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Obstacles apportés à la politique napoléonienne par l’état de ' l’opinioh et des partis en France. — Illusions des Français sur le mouvement unitaire des peuples voisins. — De 1859 à 1866, la politique étrangère de l’Empire est combattue par ses partisans et appuyée par ses adversaires du 'dedans. — IMécontentement et inquiétude de l’opinion après Sadowa. — Napoléon III tente une diversion dans des réformes libérales. — Isolement moral de l’Empire à l’intérieur.
En dehors du caractère du souverain, en dehors des nécessités du régime impérial, les rêves politiques de Napoléon III devaient rencontrer un autre obstacle dans la France ellc-mêpae. Pour le succès de cette utopie pacifique et humanitaire, il eut fallû que, selon les projets attribués à Henri lY, la nation qui en prit l’initiative se conciliât toutes les autres par sa mod*estie et son désintéressement. Il eût fallu que dans le plan impérial la condition particulière et égoïste — l’arrondissement du territoire français — restât subordonnée à la tâche générale et cosmopolite, à la reconstruction de l’Europe par nations également indépendantes. Or, quand ses traditions le lui auraient permis, l’Empire n’eût point été libre de renoncer à cette
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condition première de grandeur nationale. Chaque fois qu’il semblait se résigner à l’agrandissement de nos voisins sans exiger de compensations pour nous, la France, inquiète pour sa sûreté en meme temps que pour ça grandeur, se montrait déçue et irritée. Aimant à se croire des droits naturels sur tout le territoire de rancienne Gaule, des Py rénées aux Alpes et au Rhin, elle ne joouvait voir des rivaux croître à ses côtés sans désirer pour elle-même des accroissements analogues.*
Depuis la fin du dernier siècle, la France s’était toujours montrée sympatliique aux nationalités asservies. Entraînée à la fois par un sentiment de générosité et par l’esprit de la Révolution, ell<‘ paraissait toute préparée à être le principal instru-
ment de l’émancipation des peuples et de la conslitution d’un-e Europe nouvelle. Cependant les sympathies françaises ne s’adressaient guère qu'aux faibles, aux peuples qui, dans leur abaissement.- ’leur petitesse ou leur éloignement, semblaient hors d’état de jamais porter ombrage à leur protectrice. Cet intérêt instinctif ne s’étendait pas aux nations qui, indépendantes de l’étranger, souffraient, ainsi que l’Allemagne, d’un mal plus caché, la division intérieure, le morcellement féodal, mal que la France aurait ressenti plus que personne, dont elle s’était appliquée à effacer toutes les traces dans son sein, mais qui chez ses voisins lui semblait une condition d’existence normale. L’histoire l’avait habituée à ne voir près d’elle sur le Rhin et les Alpes que -tle petits Etats divisés entre eux,
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cUeiitèle docile de sa diplomatie ou proie facile de ses armées. Elle regardait cefte situation comme uiu* dés garanties de sa puissance, voire même de sa sécurité. Fièi*e de sa propre unité, elle s'était laissé persuader que c’était un privilège de son sol ou de son génie. Avec un opiniâtre aveuglement, ses [lolitiques les plus populaires appelaient la géographie, la linguistique, l’ethnologie, Thistoire, la religion, à démontrer (jue la nature même défendait à l’Allemagne ou à l’Italie de ne former qu’un seul Etat, que, si l’on y rêvait au delà des Alpes ou du Rhin, ce n^était qu’une vaine chimère, et (ju’alors même qu’elle se ferait un moment, um‘ lelle unité ne saurait durer. Longtemps la France ci*ut il ces sophismes, elle se répétait qu’il avait fallu mille ans pour achever l’unité française, elle fermait les yeux sur la naissance et les progrès des tendances unitaires à l’étranger. Le grand mouvement de 1848, où Funité de l’^Vllemagne fut proclamée à Francfort et la couronne impériale offerte au roi dé Prusse par le peuple allemand, ne parut à la France qu’un accident sans racines dans le j)assé, sans conséquences pour l’avenir.
