‹ Un empereur. Un roi. Un pape. Une RestaurationChapitre 26 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des conséquences pour le Saint-Siège de l’abrogation de son pouvoir temporel. — Ce que cette révolution coûte à la papauté. — Comment la ténacité de Pie IX à défendre sa souveraineté en a pour l’Église aggravé la perte. — Démenti que la Providence semble infliger au vicaire du Christ. — Le dilemme de Pie IX : le pape souverain ou le pape prisonnier. — Captivité du pontife romain.

Le destin de Pie fX a été d’assister à la ruine du pouvoir temporel des papes. Ce fut pour sa noble vieillesse une peine d’autant plus cuisante qu^il comprenait moins les causes de cette fatale disparition d’une royauté onze ou douze fois séculaire, et qu’il pouvait se reprocher d’en avoir par ses imprudences accéléré la fin. Comment s’étonner qu’un prêtre d’un esprit plus élevé qu’étendu n’ait su ni prévoir une telle chute ni s’y résigner? Il est aisé de regretter qu’au lieu de se la laisser arracher du front la papauté n’ait pas de sa main rejeté cette couronne terrestre comme un ornement suranné. Un tel sacrifice eût demandé autre chose que de la générosité ; il exigeait une intelligence des temps, une hardiesse de vues, que l’on ne saurait raisonnablement attendre de l’Eglise et de l’éducation ecclésiastique. Pie IX, croyant convaincu, était sin-

-cèrement persuadé que la chaire de saint Pierre ne pouvait être libre qu’appuyée sur un trône. Il ne voyait pas que ce trône chancelant, et déjà plusieurs fois renversé, au lieu d’être le soutien du siège apostolique, n’avait lui-même pas d’autre appui. Il ne voyait pas que dans l’Europe moderne,

au milieu des grands Etats militaires, un petit Etat de troisième ou quatrième ordre, un mince royaume de deux ou trois millions d’habitants, ne pouvait plus guère donner au saint-siège ni force ni indépendance effective.

Le vieux pape ne savait qu’une chose, c’est qu’en

perdant ses Etats temporels la papauté perdait une dignité et la tiare une couronne; c’est qu’en cessant d’être souverain le chef de l’Eglise, la source légitime de toute autorité sur la terre, deviendrait le sujet d’un prince ou d’un peuple. Une telle sujétion révoltait son orgueil de pontife et sa foi de maître des âmes. C’était pour l’Eglise une spoliation, pour la papauté une déchéance, que le Dieu dont il se sentait le vicaire ne pouvait tolérer. Aussi a-t-il cru faire son devoir en mettant au service de cette royauté terrestre toutes ses forces personnelles et toute sa puissance spirituelle, « ne cessant pas un jour de lutter pour le. patrimoine de ri'^glise, ne cédant le terrain que contraint par la. violence, et, quand il ne lui restait plus d’autres armes, combattant avec la voix, les exhortations et la prière ^ ».

1. Paroles de Pie IX dans l’allocution consistoriale du 12 mars 1878.

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Est-il vrai que pour un chef religieux il ne puisse y avoir d’indépendance que dans la souveraineté? A prendre une telle maxime à la lettre, la pensée et la parole humaines ne sauraient être libres que sur le trône. Peut-être une telle conception n’est-elle qu’une notion d’un autre âge, un souvenir de l’époque de violences et de guerres intestines, où, pour les personnes elles idées, il n’y avait de sécurité que dans les murs d’un châteaufort. A l’âge féodal,, la souveraineté pouvait être pour les papes un refuge indispensable, bien qu’alors même, dans leurs démêlés avec les barons romains oulesprinces d’outre-mont, leurroyauté lésait souvent for tmal protégés ; en notre siècle de révolutions et d’émeutes populaires, elle pouvait encore moins les défendre. Pie YI, Pie YII, Pie IX lui-même avaient éprouvé combien un tel abri était devenu précaire. Quel qu’en fût le peu d’efficacité, la papauté ne s’en pouvait voir priver sans ti^ouble ni regrets.

En cessant d’habiter dans un Etat fait pour elle et à son seul usage, la papauté a échangé une demeure séculaire, qui était sienne, contre un logement chez autrui ; elle a pour ainsi dire cessé d’être propriétaire de sa maison, et, obligée d’y vivre à côté d’étrangers, elle ne s’y est plus trouvée chez elle. Il lui faut transformer ses habitudes, renoncer à ses aises, se plier à des conditions d’existence nouvelles. Pour être inévitable, pour être dans l’ordre naturel des choses, l’abolition du pouvoir temporel n’en est pas moins pour la papauté et

l’Eglise une révolution dont on no peut encore mesurer toutes les conséquences.

Personne ne saurait donc s’étonner de la ténacité avec laquelle Pie IX a défendu ses droits de souverain. Pendant trente ans, pendant vingt ans surtout, cette chétive couronne terrestre a été la grande préoccupation de Pie IX, de l’épiscopat, de l’Eglise entière. Cette défense obstinée du pouvoir temporel en a pour l’Eglise rendu la perte plus sensible, plus douloureuse, plus dommageable. Pie IX s’était tellement attaché, tellement cramponné à son trône, qu’en se le laissant arracher la papauté en a éprouvé un déchirement dont elle saignera longtemps. La grandeur de sa défaite doit se mesurer à l’opiniâtreté de sa résistance.

