CHAPITRE IX
Conclusion : Résultats du pontificat de Pie IX. — L’Église presque partout mise en lutte avec la société civile. — Comment rultramontanisme est sur un point d’accord avec les ennemis du christianisme. — Le pontificat de Pie IX aboutit à l’entière défaite des catholiques libéraux. — Dangers de cette situation pour l’Église et pour les nations catholiques.
Le règne do Pie IX marque l’apogée de la centra lisatioii catholique et de la toute-puissance papale, issue d’un principe d’autorité systématiquement poussé à outrance. L’évolution ecclésiastique, arrivée à. son dernier terme, est en sens inverse de l’évolution politique encore inachevée des nations contemporaines. Tandis que la société civile tend de plus on plus à faire dériver tout pouvoir de la libre volonté des gouvernés,* du libre sulTrage de tous, la société ecclésiastique fait découler toute autorité d’une source unique, d’un seul homme', d’une seule bouche. Entre deux sociétés animées d’un esprit aussi différent, on ne saurait s’étonner qu’il y ait antagonisme.
Il n’y avait pour la papauté qu’un moyen d’évi- ' ter un conflit, c’était de déclarer que la religion et la politique, l’Église et l’État, se mouvant en deux
LE SAINT-SIÈGE ET L’ÉGLISE
sphères distinctes, peuvent sans se lieurter marcher en sens contraire. Au lieu de chercher dans
cette distinction du domaine temporel et du domaine spirituel une voie de transaction, Pie FX a prétendu faire prévaloir dans Tordre civil et politique, sinon les mêmes règles, du moins les mêmes principes que dans T ordre religieux. Lepapt* a hautement revendiqué pour TEgdise la direction des sociétés et de la vie politique, aussi bien que la direction des individus et de la vie privée. L’ultramontanisme, maître incontesté du sanctuaire, s’est retourné contre la société civile, pour la courber sous les mêmes maximes et la soumettre à la même autorité. C’est sous l’inspiration des enseignements de Pie IX que des catholiques ont arboré comme étendard « un nouveau labariim sur lequel au lieu du monogramme de Constantin est inscrit le mot contre-révolution * », et que sous cette bannière ils s’efforcent d’entraîner prêtres et fidèles à l’attaque du monde moderne.
Il semble qu’aux yeux des zelanti et de Pie IX l’entier assujettissement de l’Église à l’absolutisme* papal ait eu pour principal but d’en faire un instrument de guerre plus redoutable, une armée plus compacte et mieux disciplinée pour le grand combat contre la société issue de la Révolution. Rien donc d’étonnant si Pie IX a ramassé , dans les encycliques ou les allocutions pontificales, tout ce qui proscrit et réprouve les idées modernes, pour
1. Cette énergique métaphore est empruntée à M. de Falloux. {Correspondant du 25 octobre 1878.)
PIE IX
(‘Il faire, sous le nom de SyllabnSy une sorte de manuel officiel des catholiques et de catéchisme de l'erreur, s’il a rassemblé les condamnations éparses et codifié les anathèmes, pour les jeter à la face du siècle, au risque de fournir des armes à ses ennemis et de fermer à ses successeurs les portes de la conciliation \
Dans la fièvre de la lutte, Pie IX ne s’est point aper(3u qu’il prêtait le concours de sa parole infaillible aux pires adversaires de l’Eglise. Que disent aujourd’hui, que répètent, depuis le xviii® siècle et la Révolution, les ennemis déclarés du christianisme? Ils maintiennent que la foi chrétienne, que la foi catholique en particulier, est incompatible avec la société et la civilisation modernes, avec la liberté et la démocratie ; ils disent aux peuples : Choisissez entre le progrès civil et les croyances du passé, entre les convictions du citoyen et les (‘spérances du chrétien, car vous ne sauriez les allier ensemble. Ce terrible dilemme, l’ultramontanisme contemporain l'a, parla bouche de Pie IX, pris à son compte; lui aussi n’a cessé de répéter : traites votre choix entre l’Eglise et la Révolution, car entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres, il n’y a pas de transaction possible. Avec
1. Le dernier article du Sijllabus, qui en peut être regardé comme le résumé, range formellement au nombre des erreurs condamnées la proposition suivante : « Le pontife romain peut et doit se réconcilier et se mettre en harmonie avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. » {Romanus pontifex potest ac debet cum progj'essu, cum liberalismo etcum recenti civilitate sese reeonciliare et componere.)
LE SAINT-SIÈGE ET L’ÉGLISE
Pie IX, la papauté semblait ainsi justifier les ennemis irréconciliables du christianisme, elle semblait d’accord avec eux sur le point qu’elle eût eu le jdus d’intérêt à leur contester.
Il y avait en France, en Italie, en Allemagne, des hommes généreux, remarquables par le talent comme par la vertu, laïques et prêtres, qui avaient rêvé de concilier la foi catholique avec les libertés publiques. On les appelait des catholiques libéraux : c’étaient, en France, Montalembert, Lacordaire, Gratry. Le jour où Pie IX reçut l’anneau du pêcheur sembla l’aurore de leur triomphe ; aucuns catholiques n’ont au xix® siècle montré plus de zèle pour la foi^ pour la chaire do saint Pierre, pour le fragile trône pontifical : tout ce dévouement, parfois inconséquent, n’a point trouvé grâce pour eux auprès de Pie IX. Ils se sont vu désavouer et renier, ils se sont entendu traiter de peste et de fléau par le pontife qu’ils avaient tant acclamé et dont ils avaient tout espéré. Les plus prudents ou les plus politiques ont dû fermer la bouche ou rétracter leurs nobles erreurs; les plus ardents ou les plus convaincus sont morts dans le doute ou te désespoir. Aux yeux de Pultramontain, ils avaient entrepris l’œuvre la plus insidieuse, entrepris de jeter un pont entre la vérité et l’erreur pour aplanir le passage de l’une à l’autre.
