‹ Un empereur. Un roi. Un pape. Une RestaurationChapitre 25 sur 56 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Comment la monarchie pontificale n’eût pu trouver x>lace dans une confédération italienne. — Pourquoi les pnpes ne pouvaient garder une principauté réduite. — La convention de septembre 1864. — Ce qui contraignait les Italiens à faire de Rome leur capitale et à supprimer entièrement la royauté papale.

L’on s’imagine parfois que la monarchie pontificale eût pu subsister au sein d’une confédération ; ce fut l’erreur de 1848. Par son essence ecclésiastique comme par la mission cosmopolite de son chef, cet Etat sui generis ne pouvait en réalité guère mieux s’accommoder d’une fédération que de Tunité italienne. Dans les affaires intérieures comme dans la politique étrangère, un Etat fédéral se fût heurté aux traditions, aux scrupules, 'au non possiunus du vicaire du Christ. Tout régime fédéral suppose entre les Etats associés une affinité de principes, une conformité d’institutions, qu’on no saurait établir entre une principauté ecclésiastique et des Etats laïques. Cette impossibilité était devenue si manifeste qu’on la doit regarder comme une des causes déterminantes de l’unité italienne.

Ea papauté eût-elle pu du moins conserver le

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domaine réduit sur lequel a régné Pie IX de 1860 à 1870? Beaucoup de bons esprits, dans la péninsule et . à rétranger, eussent voulu épargner à l'Eglise, épargner à ritalie elle-même, les difficultés d’une occupation de Rome. Par malheur, il y avait à l’existence d’un Etat papal, même aussi restreint, un double et insurmontable obstacle.

Pour laisser au pape un Etat si petit qu’il fût, il eût fallu trouver un peuple assez différent des autres, assez isolé de son temps, pour demeurer, en face des révolutions d’autrui, sourd à toutes les passions révolutionnaires et insensible à toute démangeaison de liberté. Chercher une telle oasis politique dans l’Europe du xtx® siècle, c’était une utopie plus chimérique que celle d’une Salente ou d’une Icarie. Qui pouvait garantir que Rome et sa banlieue consentiraient à rester toujours la glèbe

de l’Eglise, et, si les Romains n’y consentaient point, quelle force étrangère les devait maintenir à jamais sous la souveraineté ecclésiastique? Dans les pays d’outre-mont où la royauté pontificale avait les plus chauds partisans, je doute qu’il se fût rencontré une province, une ville disposée à se vouer à perjiétuité au régime que l’on prétendait éterni-

ser h Rome.

Pour les chefs de l’Église, il n’y aurait eu de nos jours d’autre souveraineté possible que celle d’un rocher comme Monaco , d’une colline comme Saint-Marin, d’une vallée comme Andorre. Un État microscopique, grand comme un domaine privé, dont les papes eussent pu êRe à la fois les

PIE IX

propriétaires et les souverains, une bourgade qui eût tiré toute sa gloire et sa richesse de la présence du pape et se fût contentée d’être un vaste couvent et une hôtellerie de pèlerins, un Monaco ecclésiastique, une sorte de Lourdes pontifical,

voilà le seul Etat auquel les successeurs de saint Pierre eussent pu continuer à donner des lois, le seul où leur domination eut eû des chances d’être respectée de leurs sujets comme de leurs, voisins ; mais, si une telle principauté eût été 2 :)Our les papes unedemeure commode, quelle force effective, quelle protection efficace leur eût-elle assurée?

A l’obstacle du dedans s’ajoutait l’obstacle du dehors. Rome se fût tout entière consacrée à sa mission de sièg'e de la papauté, qu’il eût été malaisé à l’Italie de renoncer à la ville aux sept collines. Le souci de sa paix intérieure, le soin de sa sécurité extérieure le lui défendaient également. La convention de septembre 1864 avait, on le sait, pour but de conserver au pape Rome et le patrimoine de saint Pierre. Pour cela, l’empereur Napoléon, en retirant les troupes françaises du territoire romain, avait permis au pape Pie IX de recruter des volontaires jusque dans nos régiments ^ ; pour cela, Napoléon III avait arraché au gouvernement italien le transfert de sa capitale de "furin à Florence avec l’engagement de ne tolérer aucune agression contre les frontières pontificales. Cette combinaison, déjàpréparée 2 )ar Cavour,

î. La légion d’Antibes.

