CHAPITRE III
La monarchie espagnole et la liberté religieuse. — En Espagne, la liberté des cultes semble d’abord sans objet. — Le clergé et les partisans de l’unité religieuse. — La constitution de 1876 et la liberté de conscience. — Les ordres monastiques. — Comment à l’égard de l’Église une monarchie et une république sont exposées à tomber dans un excès inverse.
Deux reproches principaux ont été faits au gouvernement de la reine Isabelle, deux fautes connexes ont préparé sa chute en menaçant le pays de lui ravir le bénéfice de la défaite des carlistes. Les maximes constitutionnelles, proclamées pendant la minorité d’Isabelle II, ont été sous son règne appliquées avec peu de sincérité ; l’influence du palais a été prédominante et, par suite des penchants personnels de la souveraine, l’omnipotence du clergé, ébranlée pendant son enfance, tendait à se raffermir au détriment de la liberté religieuse. Ce double danger est un de ceux contre lesquels il est difficile de se prémunir avec des mesures législatives et des précautions constitutionnelles. Pour y parer, la constitution de 1869 , votée avant l’intronisation du roi Amédée de Savoie, avait dépouillé l’Eglise de tout privilège et réduit la royauté
il un rôle tout passif. Une restauration ne pouvait aller aussi loin. La nouvelle constitution a rendu à la royauté tous les droits qu’elle possède dans les monarchies constitutionnelles ; mais une charte a beau définir la prérogative royale, elle n’en saurait pratiquement limiter l’exercice. En pareille matière, les textes législatifs importent peu, les mœurs décident de tout ; les partis qui ont le plus blâmé l’ingérence personnelle de la reine déchue ont été depuis les plus enclins à vanter l’exercice de la prérogative royale.
Il en est autrement de la liberté religieuse ; aussi est-ce une des questions qui ont été le plus longuement débattues dans les Cortès constituantes. La loi fondamentale de 1869, acceptée par le roi Amédée, avait enlevé au catholicisme romain la
qualité de religion d’Etat : la nouvelle constitution la lui a rendue. Le gouvernement de don Alphonse, obligé de donner satisfaction aux conservateurs, ne pouvait disputer à l’Eglise un titre que lui reconnaît au delà des Alpes le statut à.u royaume d’Italie. La grande discussion a porté sur la liberté des cultes.
En Espagne, l’Inquisition garde encore de nombreux admirateurs, mais les traditions de Torque mada ne sont pas le seul obstacle à la tolérance religieuse. Les autodafés ont cessé, et le voyageur a de la peine à retrouver dans les villes espagnoles l’emplacement du quemade7^o où tant de victimes ont laissé leurs cendres ; le saint-office est aboli, son œuvre reste. L’expulsion des juifs
330 LA MONARCHIE ESPAGNOLE SOUS ALPHONSE Xll
et le bûcher des hérétiques n’ont laissé debout en Espagne qu’un seul culte, en sorte que la tolérance y paraît sans objet, et la liberté religieuse sans utilité pratique. Il n’y a d’autres protestants espagnols que les rares prosélytes des sociétés bibliques, et les seuls juifs de la péninsule s’abritent à Gibraltar sous le pavillon britannique.
Là est une des grandes différences entre l’Esjiagne et la France. Chez nous, l’intolérance n’a pu parfaire son œuvre ; le judaïsme, le protestantisme surtout, ont, à travers toutes les persécutions de l’ancien régime, conservé assez d^adhérents pour que la liberté religieuse eût un objet réel et prèssant^ pour que l’Eglise dominante ne pût prétendre être seule nationale. Ce fait a eu sur le développement moral et intellectuel des deux nations une influence plus grande qu’on ne le suppose d’ordinaire. Si, dans les deux pays, certain parti cherche à rétablir la solidarité de l’Eglise et de l’Etat, à confondre dans le présent comme dans le passé le patriotisme avec le zèle religieux, de telles tentatives sont bien plus naturelles, elles ont bien plus de chances de succès dans la patrie de saint Dominique et de saint Ignace de Loyola que dans celle de Calvin et de Coligny. La foi catholique est encore, dans l’opinion du plus grand nombre, une condition de la nationalité espagnole. En France, où l’existence des protestants et des juifs s’impose comme un fait, il est malaisé de contester la liberté des cultes ; les plus zélés catholiques sont contraints d’admettre la tolérance reli-
g’ieuse comme une des conséquences regrettables, mais nécessaires, de notre histoire nationale. En Espagne, les catholiques peuvent méconnaître l’obligation de concéder des droits à des sectes qui n’existent point sur le sol espagnol ; ils refusent de renoncer au bénéfice de dix siècles de luttes et de sanglantes victoires.