Le catholicisme libéral a été condamné comnn^ une hérésie d’une nouvelle sorte, et une hérésie plus pernicieuse que les autres parce qu’elle se masquait du zèle de la foi. Gette réprobation des
catholiques libéraux par le I3ape qui en avait d’abord semblé le Messie restera l’un des faits les plus significatifs du pontificat de Pie IX ; c’en est la conclusion et comme le résumé.
Le plus grand problème de notre âge est peutêtre la conciliation de l’esprit chrétien avec l’esprit moderne, l’adaptation de la foi religieuse aux nouvelles conditions de la civilisation, au libéralisme politique, à la démocratie, à la libre recherche scientifique. Ce problème, Pie IX en a rendu la solution plus malaisée que jamais aux catholiques.
De là, au milieu de toutes les difficultés, de tous les périls de notre âge, un péril et un obstacle de plus, une cause de faiblesse et d’infériorité pour les nations habituées à recevoir de Home leur aliment religieux. L’ultramontanisme a donné au catholicisme un caractère de secte, de parti, de caste : du lien le plus sacré des sociétés humaines, il a fait une chaîne de séparation. L’Evangile, destiné à réunir toutes les classes et toutes les conditions, a vu son autorité affaiblie et souvent ruinée dans les couches sociales qui avaient le plus besoin de ses leçons ou de ses consolations. On s’étonne parfois qu’une religion d’amour et de fraternité ait pu devenir pour la masse du peuple l’objet de tant de défiances, de tant de haines; on s’étonne que l’Eglise, encore entourée de tant de respect et de sympathie en 1848, ait rencontré une telle hostilité depuis 1870. Le pontificat de Pie IX n’a pas été étranger à cette redoutable impopularité.
Ap rès avoir tenu trente-deux ans dans ses mains
LE SAINT-SIÈGE ET L’ÉGLISE
les clefs de saint Pierre, Pie IX a laissé au saintsiège une autorité plus entière et plus vénérée que jamais sur l’ardente phalange de prêtres et de fidèles qui se serre autour du Vatican, et plus que jamais contestée ou méconnue du plus grand nombre des 200 millions de catholiques que Rome revendique pour ses enfants; il a laissé l’Egli se plus unie, plus compacte, plus concentrée, plus active, plus vivante que jamais, et plus que jamais isolée de la vie du dehors, étrangère au milieu qui l’enveloppe et à la société qu’elle veut diriger. De ce pontificat d’un tiers de siècle, la papauté est sortie avec une couronne spirituelle de plus et une couronne temporelle de moins, chargée des plus lourdes prétentions et condamnée à la plus ingrate des revendications, privée de toute alliance, de tout appui des gouvernements ou des peuples, sans demeure assurée, sans situation définie, presque partout en lutte avec l’état ou avec le sentiment national, on conflit avec les principes et avec les lois les mieux établis du droit moderne. Depuis Grégoire VIT, et depuis Boniface VIII, jamais pape n’avait légué à son successeur une tâche plus pesante.
GIIAPIÏRE PREMIER
Analogies et différences des dernières révolutions en France et en Espagne. — Pourquoi l’Espagne est-elle revenue à la monarchie quand la France s’arrêtait à la république? — Ce qui rend l’établissement d’une république régulière plus malaisé au sud qu’au nord des Pyrénées. — Comment l’isolement géographique de l’Espagne l’expose davantage aux divisions et aux désordres intérieurs. — La configuration du sol et les penchants fédéralistes. — Une des raisons des pronimciamientos militaires. — Obstacles moraux et économiques au régime démocratique. — Enseignements de la république espagnole.
Le XIX® siècle semble en politique destiné à se consumer tout entier dans une double tâche «|u’il ne lui sera peut-être point donné d’achever. Il lient de la Révolution deux legs connexes et étroitement liés ensemble ; l’un est la reconstruction territoriale de l’Europe, en dehors de l’héritage de la conquête et sur la base du libre consentement des peuples; l’autre est la reconstitution intérieure des Etats européens selon les mêmes principes de droit etdç liberté. Dans ses efforts bientôt séculaires pour atteindre au double but, l’Europe a fait bien des pas en avant et aussi plus d’un pas en arl ière. Si nous prenons les clioses de haut, si nous
faisons taire les douleurs de la France injustement victime d’une récente mutilation, nous voyons qu’en Occident le problème gouvernemental, la question purement politique, est aujourd’hui là principale, tandis qu’en Orient la question territoriale, nationale, encore loin d’être résolue, demeure au premier plan^ menaçant l’Europe entière de graves et longs conflits.
Les Etats de l’Occident, les trois grands peuples latins en particulier, seml^lent depuis des années à la recherche du meilleur des gouvernements.
Dépourvus tous les trois des avantages qu’assure aux peuples une tradition non interrompue, ils ont été obligés de recourir à des tentatives incertaines et il des combinaisons diverses. Sur un sol plus ou moins dénudé par le flot des révolutions, les uns prétendent bâtir de toutes pièces un édifice nouveau, les autres travaillent à relever les ruines du passé ou au moins à reconstruire sur les anciennes fondations. L’Italie, qui, par une sagesse et une fortune uniques au monde, a conquis à la fois son unité nationale et sa liberté politique, laisse ce double bien sous l’égide de la monarchie parlementaire; la France, si durement éprouvée et si vite relevée, poursuit avec patience sa troisième expérience de la république, pendant que l’Espagne, ayant rapidement traversé sa première phase républicaine, commence sa seconde expérience de la monarchie constitutionnelle.
