CHAPITRE PREMIER
TiPortrait de Pie IX. — Les débuts de son pontificat. — Pie IX pape h libéral. — Ce qui fait l’unité de son règne à travers ses apparentes contradictions. — Les idées néo-guelfes avant 1848. — 5 Une politique nationale la dernière chance de salut de la q royauté pontificale. — A quel obstacle se heurte Pie IX. — Opposition des deux pouvoirs en sa personne. — L’échec de ses tentatives libérales fait de Pie IX l’adversaire déclaré du libéralisme.
|l Par sa durée comme par ses vicissitudes, le pon- I tificat de Pie IX restera Tun des plus mémorables I de riiistoire. L’on peut dire du successeur de Gré- I goire XYI qu’il a été un grand pape sans rien avoir d’un grand homme. Ni par la portée de l’intelligence , ni par l’étendue de la culture, il ne dépassait la moyenne des papes qui ont obscurément siégé sur la chaire de saint Pierre. La grandeur qu’il n’avait point dans l’esprit, Pie TX l’avait dans le caractère et dans l’âme. Doué on même temps d’une imagination ardente et mobile, d’un cœur ferme et intrépide, il a laissé sur tous les actes de son pontificat l’empreinte de sa personnalité. Aucun homme ne s’est jamais moins docilement courbé sous les faits, aucun pape n’a prétendu
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davantage à les diriger; s’il n’a point réussi à modifier le cours de l’histoire, il a su donner autant de dignité aux revers qu’il a subis qu’aux triomphes qu’il a remportés.
Pie IX a été pape comme Louis XIV était roi ; il se tenait sans ehort au niveau de ses hautes fonctions et en donnait à autrui une idée d’autant plus élevée qu’il en avait lui-même une plus haute opinion. Un visage ouvert et souriant, une bonté relevée de finesse, une noblesse aisée et pleine de bonliomie, une majesté simple et familière, lui donnaient quelque chose de souverain et de paternel, d’imposant et de séduisant à la fois. Peu de papes ont possédé à un tel degré les qualités extérieures de ce rôle de pape, grâce à lui devenu plus que jamais un rôle de représentation. Ce n’est jioint que Pie IX gardât toujours la solennité du pontife â l’autel, ou affectât la raideur hiératique d’une icône byzantine ; chez lui, tout était naturel etspontané : on sentait l’homme sous le pape, jamais facteur et le personnage.
D'une humeur vive et enjouée, d’un esprit prompt et mordant, il lui échappait parfois des saillies dont sa bonté n’émoussait pas toujours la pointe. C’était la seule façon dont il manquât à son métier de pape. Deux choses fra2:)paient surtout en lui, un œil brillant et pénétrant, tour à tour scintillant d’éclairs et humide de larmes, une voix ample, vibrante, fortement timbrée , qui lors des cérémonies de la semaine sainte remplissait les arcades de Saint Pierre ou résonnait jusqu’aux extrémités de l’im-
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mciise place VaLicane. Cette voix, il aimait à la faire entendre aux pèlerins de tous i:>ays, non seulement dans les bénédictions solennelles et les paroles du rituel, mais dans des discours et des improvisations où la conviction^, rindignation, la passion lui donnaient une éloquence émue et véhémente. Des pèlerinag'es au Vatican, il avait fait un nouveau mode d’action pour le saint-siège ; il s’était ainsi dans sa vieillesse attribué un rôle nouveau, qu’il a rempli jusqu’à la lin avec une énergie admirable, prodiguant à tous sa parole^ ne se laissant arrêter ni par l’âge, ni par la maladie, faisant taire ses soulfrances et ramassant ses forces défaillantes pour la scène où il paraissait en maître des 'âmes.
Pie IX a été à la fois le Louis XIV et le Louis XVl de la papauté : une même année l’avait officiellement revêtu de l’infaillibilité et dépouillé de la
souveraineté terrestre. Ce contraste de succès et de revers, ce mélange de victoires inouïes et de défaites irréparables, lui avait donné le double prestige de la grandeur et de rinfortune, qui dans sa personne se tempéraient et s’ennoblissaient l’une par l’autre. La chute du trône papal a été le tourment, la croix de ce pontificat à tant d’égards si heureux, criix de cruce^ dit la prophétie de Malachie b Pie IX devait cependant beaucoup à cette
1. La croix par la croix. On a vu là une allusion à la croix de la maison de Savoie. Saint Malachie était un évêque irlandais du xii® siècle auquel on attribue une prophétie énigmatique, embrassant toute la série des papes jusqu’à la fin du monde.
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S23oliation, il lui devait Famour passionné et les ovations enthousiastes de ses enfants, il lui devait ce que n’eût pu lui donner l’éblouissante auréole de l’infaillibilité. Sur le front de ce triomphateur spiriluel, do ce dominateur des consciences, la déchéance temporelle avait mis quelque chose du charme mélancolique des rois tombés et des héros persécutés. Aux yeux des fidèles, à ses propres yeux, Ihe ÏX était le pape martyr, ses souffrances le rapprochaient du prince des apôtres, le rapprochaient du Christ. On raconte que, devant un saint Pierre en croix, Pie IX dit un jour : « Voilà mon portrait. » Des millions de chrétiens comparaient ses tribulations à la passion du Sauveur et voyaient de nouveau le Christ captif et crucÂüé en son vicaire C Jamais pape, jamais homme peut-ôlre, n’a été entouré d’un aussi tendre respect, d’une piété aussi exaltée. 11 y avait dans la vénération, dans la dévotion dont il était l’objet, quelque chose du culte rendu à un dieu souffrant.
Pour la plupart de ceux (jui l’abordaient. Pie IX était un saint : on le révérait, on le j^riait comme tel. Rome se racontait ses miracles et se répétait ses prophéties ; les pèlerins se disputaient ses reliques, les miettes do son pain, les fils de sa soutane, comme après ses funérailles la paille de son lit funèbre. Pie IX, béatifié, canonisé, jouira bien-
tôt du culte de l’Eglise; mais, lorsqu’il sera monté