L’unité religieuse, tel est le mot d’ordre des adversaires de la liberté de conscience ; ce que les défenseurs des droits de l’Eglise mettent en avant, c’est l'intérêt politique, l’intérêtdelanation. « Pourquoi^ disent les héritiers de Donoso Cortès^ pourquoi ajouter une cause de dissension à toutes celles qui nous divisent? A quoi bon abandonner un privilège historique qui a fait la force de l’Espagne, et que lui envie l’étranger déchiré par les querelles religieuses ? » La conformité des croyances est ainsi représentée comme le grand lien national - dans un pays où tous les autres liens de mœurs, de commerce^ de langue même, sont relativement faibles et semblent toujours prêts à se rompre. La religion est signalée comme le ciment même de l’Espagne, construite par une croisade religieuse, et, sans l’Eglise, menacée de tomber en morceaux. A quels hommes, ajoute-t-on, faut-il attribuer la liberté des cultes? Est-ce à des nationaux? Non, c’est le plus souvent à des Anglais, à des Américains, aux missionnaires protestants, aux sociétéSs bibliques. La tolérance semble ainsi n'être qu’un droit de propagande, un droit d’agitation accordé aux étrangers et parfois aux ennemis de l’Espagne.
xVinsi raisonnaient dans les Cortès ou dans la presse les nombreux et puissants défenseurs de runité religieuse ; ils refusaient de reconnaître qu’en bannissant les cultes dissidents l’Espagne continuait à s’entourer d’une barrière plus élevée que les Pyrénées.
Ce qui fait l’importance de la liberté des cultes en Espagne, ce n’est pas le petit nombre de prosé- J 3 tes des missionnaires protestants, ce ne sont pas les prédications des jiasteurs réformés, c’est la reconnaissance des droits de la conscience, l’abrogation définitive du monopole religieux de l'Eglise. Sous celle question de la liberté des cultes, en apparence presque toute théorique, ce qui au fond était en débat dans la patrie de l’Inquisition, dans ce pays si longtemps fier de son intolérance^ c’était la liberté de penser, liberté qui, en l^lspagne comme partout, a bien peu de garanties, si la loi n’admét qu’une foi officielle, qu’une Eglise légale. De toutes les libertés modernes, c’est celle qui de tout temps a le plus manqué à l’Espagne, celle dont le défaut a été le plus fatal à sa grandeur
La constitution de ,1876 sanctionne modestement la liberté de conscience. « Personne, dit l’article 11 , ne sera molesté pour ses opinions religieuses, ni pour l’exercice de son culte, sauf le respect dû à la morale chrétienne. » L’exercice des cultes dissidents est autorisé, le privilège des cérémonies ou
