‹ Un empereur. Un roi. Un pape. Une RestaurationChapitre 29 sur 56 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

Pie IX promulgatcur de dogmes. — L’Immaculée Conception de la Vierge et rinfaillibililé papale. — Affinité des deux dogmes. — La définition de l’un prépare celle de l’autre. — Le concile du Vatican. — Des conséquences de l’infaillibilité papale. — Agrandissement indéterminé du credo catholique. — La jjapauté arrive sous Pie IX à l’apogée de sa puissance spirituelle. — Comment rinfaillibilité peut être une gêne pour le saint-siège. •

Le mode de recrutement de l’épiscopat permettait à la papauté de promulguer tel dogme dont il lui plairait de doter l’Eglise. C’était la plus haute prérogative que pût revendiquer le saint-siège. Un pape comme Pie IX ne pouvait manquer d’en user : il a enrichi le credo catholique de deux articles de foi. Cela seul était une grande innovation. L’Ëglise s’était, depuis des siècles, prudemment abstenue d’allonger le long formulaire de ses croyances. Il semblait qu’à la foi catholique, définitivement fixée par les anciens conciles, il n’y eût plus d’addition à faire ; il semblait qu’en face du rationalisme contemporain Rome eût tout intérêt à ne pas augmenter encore le nombre des vérités qu’elle avait à défendre. Assaillie de tous

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côtés par le scepticisme, l’Église paraissait' une armée d’autant plus exposée aux coups de l’ennemi qu’elle lui offrait un front plus étendu. La prudence humaine conseillait à scs chefs de ne pas accroître le nombre des points à occuper, pour concentrer leurs forces sur les positions les plus importantes, mais la prudence humaine était mal venue auprès du pieux pontife. C'était bon pour

les sectes protestantes, bon pour les Eglises séparées, de reculer devant la sape de la critique moderne et de chercher à désarmer le rationalisme en lui sacrifiant un à un les dogmes séculaires de la foi chrétienne ; l’Église catholique, la véritable épouse du Christ, ne connaît point ces terreurs. Aux doutes ou aux négations du siècle, elle oppose des affirmations plus solennelles et plus catégoriques. A la raison et à la science humaines, se plaignant d’être enfermées par le dogme dans un champ trop borné. Pie IX a répondu en rétrécissant l’étroit domaine où il leur était permis de se mouvoir librement.

Ici cornme en toute chose, Pie IX se plaisait à braver l’ennemi. Cette disposition belliqueuse éclate davantage si Pon examine les deux dogmes nouvellement définis; car pour l’Église la définition seule est nouvelle, le dogme est ancien. Les deux croyances récemment imposées au monde par Pie IX, l’Immaculée-Conception de la Vierge et l’infaillibilité pontificale, ont, sans en avoir l’air, une véritable affinité, une sorte de parenté.

L’un et l’autre dogmes sont un acte de giorifi-

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cation, d’exaltation ; à ce titre, tous deux sont également inspirés de l'esprit du catholicisme moderne et reflètent l’âme même du pape qui les a promulgués. Pour la piété de Pie IX comme pour la religion de la plupart des fidèles , c’était un besoin que de glorifier, de magnifier la Vierge, les saints, l’Eglise. Pie IX avait, comme tout le clergé, comme tout le catholicisme contemporain, deux dévotions essentiellement catholiques, le culte de Marie, le culte de l’Eglise, et, pour lui comme pour l’ultramontanisme, l’Eglise se résumait dans la papauté. Aucun pape n’a été plus rempli de sa dignité, aucun n’a plus sincèrement vénéré en sa propre personne la suprême magistrature dont Dieu l’avait revêtu. La révolution italienne menaçait de ternir l’éclat de la tiare. Pie IX par l’infaillibilité lui donna une splendeur que nulle puissance humaine ne pouvait obscurcir. Aucun pape n’a été plus pieux, d’une piété plus vraie, plus naïve, plus expansive ; il s’était de bonne heure consacré à la Vierge, il croyait avoir été l’objet de ses miraculeuses faveurs et se regardait volontiers comme son chevalier. Chaque année, il couronnait quelque madone en renom : Notre-Dame de Lourdes, par exemple, a reçu cette distinction ; il voulut attacher de sa main au front de Marie le mystique diadème, la couronne étoilée, que lui décernait spontanément la piété catholique. Pie IX était heureux de rehausser officiellement la dignité de la Vierge et la dignité de la chaire papale. En souverain dont l’émpire dépassait la terre, il aimait à conférer

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des titres aux habitants des cieux. C’est ainsi qu’ayant proclamé Marie immaculée, il voulut accroître les honneurs de l’époux de Marie, et saint Joseph fut décoré du titre de protecteur de l’Église.

