‹ Un empereur. Un roi. Un pape. Une RestaurationChapitre 5 sur 56 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

D'ifficultés d’exécution du programme impérial. — Contradiction des deux principaux termes de l’idée napoléonienne. — Comment les vues de l’empereur avaient vieilli. — Les peuples et les gouvernements étrangers font des calculs analogues à ceux de Napoléon III. — Le principe de nationalité qui devait assurer la du inonde ouvre en Europe une nouvelle ère

de guerre.

Les brillantes images qui avaient ébloui Tambition du jeune exilé conservèrent toujours chez le souverain quelque chose de vague et de flottant. Un seul point était nettement déterminé, l’agrandissement de l’Empire français grâce à la reconstitution de l’Europe par nations homogènes. Pour le reste, c’est-à-dire pour le plus important, jDour les moyens, pour l’exécution, rien n’était arrêté.

Avec une sorte d’indolence, l’empereur s’én remettait aux circonstances pour donner une forme à ses rêves ou leur ouvrir de nouvelles carrières, S’il savait dans quelle direction il voulait marcher, il est douteux (pj’il ait jamais vu quel chemin il devait smvre et jusqu’oti il pouvait aller. C’était là un premier et grave défaut^ capable à lui seul de compromettre toute Vidée napoléonie^ine , Il en

l’empereur napoléon III

^ devait résulter des hésitations, des tâtonnements, faits^pour dérouter et pour irriter les peuples et les princes les mieux disposés pour les plans de l’emjxo'euix A l’intérieur comme à l’étranger, l’incohérence des vues, riiicertitude de l’exécution devaic^nt justement discréditer une politique qui se montrait dépourvue de ce qu’il y a de plus essentiel, l’esj^rit de suite.

La netteté dans les vues, la fermeté dans l’exécution, étaient d’autant plus indispensables au second Empire qu’en soi l’idée fondamentale de sa politique contenait un germe de menaçante contradiction. Les deux conditions essentielles du renouvellement de l’Europe selon l’idée napoléonienne^ l’agrandissement de la France et la constitution des nationalités, n’étaient point inconciliables; elles pouvaient meme se servir de moyen l’une à l’autre, mais seulement dans une certaine mesure, jusqu’à un point donné, au delà duquel elles devaient fatalement se heurter. Où était cettt* limite? Tel était le problème qu’avait à résoudre l’empereur. Si, au lieu de l’aider à s’étendre sur le llhin en même temps que vers les Alpes, le mou-* vement national encouragé par la France ne lui permettait que d’insignifiantes acquisitions, le second Empire s’en devait-il contenter?

Le n’était point tout. Derrière la question des frontières possibles en surgissait une autre plus grave encore. Si, en ne nous offrant que de maigres compensations, les peuples voisins se réunissaient en masses compactes comme la France, oumême en

LA POLITIQUE DU SECOND EMPIRE

<*orps de iiatioM plus considérable parle territoire et le nombre des habitants, l’Empire le devaitdl siij)porter? N’y avait-il pas là pour notre pajs, au lieu d’un agrandissement réel, un alTaiblissement i-elatif? A ces questions capitales, il eût fallu, avant de se lancer dans l’action, uiie réponse catégorique, définitive, qui, coupant court à tout malentendu, écartât tout déboire et tout danger de contradiction.

Et d’abord l’héritier de Napoléon ne se méprenait-il pas sur l’importance des agrandissements qin* permettait à la France le principe nouveau qu'il appelait comme auxiliaire de sa grandeur? Une fois adopté, ce droit de nationalité obligeait la France comme les autres puissances à renoncer à tout accroissement artificiel, à toute annexion imposée à ceux qui en étaient l'objet. Loin de lui promettre, à elle ou à toute autre, une prépondérance marquée, l’application de ce droit devait établir entrç les peuples une sorte d’égalité démocratique. Avec le principe de nationalité, plus de grande nation^ de nation soleil, comme en rêve encore 2:>arfois l’auteur des Idées napoléoniennes .