1. Le tribunal de l’Inquisition n’a, croyons-nous, été aboli qu’en 1820.
manifestations publiques est expressément réservé à la religion d’Etat. Ce serait de l’ignorance que de regarder une telle réserve comme fâcheuse ou peu libérale. En Espagne, dépareilles restrictions sont encore utiles, ne fût-ce que pour maintenir l’ordre public. Après l’opposition faite par l’épiscopat et le Vatican à cette tolérance restreinte, après les longs débats soulevés dans les Cortès^ et les incessantes revendications des modérés historiques et des partisans de l’unité religieuse, on doit s’estimer heureux si cette clause est résolument maintenue et sincèrement mise en pratique. Déjà de récents exemples, à Port-Mahon et à San-Fernando, montrent que ceux qui inscrivent la liberté de conscience dans les lois ne savent pas toujours la faire respecter dans les actes h
E’application de la liberté religieuse reste en Espagne, comme ailleurs, une des difficultés du gouvernement, car il faut défendre la liberté contre la double intolérance de droite et de gauche, contre les fanatiques qui ne veulent souffrir d’autres cultes que le leur, et contre les forcenés qui, sous prétexte de liberté, ne voudraient admettre
1, A Malion, l’autorité ecclésiastique parvint ainsi, il y a un an ou deux, à faire fermer une école protestante, sous prétexte que le chant des cantiques s’entendait de la rue et que cela seul constituait une manifestation publique d’un culte non catholique. — Les mœurs restent encore moins tolérantes que la loi. Au milieu du règne d’Isabelle II, un homme qui connaissait fort bien la péninsule écrivait : « Les Cortès auraient beau permettre l’exercice du culte protestant ou juif, il n’est point certain que cela ne suscitât de périlleux conflits. » {Annuaire des Deux-Mondes, 1855, p. 272). A cet égard comme à bien d’autres, l’Espagne n’a pas encore beaucoup changé.
le libre exercice d’aucun culte. Le gouvernement doit assurer les droits de la conscience, sans permettre que la propagande religieuse serve de couverture à des intrigues politiques, ou la polémique des novateurs de pavillon à la contrebande révolutionnaire.
Le clergé catholique saura peut-être trouver son profit à la tolérance qu’il dispute aux dissidents. Les adversaires delà liberté sont souvent, on le sait, les plus zélés à s’en servir, et, faute de privilège, les premiers à se prévaloir du droit commun.Ilya une liberté que réclame partout l’église, celle des ordres religieux et des fondations monastiques. Les couvents, on s’en souvient, ont été fermés dans toute la Péninsule, en Espagne comme en Portugal, sous la minorité de dona Isabelle et de dona Maria. Décrétées en pleine guerre civile, la suppression des couvents et la confiscation des biens de mainmorte ont été exécutées avec plus de rigueur peut-être dans les Etats de Sa Majesté catholique que dans le nouveau royaume d’Italie. Les moines de toute robe ont été chassés des cloîtres somptueux d’où ils avaient si longtemps régenté les Espagnes, ils ont été dépouillés de leur costume en même temps que de* leurs biens. Les vieillards que la loi a laissés dans leurs anciennes maisons y vivent en simples prêtres, comme desservants de l’église, si ce n’est même en gardiens ou en portiers. Les religieuses, reléguées au fond de leurs cloîtres ou confinées dans les hôpitaux, ont été longtemps sans se montrer dans
les rues. A mon premier voyage eu Espagne, il y a une quinzaine d’années, à l’époque même où régnait sur la reine Isabelle la sœur Patrocinio, je ne rencontrai de costumes religieux qu’à Gibraltar.
Depuis la restauration, les moines ont commencé à reparaître. Tl s’est déjà formé ostensiblement plusieurs communautés d’hommes, et dans les rues des villes l’autorité a laissé dos capucins promener, aux yeux étonnés des Espagnols, la robe brune de saint François. Les catholiques semblent prêts à se prévaloir de la tolérance religieuse pour rouvrir les couvents et arborer de nouveau les couleurs variées de la vieille milice monacale L A demi vaincu sur le terrain de l’unité religieuse, le clergé va peutêtre faire servir sa défaite à la reconstruction de l’active et nombreuse armée violemment licenciée par la révolution. A ce titre, la réapparition dans quelques villes de province des archaïques et pittoresques costumes du moyen âge serait plus qu’une inolîensive exhibition, ce serait une sorte de manifestation ou l’affirmation d’un droit dont au besoin on compte largement user. Déjà l’on a plus d’une fois parlé du retour des jésuites. En Espagne comme chez nous, l’ordre de saint Ignace, bien que banni légalement, a continué d’exister;
1. Oa anDOELçait il y a quelques mois que le gouvernement avait lui-même encouragé l’ouverture de noviciats de franciscains destinés aux colonies, spécialement aux Philippines où, comme on le sait, les moines n’ont pas cessé de garder une autorité prépondérante. Voyez la Colonisation chez les peicples modernes de M. Paul Leroy-Beaulieu.