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n’élait qu’un expédient transitoire, qui semble n’avoir été pris au sérieux ni par les gouvernements qui l’avaient imaginé ni par celui qu’il concernait. A ce pacte du protecteur et des adversaires de la curie romaine une seule chose eût pu promettre quelque durée, et cette chose était impossible, je veux parler de la sanction pontificale.

Si, avant ou après Montana, Pie ÏX, au lieu de protester contre cotte convention de septembre qui était sa dernière sauvegarde, y eût formellement adhéré ; s’il eût conclu avec le nouveau royaume un traité d’union douanière et d’alliance perpétuelle; si, au lieu de laisser la nouvelle capitale italienne s’installer à Florence, Pie IX eût demandé comme garantie que le gouvernement royal transportât son siège dans la plus grande ville de la péninsule, à Naples dont il eût été moins aisé de sortir que de Forence; si, en un mot. Pie IX eût fait à temps tous les sacrilices que lui commandaient sa faiblesse et la prudence, il eût pu garder au vicaire du Christ une ombre de souveraineté, il eût eu quelque chance de conserver à Home son caractère ecclésiastique et d’épargner à ses successeurs et à luimème la présence d’un roi laïque dans la capitale de la catholicité.

Pie IX ne l’a point compris, et l’eût-il compris qu’il ne l’eût pu. Le souverain pontife était le premier arrêté par cette barrière du non possn?7zns qu’il opposait aux ennemis de l’Eglise. Et, nous devons le reconnaître, Pie IX eût cédé aux conseils de la sagesse humaine, il fût parvenu, en s’alliant et se

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confédérant avec Fftalie, à retenir le roi et le Parlement italien en dehors de Rome, et à transmettre à ses successeurs un débris de sa royauté temporelle, que courte et précaire eût été l’existence de ce petit Etat pontifical ainsi réduit dans ses droits souverains aussi bien que dans son étendue.

Une des grandes difficultés de tout Etat, unitaire ou fédératif, c’est le choix d’une capitale. Plus l’Jtalie était riche en belles et illustrés cités, et plus il lui était difficile de choisir entre toutes ces villes rivales. Rome, par ses traditions et la gloire de son nom, s’élevait seule assez au-dessus des autres pour que toutes les villes et les provinces de la péninsule abdiquassent devant elle. Sur ce point, l’Italie et son gouvernemont n’étaient pas libres ; la nature et l’histoire leur imposaient Rome. Toute autre ville n’eût , comme Turin , paru qu’une capitale provisoire, et, comme Florence après la convention de septembre , eût reçu de la voix populaire le sobriquet de la ta2:)pa (l’étape). Naples même, qu’à défaut de Rome semblaient désigner le nombre de ses habitants et la beauté de ses rivages, Naples n’eût pu longtemps demeurer capitale; sa position n’était pas assez centrale et le voisinage de la mer l’exposait trop à un coup de main. Que le gouvernement italien restât à Florence, à Naples ou ailleurs, Rome fût demeurée en Italie le mot d’ordre d’un parti puissant, une cause permanente de trouble, un prétexte toujours ouvert à de nouvelles révolutions.

L’Italie refaite par Yictor-Emmanuel était comme

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un (le ces marbres mutilés qui sortent des fouilles de Rome. Les membres delà statue, brisée depuis des siècles, avaient été rassemblés et rejoints ensemble, la déesse relevée sur sespieds était entière, il ne lui manquait que la tête. On s’ingéniait àlui en adapter une qui n’était pas la sienne et cependant la tête antique, la tête originale, était là sous la main; il devait un jour ou l’autre se rencontrer quelqu’un pour la lui remettre sur les épaules.

Une dernière raison plus décisive encore, bien que moins visible aux yeux de l’étranger, obligeait les Italiens à ne rien laisser debout de la monarchie pontificale. Pour l’Italie, il n’y avait de sécurité que dans la complète destruction du pouvoir temporel des papes. La royauté papale avait durant plus de dix siècles été le principal obstacle à l’unité, à l’indépendance, à la vie nationale de la péninsule. En renversant cette monarchie ecclésiastique, l’Jtalie effaçait de son sein la première cause de son morcellement et de sa servitude.