Quelle levée de boucliers n’apas été faite! que de combattants de toute sorte appelés à la rescousse, prêtres et laïques, libéraux, protestants, libres-penseurs même 1 Jamais, depuis la Réforme, l’Eglise n’avait entrepris une telle campagne; en 1848, en 1860, après 1870, il y a eu en faveur du trône apostolique une véritable croisade, et les croisés ont été vaincus. Dieu n’a pas entendu la voix de son vicaire. C’est au moment où le ciel l’en laissait dépouiller que dans ses allocutions, dans ses encycliques, dans son Syllabus, le pape infaillible a proclamé la royauté temporelle nécessaire à la liberté de son ministère. Qu’a gagné la chaire de saint Pierre à raffirmation d’une doctrine qui semblait vouloir délier les faits? Aux yeux du plus grand nombre, la Providence a infligé au pape et à l’épi-

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scopaL un démenti que chaque année rend plus manifeste et dont les bruyantes protestations des évoques et de leur chef n’ont fait qu’accroître le retentissement ’ .

Ce qui pour le Saint-Siège a encore aggravé la portée d’un tel revers, c’est l’objet du combat, l’enjeu de la lutte. l*our quelle cause l*ie JX a-t-il fait mouvoir tous les ressorts de l’i^^glise? Ce n’était plus, comme au temps d’Urbain II ou de Clément fll, pour la délivrance de la tombe du Clirist, c’était pour une couronne terrestre, pour un sceptre temporcil. Ce seul fait a pour bien des hommes, pour des nations entières, y té un objet de scandale. Le j)euple ne comprend guère les idées complexes et les mobiles désintéressés, il entendait mal la théorie ecclésiastique de la souveraineté du pape comme garantie de son indépendance. Le peuple ne voyait qu’une chose ; le vicaire de celui qui a

1 . Dans plusieurs encycliques et allocutions, spécialement dans celle du 9 juin 1802, lors de la canonisation des martyrs japonais. Pie IX a solennellement déclaré le pouvoir temporel nécessaire à la liberté du Saint-Siège. Le célèbre P. Curci le reconnaît dans le livre même où il engage la papauté à renoncer à son ancienne royauté. Pour mettre les faits d’accord avec la parole du souverain pontife, l’ancien jésuite, qui personnellement ne croit pas à une restauration romaine, soutient que le j^ape n’a pu affirmer qu’une vérité si)éculative, sans préjuger en rien les événements ; en d’autres ternies, si les catholiques sont tenus de croire qu’une royauté temporelle est indisxiensable à la liberté du chef de l’Église, piersoniie ne sait s’il est dans les desseins de la Providence d’assurer au Saint-Siège une pleine liberté. A cela, la plupart des ullramontains répondent que l’Église ayant les promesses du Christ, la royauté, qui est indispensable à la liberté do son chef, sera infuiilildement restaurée. — Sur cette question et ces débats de théologiens, voyez le P. Curci,// moderno dissidio ira la Chiesa le Vltalia^ ch. ni, p. 58-04.

dit : « Mon royaume n’eslpasde cemondc, » luttant obstinément pour une royauté mondaine. Ce qui chez le noble pontife était dévouement à un devoir de conscience, fidélité du soldat h sa consigne, n’était aux yeux des masses que passion du clergé pour le pouvoir et pour les biens de la terre. C’était comme rempart de sa souveraineté spirituelle que Pie IX défendait sa principauté italienne, et en fait il a compromis cette autorité spirituehe en paraissant la mettre au service d’intérêts temporels.

Ce n’est point tout. En les appelant à ce nouveau combat, Pie IX a exposé à des attaques nouvelles l’épiscopat, le clergé, les catholiques qui ont pris les armes pour cette guerre sainte. En Italie, le prêtre qui a voulu rester fidèle au drapeau pontifical a dû cesser d’être citoyen et a tourné contre lui les passions les plus généreuses du cœur humain. Au nord des Alpes, si le même dilemme ne s’est pas posé devant eux avec la même rigueur, le patriotisme du prêtre, le patriotisme du fidèle, n’en a pas moins été mis en suspicion. En se levant partout comme une milice docile au nom du pape-roi, évêques, prêtres, fidèles, se sont partout fait accuser de tenir plus à la royauté du pape qu’à la grandeur de leur patrie. Les efforts des catholiques en faveur de leur chef leur ont plus que jamais fait jeter le reproche d’être les sujets, d’être les soldats d’un souverain étranger. Les appels de l’épiscopat au nom du Vatican sont devenus une cause de plus d’ingérence du clergé dans la politique, une raison de plus de défiance des gouvernements et

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des peuples vis-à-vis de l’habit ecclésiastique. Que l’on regarde en Italie, en France, en Allemagne^ en Autriche, partout on voit la papauté, le clergé, la religion même, compromis par cette longue et âpre camjiagne en faveur de la royauté papale.

La chute de son pouvoir temporel est ainsi d’autant plus lourdement retombée sur la papauté qu’elle s’est davantage attachée à ses débris. Il semblait que Pie IX eût voulu s’ensevelir sous les ruines de cette royauté périssable, tant il s’obstinait à demeurer assis sur ses décombres. Non content de protester jusqu’au bout contre la sacrilège spoliation de ses droits, il a tout fait pour interdire à l’Église la résignation, tout fait pour la lui rendre plus difficile, plus pénible, plus humiliante. Gomme s’il eût voulu faire survivre sa politique à sa personne, Pie IX a d’avance lié ses successeurs, les condamnant, s’ils ne veulent l’imiter, à une sorte de désaveu de sa conduite, de sa doctrine même. Dans sa célèbre allocution consistoriale du 12 mars 1877, le vieux pontife n’a pas craint de

déclarer traître à l’Eglise quiconque tenterait une transaction, un accommodement avec les envahisseurs des États ecclésiastiques. Dans cette allocution, qu’on peut regarder comme son testament, et qu’il a pris soin de faire commenter par tout l’épiscopat, le pape a proclamé une dernière fois l’incompatibilité absolue de l’indépendance pontificale et de l’unité italienne. A Rome, a-t-il dit, le chef de l’Église ne peut être que souverain ou captif.