J’étais allé en Espagne sous le règne de la reine Isabelle, il y a une quinzaine d’années; j’y suis re-
2 Di)
tourné récemment sous le régne de son fils Alphonse XII. Sans les troupes victorieuses, qui occupent militairement les provinces basques, sans les gares du Nord partout brûlées au pétrole par les carlistes, un étranger eût pu oublier la révolution et la guerre civile, oublier le régne d’Amédée de Savoie et la république, pour se persuader que le fils avait régulièrement succédé à la mère. Un tel héritage, recueilli sans troubles ni lutte armée, n’est déjà plus dans les habitudes de l’Espagne. Chez elle comme chez nous, il n’y a point eu depuis le dernier siècle de fils ayant paisiblement succédé au trône de son père. Chaque avènement de souverain a été accompagné ou suivi de profonds bouleversements b
Les dernières révolutions de la'F rance et de l’Espagne ont durant quelques années présenté un singulier parallélisme ; on eût dit deux pièces imitées l’une de l’autre, ayant même intrigue, mêmes caractères et ne différant par le dénouement que pour mieux s’adapter à la scène nationale. Les deux drames se jouaient simultanément sur les deux théâtres voisins; mais, comme pour éviter tout soupçon d’emprunt ou de plagiat, les acteurs espagnols ont eu soin de brusquer la fin et de n’en être jamais au même acte que leurs rivaux français. Comme pour affirmer son originalité et l’indépendance de sa politique, l’Espagne, tout en passant
1. Pour les dernières révolutions de la Péninsule, je renverrai le lecteur à V Espagne politique de M. Victor Cherbuliez ; pour les précédentes, à V Espagne moderne et aux Révolutions de V Espagne eontemporaine de M. Ch. de IMazade.
:joo la monarchie espagnole sous Alphonse xii
par des événemenls analogues, a fait presque constamment le contraire de ce qu’allait faire sa grande voisine. Entrée en révolution avant nous, elle ap- 2 >elait chez elle un monarque étranger pendant que l’insurrection parisienne brûlait les Tuileries. Revenue à la royauté, elle se jetait tête baissée dans la réjîublique au moment où l’assemblée de V^ersailles tramait la chute de M. Tbiers et le rappel du comte de Chambord. Une fois en possession du gouvernement républicain, elle en descendait rapidement tous les degrés pour remonter brusquement à la monarchie, a ers le moment où la France allait enlin s’arrêter à la ré 2 )ublique. A. traA^ers les couj)s de main parlementaires elles ÿy?^oiiu7icia7me7itos militaires, l’Espagne, dans ces années bévreuses, semble ainsi s’être bâtée pour nous deA^ancer et a- A"oir mis son amour-jiropre à ne jamais se trouver à la même étajie que nous. La France et l’Espagne se sont, à quelques mois de distance, donné un gouAernement régulier, une constitution qui a la légitime prétention de A’iA're et de durer ; mais, pour sortir de l’ère des réA^olutions, les deux pays ont pris une porte différente. De ces deux constitutions ainsi contemj^oraines, l’une monarchique, l’autre réjîublicaine, il sera curieux de A oir laquelle aura l’existence la plus longue et la plus calme.
Gomment deux pays si voisins et placés dans des conditions analogues, deux pays qui semblaient a- A^oir fait même route, ont-ils inopinément pris deux chemins opposés? U y a plusieurs causes à cette divergence, plusieurs causes qui, jmur l’observateur.
rendent la république naturellement plus turbulente» et par suite manifestement plus précaire en Espagne qu’en France. C’est d’abord la configuration géographique de l’Espagne, à la fois mieux séparée du reste de l’Europe et moins bien unie en elle-même.
L’on regarde d’ordinaire le régime démocratique comme convenant mieux aux peuples isolés des autres, pourvus d’une frontière incontestée et n’ayant rien à craindre de l’étranger. Sur la scène de l’iiistoire en effet, la concentration des pouvoirs est chez la plupart des peuples le dénouement naturel d’une existence menacée ou disputée. L’Espagne n’en permet pas moins une observation inverse. ITiie nation péninsulaire comme elle, ceinte de l’immense fossé des mers, et, sur son seul côté vulnérable, couverte de l’indestructible bastion des montagnes, est peut-être d’autant plus exposée aux discordes intestines qu’elle est plus à l’abri des périls du dehors. Le sentiment de l’unité nationale diminue avec le besoin d’union. Moins dangereuse pour la vie du malade, la fièvre de l’anarchie peut, au sud des Pyrénées, durer plus longtemps et par suite la substitution d’une république régulière à une monarchie séculaire y est plus malaisée. La frontière de l’Espagne^ qui fait sa sécurité nationale vis-àvis de l’étranger, fait à l’intérieur sa faiblesse politique. La France, au contraire, tire à cet égard un réel avantage de ce qui fait sa faiblesse militaire. Dénuée sur son flanc oriental de frontière naturelle, et mal protégée par une frontière artificielle de places fortes, la France ne saurait sans péril
long temps s’abandonner aux rêves des théoriciens politiques ou aux expériences des empiriques : les grandes démences ou les longues folies lui sont interdites parce qu’elles lui seraient mortelles.
C’est là une vérité mise en iumière par l’histoire même des dernières années Aurions-nous été tentés de détourner les yeux de l’étranger, que l’étranger ne nous en eût pas donné le loisir. Nous avons des voisins qui ne se laissent pas oublier : lorsque nous é tions le plus occupés de nospropres affaires, le plus enclins à nous absorber dans nos luttes de partis, nous entendions au delà des Nosges desfanfares guerrières qui venaient nous rappeler à nos périls, à la concorde, à la circonspection. Si la France est depuis 1871 demeurée sage et modérée, si la république n’y a pas encore couru les mêmes aventures qu’en Espagne^ nous en sommes en partie redevables à nos voisins d’outre-Rhin. La presse allemande^ avec ses attaques alternativement sourdes et bruyantes, nous a rendu le plus grand service qu’un peuple puisse recevoir d’un autre; c’étail pour nous la voix du veilleur de nuit qui dissipe les songes et ramène à la réalité^ ou le cri de la sentinelle qui avertit de l’approche du danger. L’Espagne^ dans son isolement, n’a pas de voisin pour l’inviter avec la même autorité à l’union, à la sagesse, à la patience ; aussi les passions déchaînées par les révolutions y peuvent-elles plus librement se donner cours, et la démagogie plus longtemps se débattre dans le désordre.. Le jour où elle
verserait dans l’anarchie, la république aurait encore moins de chance de durée en France que dans la péninsule, parce qu’elle y compromettrait davantage l’existence nationale.