Douze ou quinze ans plus tard, elle se montra naïvement surprise de la facilité d’une révolution dont elle n’avait pas voulu prendre au sérieux la lente élaboration. En face de cette unité des peuples limitrophes qui la prit à Fimproviste, elle demeura à demi incrédule, à demi effrayée, mécontente de F Empire auquel l’opinion l’imputait, comptant sur lui pour en empêcher l’achèvement ou se le fai re
payer. Sans J a croire encore définitive, la France yoyait de mauvais œil cette révolution unitaire qui la serrait entre deux peuples compactes. Dans son emljarras pour réconcilier ses nouvelles appréhensions avec son enthousiasme d^autrefois, elle chercliait à distinguer l’indépendance de ses voisins de leur unité, les encourageant à l’une et réprouvant l’autre, comme si Tunité poJitique n’était pas le terme naturel du développement national des peuples et le premier droit en même temps que la meilleure garantie de leur indépendance. Par cette contradiction, la France irritait l’amour-propre de ses voisins ; elleblessait journellement par sa presse et sa tribune leur patriotisme en fermentation. Peu au fait de l’esprit de l’étranger, elle s’exagérait la résistance des autonomies locales au delà des Alpes et du Rhin. Choquée des procédés à la fois trop violents et trop habiles avec lesquels le Piémont et la Prusse surtout, hâtaient l’unification de l’Allemagiie et de l’Italie, elle reportait parfois sur les Napolitains et les Siciliens, sur les Hanovriens et les Saxons ses vieilles sympathies pour les opprimés. Elle les eut volontiers couverts de sa protection, et, en cas de lutte, elle se fût attendue à être accuèillie en libératrice plutôt qu’en ennemie parles populations annexées. Elle ne sentaitpoint que, pour les intéressés, c’étaient là des querelles de ménage où il est dangereux à l’étranger de s’immiscer, oîi le parti qu’il prétend secourir lui en veut presque autant d’un appui qui .le compromet que la faction contraire d’une opposition qui entrave son triomphe.
LA POLITIQUE DU SECOND EMPIRE
En vain quelques esprits courageux , mieux instruits des choses du dehors , essayaient-ils de montrera la France que runité tant contestée d<‘ l’Italie et surtout de FAllemagne était la conséquence logique de toute leur histoire; en vain lui représentait-on qu’il était trop tard pour l’arrêter, el que, ne pouvant être évitée, il valait mieux qiu*. cette unité se fit d’accord avec la France que*malgré elle et contre elle h Si elle ne voulait point la guerre, la Fi*ance gardait vis-à-vis de ses voisins agrandis une attitude de dépit et de défi d’où la guerre devait fatalement sortir par leur fait, si ce n’était par le sien. En opposant à l'unitarisine allemand ou italien une sorte de veto inflexible, la France oul^liait trop qu’au point où elle les avait laissées arriver il était impossible à la Ivresse <3t à l’Italie de ne point aller jusqu’au bout. Une telle attitude de notre part eût lini par amener, au moment peut-être où nous nous y serions le moins attendus, une alliance effective des deux puissances que nous seuls arrêtions sur le Mein et sur le Tibre, et ainsi' à la longue cette paix trompeuse eût pu devenir plus fatale encore à notre grandeur que la folle campagne de 1870^ et avec l’Alsace- Lorraine nous coûter la Corse, Nice et la Savoie.
Devant ^cette mauvaise humeur de l’opinion, que faisait le gouvernement impérial? N^osant
1. Je citerai entre antres l’ouvrage de M. de Laveleye sur /a Prusse et V Autriche depuis Sadowa (1868) ; — les Droits et les Devoirs de la Prusse, par M. Saint-René Taillandier {Revue des Deux-’Mo7ides du 13 octobVe 1866), et les Études de IM. Paul Leroy- Beaulieu sur les Guerres contemporaines (1869).