Et pour Pie IX ce singulier dilemme n’était pas une métaphore ou une antithèse de rhétorique, c’était un axiome qu’il prenait à la lettre, un principe qu’il prétendait ériger en système. Du 20 septembre 1870 au 7 février 1878, Pie IX n’a point cessé de se considérer comme prisonnier. C’était avec une sincère conviction qu’il s’enfermait dans le Vatican, comme s’il y eût été assiégé parla révolution, et qu^il remettait en honneur le culte des chaînes de saint Pierre, comme si la pajiauté en fût revenue aux persécutions de Néron ou de Dioclétien.

De la part de Pie IX, un tel confinement volontaire se pouvait comprendre. Pour lui personnellement, cette réclusion avait bien des raisons de convenance, mais aux yeux de Pie IX et de son entourage tous ces motifs personnels étaient secondaires h Ce n’était pas le souverain dépossédé qui répugnait à se donner en spectacle à ses sujets de la veille, et à contempler dans les rues de son ancienne capitale les écussons et les drapeaux de l’usurpateur; c’était le pontife, le vicaire du Christ, qui refusait d’exposer ses yeux au scandale du dehors, de voir la ville des apôtres profanée par la liberté des cultes et la liberté de penser, souillée par les prédications des hérétiques et des révolutionnaires. La réclusion de Pie IX était avant tout

1. Ainsi s’explique comment, en dépit de la modération de son caractère et de sa politique, Léon XIII s’est cru ou s’est vu obligé de suivre sur ce point les errements de son prédécesseur.

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un<3 protestation contre la sécularisation de la J<§rusalem catholique.

En demeurant plus de sept ans confiné au fond du Vatican, en mettant fin aux solennelles cérémonies de l’Eglise romaine, le dernier pape-roi a voulu créer une tradition, il a voulu imposer à la papauté un deuil dont le relèvement de la royauté pontificale pouvait seul marquer la fin. Désormais, au lieu d’un pape souverain, il ne devait y avoir à Rome qu’un pape captif : le vicaire du Christ ne devait franchir le seuil du Vatican que pour remonter sur le trône. En attendant cette chimérique restauration, le pape enfermé dans les murs de son palais doit demeurer comme une protestation vivante contre l’Italie nouvelle et la Rome laïque. A ses successeurs Pie IX n’a laissé d’autre choix que de paraître le démentir, s’ils ne suivent pas son exemple, ou s’ils le suivent, de devenir à la longue une sorte de grand lama, invisible aux profanes et relégué au fond d’un palais comme une idole immobile au fond d’un temple. Voilà l’alternative où, par sa réclusion et par ses discours. Pie IX a placé ses successeurs, à moins qu’ils ne veuillent entreprendre un exode à travers le monde, et chercher, sous quelque autre gouvernement et sous quelque autre sujétion, la liberté qu’ils croient ne pouvoir trouver dans l’Italie unifiée.

CHA.PITTE yi

Des nouvelles conditions d’existence du Saint-Siè^e. — Cornuient Pie IX a montré ce que pouvait être la liberté d’un pape dépouillé de la royauté. — La souveraineté temporelle était pour le Saint-Siège autant un frein qu’une garantie. — Le Vatican et le gouvernement italien. — La Loi des garanties et la souveraineté irresponsable qu’elle reconnaît au pape. — Situation financière du Saint-Siège. — De la conciliation entre la papauté et l’Italie. — Ce qu’attendaient Pie IX et l’ultramontanisme.

Le pape peut-il être libre dans Tltalie nouvelle ou dans tout autre Etat moderne ? Il faut à ce sujet se g'arder de confondre la liberté de l’Eg-lise et laliberté de son chef, l’indépendance du clergé et l’indépendance de la papauté. Ce sont là deux choses qui, bien que naturellement rattachées Fune à l’autre, ne sont pas absolument enchaînées et inséparables. L^Italie, par exemple, a, comme l’Espagne, comme le Portugal, aboli chez elle les corporations religieuses; c’est là une mesure pénible pour le pape, atteignant même, si l’on veut, la liberté de l’Eglise, non la liberté personnelle de son chef. Or la plupart des griefs de Pie IX et du clergé contre le gouvernement italien étaient des griefs de cet ordre, tels que le pape en péut avoir vis-à-vis des États

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OÙ il n’a point sa résidence. Un catholique peut reg^retter des lois de ce genre, il ne saurait les j^résenter comme un obstacle à la liberté du souverain pontife dans ses rapports avec le monde chrétien, dans l’exercice de sa fonction cosmopolite.

