CHAPITRE 'VU
Le gouvernement spirituel de Pie IX. — Ce qui en fait l’unité.
— Extension de la liturgie romaine et réhabilitation- du lé- , gendaire. — Recrudescence du merveilleux chrétien. — Impulsion donnée par Pie IX à la piété catholique. — Du rétablissement de la hiérarchie dans les pays hétérodoxes. — En quoi le nouvel épiscopat diffère de l’ancien. — Conséquences pour le gouvernement de l’Église de cette révolution intérieure.
- A partir de 1848, le pontificat de Pie IX n’a été, sur le terrain religieux comme sur le terrain politique, qu’une lutte implacable contre ce qu’on appelle Tesprit moderne. A cet égard, Pie IX né faisait que reprendre et pousser avec plus de vigueur une guerre engagée vers le moment dé sa naissance. L’ancien pape libéral de 1847 n’était que üorgane de l’ultramontanisme contemporain, qui lui-même n’est qu’une réaction contre la Révolution , dont il reproduit en sens inverse l’ardeur passionnée, les solutions absolues, l’esprit outré.
A une religion de foi et d’autorité, la Révolution avait voulu substituer une religion nouvelle dont les deux déesses étaient la Raison et la Liberté. Ce sont là les fausses divinités, encore ado-
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rées du siècle, bien qu’aujourd’hui privées d’autels et de culte officiel, que Pie IX a voulu renverser. C’est cette nouvelle idolâtrie qu’il a prétendu déraciner et extirper, niant ce qu’elle affirme, affirmant ce qu’elle nie, ravalant ce qu’elle honore, glorifiant ce qu’elle méprise. Tout le règne de Pie IX n’a été qu’une exaltation de l’autorité en face de la liberté moderne, une exaltation du surnaturel contre le rationalisme et le naturalisme contemporains.
Libéralisme et rationalisme, l’un provenant de l’autre et tous deux à la fois cause et effet de la Révolution, voilà l’ennemi que Pie IX a poursuivi simultanément, dans ses allocutions et ses encycliques, dans ses réformes ecclésiastiques, dans ses définitions dogmatiques. Contre ce double adversaire, Pie IX a pris intrépidement l’offensive, interdisant toute tentative de pacification avec l’un comme avec l’autre, les pourchassant, les traquant tous deux jusque dans leurs retraites cachées, jusqu’au sein des fidèles et du clergé, les découvrant et les démasquant sous les déguisements en apparence les plus innocents. Dans son zèle à condamner les doctrines ou les hommes suspects de penchant ou de faiblesse pour les erreurs modernes, Pie IX semblait avoir entrepris d’épurer la foi et l’Eglise, sans crainte de rebuter un âge sceptique en en heurtant aussi rudement les habitudes et les instincts. Pour détourner les peuples des routes périlleuses où la Révolution les avait engagés, l’Eglise, conduite par Pie IX, s’est systématique-
ment enfoncée dans les sentiers les plus opposés, au risque de n’en pouvoir sortir et de n’être suivie que du petit nombre.
Glorifîcation-4e l’autorité, exaltation du surnaturel, tels sont les deux mobiles habituels de Pie IX : nous les retrouvons l’un et l’autre dans deux des couvres qu’il a poursuivies avec le plus de patience et de succès, dans l’extension de la hiérarchie et l’extension de la liturgie romaine. En introduisant au nord des Alpes l’usage du rite romain, comme en rétablissant dans les pays hétérodoxes la hiéraTchie épiscopale, Pie IX travaillait à resserrer le lien de l’unité catholique , faisait œuvre d’unification et d’assimilation. Quand il expulsait de nos missels les hymnes auxquelles les voûtes de nos églises étaient accoutumées depuis des générations. Pie IX n’entreprenait pas une restauration archéologique, à la façon des architectes qui se plaisent à débarrasser nos cathédrales gothiques des altérations de la Renaissance ou de l’âge moderne. Le pape avait un tout autre dessein, il n’épargnait guère plus les naïves proses du moyen âge et les complaintes latines en vers rimés que les hymnes à forme profane de xvii® siècle et les strophes classiques de Santeul. Quand^ malgré les regrets et les efforts d’une partie de notre clergé, il substituait en France la liturgie romaine aux liturgies indigènes, le rite romain au rite parisien ou lyonnais, Pie IX portait un dernier coup aux traditions de l’Église gallicane, en y effaçant dans leurs traces les plus inoffensi\es tout vestige
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de vie locale. Peu soucieux de maintenir la variété dans Funité, le sàint-père supprimait dans la plus’ grande partie de ses vastes Etats toute différence de rituel, d’usages, de cérémonial, pour n’avoir à ses pieds qu’un troupeau uniforme dans son culte comme dans sa foi. ^
En cela, Pie IX obéissait aux instincts niveleurs’ de la centralisation papale; mais il faisait autre chose encore, il restaurait au nord des Alpes le surnaturel, il réhabilitait le légendaire. E’Egiise galr licane des deux derniers siècles s’était permis de limiter le champ du merveilleux chrétien, de trier les légendes des saints, d’en éliminer les miracles les plus bizarres. Selon le mot d’un écrivain ecclésiastique *, le neveu de Bossuet avait à Troyes châtré la liturgie. Or tout ce qiîe^os évêques' ou nos bénédictins des derniers siècles avaient rejeté comme trop mal établi ou trop puéril est rentré dans le bréviaire et dans l’office, sous le couvert de la liturgie romaine. Le domaine du merveilleux, jadis rétréci ou borné par le clergé français, s’est de" nouveau démesurément élargi. Ce n'était pas là seulement le triomphe du romantisme religieux.
Aux yeux de Fultramontanisme, l’Eglise gallicane des XVII® et XVIII® siècles était suspecte de penchants rationalistes ; en épurant la liturgie, elle avait voulu faire la part de l’incrédulité et delà critique^ comme dans un incendie on fait la part du feu C’était