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uombattrc des susceptibilités d’accord avec ses secrètes irancunes, n’osant les approuver ouvertement de peur de se condamner lui-mème, il chercliait à leur donner b‘ change sur la déception di* ses calculs. Au lieu de confesser que l’unité était faite en Allemagne comme en Italie, que l’achëvement n’en était plus qu’une affaire de temps et ])Our ainsi dire d’heures, le gouvernement impérial imaginait la théorie des trois tronçons, il faisait faire des carteïT où le sud de rAllemagne
était représenté comme entièrement isolé du nord. Sans vouloir s'avouer toute la portée de ses mépris(‘s, il disait adieu à tous ces plans de reconstruclion européenne, de désarmement, de paix perpétuelle, à tous ces rêves de jeunesse si cruellement dé(;us. L'utopie humanitaire cédait, la place aux instincts du césarisme, aux jalousies nationales. Lontraint par l’opinion et par le déclin de son prestige de renoncer à sa première politique, l’Empire u'en avait point d’autia* à mettre à la place. II ne lui restait que des expédients.
A vrai dii'e, pendant ses dernières années, le gouvernement impérial n’eut plus de politique. 11 demeurait en suspens entre les trois partis qui s’offraieiA à lui et dont chacun à la cour et dans le jmbliii avait ses déhmseurs. Tantôt il inclinait vei*s un retour à ses vieux ]»rojets et cherchait pour la France des agrandissements irréalisables^ tantôt il penchait vers une lutte qui eût renversé les conséquences de sa propre politiqùe et commençait des armements que les murmures du pays lui faisaient
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i 11 I (■ r rompre ; le plus souvent, autant par incertitude /ju<‘ par système, il se résignait avec le gros de Topinion au maintien d’un statu quo précaire, impossible à perj^étuer, inconciliable avec une paix solidi'.
A force de tâtonnements, à forct‘ de contradiclions, lâ politique du second Em[)ire avait fini par mécontenter tous les partis à la fois. IjC plan napoléon ien ne faisant que reprendre en grand la poii- I ique étrangère de ropjiosition sous la Restauration 4't la monarchie de Juillet, les idées impériales ne pouvaient manquer de trouver au début un appui parmi les libéraux et les démocrates, qui pendant nuarante ans s’étaient faits les avocats des natio-^ nalités. Elles le rencontrèrent en ejïet à l’origine, pour les alTaires d’Allemagne comme pour celles d'Italie. On n’a pas' oublié que les principaux organes de l’opinion démocratique ovi libérale souteuaient en 1866 la politique de ralliance italo-prussienne. Ees semi-libéraux, les cléricaux et la masse des conservateurs, qui subissaient leur influence, s’y montraient au contraire fort hostiles. De 1859 à 1867, au moment décisif de la grande crise qui devait IransfQrmerl l’Europe, l’Empire se trouva dans cette singulière position de voir sa politique étrangère ^ombattue par ses partisans, appuyée par ses adversaires du dedans.
C’était une situation fausse et par là pleine <le périls. Poui' applaudir à ses vues en Roumanie, en Italie, en Pologne, en Allemagne même, les libéraux et les républicains ne se ralliaient pas à
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Napoléon lïl, tandis que les conservateurs et les cléiicaux, qui avaient été les parrains du second Empire, menaçaient de se détacher de lui. Il aurait fallu à l’Empire une énergie qu’il n’avait point pour ne pas s’arrêter dans une voie où il rencontrait les répugnances de ses soutiens naturels sans trouver chez ses adversaires un appui auquel il pûl se lier. Après avoir quelque temps encouragé la politique impériale en Italie et en Allemagne, l’opposition démocratique l’ahandonnait au moment décisif, et se retournait - violemment contre elle, en en apercevant les résultats et les inconséquences.
Sadowa, que par haine de IMi^glise et de la vieille Europe heaucoup de leurs journaux avaient appelé de leurs vœux, Sadowa devenait entre les mains des démocrates aussi hien que des cléricaux une des principales machines de guerre contre l'Empire. La France étonnée de la soudaine révélation des forces de la Prusse accusait son gouvernement de l’avoir laissé vaincre avec l’Autriche dans les champs de la Bohême. M. Thiers servant de trait d’union entre toutes les oppositions, conservatrice et libérale, cléricale et démocratique, prêtait aux reproches et aux alarmes de l’opinion l’autorité d’une voix dont les prophéties résonnaient jusqu’au fond du pays. La politique de l’empereur se voyait répudiée par tous les partis, par ceux qui en admettaient le principe en même temps que par ceux qui le contestaient. Les défenseurs les plus zélés du trône, les ministres même du
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souverain déclinaient la responsabilité de ses erreurs. Ainsi attaquée ou désavouée de tous, à gauche comme à droite^ la politique impériale^ surprise de son isolement, se trouvait toute désorientée et déroutée, poussée aux contradictions el aux coups de tête par les invectives mêmes de ceux qui, en lui reprochant ses fautes, lui disputaient les moyens militaires de les réparer.