De tous les faits si énergiquement reprochés à l’Italie par le vieux pape, les uns n’étaient qu’une conséquence de la sécularisation de l’Utat romain, les autres qu'une suite de la lutte engagée par la papauté contre la monarchie italienne. Pie IX n’a, depuis 1860 , cessé de se regarder comme en guerre ouverte avec l’Italie, et d’user vis-à-vis d’elle de tous les droits de la guerre. Le gouvernement italien avait beau protester de ses sentiments pacifiques à l’égard du Vatican, il n’en pouvait recevoir tous les coups sans chercher à les parer, si ce n’est à les rendre. On a dit parfois que l’Italie n’avait pas scrupuleusement appliqué la belle formule empruntée par Cavour à Montalembert : « l’Eglise

libre dans l’Etat libre. » On a oublié qu’en se déclarant l’ennemi irréconciliable de l’Italie Pie IX

exposait l’Eglise aux représailles de l’Etat.

Dans cette lutte si vivement poussée par le Vatican, si manifestement soutenue à contre-cœur par le Quirinal, l’Italie est toujours restée sur la défensive, mettant son honneur à ne pas entraver la liberté du pontife qui lui cherchait partout des ennemis. Si Pie IX pouvait se dire captif, il n’a jamais pu dire que sa parole le fût. Jamais jiape n’a communiqué plus librement avec les fidèles ; jamais encycliques, brefs ou allocutions ne sont

plus aisément sortis du Vatican. La mort même de Pie IX a démontré l’inanité des craintes des catholiques. Jamais interrègne pontifical n’a été plus tranquille, jamais conclave plus libre que celui de 1878, élection plus régulière que celle de Léon XIII. La mort de Pie IX, tant appréhendée de certains fidèles, n’a donné lieu à aucun schisme. On ne peut plus dire que le pouvoir temporel des papes était nécessaire à l’unité de l’Eglise, et que sans la souveraineté pontificale la grande communauté catholique se briserait en petites Églises nationales ^ .

Les sept années de captivité de Pie IX ont montré à tous qu’un pape pouvait demeurer souverain pontife en cessant d’être prince temporel. La même capitale a pu contenir un pape et un roi. On raconte que, lors du séjour de Garibaldi à Rome^ quelques années après l’occupation italienne, Pie IX dit à l’un de ses familiers : « L’on affirmait que nous ne pouvions être deux dans Rome, maintenant nous voilà trois. » Cette spirituelle saillie était une sorte d’aveu ; les mœurs modernes permettent de ces rapprochements^ de

1. Cette appréhension avait été exprimée par M. É. Renan qui, sur cepoint, se rencontrait ainsi avec les défenseurs de la royauté papale. (Revue des Deux-Mondes du 15 février 1874.) Bien qu’on puisse objecter qu’une longue expérience en saurait seule décider, j’oserai dire que l’unité catholique est aujourd’hui maintenue par une hiérarchie trop compacte et une presse trop dévouée pour avoir un besoin absolu d’uu. centre matériel indépendant. Le peu de succès du 'schisme vieux-catholique, même en Allemagne et en Suisse, me paraît démontrer la force du lien de l’unité et l’impuissance des gouvernements modernes à le rompre.

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ces voisinages, qui eussent semblé impossibles autrefois. Le Vatican et le Quirinal ont pu du vivant de Pie IX et de Victor-Emmanuel avoir chacun leur cour et leurs solennités rivales^ de même qu’après la mort du pape et du roi la foule se portait du cercueil pontifical de Saint-Pierre Jlfd cercueil royal du Panthéon. Parfois les fêtei^ de l’Eglise et les fêtes de l’Etat sont tombées le même jour sans que de cette coïncidence il soit sorti aucun conflit. On a vu Pie IX célébrer au Vatican le jubilé semi-séculaire de son épiscopat le jour même ou l’Italie célébrait au Capitole le glorieux anniversaire de son statut national. S'il est une ville où de tels raprochements peuvent ne pas étonner, c’est assurément|Rome, la cité des contrastes où partout les monuments du paganisme touchent aux monuments du christianisme, sans que ni les césars ni les papes puissent entièrement revendiquer la ville éternelle.

Pie IX s’est chargé de montrer tout ce que peut être la liberté d’un pape dépouillé de la royauté. Quel pontife romain a jamais reçu autant de députations, autant de pèlerins, autant d’hommages de toute sorte, que Pie IX depuis sa réclusion dans le Vatican? Quel pape a jamais eu un langage aussi impérieux, aussi souverain, aussi indépendant de toute considération humaine? C’est depuis la spoliation de 1870 que^ donnant libre cours à sa pathétique et virulente éloquence. Pie IX s’est transformé en une sorte de tribun de l’Église, dénonçant au monde les monarques, les gouver

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nement&^JLes peupt'es, et, par l’audace de ses invectives et de ses comparaisons bibliques, rappelant les prophètes les plus hardis d’Israël. C’est alors qu’avec une ardeur qui ne s’éteignait pas et une voix qui ne tombait point ce vieillard détrôné a pendant des années tonné contre les persécuteurs et les usurpateurs, contre les Attila et les Achab modernes, refaisant presque chaque jour le même discours, avec la même verve et la même vigueur, avec une fécondité inépuisable et un zèle toujours nouveau.

D’ où venait au pape octogénaire cette véhémence jusque-là inconnue, cette hardiesse dégagée de toute crainte terrestre? Elle lui venait de ses malheurs, de sa spoliation, de son affranchissement de tout lien temporel. Une fois privé de ses Etats, Pie IX parlait avec la liberté de l’homme qui n’a plus rien à perdre. Certes, ce n’est pas un souverain, obligé de ménager les princes et les gouvernements étrangers, qui eût poussé aussi loin la liberté de la parole et de l’invective. Roi, le pape était contenu par les convenances diplomatiques, par l’étiquette, par les intérêts mêmes de ses Etats; roi, il était contraint d’être politique. Détrôné, Pie JX pouvait s’abandonner aux emportements de son indignation. Il s’est ainsi trouvé qu’au lieu de diminuer la liberté de son langage la déchéance temporelle l’a étendue.

