait en Italie beaucoup des mêmes obstacles qu’en Espagne *. Dans les deux péninsules, une révolution qui affaiblirait le pouvoir central pourrait
1. Sur ce sujet et sur la possibilité de la contagion des idées républicaines en dehors de nos frontières, voyez plus loin l’étude ayant pour titre : Une restauratio7i : la monarchie en Espacjney chapitre
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mettre temporairement en danger rexistence même de la nation. Avec la république^ le régionalisme prenant des forces nouvelles risquerait de tourner au fédéralisme, le fédéralisme de dégénérer en cantonalisme, le cantonalisme de conduire à l’anarchie, à la guerre civile, à la décomposition nationale. Une révolution italienne serait ainsi exposée à passer par les mêmes phases qu’une révolution espagnole pour aboutir peut-être à une dictature militaire ou théocratique. Dans ce pays récemment unifié, la ré2:>ublique ijourrait ainsi compromettre ce qui tient le plus au cœur de la plupart des républicains, ce qu’ils ont eu l’honneur d’être les premiers à deviner, à prêcher, à préparer, l’unité nationale.
Au sud des Alpes, la monarchie n’est pas encore comme en France une forme de gouvernement que l’on puisse modifier sans péril pour la vie de l’État; la royauté semble, pour un certain laps d’années au moins, une des conditions d’existence de l’Italie nouvelle. La maison de Savoie n’est pas seulement le symbole vivant de la nationalité italienne ; c’est le lien le plus sûr de l’unité, c’est le nœud qui tient le plus solidement réunies les provinces de la péninsule. La rupture du lien monarchique menacerait de briser temporairement l’État et de déchirer la nation pour ne les laisser se reformer qu’au prix de nouvelles souffrances et de nouveaux sacrifices.
De toutes les familles souveraines du continent, la dynastie de Savoie est peut-être celle qui, selon
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la promesse du roi Victor-Emmanuel, s’est montrée la jdIus capable de concilier le progrès des peuples avec la stabilité des monarchies h 11 n’y a pour la maison régnante et poür l’Italie que deux dangers sérieux, l’un au dedans, l’autre au dehors. Le premier, ce serait une politique d’exclusion et de division qui ferait de la royauté, au lieu d’une autorité modératrice et d’un balancier régulateur, l’instrument inerte d’un parti ou d’une secte. Le second écueil, ce serait une politique d’aventures et d’intempestives revendications qui compromettrait les grandes conquêtes du dernier règne pour des avantages douteux, médiocres ou précaires.
L’Italie a perdu son premier roi au milieu de la guerre d’Orient, lorsque les Russes, ayant franchi les Balkans, étaient déjà eii marche sur Constantinople. La mort du souverain a excité d’autant plus de regrets que plus grave semblait la situation de l’Europe, et que les complications extérieures avaient fait naître au sud des Alpes des espérances que les événements n’ont pas justifiées. Aux yeux de nombre de patriotes, l’œuvre de Victor-Emmanuel n’était pas achevée, le cadre naturel de l’Italie, des Alpes à la mer, n’était pas encore rempli. Beaucoup d’Italiens attendaient des affaires d’Orient une occasion de rendre à la patrie délivrée ce qu’ils appelaient l’Italie non rachetée, VItalia iri^edenta. Tous ces calculs ont été déjoués. Victor-Emmanuel est mort, le congrès de Berlin a donné à l’Au-