Un pays dont la cohésion n’est point maintenue |)ar le besoin d’uilion vis-à-vis de l’étranger se > trouve plus aisément menacé de dissolution par la rupture du vieux lien monarchique. La structure du sol espagnol aggrave ce danger pour l’Espagne.
Ce cadre national, si nettement dessiné par la mer et les Pyrénées^ est à l’intérieur coupé par la nature en grands compartiments, inégaux, séparés les uns des autres. En dépit des contours massifs de la Péninsule, l’isolement s’y retrouve au dedans comme au dehors. Le relief du sol y dresse entre les diverses provinces des barrières que ne laissent pas soupçonner les côtes peu échancrées de l’Ibérie. Grâce aux plateaux arides et à demi déserts des deux Cas tilles, la richesse et la population des Espagnes, au lieu de converger vers le centre comme dans la plupart des autres pays de l’Europe, se répandenC se déversent vers le pourtour littoral^ vers la périphérie. Sous ce rapport, la France et l’Espagne sont deux pays tout différents, tout opposés : chez l’un, le sang' tend à affluer au cœur jusqu’à délaisser parfois les membres; chez l’autre, la vie, active aux extrémités, diminue d’intensité à mesure qu’on se rapproche du centre.
Séparée des hautes plaines de Castille par d’épaisses sierras, chacune des régions de l’Océan ou de la Méditerranée a sa vie propre et tend à une
30i LA MONARCHIE ESPAGNOLE SOUS ALPHONSE XII
existence indépendante; chacune a son histoire, ses traditions ; beaucoup, comme les provinces basques, comme la Catalogne ou la Galice, ont leur langue ; toutes ont leur patriotisme local. Aussi l’Espagne semble-t-elle menacée, aux jours de révolution, de se désagréger et de se briser en une série de petits Portugais. Près de quatre siècles d’union matérielle sous une même royauté n’ont pu redresser ce penchant naturel à l’isolement, au fédéralisme, au cantonalisme ; à chaque révolution, on le voit reparaître sous les étendards les plus divers, sous la bannière fleurdelisée des carlistes basques comme sous le drapeau rouge des anarchistes de Carthagène ou du Ferrol b Dès que le nœud monarchique est rompu, toutes ces provinces, réunies et maintenues en faisceau par la royauté, tendent à se séparer, chaque région et chaque cité prétendant s’autoriser de l’autonomie démocratique et de l’individualisme républicain pour s’affranchir du pouvoir central. En Espagne, plus encore qu’en Italie, la république incline sj^ontanément au fédéralisme, elle rencontre ainsi sur son chemin une pierre d’achoppement de plus. Ayant plus de mal à éviter l’anarchie et à préserver l’unité nationale, une république espagnole est plus vite menacée d’une réaction.
La plaie la plus apparente de l’Espagne moderne,
1. La théorie du fédéralisme espagnol a été exposée en 1877 par un des principaux acteurs de la dernière période révolutionnaire, M. Pi y IMargal, dans un ouvrage ayant pour titre : /as Nacionalidades, et dont il a récemment paru une traduction française.
la plaie toujours ouverte des jwonunciamientois militaires, n’est pas sans relation avec le double isolement intérieur et extérieur de la Péninsule. Dans un pays si bien délimité et si tranquille du côté de ses voisins, l’armée semble depuis un demi-siècle n’avoir plus pour fonction de protéger la nation contre les ennemis du dehors. Tout son rôle se borne h maintenir l’ordre intérieur avec l’unité nationale ; elle n’est qu’une grande et nombreuse gendarmerie, et quand elle veut être autre chose, l’armée devient une carrière politique. Tout son rôle est de prêter main-forte aux gouvernements et au besoin de les renverser, d’étoulTer les insurrections et à l’occasion d’en provoquer. Instruments de la politique, les chefs militaires se sont mis à en faire pour leur compte. Pour l’armée comme pour le pays, la sécurité extérieure de l’Espagne a été un principe d’indiscipline et d(‘ discorde. Tranquille du côté de la frontière, l’armée comme la nation redoute moins des aventures où ses chefs ont beaucoup à gagner et où la patrie semble n’avoir rien à perdre. Grâce à de telles habitudes, une république, où la première* place est toujours à prendre, offre de singulières chances d’anarchie. Tant que les mœurs y autoriseront les prominciamientos ^ l’Espagne ne pourra s’établir en république sans risquer de tomber au rang de ses filles de l’Amérique du Sud, dont la
guerre civile et les coups d’Etat semblent pour longtemps le régime normal.
Bien d’autres causes contribuent à rendre l’éta-
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blissement du régime démocratique plus malaisé encore en Espagne qu’en France. C’est d’abord l’ignorance opaque du peuple, qui des formes politiques nouvelles n’attend que des chimères enfantines ou l’avènement de la licence; c’est le 2:>eu de maturité intellectuelle de la nation, chez laquelle les idées libérales du dehors et les traditions d’unpassé doublement autoritaire s’emmêlent et s’entrecroisent en une sorte d’enchevêtrement inextricable. Les semences aj^portées par les vents du nord semblent être tombées au hasard sur un sol encombré de broussailles, assez fortes 2)Our arrêter la croissance des germes nouveaux sans l’être assez pour les étouffer. L’Espagne est à la fois hantée des souvenirs du passé et obsédée des 2:>ressentiments de l’avenir ; nulle part ne miroitent auxyeux tant de lueurs vagues etconfuses, tant d’idées troubles et indistinctes, tant de ces notions indécises ou contradictoires, partout si fréquentes à notre époque de transition.