La souveraineté romaine était pour le chef de l’Eglise une entrave ou un frein autant , qu’une garantie. La longue traîne du manteau royal dont

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la papauté était revêtue permettait de l’atteindre et de la saisir. Tous les princes qui jadis ont eu maille à partir avec Rome, les empereurs de la maison de Francoiiie ou les Plohenstauffen, les Gharles-Quint ou les Louis XIV^ le savaient bien,

c’était par ses Etats qu’on pouvait prendre le saintsiège. Le pouvoir temporel était le talon d’Achille de la papauté ; une fois redevenue puissance toute spirituelle, elle offre bien moins de prise à la force matériellè, elle est devenue insaisissable, devenue invulnérable. G’est là peut-être la principale conséquence de l’abrogation de la royauté pontificale, une conséquence que n’avaient prévue ni les amis ni les adversaires du saint-siège. Gontre un pape sans Etats, les jiuissances étrangères n’ont aucun moyen de recours, aucun moyen coercitif; contre lui, l’Etat même où il réside n’a d’autre action qu’une violence sur sa personne, c’est-à-dire ce qui répugne le plus à nos mœurs, ce qui de nos jours, en temps régulier du moins, est le plus malaisé.

. Gette liberté de parole, la plus grande que les papes aient jamais connue. Pie IX la devait moins aux lois et à la sagesse de l’Italie qu’aux convenances sociales, aux nécessités politiques, et à ce libéralisme si souvent condamné par l’impétueux pontife. L’Italie peut modifier, peut abroger ses lois, elle ne saurait changer entièrement d’attitude visà-vis de la papauté. Pie IX a vécu sept années sous l’odieuse protection de la loi des garanties. Par cette loi, toujours respectée de son gouver-

nement, l’Italie reconnaît au pape le caractère de souverain et lui assure le bénéfice de l’inviolabilité et de l’irresponsabilité. Cette souveraineté n’est ni une fiction ni encore moins une dérision, elle n’est même pas toute personnelle et extraterritoriale, elle s’étend au palais habité par le souverain pontife. Le Vatican est dans le royaume d’Italie comme une enclave, comme un Saint-Marin ou un Monaco ecclésiastique; les soldats italiens, la police italienne, s’arrêtent à ses portes. Le pape seul y règne. Pie IX y avait ses gardes, ses gendarmes, comme il y avait sa coiir et sès' ministres^ comme il avait ses ambassadeurs accrédités près de sa personne. Rome et un jardin," demandait jadis pour le pape certain publiciste inspiré de Napoléon III; un palais et un jardin, voilà ce que l’Italie a laissé à la papauté. C’est aujourd’hui le seul royaume qui lui puisse rester, un royaume où elle n’a que des sujets volontaires.

Cette souveraineté, reconnue à Pie IX et à ses successeurs par l’Italie, eût pu être sanctionnée par l’Europe. En 1870 , le cabinet italien eût été' heureux de voir à ce prix l’occujDation de Rome - confirmée par les puissances et acceptée du saintsiège. Pie IX ne l’a pas voulu, le ?ton possiimus ne lui permettait point de donner à la papauté cette sécurité. La loi dès garanties n’a ni la sanction’ des puissances ni l’agrément du saint-siège ; ce n’est ni une convention internationale engageant l’Italie vis-à-vis de l’étraneer, ni un concordat

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liant le gouvernement italien vis-à-vis de la papauté. Ce n’est qu’une loi d’ordre intérieur qui peut être abrogée comme elle a été votée. Au lieu d’un inconvénient, ce défaut de consécration internationale est peut-être en réalité un avantage pour tous, pour l’Italie, pour l’Europe, pour l’Église même. La loi des garanties eut reposé sur une convention diplomatique que la question romaine fût toujours demeurée ouverte, au grand embarras de l’Italie, au détriment de la paix intérieure des Etats catholiques, au grand dommage de l’Eglise même, qui dans un tel traité n’eût vu qu’une porte à l’intervention étrangère. Dans la situation actuelle, au contraire, il n’y a pas de terrain légal pour une intervention, il n’y a plus pour la dij)lomatie de question romaine. Tout ce que pourrait désormais en faveur du pape un pays catholique, ce serait de lui offrir l’hospitalité, et, si faire se peut, une liberté plus grande que celle dont le saint-siège jouit à Rome.