La même voix a déclaré la Vierge sans tache et la chaire romaine sans erreur; le même bras a élevé la mère du Christ et la papauté si haut qu’il semble les avoir mises l’une et l’autre en dehors de la nature humaine. Les deux dogmes dont Pie IX a enrichi la foi symbolisent du reste admirablement les deux tendances aujourd’hui dominantes dans l’Église : le premier satisfaisant à ses "penchants mystiques, le second à ses penchants autoritaires. Pie IX n’inventait rien, l’Immaculée- Conception n’était que le dernier mot du culte de Marie, l’infaillibilité papale le terme logique du catholicisme romain.

' Des deux articles de foi promulgués par Pie IX, l’un a préparé la définition de l’autre. L’Immaculée Conception a été proclamée sans concile, ce qui impliquait que, pour définir un dogme, un concile n’était pas nécessaire. Au lieu de faire délibérer et voter ensemble l’épiscopat réuni, la curie romaine s^était contentée d’en consulter individuellement les membres tout comme de simples théologiens. Le pape avait seul, de sa pleine autorité, prononcé la nouvelle définition, au milieu des saints offices : inter sacra solemnia proniinciavit^ dit l’inscription de marbre de Saint-Pierre de Rome.

Les nombreux évêques présents à cette céré-

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monie n’avaient été que de simples assistants, adstabant episcopi, adstabant archiepiscopi^ dit, en enregistrant leurs noms, l’inscription vaticane. Quinze ans avant d'être officieUement déclaré infaillible, Pie IX avait en face de l’épiscopat et de la chrétienté agi en maître du dogme ; il avait mis son infaillibilité en œuvi'e avant de l’avoir fait

sanctionner, et aucune voix dans l’Eglise ne s’était

élevée contre cette nouveauté.

Pie IX n’avait pins qu’à faire solennellement reconnaître de l'épiscopat la prérogative dont il avait publiquement usé. C’était là Je couronnement naturel de sa politique et de son pontificat. On a dit qu’en convoquant un concile la cour de Rome n’avait aucun dessein de ce genre, on en a donné comme preuve que le schéma de l’infaillibilité n’avait été introduit qu’au cours même de la session h Qu’importe en vérité ? Etait-ce décemment au pape de mettre à l’ordre du jour l’infaillibilité papale ? Le Vatican savait que, pour faire proclamer l’infaillibilité par un concile, il n’avait qu’à en rassembler un. En faisant de la dignité épiscopale la récompense des zélateurs de rultramontanisme, la cour de Rome ne s’était-elle pas dès longtemps assuré une majorité qu’elle renforçait encore en faisant siéger à côté^des Vrais évêques tout un épiscopat sans diocèse, tous ces évêques h% partibus qui ne représentaient aucune Eglise et aucune tradition?

Pour se faire décerner un titre, en vain convoité

1. Voyez par exemple le cardinal Manning, Nineteenth Cen~ tury^ avril et mai 1877.

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par les plus grands de ses prédécesseurs, Pie IX n'eut du reste besoin d’aucune intrigue. L’infaillibilité pontificale semblait moins la cause du Vatican que la cause de la presse et du clergé ultramontains de tout pays. L’ultramontanisme militant qui dominait l’Eglise, s’exaltait lui -même en exaltant la papauté ; pour lui, la nouvelle définition était une victoire de parti, c’était la défaite impatiemment attendue d’adversaires détestés. Pie IX l’eût voulu, qu’il eût eu mauvaise grâce à défendre au concile de se dépouiller à son profit. Une majorité intempérante et passionnée, faisant fi de la sagesse mondaine comme de la critique et de l’tiistoire, mettant sa gloire dans l'asservissement de Tépiscopat, croyant, en prosternant l’Eglise au pied de la chaire romaine, relever dans l’univers l’autorité ecclésiastique, s’imaginant qu’en décrétant l’infaillibilité du pape elle décrétait le prochain triomphe de l’Eglise et raffermissait à jamais le trône pontifical ; une minorité intimidée et découragée, embarrassée dans sa propre circonspection et paralysée par ses scrupules, redoutant pardessus toutles discordes intestines devant l’ennemi du dehors, et, pour maintenir l’unité, résignée d’avance à toutes les défaites et à toutes les humiliations, — tel était le concile du Vatican. Les adversaires du dogme de l’infaillibilité n’osaient même le contester en principe ; la plupart se bornaient à en nier l’opportunité. La raison, l’éloquence, la science ne leur manquaient point, mais sous le règne de Pie IX' l’opportunisme, ailleurs