Le droit même dont il se fait le prophète, l’interprète des songes de Sainte-riélène ne sait pas en formuler une théorie précise ; il ne le saura jamais. Comme le vulgaire, il le confond souvent avec des idées accessoires qui peuvent le fausser au profil de toutes les ambitions. Tantôt c’est avec le système des limites naturelles, théorie qui n’a de rigoureuse exactitude que pour quelques peuples

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entourés d’une ceinture continue de mers ou de montaf^nes, qui pour les autres a le défaut de sub-

istiluer aux nationalités historiques, fondées sur

la conscience populaire, des circonscriptions géo^ graphiques arbitrairement déterminées et contra-

dicloiremcnt discutées par les Etats limitrophes. Tantôt, comme dans la célè])re circulaire signée par M. de Eavalette eu 1860, c’est avec la théorie des grandes agglomérations, autre conséqucînce

fréquente du principe de nationalité, mais ([ui poussée à l’extrême se met en opposition avec lui, en faisant violence au sentiment autonome des petits peuples d’origine mêlée placés au contluenl

des grandes nations. Ailleurs encore, dans ses

premiers écrits ou dans ses derniers manifestes, / Aapoléon lll, à l’exemple de Henri lY, a l’air de se préocciq^er surtout du vieux principe de la

balance des États, et, selon les traditions de Fan-

cienne politique, il incline parfois à chercher cet équilibre dans des combinaisons artificielles entre les puissances, au lieu de l’appuyer sur l’égale satisfaction du sentiment national des peuples. Chacune de ces confusions, chacun de ces points de vue tour à tour adoptés selon les besoins d’une politique ondoyante, devait à l’occasion fournir à l’Empire des titres à un agrandissement. / Ainsi le vague dés idées impériales se retrouvait partout, dans la théorie comme dans les moyens d’exécution. Ce*s divers prétextés de conquêtes plus ou moins pacifiques laissaient le champ libre à l’ambition et à la fortune; mais moins le but était

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circonscrit, moins il avait de chance d’être atteint.

Pendant que la politique française se perdait en tâtonnements , les peuples voisins prenaient de plus en plus conscience d’eux-memes, de leur volonté, de leur force. Leurs exig^ences croissaient avec le succès. Fiers de la constitution de leur unité, ils se montraient de moins en moins disposés à en payer la rançon à la France, de plus en plus enclins à l’achever sans elle et au besoin contre elle. Flevé dans l’exil. Napoléon III connaissait l’étranger beaucoup mieux que Ja plupart des Français, à cet égard si ignorants. Il était un des rares politiques de France qui sussent faire entrer dans leurs calculs les sentiments des autres peuples; mais, depuis qu’il s’était emparé du pouvoir, Napoléon III n’avait pu des Tuileries mesurer per-' sonnellement la marche rapide des idées en Italie et en Allemagne. Ce fut une des principales causes de ses méprises et de ses déconvenues.

Il n’avait vu que de loin la grande crise de 1848 ; il était demeuré étranger au travail latent qui l’avait ;suivie, et ne se rendait pas compte du progrès des idées unitaires. Je ne suis même pas certain que Napoléon III ait jamais nettement saisi quel lien rattache l’unité d’un peuple à son indépendance, et quelle impulsion pousse les nations de l’une à l’autre. I^uand il encoprageait les principautés roumaines â l’uni té, il ne semblait guère prévoir qu’un tel exemple pût être bientôt imité par des peuples plus convsidérables. La promptitude, la facilité de runificalion de l’Italie et de l’Allemagne devait être pour

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lui, tout comme pour le vulgairo, une surprise. Dans les deux pays, ses vues, déjà vieillies, devaïent être dépassées, sa politique débordée. Il en était resté à rAllemag’ué et à l’Ilalie de sa jeunesse, comme d’autres politiques plus âgés en étaient toujours d(‘meurés à la rêveuse (iermanie et à l’indolente Italie de M“®de Staël. Les idées avaient marché au delà des Alpes et du Rhin de])uis le temps où s’étalent formés, sous rinlluence des méditations de Sainte-Hélène et des libéraux français, les rêves du prisonnier de Ilam. Lorsqu’il eut les moyens, l'heure de rexécution était passée.