L’Italie est maîtresse d’abroger la loi des garanties, mais elle n’a rien à gagner à cette abrogation, et le pape n’aurait pas beaucoup à y perdre. Quand on le ramènerait sous le droit commun, ainsi que le demande certain parti, le Vatican recouvrerait la liberté dans les libertés ordinaires, dans le droit commun. Les embarras, les difficultés seraient moins pour la papauté que pour l’Italie. En refusant au pape la qualité de souverain, le gouvernement italien deviendrait, visà-vis de ses nationaux et vis-à-vis de l’étranger,

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responsable du langage, responsable des faits et gestes du chef de l’Eglise. Avec un pape tel que Pie IX, ce serait là un lourd fardeau. Par là l’Italie se trouverait exposée à une intervention tout aussi importune que celle des gouvernements dévoués à la curie romaine, à l’intervention des cabinets en lutte avec le saint-siège. Un pape simple particulier, simple sujet, risquerait ainsi d’être plus gênant qu’un pape décoré du titre de souverain. Certes, pour le philosophe où le jurisconsulte, ce peut être une chose contraire à tous les principes et à tous les usages, contraire au droit des gens, qu’une telle souveraineté insaisissable et inviolable, n’ayant vis-à-vis d’autrui que des droits sans devoirs et sans obligations réciproques, protégée contre toutes les conséquences matérielles de ses fautes, sans qu’aucun pouvoir au monde lui puisse demander compte de ses actes ' . N’étant ni souverain effectif ni sujet, le pontife romain est à l’abri de toute revendication armée du dehors, à l'abri de toute poursuite légale du dedans; il est au-dessus du droit public et de la loi. C’est là un privilège nouveau et sans exemple dans l’histoire, un privilège que les adversaires de la papauté peuvent appeler monstrueux et que je dirais exor- 'bitant et anormal, si la papauté n’était elle-même quelque chose d’unique et d’anormal en ce monde. Le Vatican pourra-t-il, saura-t-il conserver une

1. Voyez par exemple Bluntschli : De la responsabilité et de C irresponsabilité du pape dans le droit international!) et M. Miiighetti : Stato e Chiesa, p. 206-210.

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situation qui lui donne tout le bénéfice de la souveraineté sans lui en laisser les charges et les entraves? Il serait téméraire de l’affirmer; ce que j’oserai dire, c’est que, pour l’Italie comme pour tout autre pays, le meilleur moyen de ne pas faire du pape un hôte trop incommode, c’est encore de lui reconnaître la prérogative souveraine.

Cette souveraineté inattaquable, couverte par l’irresponsabilité de l’Etat où elle s’exerce, paraissait si favorable à l’Eglise que beaucoup d’Italiens ont pu croire que le Vatican ne tarderait pas à se réconcilier avec la monarchie italienne et la loi des garanties. C’était une illusion. Quand elle n’aurait pas été liée par le non possumns^ la papauté se fût gardée d’acheter au prix d’une transaction les avantages d’une situation dont elle avait presque tous les bénéfices, sans les payer d’aucune concession. Pour ^s’assurer l’indépendance, Pie IX savait qu’il n’avait pas besoin de traiter, de négocier, il savait que, dans cette Italie par lui condamnée, il était sûr de la liberté, et qu’à Rome ou ailleurs toute persécution ou toute apparence de persécution tournerait au profit de la chaire apostolique. Rien ne contraignait Pie IX, rien n’oblige son successeur, à quitter l’abri du non possiuniis pour renoncer aux droits et prétentions du saint-siège. Par une soumission foi'melle aux faits accomplis, la papauté se donnerait un éclatant démenti sans être certaine de se donner une garantie de plus.

Au début de l’occupation de Rome, quelques

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Italiens espéraient que les nécessités matérielles amèneraient rïlgiise à composition. On se flattait de prendre le Vatican par la famine, par l’argent : autre illusion et plus grossière que l’autre. La loi des garanties assure au saint-père une dotation de trois millions deux cent mille francs ; en vivant d’aumônes, Pie IX touchait trois ou quatre fois davantage. Le plus magnifique traitement ne pouvait valoir pour le saint-siège les contributions volontaires des fidèles. Pie IX recevait des dons de tous les diocèses, on pourrait dire de toutes les paroisses du monde catholique. Les pèlerins ne l’abordaient qu’avec un plateau chargé d’or. A cet égard aussi, Pie IX a fondé une tradition : en tendant la main aux fidèles, il a inauguré une opulente dynastie de papes mendiants.

Sous ce rapport, en effet, la chute du pouvoir . temporel ne sera nullement, croyons-nous, regrettable pour la chaire de saint Pierre. A l’origine, ses Etats italiens lui avaient été donnés comme un moyen d’entretien plus encore que comme un moyen d’indépendance, mais dans les* derniers temps les Etats de l’Église ne manquaient pas moins à cette mission qu’à l’autre. De 1848 et surtout de 1860 à 1870, au lieu que ce fût le budget du souverain temporel qui subvînt aux dépenses du chef spirituel, c’était plutôt l’inverse ; c’étaient les revenus de source ecclésiastique qui alimentaient les finances obérées du petit État romain, l’administration et l’armée pontificales. En cessant d’être roi. Pie IX était redevenu riche.

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Sans lever d’impôts, sans recevoir de secours d’aucun gouvernement, le souverain détrôné avait le moyen de payer leur traitement ou leur retraite aux anciens employés, aux anciens officiers de ses Etats. Ce chapitre de dépense, dernier legs du pouvoir temporel, diminue chaque année, pour bientôt disparaître. La papauté restera libre alors de disposer de toutes ses ressources au profit de l’Eglise. En continuant à lever, grâce au denier de saint Pierre, une sorte de dîme sur le monde catholique, le saint-siège, exempt de toute charge temporelle, pourra se trouver un jour mieux pourvu, mieux renté, qu’à aucune époque de l’histoire. Avec de l’ordre et de l’économie, les successeurs de Pie IX sauront former une sorte de trésor de l’Eglise, qui grossira de pape en pape L Je ne serais pas étonné que le saint-siège, tombé à la charité publique, devînt en moins d'un demi-siècle Tun des grands capitalistes du globe. Le Vatican est assuré de l’indépendance que donne la richesse, et les sources de ses revenus sont trop nombreuses, trop dispersées et trop profondes pour qu’aucun pouvoir les puisse tarir.

