CHAPITRE YI
L’armée et la diplomatie du second Empire. — Napoléon III dans toutes ses guerres semble pris au dépourvu. — L’insuflisance des préparatifs tient au caractère et à la politique même du souverain. — Raisons qui l’empêchent de réformer notre système militaire. — Pourquoi Napoléon III ne pouvait avoir d’alliés. — Isolement de l’Empire en Europe.
Les plans de Napoléon Ilf n’avaient guère eu 2:)lus de succès avec l’armée, qui avait été rinstrument de son élévation, et qui, de vaut le flot montant delà démocratie, demeurait plus que jamais sa sauvegarde. Lorsque la politique impériale semblait tentée de reculer devant la Prusse, elle rencontrait dans. l’armée plus de répugnance encore que dans la nation. Pour le général et l’officier, la guerr«^. paraissait alors une carrière, la paix un chômage. Tant que les plans de l’empereur lui donnèrent de l’ouvrage , des campagnes , de l’avancement et déshonneurs, l’armée, peu préoccupée des causes pour lesquelles elle se battait, se montrait satisfaite. Ëtait-il question de désarmement, de politique modeste et pacifique, elle ne cachait pas son désappointement ; ce niétait point là ce qu’elle attendait d’un Napoléon. Les victoires de la Prusse
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sur l’Autriche, l’arrogance des généraux de Berlin, ne pouvaient manquer de blesser l’amour-propre d’un état-major ha}3itué à se regarder comme sans rival. A la cour impériale comme dans les caser- I nés, une guerre sur le Rhin devint le rêve de tout ce qui était militaire, de tout ce qui se piquait de patriotisme. Avec une folle infatuation, avec une 1 présomptueuse ignorance de sa propre faiblesse et des forces de l’Allemagne, l’armée, toujours avide » de se distinguer, demandait à se mesurer avec ces orgueilleux Prussiens, comme s’il ne se fût agi que d’un assaut de salle d’armes. Elle apjielait avec passion cette guerre où, en dépit de son héroïsme, elle devait tout entière tomber aux mains de l’ennemi, et où tant de ses généraux les plus populaires devaient laisser leur réputation, si ce n’est b‘ur honneur.
Les succès des premières guerres de Napoléon III, l’Alma, Magenta, Solférino, faisaient en- I core illusion au gros de l’armée et au gros du pu-
i . hlic. Aux hommes clairvoyants et aux esprits I attentifs, les précédentes campagnes de l’Empire j inspiraient plus\ d’inquiétude que de confiance.
^ (Irandes et petites, européennes ou lointaines, les j guerres du second Empire avaient été entamées I avec une insuffisance de préparatifs militaires et I une insuffisance de renseignements diplomatiques I qui compromettaient les armées sur le champ de I bataille et comprortiettaient les résultats de la vic- I toire après le combat. En Orient, en Italie, au I exique, l’armée avait étésoudainementlancée dans
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la guerre avec un désordre et un décousu inouïs dans nos fastes militaires, avec des effectifs incomplets , sans que rien fût prêt, équipement, matériel, moyens de transport ou approvisionnements. Pour vaincre en de telles conditions,’ il fallail tout le sang-froid et. tout l’entrain de nos soldats. Dans les guerres que lui-même avait déclarées, (jue le plus souvent il avait longtemps complotées el méditées d’avance, l’Empire semblait toujours pris au dépourvu.
La faute n’en était pas aux administrations, au commandement, à rintendance ; la faute en était surtout à la politique et au caractère du souverain, à ses longues incertitudes, à ses brusques résolutions. Comme la diplomatie, les administrations militaires étaient toujours prises à l’improviste/ Rien n’était préparé jusqu’au jour où tout était soudainement décidé, et la guerre commençait avant qu’on eût réuni les moyens de faire la guerre. L’armée était rassemblée confusément, mise en marche ou embarquée avec précipitation; c’était ' aux ti^upes et aux généraux de se débrouiller en route.
A cet égard, les campagnes du second Empire forment le plus affligeant contraste avec celles du premier : dans les unes, tout était soigneusement étudié et combiné d’avance; dans les autres, tout était improvisé et livré au hasard.
Rien de plus caractéristique à cet égard que le spectacle offert dès les débuts par la première et la mieux conduite des guerres de Napoléon HT. C’esl
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alors que le maréchal Saint-Arnaud écrit : « Il n'y a de charbon nulle part, et Ducos (le ministre de îa marine) ordonne de chauffer avec le patriotisme des marins. » C’est alors que le maréchal Vaillant écrivait au général Bizot : « Vos difficultés s’augmentent naturellement de tout ce qu’il y a de décousu dans l’entreprise elle-même. Au mois d’août, on ne comptait rien entreprendre cette année en Crimée, et au mois de septembre on était débarqué *. » Et ce manque de prévoyance, ce défaut de plan et de préparatifs si frappant dès la première campagne allait s’aggraver d’année en année et de guerre en guerre avec la routine et le laisser-aller du pouvoir, avec les défauts grandissants du souverain vieilli, avec les témérités inspirées par l’impunité des témérités passées. En Italie, il s’en fallait de peu que l’armée française ne débarquât après l’éci'asement des troupes piémontaises, et qu’au pont de Magenta l’empereur lui-même ne se laissât faire prisonnier. Au Mexique, comme à Rome sous la présidence, notre corps expéditionnaire était contraint de se replier devant l’ennemi et d’attendre des renforts pendant des mois, avant d’être en état de reprendre une campagne dont ni la diplomatie ni l’état-major impérial n’avaient eu l’art ou nlavaient eu le temps de mesurer l’importance. Dans toutes ses guerres, l’Empire était obligé de s’y reprendre à plusieurs fois ou de s’arrêter au beau milieu de la route devant l’insuffisance de
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1. Voyez V Histoire de la guerre de Crimée de M. Camille Roussel.