Si l’on y réfléchit en effet, on trouve que les causes, qui tinrent si longtemps l’Italie asservie et divisée, étaient de l’ordre historique plutôt que de l’ordre physique. Plusieurs raisons ont durant des siècles empêché la formation d’un Etat italien, analogue à l’Etat français, anglais , espagnol ; mais entre toutes j’en distingue trois principales, dont deux sont plus ou moins communes à l’Italie et à rx\llemagne. De ces deux dernières, l’une est la tradition romaine et l’institution du saint-empire qui vint lier l’Italie à la Germanie, et qui, au sud

des Alpes surtout, a pendant tout le moyen âge f i substitué ridée cosmopolite de l’empire à l’idée ■ : nationale du royaume \ La seconde est le précoce développement des villes et la résurrection de l’an- . . cienne cité antique dans ces riches et turbulentes communes italiennes qui ne comprenaient la liberté I et l’Ltat que sous forme municipale. Le troisième P obstacle enfin à l’unité nationale, celui-là particu- I lier à l’Italie et subsistant jusqu’à nos jours, c’était 1^ la présence dans Rome d’un pouvoir cosmopolite P comme le saint-empire, mais autrement vivace, g autrement armé, d’un pouvoir à la fois spirituel et I temporel, naturellement ennemi de tout ce qui I était capable de lui disputer la prépondérance en I Italie et, pour cela, ayant toujours opposé le Nord

1 au Midi et l’empire au royaume, ayant toujours

cherché un appui à l’étranger, en France, en Esj^agne, en Autriche, et depuis Etienne II ou Adrien I®‘ qui appelaient les Francs de Pépin et de Charlemagne contre les Lombards^ jusqu’à Pie IX qui invoquait les secours des Français contre le Piémont, s’étant toujours jeté au travers de tout pouvoir assez fort pour convoiter l’hégémonie de la péninsule

Dante et Machiavel l’avaient dès longtemps compris : avec la royauté temporelle des papes, il ne pouvait y avoir d’Italie libre, unie et maîtresse

1. Voyez par exemple le traité De monarchia de J3anteetdans la Divine Comédie le Purgatoire, ch. vi et le Paradis ch. vi.

2. Ce rôle de la papauté eu Italie a été très bien exposé par un de nos historiens français, le regretté M. Lanfrey, dans son Histoire politique des papes.

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d’elle- même. La péninsule a payé de mille ans de guerres intestines ou de servitude étrangère l’honneur de posséder dans Rome le siège du chef de la catholicité. Selon l’énergique comparaison de Machiavel, la royauté papale était en Italie comme une pierre entre les lèvres d’une plaie. Pour fermer la plaie, il fallait arracher la pierre.

Tant que. le souverain jDontife eût gardé un Etat temporel, si restreint qu’en fût le territoire, il y eût eu sur le Tibre une porte ouverte à l’intervention de l’étranger, et àCivita Vecchia un quai de débarquement pour l’ennemi. L’Italie n’avait qu’un moyen de conjurer un pareil danger, c’était la suppression absolue de l'Etat papal. A quelques patriotes, cela meme semblait insuffisant; ils eussent préféré une solution plus radicale encore. Pour eux, la sécurité de l’Italie ne pouvait être assurée que le jour où auraient été tranchés tous les liens qui retenaient la papauté sur la terre ausonienne, et où les successeurs de saint Pierre auraient transporté au delà des Alpes ou do la mer le siège de leur lourde puissance.

Telle, on le sait, n’a pas été la politique du nouveau royaume. Loin d’essayer de couper les nœuds qui rattachent la papauté au sol italien, l’Italie, en mettant la main sur Rome, a i^rétendu ne point l’enlever au souverain pontife. Le gouvernement unitaire s’est flatté de concilier les intérêts de l’Italie et les intérêts de la papauté au moyen de la séparation des doux pouvoirs. En faisant de la ville éternelle sa capitale politique, il a voulu qu’elle

pût rester la capitale spirituelle des papes. Pie IX il est vrai, n’a point cessé de protester contre cette prétention, à ses yeux plus outrageante que des violences ; mais, en se résignant à demeurer à Rome au milieu des sj)oliateurs, le vieux pape semble malgré lui leur avoir donné raison.

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