Ces plans de reconstruction européenne au profit de ragrandissement de la France d’accord avec les peuples voisins étaient d’une réalisation facile au début du siècle. Vers 1830, de pareilles combinaisons eussent encore eu des chances d'être agréées 4les peuples intéressés, et les lettres de lord Palmèrston font croire que le gouvernement de Juillet ne fut point sans y songer. La Belgique offrait de se donner à Louis-Philippe ; lefe provinces du Rhiit elles-mêmes hésitaient encore entre leurs sympathies pour la France libérale çt les souvenirs de leur origine germanique. En 1848, il était déjà trojr tard pour toute combinaison de ce genre; <{u’était-ce donc en 1 806 ? A moins de se contenter «le modestes rectilications de frontières, ces plans d’acquisitions pacifiques et librement consenties étaient devenus un anachronisme. En dehors de la Savoie, la France ne pouvait obtenir que d’insignifiantes compensations : du côté de rAllemagne,

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tout accroissement important il eût été qu’une conquête brutale et précaire comme celle de rAlsace- Lorraine par la Prussi‘.

Au lieu d’être disposés à nous faire des sacrifices, jios voisins se trouvaient autant de droits que nousmêmes à faire tourner la reconstitution de l’Europe au profit de leur grandeur. Leurs hommes d’Etat faisaient des calculs analogues à ceux de 'Napoléon III. Chacun avak ses plans pour la refonte de l’Europe, chacun comptait s’en servir pour faire une jkus large place à son pays. L’idée était si naturelle qu’elle se retrouvait partout, chez les peuples comme dans les cours.

Cette grande crise des nationalités en travail olfrait à toutes les visées ambitieuses un large champ ; c’était comme une succession ouverte où chacun était admis à faire valoir ses titres. Tous les droits se trouvant remis en question, toutes les })rétentions se faisaient jour. Chaque peuple grand uu petit, chaque Etat ancien ou récent, Prusse, Italie, Russie, Ilongrie, Grèce, Roumanie, Serbie, Monténégro, regardait autour de soi, avide de découvrir des frères à délivrer, des territoires à rtv vendiquer.

L'ambition, se mêlant à ce mouvement des nationalités, en faisait, au lieu d’un principe pacificateur, un des ferments de guerre les plus actifs qu’ait jamais connus l’Èurope. A l’ère heureusement reléguée dans le passé des guerres de religion menaçait de succéder l’ère des luttes de race. Dans l’indécision où demeurait le droit nouveau qui de-

vait servir de fondement à la répartition des Etals, eliacun rentendait selon ses, intérêts. Ici on invoquait la g^éog’raphie, là Thistoire, ailleurs la langue, presque partout faussant ce principe national dont on réclamait le bénéfice, oubliant <]u’un seul droit pouvait se substituer à rancien droit de conquête ou de légitimité dynastique, le droit des peuples sur eux-mêmes.

G1JAPHUE lY

Les daufçers du programme impérial sont accrus i)ar lês défauts de l’homme. — L’indécision le trait dominant de son caractère. — Longpes hésitations et soudaines déterminations. — Comment certaines de ses qualités aggravent son défaut dominant. — Son esprit de modération le porte aux demi-mesures. — Sa déférence pour l’oijinion augmente ses incertitudes. — Mysticisme et fatalisme. — Lutte chez Napoléon III de riionime moderne et du césar. — Le césarisme le condamne à faire grand.