Ce n’est point la pénurie d’argent qui courbera la

I. On a beaucoup parlé récemment de la détresse du smntsiège. 11 est naturel que depuis la mort de Pie IX, dont la personne et les mallieurs avaient excité tant «le dévouements, les recettes du denier de Saint-Pierre aient baissé; mais pour les relever et les maintenir à un niveau régulier le Vatican et l’épiscopat n’auront, suivant un projetrdéjà mis en avant par Dupanloup, qu’à donner à cette œuvre, catholique par excellence, une organisation permanente. Or il semble que ce soit l’une des préoccupations de Léon XIII.

papauté devant l’Italie nouvelle. Il s’est du reste opéré durant ces dernières années un notable changement dans les vues italiennes. L’Etat tout comme rÉglise trouve avantage à garder sa liberté d’action. Si la plupart des politiques italiens désirent toujours la pacification religieuse de la péninsule, il en est peu qui rêvent un accord en règle^ et encore moins un traité d’alliance avec le Vatican. Des deux côtés on paraît sentir que les bases d’un traité font défaut, qu’entre l’Italie nouvelle et la papauté il y a bien d^autres questions, bien d’autres dissidences que la possession de Rome. Les politiques se disent qu’en Italie, plus encore qu’ailleurs, l’Etat ne saurait devenir l’allié de l’Eglise qu’en s’en faisant le vassal et l’homme-lige

L’Eglise sait que, pour cesser d’être en guerre ouverte avec l’Etat, elle n’a nul besoin de condescendre à une transaction. Des deux côtés, ce qu’il y aurait de moins malaisé, ce serait une trêve tacite, amenant un désarmement simultané sans

1. Les conciliateurs tels que le père Curci se trompent d’époqne, quand ils offrent à la royauté iPilienne le rôle de vicaire du pape et de gonfalonier du saint-siège. De pareilles combinaisons sont encore moins du goût du Quirinal que du Vatican; tout au plus auraient-elles eu quelques chances avant 1870 ou mieux vers 1860, alors que Victor-Emmanuel se montrait prêt à se contenter du vicariat dans les légations. Le livre de l’ancien jésuite {Il motlerno dis.^idio tra la C/iiesa e l'Italia, Florence, 1878) n’en est pas moins fort instructif. Bien qu’il ait d’abord été repoussé sinon condamné par le Vatican, ce livre deviendra un jour certainement le mauuel de la politique du saint siège en Italie. Pour cela il surfît, ce qui ne saurait longtemps tarder, que la curie romaine se décide à engager dans les batailles électorales et les luttes parlementaires les phalanges dociles qui attendent d’elle le mot d’ordre.

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abandon des droits et prétentions réciproques. Quoi qu’il en soit, en dépit de ses répugnances et de ses réserves, la papauté saurabien avec le temps s’accommoder aux faits accomplis. Déjà l'on voit Léon XIII s’écarter doucement des* sentiers de Pie IX et, sans rien abdiquer de ses droits, préparer la victoire de l’Eglise sur le terrain légal. Tôt ou tard le Vatican saura sortir des stériles protestations, re-noncer à un système d’abstention qui ne nuit qu’à sa cause, et se servir des armes que lui mettent dans la main le régime parlementaire et la liberté. Peut-être un jour verra-t-on les successeurs de Pie IX, à la tête d’un grand parti italien, obliger le Quirinal à compter avec eux, et chercher à tourner au bénéfice de la propagande catholique et de l’autorité du saint-siège cette unité italienne maudite par leur prédécesseur. Peut-être la vieille idée guelfe renaîtra-t-elle une dernière fois sous un déguisement démocratique et verrat-on vers la fin du siècle un pape populaire travailler à l’avènement d’une république italienne.

Quel que soit l’avenir, l’Eglise est loin d’être encore résignée à sa défaite et réconciliée avec ses nouvelles conditions d’existence . En Italie, plus encore qu’au delà des monts, ce qu’elle réclame, c’est moins laliberté que le pouvoir, ce qu’elle attend, conformément aux enseignements de Pie IX , ce n^'est pas la paix, c’est le triomphe.

Le triomphe de l’Eglise , tel a été depuis une vingtaine d’années le mot d’ordre de tous les com-^ bats livrés au nom du Vatican, l’espoir et la foi de mil-

PIE IX

Tiers de prêtres et de millions de fidèles, la promesse d’innombrables prophéties qui, en dépit de continuels démentis, trouvaient toujours créance. Qu’en-

tendait par le triomphe de l’Eglise la foule des âmes qui ne cessait de l’implorer du ciel? C’était d’abord une nouvelle et définitive restauration de la royauté pontificale, c’était ensuite le rétablissement de l’Eglise dans ses droits et privilèges chez tous les peuples ou les Etats en lutte avec elle. Cette victoire, cette glorification extérieure de l’Église et de la papauté, Pié IX. n’a jamais cessé d’y croire; il semble même avoir jusqu’à la fin espéré en être le témoin. En tout cas, l’on doutait peu autour de lui que le vénérable pontife ne dût avoir cette suprême consolation. Plus les années s’accumulaient sur sa tête, plus les fidèles le croyaient réservé pour le jour du triomphe, comme autrefois les premiers chrétiens s’étaient persuadé que l’apôtre saint Jean était destiné à voir le règne temporel du Chrish Était-ce pour autre chose que, seul de tous les papes. Pie IX avait miraculeusement dépassé les années de Pierre et fait mentir le 7%on viclebis a7znos Peti'i? Trois semaines encore avant le décès du souverain pontife, la mort prématurée duroi Victor- Ernmanuel encourageait une dernière fois les visions et les prophéties fondées sur la longévité du pape détrôné.