Le caractère esj^agnol apporte, par ses qualités comme par ses défauts, d’autres obstacles au fonctionnement régulier du self-goveriiment démocratique. La sobriété tant vantée du Castillan, la modicité de ses besoins, son esprit d’endurance^ lui rendent le désordre moins sensible et l’anarchie moins funeste, pendant que l’esprit d’aventure, toujours persistant dans la nation, lui fait prendre goût et plaisir aux joutes armées des partis et aux péripéties des luttes intestines. Epris des spectacles émouvants, l’Espagnol regarde facilement les
séditions ou les proniinciamieyitos en spectateur curieux, en amateur des beaux coups, de meme que, dans les courses de taureaux, la foule bariolée du barbare amphithéâtre crie volontiers bravo au novillo qui pousse vigoureusement les toreros et renverse le matador.
Une des grandes différences de l’Espagne et de la France^ c’est le besoin de bien-être et par suite le besoin de travail, le besoin d’ordre et de paix de la dernière, qui sous ce rapport est encore singulièrement plus exigeante que sa voisine. La situation économique des deux pays est pour beaucoup dans la diversité de leurs tendances, le cadastre seul en donnerait la raison. A l’inverse de la France, l’Espagne est encore, dans la plupart de scs provinces, soumise au régime des grands domaines, des latifundia. Or il est difficile que la démocratie triomphe dans l’ordre politique avant de s’être enracinée dans les lois économiques.
Comme l’avènement de la démocratie espagnole est moins préparé, son règne serait moins calme. Dans beaucoup des régions de la péninsule, le droit de propriété est demeuré moins bien défini, moins précis, moins absolu qu’il ne l’est dans l’Europe centrale. La terre n’est point toujours entièrement sortie de ce régime primitif, encore subsistant en Russie, où la communauté garde ses droits sur le sol L Ici, en Estramadure par exemple, les villages avaient conservé jusqu’à
1. Voyez dans la /îeuwe Deux-Mondes nos études sur pire des tsars et les Russes.
la suppression des biens de mainmorte de vastes communaux que les lois de désamortissement leur ont fait vendre souvent à vil prix, et dont à chaque révolution le paysan dépouillé revendique à coups de fusil la possession. Là, en Andalousie par exemple, les grands domaines sont demeurés assujettis par la coutume à des droits de pâture^ dont les propriétaires^ aidés par la législation, cherchent à s’affranchir, et qu’à chaque occasion le peuple des campagnes prétend faire revivre. La révolution en Espagne se complique ainsi parfois d’une sorte de question agraire; les paysans des campagnes, pleins des souvenirs d’un passé encore récent, renversent les barrièreS;, arrachent les clôtures. En voulant restaurer des droits prescrits et d’anciennes coutumes, le villageois se rencontre dans ses revendications comme dans ses violences avec l’ouvrier des villes^ contempteur des droits acquis et apôtre des chimères de l’avenir. Une forme nouvelle de gouvernement, dont le nom sonne d’une manière étrange aux oreilles d’un peuple ignorant et qui se présente à lui comme une ère de réparation universelle, apporte ainsi au fond des campagnes des ferments de trouble qui remuent jusqu’aux entrailles de la nation.
xAvec tant de causes de malaise, l’on ne peut s’étonner des tristes et brefs destins de la république espagnole : ainsi faite, c’eût été miracle qu’elle vécût. Par sa configuration géographique comme par le caractère de ses habitants, par ses tradi-
lions politiques comme par sa situation économique, FEspag'ne, en renversant le trône, était plus particulièrement exposée aux désordres (‘t aux luttes civiles. Son isolement de l’étranger et ses mœurs nationales ont beau y rendre l’anarchie moins funeste et moins intolérable qu’en France, la vieille monarchie catholique est déjà un Ftut trop moderne, trop peuplé, trop pénétré de notre civilisation pour que l’anarchie y puisse durer indéfiniment. Sur le sol de la vieille Europe, la république ne saurait vivre qu’en cessant d’être révolutionnaire, et en Espagne il lui est encore moins aisé qu’ailleurs de sortir des révolutions qui lui donnent le jour.
La courte république espagnole, si brusquement interrompue par un double pronimciamiento militaire, est riche en leçons pour les peuples qui essaient de la même forme de gouvernement. Son histoire offre une sorte de comédie de cape et d’épée où les événements se pressent et dont les héros se poussent les uns les autres hors de la scène, une pièce en trois journées à l’ancienne mode espagnole, sans longueurs et sans intermèdes, courantavec une incroyable célérité vers un dénouement facile à prévoir. Ce drame héroï-comique se pourrait intituler le Certain pour t incertain^ ou « Comment périssent les républiques ». Jamais h‘ fractionnement des partis, la tendance aux extrêmes et l’esprit d’exclusion, jamais la présomp-