l*(>ur mettre à profit la crise où le mouvement national de IMtalie et de l’Allemagne allait jeter l'Europe, il aurait fallu cpie la France eût nette- ; ment déterminé ce qu’elle pouvait équitabltaxient réclamer de ses voisins, et, le moment venu, qu’elle i sût résolûment se le faire accorder. Loin dtî là, se J . perdant en de nuageuses perspectives, trouvant les j ae({uisitions aisées trop mesquines ou trop chères, i les autres trop risquées ou prématurées. Napoléon III laissa passer l’occasion et négligea les combinaisons praticables pour des espérances chimériques. I

L’indécision a été le trait dominant de son ca- 'L raCtèrè, la lïîàrx^ue habituelle de sa politique au ] dehors comme au dedans. A demi cachée pen- 1 ilant les premières années, cette fatale disposition

s’est de plus eu plus laissé voir ])eudant les dix dernières. La pensée de Napoléon III semblait se coniplaire à no se fermer aucune voie, à s'ouvrir en même temps des sentiers dilTérents vers des ljuls <livers, quelquefois même opposés. 11 aimait à (enir son choix en suspens jusqu’au dernier momeiiU et, après avoir longtemps pesé le pour et le contre il finissait parfois, comme un joueur fatigué de calculer en vain les chances, par prendre un parti soudain et imprévu, en sorte que, dans les soubresauts de cett(î politi(pie agitée, il est difficile de <li'

I linguer les cou])s de tête des résolutions longiuîmcnt préméditées. Il n'est même point impossibh* qut', dans la plupart des (uitreprisesde Napoléon I IJ, il y ait eu de run et de l’autre à la fois. Tantôt on eiit dit qu’avec une prudente défiance de lui-mênn* il cln‘rchaif par une brusijue détermination à couper <’ourt à tout(‘. nouvelle irrésolution ; tantôt aü contraire, par une sorte de prévoyante complaisanct» [>our ses incertitudes futures, il paraissait se réserver h dessein les moyens ^e revenir sur ses pas.

Pendant longtemyis, ces constantes hésitations, suivies de décisions subites, furent prises pour îles feintes habiles. L’obscurité des vues passait pour une dissimulation savaiite, le silence de l’irrésolut7on pour de la profondeur. Froid et taciturne, ce. prince à l’œil terne cachait ses doutes sous une apparenceméditative, et couvrait d’un calme souverain qui en imposait les perplexités d’un esprit toujours flottant. D’autant plus impénétrable que ses «lesseins étaient moins arrêtés, il consentait volon-

LA POLITIQUE DU SECOjSD EMPIRE

tiers à jouer devaiil le moude le rôle de sphinx. C’était un de ces hommes qui par réllexioii apprennent à tirer parti des iléfaiits qu’ils ne peuvent cor- ^ riger ; de son indécision il s’était fait un moyen <le tenir sur le qui-vive la France et l’Europe, loujours inquiètes de projets (pi’eJles ne pouvaient de- ' iner. A la iin, le moAde se lassait d’attendre l’exéution de ces grands desseins qui ne se montraienl point. Les tâtonnements devenaient trop fréquents, les contradictions trop graves pour no point d«‘siler les yeux qui ne demeuraient pas volontairement fermés. Des bancs du Corps législatif, un homme qui devait être le chef de l’avant-denijer ministère de l’Empire définissait cette politiqm* ■ d’oscillation perpétuelle : V éntêtement dans Vindécision Si au travers do ces ombres on distinguait encore quelque chose, c’étaient, selon l’expression d’un critique qui siégeait^ au Sénat, des aspirations plutôt que des desseins, des visées plutôt qu’un but, des velléités au lieu de volontés

Par une perversion fréquente, quelques-unes des qualités de Napoléon III secondaient son défaut dominant, et, grâce à ce dernier, devenaient une cause de plus d’erreur et de péril. Il avait naturellement l’esprit modéré, il était enclin à s<î tenir pour satisfait, au moins durant un temps, d’un demi-succès, au lieu de prétendre tout arra-

1. Discours de M. E. üllivier dans la séance du Corps législatif du 9 décembre 1867.

2. M. Sainte-Beuve, dans un fragment écrit à propos de la Vie de César par Napoléon III. Nouvelles Causeries du lundi,

t. XIII.