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mis en honneur par les politiques, devait succomber à Rome \

Le nouvel article de foi répondait aux instincts mystiques aussi bien qu’aux instincts autoritaires de Tultramontanisme contemporain. En passant du corps de l’Eglise à son chef, le privilège de l’exemption d’erreur prenait un aspect plus merveilleux, l’infaillibilité pontiücale mettait mieux en relief les mystérieuses relations du Christ et de son épouse. Les conciles pouvaient être considérés comme les assises de l’Église , comme une sorte de congrès ou de parlement religieux, et les évêques des différentes contrées comme les gardiens de la tradition, comme des témoins qui venaient déposer de la foi universelle. Transférée à une seule personne mortelle et changeante, cette souveraine prérogative a pris un caractère plus manifestement surnaturel et miraculeux, plus étonnant pour la raison humaine. Remplacés à de courts intervalles, et ne se succédant qu’après un interrègne, les souverains pontifes ne sauraient être regardés comme les dépositaires d’une tradition ininterrompue. C’est du ciel, c’est de l’inspiration divine, qu’ils tiennent directement leur infail-

i. Je dois remarquer que les évêques opposés à l’infaillibilité ont,. durant le concile même, rencontré à Rome des obstacles de tout genre. Je puis à cet égard citer un fait caractéristique. Le plus ardent et le plus éloquent des avocats de la royauté pontilicale, Dupanloup, ne put, en 1870, trouver d’imprimeur dans cet État romain dont il avait si résolument défendu l’indépendance. L’évêque d’Orléans fut obligé de recourir aux presses de Naples, et il lui fallut introduire en fraude à la douane papale son dernier écrit contre la nouvelle définition dogmatique.

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libilité ; désormais le catholique est tenu de se représenter la papauté comme le moyen âge représentait le pape Grégoire le Grand, avec le Saint-Esprit sous forme d’une colombe qui lui parle à l’oreille.

Ce qu’ont ajouté au credo catholique les pères du dernier concile, ce n’est pas un simple article de foi, c’est en réalité une série indéfinie de croyances obligatoires. Le dogme de l’infaillibilité papale en contenait virtuellement une foule d’autres ; il a une valeur rétrospective, érigeant en article de foi tout ce que les papes ont enseigné dans le passé aussi bien que ce qu’ils peuvent enseigner dans l’avenir. Le champ déjà si vaste du dogme catholique se trouve ainsi tellement élargi qu’il est devenu impossible d’en marquer les bornes. Au lieu d’un credo écrit, formulé par les conciles, l’Eglise possède aujourd’hui dans la papauté une sorte de credo vivant. Pour le catholique, il n’y a plus d’autre règle de foi que de croire au pape, que d’être soumis au pape. L’union à Rome est plus que jamais tout le catholicisme, et depuisl870 tout schisme est devenu une hérésie.