1. El cierto para el dudoso, titre d’uae comédie de Lope de Vega.
lion des factions, l’infatuation des hommes et l’aveuglement des coteries n’avaient été poussés aussi loin; jamais l’impuissance des agitateurs à calmer les agitations populaires et l’inhabileté des démagogues à contenir la démocratie n^'ont été aussi clairement et aussi rapidement mises en lumière. Toutes les convoitises déchaînées dans la nation, toutes les déceptions après toutes les illusions, l’administration dissoute et énervée en face des villes ou des provinces insurgées, le pouvoir émasculé en présence de Témeute, l’armée désagrégée en pleine guerre civile et les cadres brisés en l’honneur des principes démocratiques, tel est le bilan de la république espagnole. Au premier jour, les progressistes ralliés au npuvel ordre de choses mis de côté, et les républicains de la veille prétendant au monopole des portefeuilles et des places; au second jour, les plus avancés et les plus turbulents introduisant au pouvoir leurs hommes et leur drapeau, si ce n’est leurs théories. Pi y Margal succédant à Figueras et la république fédérale à la république sans épithète ; à la troisième journée, l’excès du mal amenant un retour en arrière, les hommes modérés rappelés au gouvernail au milieu de l’orage, Castelar succédant à Salmeron, successeur de Pi y Margal, l’administration retrempée, l’armée raffermie^ l’ordre rétabli dans les provinces, et le pouvoir réparateur, en butte aux attaques des partis extrêmes, bientôt renversé par les Cortès républicaines au moment où il semblait rendre la
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république viable ; les Cortès à leur tour dissoutes par les grenadiers du général Pavia pour faire place à une dictature militaire, préface d’une restauration, — telle est l’histoire de la république espagnole, telle est la pièce jouée par ses chefs, comme s’ils avaient d’avance appris leur rôle. moralité en est d’autant plus frappante que les principaux acteurs étaient plus convaincus, et, malgré leurs fautes, plus intelligents et plus sincères. Il y a parfois des Etats qui semblent se charger de montrer aux autres les dangers et les misères de tel ou tel système, de tel ou tel régime. C’est ce qu’a fait la république espagnole : elle a pris pour elle le rôle de l’ilote ivre, destiné à dégoûter les hommes libres de la débauche révolutionnaire.
L’éphémère république espagnole est une leçon pour les républicains trop pressés d’appliquer toutes les formules démocratiques ; elle en est une aussi pour les conservateurs, pour les autoritaires trop enclins à recourir à la force armée. Quand le général Pavia ferma la porte des Cortès, le maréchal Serrano put se croire en état de gouverner avec ses amis, de maintenir avec plus ou moins de tolérance un pouvoir intérimaire sor ti d’une illégalité. L’événement montra l’erreur de ce rêve analogue aux songes de certains des fauteurs duSeize- Mai en France. Il est donné à peu d’hommes de faire le Cromwell ou le Bonaparte. L’autorité légale des Chambres une fois brisée, il faut installer quelque chose à la place. Un pays quisup-
31i> LA MONARCHIE ESPAGNOLE SOUS ALPHONSE XII
porte un coup d’Etat ne s’arrête pas à mi-chemin 1 dans la voie des solutions, il comprend peu les | coups de force au profit d’un président, d’un ré- 1 geiit, d’un gouvernement anonyme. Quand on en J appelle ainsi aux baïonnettes contre les Chambres | ou la constitution, il faut avoir sous la main un | gouvernement tout prêt, un monarque tout équipé, ^ autrement l’on risque de travailler pour d’autres et | de laisser appliquer encore une fois le sic vos non vobisà\^. poète. Lorsque les faiseurs de coupsd’Etat ne se soucient point du rôle de Monk, un autre le , joue pour eux. Comme les révolutions, les 1
ciamientos s’appellent les uns les autres. Martinez Campos succède à Pavia, et le maréchal Serrano fait place au jeune Alphonse. Une fois sorti de la légalité, on ne peut fermer aux autres la porte I <]u’on a enfoncée soi-même, et pas plus en Espagne qu’en France les peuples ne sauraient longtemps rester en l’air, shspendus entre la répuhli- » que et la monarcliie.
Des difficultés de la nouvelle monarchie espagnole. — Une restauration ne suffit point à guérir tous les maux d’un peuple. — Incertitude de l’avenir. — L’exemple de la France et la contagion des idées républicaines. — Comment notre gouvernement fait à l’étranger une propagande involontaire. — Importance de cette question pour nos voisins et pour nousmêmes. — Difficultés particulières à toute restauration. — Le gouvernement d’Alphonse XII et les partis. — Le ministère Canovas et le retour aux cabinets militaires.
Aux yeux de cerLaius esprits, la monarchie est uu remède qui cicatrise instantanément les plaies d’un peuple, comme jadis les rois de France passaient pour guérir les écrouelles en les touchant. C’est beaucoup exiger d^une forme de gouvernement que de lui demander de ces vertus miraculeuses ; il n’est malheureusement ni panacée sociale ni spécifique infaillible pour la fièvre révolutionnaire ou l’anémie politique. L’Espagne en est aujourd’hui une preuve.
Jamais république n’avait moins bien réussi ; jamais restauration n’avait été mieux indiquée, La monarchie est rentrée -à Madrid dans des conditions en tout temps difficiles à réunir ailleurs, impossibles à rencontrer en France aujourd’hui. •
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Alphonse XII avait la bonne fortune de représenter à la fois l’hérédité royale et les libertés constitutionnelles. L’existence d’une autre légitimité qui personnifie uniquement le passé n’est qu’une sauvegarde pour la restauration espagnole, ainsi contrainte de demeurer moderne et libérale pour demeurer elle-même. La royauté a déjà rendu au pays la paix intérieure, elle a rétabli l’autorité nationale dans les forêts de Cuba comme dans les montagnes basques, et cependant, après quatre ans de ce gouvernement réparateur, une brume épaisse semble encore couvrir l’horizon politique de l’Espagne. Les difficultés persistent, les embarras renaissent, et s’ils sont moins apparents, ils ne sont guère moins réels. Le pays, ébranlé par tant do secousses, n’a point dans sa stabilité une entière confiance, l’avenir reste incertain, parce que le changement accompli dans le pouvoir n’a point changé la nation elle-même. Le levain révolutionnaire fermente sourdement au lieu de bouillonner à la surface. Les partis vaincus ne désespèrent poinL ne désarment point ; pour enlever .aux amis de l’ordre nouveau toute inquiétude, et à ses adversaires tout courage, il faudrait des années de bon gouvernement. En monarchie aussi bien qu’en république, l’apaisement social ou politique d’un grand pays est une œuvre de longue haleine, toujours à recommencer, jamais achevée.
Les causes qui, malgré la solidité apparente de * la monarchie et la juste popularité du souverain.