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cher à la fois à la fortune. Cotte qualité le disposait à s’arrêter a moitié route, à se contenter de termes moyens qui avaient les inconvénients sans les avantages des solutions définitives. Patient et habitué à compter sur le temps auquel il devait beaucoup^ il irritait, enla voulant contenir, l’impatience d’autrui. Il s’accommodait trop aisément du provisoire, et laissait volontiers au destin et à l’imprévu le soin de trancher les questions qu’il avait peur de dénouer. Il n’osait point aller jusqu’au bout de ses propres entreprises. Partout, en Italie, en Allemagne, en Orient, il entamait les questions sans les résoudre, satisfait de replâtrages jjrécaires , de compromis manifestement incapables de durer, comme la ligne du Mincio pour l’Autriche ou celle du Mein pour la Prusse, comme la réduction de la royauté temporelle des papes au patri- . moine de Saint-Pierre. Il redoutait les solutions trop brusques et radicales, et, en' voulant ménager. des transitions entre le passé qu’il avait aidé à détruire et Favenir jflont il se méfiait, il pro- "longeait, sans le calmer, le malaise du changement. Il avait un esprit de conciliation, parfois affecté, souvent sincère ; il se plaisait à jouer entre les causes ou les partis rivaux le rôl(‘ d’arbitre, de juge d’une sérénité olympienne, comme, un dieu qui accommoderait les différends des mortels. C’était une partie de ce métier de césar, qu’il étudiait sans cesse. Qu’y gagnart-il? Il perdait d’ordinaire sa peine à travailler à la conciliation de causes irréconciliables , comme' runité '

LA POLITIQUE DU SECOND EMPIRE

italienne et la royauté des papes, et, en voulanl tenir la balance égale entre les deux adversaires, il se les aliénait également.

Le restaurateur de TEmpire était très-préoccupé de l’opinion publique, et se piquait d’en tenir compte. Tl lui accordait assez volontiers l’influence qu’il disputait aux Chambres; mais cette condescendance ne fut qu’un péril de plus. Tantôt il prétendait diriger l’opinion et tantôt la suivre; l’abandonnait-elle dans la voie qu’ilTui avait ouverte, il reculait; aux jours de fièvre, il était peu fait pour résister aux emportements de la passion nationale. Cédant tour autour aux diverses manifestations de l’opinion. Napoléon III se donnait la tâche impossible d’en satisfaire les nuances opposées. Tl avail une oreille puverte pour chaque parti : l’une était aux conservateurs, l’autre aux démocrates ; l’une à M. Roûher et aux défenseurs du l’autre

à M. Ollivier et aux fauteurs du progrès constitutionnel ; celle-ci aux amis de la paix, celle-là aux partisans de la guerre. En encourageant les uns, il prenait à tâche de ne point enlever tout espoir aux autres. De là cette politique « qui, sur chaque question, avait au moins deux portes pratiquées, qu’elle n^ouvrait jamais tout à fait, mais qu’elle entr’ouvrait discrètement de temps à autre * ». Les ménagements jjour les partis de l’intérieur empêchaient la solution des questions extérieures, et, pour ne point froisser les opinions du dedans, le

1. Discours de M. É. Ollivier dans la séance du Corps léfçislatif du 9 décembre 1867.

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i 4 0 uvernement impérial, embarrassé de choisir entre elles, maintenait la France et l’Europe clans line périlleuse incerlilucle.