Le triomphe de l’Église, Pie IX l’attendait de chaque révolution, de chaque guerre, de chaque complication européenne. Tout nuage à l’horizon en paraissait le signe. Le Vatican crut y toucher

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en 1866, en 1870, en 1877 ; on peut dire que Pie IX a été dépouillé de sa royauté au milieu d’une guerre dont il espérait la restitution de ses provinces perdues. Obsédée de cette sorte d’idée fixe, la cour de Rome spéculait sur les combinaisons les plus bizarres, fondant tour à tour ses calculs sur la France, sur l’Autriche, sur l’Angleterre, sur l’Allemagne même. Refaisant l’histoire universelle à la manière de Bossuet, on se représentait à Rome la Providence comme occupée, à travers tous les bouleversements de l’Europe, à machiner la restauration du petit Etat pontifical et la victoire de l’ultramontanisme. Les déceptions ne dessillaient point les yeux. Pie IX a vécu assez pour voir partout les revers des Etats ou des partis sur lesquels il avait répandu ses bénédictions, pour être témoin du succès des puissances et des gouvernements qu’il avait chargés de ses anathèmes. Le pape de quatre-vingt-six ans n’a prolongé son existence jusqu’en Février 1878 que pour voir de loin en France la défaite du Seize Mai et des amis ou des alliés du Vatican, pour assister dans Rome à la paisible transmission de la couronne usurpée par la maison de Savoie, et apprendre, avant de fermer les yeux, la marche victorieuse des Russes sur Constantinople. Aucun de ces coups de la fortune, aucune de ces dures leçons, n’ont entamé la confiance du vieux pontife et des âmes exaltées par ses enseignements : Pie IX est mort sans voir la

revanche de l’Eglise, Léon XIII en sera témoin, La fameuse prophétie de Malachie ne dit-elle pas

du successeur de Pie IX : lumen in cœlo, et le nouveau pape n’a-t-il pas dans ses armes une comète? Et quand le triomphe ne serait pas pour Léon XIII, il serait pour son successeur, ou pour le successeur de son successeur, car aux yeux des saints le jour du triomphe est certain, et toutes les révélations annoncent qu’il est proche.

C’est une sorte de millénium qu’attend ainsi l’ultramontanisme avec une foi opiniâtre qui rappelle i’att-ente du second avènement du Christ, aux premiers siècles de notre ère. Il est oiseux de demander si cette confiance dans le triomphe temporel de l’Eg-lise militante, si cette victoire terrestre d’une cause qui semblait ne devoir triompher qu’aux cieux, est bien d’accord avec la tradition et l’esprit du christianisme. Cette croyance obstinée a été l’âme et l’inspiration du long* pontificat de Pie IX.

Une telle foi explique comment le Vatican, jadis si renommé pour sa prudence et sa circonspection, jadis si politique, l’a été si peu de 1848 à 1878. En vérité, avec un tel dédain des faits et du réel, quand toutes les prévisions étaient fondées sur l’imprévu, quelle place restait à la politique? Tout l’art des chancelleries , toutes les combinaisons des cabinets n’étaient guère qu’une stérile agitation ou un manque de foi. Si Pie IX a longtemps gardé près de lui un ministre qui, par ses qualités comme par ses défauts, n’était qu’un politique. Pie IX lui-même ne l’a jamais été. Rien ne lui ressemblait moins que le mondain et sceptique

LE SAINT-SIÈGE ET L’ÉGLISE

Antonelli, et Antonelli ne s’est durant près de trente ans maintenu au pouvoir qu’eiï se faisant l’interprète officiel et comme le rédacteur diplomatique du mystique langage de son maître. Pie IX, depuis ses déceptions de 1848, a toujours peu compté sur les hommes et les ressorts humains ; il a toujours tout espéré d’en haut, attendant sans cesse les apôtres qui devaient arrêter le moderne Attila, ou les anges qui devaient chasser du temple le nouvel Héliodore^. Le vénérable pontife et son entourage étaient en proie à une sorte de pieuse infatuation, qui leur faisait prendre plaisir à braver les événements et l’histoire. Ce penchant à l’illuininisme , cette recrudescence du mysticisme, s’expliquent par les idées et les doctrines en vogue dans le sanctuaire durant ce pontificat de près d’un tiers de siècle. Il suffit d’un coup d’œil sur l’œuvre spirituelle et l’activité ecclésiastique de Pie IX, pour voir par quels sentiers étranges, sur quelles cimes vertigineuses le vieux pape a conduit l’Église.

1. Pie IX disait lui-même eu 1867 à lord Clarendon qui rengageait à transiger avec l’Italie : « Je ne compte point sur les armes ou sur l'appui des puissances, mais sur les secours et les miracles de la Providence. — Très -saint père, répondit l’homme d’État anglais, la Providence peut faire bien des miracles, elle en a fait beaucoup depuis une dizaine d’années, mais tous en faveur de l’Italie. » (Massari, La Vita ed il regno di Vittprio EmmanuelCy t. II.)

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