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entretiennent en Espagne un vague malaise, ne sont pas toutes intérieures. Si dédaigneux que semontre l’Espagnol des choses et des hommes du dehors, si hautes que soient encore les Py rénées malgré le mot fastueux de Louis XIY, cela n’empêche pas la péninsule de regarder à la dérobée ce qui se passe de l’autre côté de la Maladetta et de n’y point rester insensible. Or le voisinage d’un grand Etat comme la France qui persiste à demeurer en république n’est pas fait pour décourager les espérances et les rêves des républicains espagnols. Nous touchons ici à un point délicat, mais trop important à tous égards pour être passé sous silence. La France a pendant longtemps, par sa prépondérance politique comme par son génie, eu trop d’empire sur l’Europe, et spécialement sur les deux grandes péninsules méridionales, pour que la forme du gouvernement français reste entièrement indifférente aux pays voisins ^ .
La République du 4 Septembre, issue de la défaite et de l’émeute, semblait peu propre à restituer à la France sa vieille autorité morale et à faire des prosélytes dans des pays moins troublés que le nôtre. Déjà cependant ce nom de répu-
1. Ainsi s’explique l'antipathie mal déguisée de la presse officieuse et des cercles influents de Madrid pour nos institutions et notre gouvernement; ainsi s’explique la faveur ouvertement témoignée aux idées et aux hommes du Seize-Mai. Confinée dans son isolement à l’extrémité de l’Europe, n’ayant pour ainsi dire plus de politique étrangère ou plus d’intérêts sur le continent, la cour de IMadrid est, plus que toute autre, libre de ne considérer, dans ses relations avec les autres cabinets que ses préférences dynastiques et les affinités de tendances ou d’institutions.
blique exerce sur beaucoup d’esprits étrangers une sorte de fascination qui frappe le voyageur français.
Depuis l’année 1872, j’ai fait trois ou quatre fois le tour de l’Europe, et je puis dire que partout, sur les bords du Danube et du Volga, comme sur les rives du Tibre et du Tage, dans les fjords de la Scandinavie comme dans les golfes de la Grèce, j’ai rencontré la même curiosité, si ce n’est toujours la même sympathie, pour notre tentative républicaine.
La France saura- t-clle se constituer en république ? telle est la grande question que l’étranger pose partout aux Français. On sent que partout l’on se demande si sur ce vieux continent monarchique, dans nos grands Etats militaires, il est possible d’établir une république durable.
J’ai rencontré à Séville, en 1877, un Espagnol, un Catalan^ conservateur de tempérament, royaliste d’éducation, qui exprimait fort bien à cet égard les pensées parfois indistinctes de beaucoup de ses compatriotes et de beaucoup d'étrangers. « Vous autres Français, me disait-il, vous ne comprenez peut-être pas bien toute la portée de ce qui se passe en ce moment chez vous. Ce que vous faites avec votre essai de république, ce n’est point seulement une çeuvre nationale,, c’est une expérience qui intéresse presque autant vos voisins que vous-mêmes. La France a pris là, comme d’habitude, une initiative dont nous ne lui disputerons pas rbonneur, car de pareilles entreprises
sont trop coûteuses et trop incertaines pour que des gens avisés ne préfèrent pas en laisser à autrui les frais et les dangers. Si par hasard vous échouez, si le nouvel engin politique vient à se briser entre vos mains, nous nous réjouirons de nous en être tenus modestement à l’antique machine monarchique remaniée et perfectionnée à la mode du siècle. Si au contraire vous réussissez à démontrer que chez les peuples modernes le pouvoir royal est devenu un rouage inutile, et que pour fonctionner sans secousse le gouvernement parlementaire n’a pas besoin d’un pivot fixe, alors nous serons bien tentés de vous emprunter votre invention, et d’essayer, nous aussi, du nouveau système. »
Cet Espagnol avait raison; déjà, dans son pays comme en Italie, les gens pressés trouvent notre exemple assez concluant pour vouloir l’imiter sur l’heure. Il n’en est pas de même des esprits plus calmes. « Une république de huit ou neuf ans n’est pas encore adulte, continuait à ce propos mon Catalan. Vous avez, comme nous, eu des monarchies qui ont duré une vingtaine d’années et sont tombées un beau jour ; pour que nous ayons foi dans la maturité de votre nouveau régime, vous nous permettrez bien d’attendre qu’il ait autant vécu que ces fragiles monarchies. Quand la république en sera chez vous à ses quinze ans, à ses vingt ans, pour peu qu’elle se montre raisonnable, elle aura bien des admirateurs en Europe! Nous sommes capables, nous autres Espagnols, en supposant que nous demeurions tranquilles jus-
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que-là, de nous laisser alors rejeter par vos leçons dans les aventures et les hasards, car le succès du i^ouverneinent démocratique sur un versant des Pyrénées ne prouverait point pour le versant opposé. La plante est partout difficile à faire prendre, et notre vieux sol espagnol est pierreux, soc et peu profond. Grâce à vos j)érilleux exemples, une ère révolutionnaire peut, un jour ou l’autre, se rouvrir pour nous ; mais ne vous y trompez pas, ajoutait-il, tous les dangers ne seraient point pour vos imitateurs. Le moment où votre république viendrait à faire dos élèves pourrait bien pour votre gouvernement et pour votre pays devenir une heure difficile. »
Si je ne me trompe moi-meme, ce ne sont peutêtre point là de vains pressentiments. Les peuples étrangers, les peuples néo-latins surtout, qui, bon gré mal gré, nous sont rattachés par tant de liens, peuvent tôt ou tard subir la contagion de notre exemple, et, le jour où les monarchies de* rEurope verraient dans la République française une menace pour leur propre existence, la France risquerait de se trouver singulièrement isolée et, pour conserver entière la libre disposition d’elle-même, elle aurait besoin de se sentir forte et armée. Nous ne saurions nous le dissimuler, nous avons beau nous abstenir de toute propagande à l’étranger, en demeurant en république nous faisons involontairement chez nos voisins de la propagande républicaine.