Cn autre trait du caractère complexe de Napoléon IIl devait contribuer à sa perte après avoir contribué à sa grandeur. En dehors de ses tendances utopistes, inspirées à la fois de l'abbé de Saint-Pierre, de Fourrier et de Saint-Simon, il y avait chez cet homme étrange un côté mystique personnel, une sorte de fcji religieuse en sa destinée et en celle de sa race. Cette superstition dynastique lui venait de deux côtés à la fois; elle élait dans les traditions de Napoléon I®’’, elle était dans le sang de la reine Ilortense, qui, de sa mère Joséphine, avait hérité une crédulité de créole. Dès sa jeunesse, Louis-Napoléon s’était fait une théorie de la mission providentielle de certains hommes, de certaines familles, sorte de droit divin nouveau au profit des aventuriers de génie et de leur race. A ses yeux, les grands conquérants étaient des messies politicjues, des rédempteurs* nationaux, et après eux les peuples ne pouvaient trouver de meilleurs chefs que dans la famille dépositaire des traditions du grand révélateur. Cette concept ion.cés'arienne, qui fausse radicalement l’iiistoire en lui donnant pour moteur principal un ressort accessoire, n’était au fond que la philosophie historique du vulgaire, celle qui, dans l’enfance. des sociétés, inspira le culte des héros *. Ce système, qu’en 1839 le jeune conspi-

1. C’est du reste à peu près la théorie développée par l’historien anglais Carlyle dans son livre des Héros. /

LA POLITIQUE DU SECOND EMPIRE

râleur de Strasbourg* indiquait dans les Idées 7iapoléo7tic7i7ies^ Tempereur le proclamait du haut du trôner, vingt-cinq ans plus tard, dans la préface de la Vie de Césa7\ avec une solennité sibylline encouragée par quinze ans d(‘ succès inc^spérés. Cette foi en sa race et en sa mission impériale, soigneusement nourrie par sa mère, avait été la principale force de la jeunesse de Louis Bonaparte aux temps d’exil ou de prison. Aux jours de sa puissance, alors que la fortune semblait l’avoir justifiée, elle devenait une tentation. Cette croyance à l’étoile, cette confiance en la Providence, dont le nom revenait dans tous ses discours, le prédisposait à se lancer ou à se laisser jeter dans des entreprises téméraires, disposition de joueur heureux, d’homme [>orté par des péripéties bizarres à une fortune inouïe, et qui finit par se persuader que pour lui les dés sont pipés. Le grand danger de cette sorte de superstition l’attendait à l’heure où lesr deux idées qui formaient la hase de la politique impériale viendraient à se heurter, heure solennelle ♦*t fatale pour l’Empire et pour la France, obligés de se résigner définitivement à l’unification des peuples voisins ou de tenter un tardif effort pour l’arrêter après lui avoir eux-mêmes ouvert la voie.

Grandes furent les jierplexités , les anxiétés rt. pour par lei^ comme Tun de ses ministres, les angoisses patriotiques de Napoléon III, le jour où il s’aperçut que ses calculs fondés sur la reconstitulion de rAllemagne étaient bien loin d’aboutir

1/EMPEREUli NAPOLÉON lll

poui* le second l^]mpire français à la f*Tandenr (pi’il avait rêvée. Fallait-il se contenter des médiocres et j)rol)léinati([nes compensations qu’on pouvait espérer de la nouvelle puissance? Devait-on renoncer il toutes les combinaisons si longtemps caressées, et se nîtourner contre rAllemagne prussienne avant qu'elle n’eùt achevé son œuvre, ou bien au contraire s’entendre délinitivement avec elle, et à son eîvemple s’arrondir à son tour aux dépens des [)etits pcuiples intermédiaires (ju’on pouvait tenter de rattacher à l'Kmpire français? Le choix était difficile. Sous (ont régime, il eut embarrassé la “Fiance, s’il ne l’eùt mise en péril ; mais les gouvernements sont moins qu’ils neh‘ paraissent libres de faire un choix : alors même qu’ils ont l’air di‘ cédera un caprice, ils sont le plus souvent poussés par leur principe. Le nom, les traditions, les haliitudes d’un l'éginie ont sur lui une puissance diflicîle à secouer. Four un Na})oléon, avant la chute de Sedan, il était un minimum de grandeur, un maximum de concessions aux J^tats rivaux au-dessous dmpiel il était malaise de descendre. L’aigh^ ^ romaine d’iéna et de Solférino ne pouvait longtemps tolérer que l’aigie gothique des Ilohenzollern menaçât de j)laner au-dessus d’elle.