Dans les embarras de sa politique étrangère.
l’Empire essaya de chercher au dedans les diver-
sions que d’ordinaire dans les difficultés intérieur«>s les gouvernements demandent au dehors. Ne p<^>u» vaut plus offrir la gloire, il devait se résigner à en revenir à la liberté. Il le tenta ; mais il le fit, comm<< toutes choses, avec des incertitudes, des demimesures, des prétentions contradictoires, sans consentir à dépouiller le césarisme, sans renoncer franchement à toute arrière-pensée de revanche belliqueuse. Par un résultat tout contraire aux espérances de l’empereur, ce qu’iPavait pu réaliser des rêves de sa jeunesse avait, au lieu de l’étouffer, servi d’aliment à l’esprit critique, à l’esprit d’opposition. A cet égard, ses succès ne lui avaient guère mieux réussi que ses échecs.
E’exécution des idées napoléoniemies ^ dans ce (ju’elles avaient de moins chimérique et de plus élevé, avait affaibli le pouvoir impérial en blessant des préjugés ou des intérêts sur lesquels il s’appuyait. Les deux plus grands actes du règne de Napoléon III, l’émancipation de l’Italie et l’initialive de la liberté commerciale, devinrent chacun
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11* point (le départ d’une (jpposition nouvelle, d’aulant plus redoutable qu’elle était conservatrice, oj>position obstinée et exigeante comme la conscience et les intérêts. La campagne (ritalie. en mettant en péril le ])Ouvoir temporel du sainl-siég(‘, avait aliéné à l’Einjiire une des forces morales (pii bavaient relevé, le clergé et tout le parti (‘atholique , qui dès lors lui firent une guerre tour à tour sourde et bruyante dnnt les menées allaient poursuivre le souverain jusque dans le soin de sa famille. J^es traités de commerce (jui. dans la pensée de l’emjiereur, devaient (bjuliler la ricbesse de la France et enchaîner les nations (le* mille liens pacifiques, alarmèrent certains intérêts matériels^ mécontentèrent la grande industrie, une autre des principales forces qui avai(‘nt porté Napoléon III sur le trône.
La seconde des grandes mesures économiques de l’Empire, la liberté des coalitions ouvrières, qui d(‘vait apaiser la lutte du travail et du capital en leur reconnaissayit des droits égaux, ne fit qu’envenimer leur antagonisme, troubler les conservateurs (pii se l’étaient laissé arracher, sans que les classes qui en bénéficiaient y vissent autre chose qu’une arme pour des conquêtes chimériques. La reconstruction de Paris, qui, en donnant aux ouvriers h* travail et le bien-être, devait leur enlever le désir et les moyens de faire des révolutions, ne sefnblait aboutir qu’à rassembler dans la capitale une armée pour l’émeute. Les Expositions internationales elles-mêmes réunissaient moins les peuples que
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leurs éléments révolutionnaires. Grâce aux délégués ouvriers des dilTérents pays, elles devenaient le point de départ de cette Association internationale des travailleurs que l’Empire était obligé de poursuivre après en avoir paru encourager les débuts. La liberté de la presse et le droit de réunion ne faisaient en apparence que fomenter les passions antisociales, et, dans leur effroi, nombre de conservateurs naïfs et de fonctionnaires ignorants en venaient, pour se sauver de la démagogie, à souhaiter une puissante diversion extérieure, sans voir qu’au lieu de les lui fermer, une grande guerre l'isquait d’ouvrir les portes à la Révolution.