Il n’est guère moins manifeste qu’aujourd’hui
du moins, rextension du régime républicain au delà de nos frontières ne saurait avoir pour nous que des inconvénients au dehors comme au de-
dans. .11*
Lors de la proclamation de T éphémère repub i-
que espagnole, un des familiers de M. Tliieis féli
citait le premier président de la République
française de la naissance d’une réx>ublique sœur.
« Yoilà, répondit M. Thiers, une sœur cadette qui
ne facilitera pas l’établissement de son aînée. » Et
en effet toute nouvelle république étrangère ne
saurait de longtemps que compromettre la France
auprès des États étrangers, et par ses excès ou
sa turbulence compromettre la république en
France.
Quelque importance qu’on veuille attribuer aux leçons d’un pays comme la France, tous les exemples du monde resteraient sans influence s’ils ne trouvaient chez autrui des instincts analogues et des penchants semblables. Chez des peuples qui auraient gardé intacts la U^adition et le sentiment dynastiques, dans des Etats ou la monarchie aurait su garantir à scs sujets la liberté non moins que la sécurité, le trône ne saurait être ébranlé par un souffle du dehors. Ce qui, au sud des Pyrénées comme ailleurs, peut faire le danger de la contagion républicaine, ce sont les germes révolutionnaires déjà répandus dans l’air, c’est l’état de l’atmosphère contemporaine, toute chargée d’une orageuse électricité ; c’est aussi peutêtre la frêle et débile complexion d’une dynastie
vieillie, dont depuis un siècle au moins tous les représentants semblent par leur incapacité politique, ou par leurs vices privés, avoir pris à tache de ternir le prestige de la royauté dans le pays de l’Europe où la royauté était la jhus puissante et la plus respectée.
Maintes personnes regardent une restauration comme une fin, un dénouement. Il en est plutôt de la monarcliie comme du mariage, qui dans les romans clôt souvent le récit et dans l'existence réelle n’est d’ordinaire qu’un début. Chaque mode de gouvernement, chaque régime a ses difficultés, toute restauration a les siennes. La plus grande est, en ramenant une dynastie, de ne point ramener tout l’ordre de choses renversé avec elle. Une restauration nepeutêtre une simple reconstruction du régime abattu par la révolution, une simple rentrée en scène des partis et des hommes expulsés du pouvoir. Un régime politique n’est point une colonne de bronze coulée d’un seul jet ou un monolithe fait d’un seul morceau que l’on redresse d’un coup, et qui pour se tenir debout n’a besoin que d’etre remis sur son piédestal. La prétention de ressusciter le passé est le grand péril de toute restauration monarchique ou républicaine, car la république peut aussi avoir ses restaurations. Tl est malaisé de relever un gouvernement sans l’entourer des hommes ou des partis dont les fautes en avaient provoqué la chute. La difficulté paraissait plus grande encore avec un jeune prince à peine sorti de l’adolescence, avec un souverain
inexpérimenté, qui semblait no pouvoir trouver d’autres guides que les conseillers de son prédécesseur.
En Espagne, la monarchie restaurée a, dans ses premières années au moins, sagement évité cet écueil. Le règne du fils s’est présenté comme un règne nouveau et non comme une simple reprise du règne interrompu do la mère. Le ministre auquel le jeune roi a confié la présidence du conseil, M. Canovas del Gastillo, était demeuré étranger à la direction des affaires sous la reine déchue. Les portes du palais d’Alphonse XII se sont ouvertes à des hommes qui avaient pris une part directe au renversement d’Isabelle II. La restauration espagnole n’a pas voulu n’étre que le rapatriement dans leurs places des fonctionnaires dépossédés de leur emploi. Le roi prétend être autre chose que le chef officiel d’un parti, et la royauté semble résignée d’avance à laisser à l’occasion passer le pouvoir des mains qui ont préparé la restauration aux mains qui l’ont subie. Ce n’est qu’à cette condition, ce n’est qu’en répudiant tout esprit d’exclusion, en se dégageant des coteries qui voudraient le confisquer et l’exploiter à leur profit, qu’un régime politique, monarchie ou république, devient vraiment national, <3t cesse d’être le gouvernement d’une faction pour être celui du pays.
Après quatre ans de règne, Alphonse XII en était encore à son premier ministère^ car l’on ne saurait compter l’intérim de deux mois rempli par
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le g^énùral Jovellor ^ ; devant la caducité yu'écoce des cal>iuets ré^^ublicaius, une telle existence semblait presque delà long^évitc. Le fait était d’autant plus digne d’attention que, contrairement aux usages de l’Espagne depuis l’introduction ctu régime constitutionnel, la présidence du conseil n’appartenait pas à un homme d’épée. Sur ce point, Alphonse XII avait romj^u avec les traditions maternelles. La nouvelle monarchie, (jui devait son retour à un prolumciamiento militaire, n’avait point remis le pouvoir à l’im des chefs de l’armée. Le Monk espagnol, le général Martinez Campos, était, après la défaite des carlistes, allé paciher Cuba et y était resté comme gouverneur. Des côtes de la péninsule, les regards des partis ne le perdaient point de vue et se tournaient vers la Havane, tantôt avec espérance, tantôt avec inquiétude. L’épée de Martinez (tampos semblait tenue en réserve aux Antilles comme une sauvegarde pour le trône et une menace pour les factieux.
Il a suffi du fjrusque retour du gouverneur de Cuba pour jeter l’Espagne dans une crise ministérielle. A peine débarqué dans la blanche Cadix, le restaurateur de la monarchie apjDaraissait à tous comme l’arbitre des partis et le dispensateur du pouvoir. Tous les politiques avaient les yeux sur lui, mettaient leur esjioir en lui ; amis et adversaires du ministère se disputaient ses bonnes grâces. On eût dit Bonaparte revenant subitement