L’empereur Napoléon 111, en déiiitde son mysticisme dynastiipie, en dépit de son régime personnel, était à certains égards, autant qu’un tel régime le peut permettre, un homme, sinon uîi souverain moderne; mais en même temps il était l’héritier d’un nom légendaire, d’une gloire

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démesurée, hors de proportion avec notre époque. Il y avait chez lui une lutte continuelle entre l’homme moderne et le neveu de Napoléon. Son grand travail était de les maintenir tous deux d’accord, ou au moins d’en avoir l’air; mais la tâche devenait de plus en plus diflicile. De là un nouveau motif d’hésitation, une cause de plus à ces contradictions de la politique de Napoléon III. Sa raison lui eût-elle toujours montré la voie la plus sûre, que ses traditions dynastiques ne lui eussent souvent pas permis de la suivre. Il demeurait pris entre le sentiment de ce qui était possible, vraiment moderne et progressif, et l’obsession de ce qui avait' l’air grand, impérial, napoléonien.

Les orgueilleuses traditions du premier Empire n’étaient point pour le second une défroque vieillie, aisée à rejeter : elles avaient eu une large part dans sa restauration; elles n’étaient point inutiles à son maintien. Ea gloire extérieure était pour les Bonaparte un moyen de gouvernement et l’un des principaux. A ce titre, elle était une des bases essentielles de leur trône. Si matérialiste au point de vue politique qu’on p^'étende la France contemporaine, l’ordre matériel, tout en étant son premier besoin, ne lui suffit point; il lui faut encore la liberté ou la gloire, les luttes des armes au dehors à défaut des joutes d’idées et d’éloquence au dedans. Sous les Bonaparte, les entreprises extérieures étaient destinées à occuper l’active imagination de la France. La politique étrangère se trouvait par là tenue dans une fâcheuse déjiendance de la

politique inléricure ; Tuae servait de diversion à l’autre. Ce n’était point, il est Arai, un mal tout à fait nouveau, spécial «à l’Empire. C’était la Révolution, qui, depuis la guerre dtî l’indépendance de l’Amérique, aA^ait fait d(î la politique extérieure la servante de celle du dedans et de la guerre un dé- Aersoir à l’inquiétude de l’esprit français. Aucun de nos gouvernements n’a pu depuis lors se soustraire complètement à cette tyrannie des atîaires intérieures sur celles du dehors: aucun n’a su toujours résister à la tentation d’échapper par les unes

aux embarras des autres. Tous ont cherché à

l’étranger d’utiles diAersions, la Restauration dans ses trois campagnes d’Espagne, de Grèce, d’Alger, le gouvernement de Juillet lui-mème, celui de tous <|ui a le moins cédé à ce penchant, dans sa con- (juête de l’Algérie, dans ses expéditions maritimes, dans ses négociations pour la Belgique, l’Orient et l’Espagne. Ce mal, un des legs de la RéAolution^ était bien })lus sensible sous le second Empire. Ees souvenirs de Naj)oléon exaltaient les prétentions di‘ l’opinion; le manque dcMiberté exigeait des divtu'sions etplus fréquentes et plus brillantes. C’était là pour le césarisme un vice incurable.

Le césarisme était contraint de faire toujours quelque chose. Selon la remarque d’un de ses hôtes étrangers, en .privant la France de libertés politiques, Napoléon III avait fait des Français les spectateurs de leur propre gouvernement ^ . L’empereur

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