Pour que la parole du successeur de saint Pierre soit exempte d’erreur, il suffit qu’elle soit prononcée ex cathedra^ c’est-à-dire avec une certaine solennité, avec certaines formalités que la cour de Rome est maîtresse de fixer. Pour que la conscience des fidèles s’incline devant le Vatican, il n’est même pas besoin que le saint-père prétende user de cette suprême prérogative et enseigner ex cathedra»

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Aux yeux de la masse des fidèles, l’infaillibilité est comme une lumière trop vive dont les rayons se projettent sur tous les actes et les discours du pape ; l'éclat en éblouit et aveugle les regards des croyants, llien qu’elle lui soit personnelle, cette céleste auréole se reflète sur tout ce qui entoure le pape, spécialement sur les congrégations romaines, qui écrivent, qui parlent, qui jugent,, qui condamnent poui* lui. L’ancienne liberté, laissée au.x catholiques dans l’enceinte du dogme, se trouve pratiquement abrogée, l’autorité a envahi tout le domaine delà pensée, et l’unité effacé toute variété. Toute science ecclésiastique semble devenue inutile, il ne reste plus de place à la théologie ; ce qu’on appelle encore de ce nom n’est qu’une élude de mémoire, une compilation des actes des papes. Depuis Pie IX, il n’y a plus réellement dans l’Kglise qu’un maître de la foi, il n’y a qu’un docteur, comme il n’y a qu’un pasteur.

On sait quelles appréhensions a, dans plusieurs Etats, soulevées le dogme de l’infaillibilité du pape. L’omlu'c de cette gigantesque puissance a paru s’étendre sur la société civile, et les pouvoirs laïques en ont été offusqués. Des politiques tels que M. Gladstone et M. de Bismarck y ont vu un danger permanentpour l’Etat, une menace pour l’indépendance civile. A beaucoup d’esprits, à la plupart des protestants ou des schismatiques orthodoxes, la chaire romaine a paru d’une grandeur démesurée, incompatible avec notre civilisation, hors de proj^ortion avec l’humanité.

« Savez-vous, me disait en vue d’Athènes et de l’Acropole, entre l’île de Salamine et l’île d’Égine, un étranger qui traversait avec moi le beau golfe Saronique, savez-vous à quoi me fait songer le pape infaillible? La papauté me rappelle cette statue colossale, cette Minerve de Phidias élevée là-bas sur l’Acropole et trop grande pour tenir en aucun temple. Elle dominait de la Lete le ParLliéiioii et les Propylées, et les marins l’apercevaient du cap Suiiium par-dessus le faîte des temples de marbre. Telle me semble la papauté; elle domine de toute sa taille l’Eglise devenue trop petite pour la contenir, elle l’écrase de sa hauteur, elle dépasse le monde. Elle est trop grande et trop lourde pour la terre qui la porte, trop haute pour l’humanité. Où dans notre société, où dans nos Etats modernes, trouver la place d’un tel colosse? »

Ainsi disent, ainsi pensent du moins bien des esprits contemporains. En élevant si haut la chaire papale. Pie IX semble l’avoir mise en dehors de .la nature, en dehors des conditions normales de l’existence ; il en a, sans le vouloir, rendu la position plus difficile, jilus précaire dans le monde. Si la papauté ainsi grandie en impose davantage aux fidèles, elle heurte davantage le siècle, elle soulève davantage les craintes ou les délîances des peuples ou des gouvernements. L’infaillibilité a mis aux mains

des adversaires de l’J^giise un épouvantail dont ils se servent contre elle.

Pie IX a porté la papauté au point culminant de son omnipotence spirituelle; l’avenir montrera s’il

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n’y a pas une faiblesse dans cet empire absolu des consciences, dans cette domination incontestée de l’Église. L’infaillibité implique Timmutabilité : pour une institution vivante, pour une succession de pontifes divers , changeants , variables , c’est là une pesante couronne ; elle ressemble à ces lourdes tiares d’or que la tête ne peut porter qu’à la condition de ne pas remuer.

En se laissant déclarer infaillible, Pie IX a rendu singulièrement plus étroite la solidarité des souverains pontifes, plus que jamais obligés de toujours être, de toujours paraître d’accord entre eux. L’infaillibilité est ainsi une ' entrave à la liberté du saint-siège, aussi bien qu’à la liberté des fidèles; elle lie le pasteur en même temps que le troupeau, elle enchaîne et paralyse l’autorité qui en est revêtue. Les successeurs de Pie IX en pourront un jour sentir la contrainte. Pour n’en être pas trop gênée, la papauté finira par trouver que le mieux est de ne se point servir de cette embarrassante prérogative, ou de n’en user que dans le domaine inoffensif de la théologie abstraite, sans prétendre trancher d’autorité, au nom de la foi ou de la morale, les questions vivantes qui s’agitent dans le monde changeant des faits.

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