mais, comme naguère en France, ses membres ne vivent plus ostensiblement en congrégation religieuse. Ils sont du reste loin de se cacher; durant mon dernier voyage en Espagne, l’Académie historique de Madrid admettait dans son sein un père de la Compagnie de Jésus. Les mœurs, sur ce point plus tolérantes que la loi, ne s’opposent pas à une restauration des ordresmonastiques. En toutcas, dans un pays dont les moines ont été si longtemps les vrais souverains, et où la vente des biens de mainmorte a été l’œuvre d’une génération encore vivante, la rentrée des ordres religieux sur la scène publique mériterait d’attirer l’attention.
Comme l’Italie, l’Espagne ne pouvait guère rendre à la société laïque le libre usage de ses membres sans rompre violemment les mailles serrées dont l’avait enveloppée le réseau séculaire des institutions monastiques. Aujourd^ui que la révolution est faite, que le sol national est dégagé de tous les liens de la mainmorte, l’érection Je nouvelles maisons religieuses n’aurait pas les mêmes dangers pour l’indépendance du pouvoir civil ou la richesse de l’Etat. En pareille matière, la pratique de la liberté paraît assez simple pour qu’on en tente au moins l’expérience. Par malheur, il faut compter avec les préventions des uns et avec les prétentions des autres, avec les imprudences et les ambitions des amis aussi bien qu’avec les appréhensions des adversaires. Tout en étant demeuré fort attaché au catholicisme, tout en abandonnant presque entièrement aux ecclésiastiques
rinslruction de ses enfants, le bourgeois espagnol n’est pas sans défiance vis-à-vis d’un clergé qui n’a pas oublié son ancienne omnipotence et qui est demeuré le plus puissant de l’Europe.
En Espagne comme ailleurs, le profit que certains partis politiques attendent de leur alliance avec eile n’est point sans compromettre l’Eglise. Ce n’est pas toujours sans imprudence que les conservateurs choisissent le terrain religieux comme champ de manœuvres, la religion ayant d’ordi" naire tout à perdre à se laisser mêler aux luttes politiques. En Espagne, le danger est moindre aujourd’hui ou moins visible qu’en d’autres contrées ; il n’en subsiste pas moins. Là, comme en tout pays catholique, une des grandes difficultés des gouvernements modernes est d’assurer la liberté de l’Eglisesans abandonner le pouvoir au clergé. La difficulté est la meme en monarchie et en république, mais le péril pour chacune d’elles est en sens inverse.
Pour une monarchie, pour une restauration surtout, naturellement disposée à rallier autour d’elle toutes les forces conservatrices, l’écueil est d’ordinaire trop de condescendance envers l’autorité ecclésiastique, au risque de préparer la chute du trône en le voulant appuyer sur l’autel. Pour une république, pour une démocratie dont le règne est encore contesté, le danger est plutôt dans une défiance excessive, dans des ngueurs intempestives qui exaltent les passions religieuses, les plus susceptibles et les plus persistantes de toutes. Peut-
être, en Espagne comme en France, l’attitude des partis au pouvoir n’a-t-elle pas été exempte de tout reproche, chacun penchant du côté de son principe. Quoi qu’il en soit, ce qu’on doit désirer pour les deux pays, c’est qu’en dépit des opinions extrêmes les questions religieuses n’y prennent jamais le pas sur les questions politiques, c’est que la nation ne s’y laisse jamais, comme en Belgique, ranger, au nom de la foi et du libéralisme, sous deux bannières ennemies.