ses moyens d’action, devant les erreurs ouïes illusions de ses renseignements, devant les déceptions de ses calculs politiques. Le jour où il devait avoir à combattre sur les frontières mêmes de la France, contre un ennemi préparé de longue main et résolu, le jour où il ne lui devait plus être permis de suppléer après coup au manque de préparatiL. la défaite était certaine. Toutes les victoires que la fortune lui avait accordées semblaient n’être que l’appât destiné à l’attirer dans le piège où il devait périr.
L’armée française elle-même, l’armée recrutée suivant un système de conscription déjà suranné, était, en dépit des gros contingents annuels, un instrument défectueux, manifestement insuffisant vis-à-vis de l’adversaire avec lequel elle brûlait de se mesurer. Napoléon III était du petit nombre de ceux qui à cet égard se faisaient peu d’illusions. La retentissante leçon de Sadowa n’avait pas été perdue pour lui, et les rapports de ses attachés militaires de Jlerlin ne lui avaient rien dissimulé ni peut-être rien appris *. L’empereur sentait autant <pie personne le besoin de réformer notre système militaire, d’accroître le chiffrede nos forces disponibles ; il eut voulu introduire en France, à l’exemple de la Prusse, le service obligatoire. La question fut sur son ordre mise à l’étude, mais il lui manqua le pouvoir ou l’énergie de faire prévaloir son opinion
1. On se rappelle les remarquables rapports du colonel Stofifel, notre attaché militaire en Prusse.
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contre les répugnances de l’opinion publique
Quand il prétendit réformer notre système militaire, Napoléon III se heurta aux défiances libérales, aux préjugés démocratiques, à l’ignorante et égoïste apathie de la plupart des conservateurs. Le souverain n’osa pas imposer des charges plus lourdes à un pays déjà visiblement mécontent et sourdement irrité. Faire violence sur ce point à l’opinion, imiter le roi de Prusse et M. de Bismarck dans leur conflit avec les «Chambres prussiennes pour le budget militaire, c’eût été de la part de Napoléon III confesser explicitement l’échec de sa politique et la défaite de ses combinaisons. Avec son amour des tempéraments, avec son goût des délais et atermoiements, l’empereur aima mieux attendre, dissimuler la gravité du mal et laisser la France se rendormir dans la quiétude dont il avait tenté de la réveiller. C’est ainsi qu’un gouvernement tout-puissant en apparence se trouva sans autorité pour faire voter à une Chambre composée de ses candidats officiels une loi essentielle à la sécurité du pays.
La loi militaire élaborée par le maréchal Niel, successivement amoindrie dans le cabinet du sou-
1. Chose trop peu connue, Napoléon III s’était dans ses écritsmontré fervent admirateur du système prussien et partisan décidé du service obligatoire. {Idée^ napoléonieyines , p. 94, 95- Dans ses Mélanges (tome II de seS Œuvres, p. 424, 428), il écrivait de ces phrases prophétiques : « Ce système sera infailliblement adopté par toutes les puissances du continent; » et plus loin : « Lui seul peut empêcher une monarchie de s’écrouler après la perte d’une bataille. » — Voyez epcore le Projet de loi sur le recrutement de l'armée, Œtwres, t. II.)
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yeraiii et tronquée dans le Corps législatif, ne reçut meme pas d’exécution. La garde mobile n’eut qu’une existence nominale ; les cadres en furent à peine constitués sur le papier. Le principal ministre de l’Empire avait eu beau révéler aux représentants du pays que la Prusse et ses alliés pouvaient en quelques semaines mettre sur pied 1,200,000 ou 1,300,000 hommes L l’empereur se contentait d’une armée démesurément inférieure en nombre , s’en reposant pour compenser cette énorme infériorité numérique sur ses chassepots et ses mitrailleuses, sur la vaillance du soldat français, sur la fortune des Napoléon, sur des alliances problématiques.
Aux illusions militaires s’ajoutaient dans la cour et dans le pays des illusions diplomatiques plus dangereuses peut-être encore. On s’imaginait que toute l’Europe éprouvait pour le rapide accroissement de la Prusse et l’arrogance des hobereaux du Brandebourg ou de la Poméranie les mêmes antipathies, les mêmes appréhensions que la France. On aimait à se figurer qu’en cas de luttes avec les héritiers de Frédéric II les alliés ne nous pouvaient manquer dans une cause qui nous semblait la cause de l’équilibre de l’Europe. On ne voyait (1 pas que l’Empire français n’avait pas d’alliés, et ij qu’avec la politique et le caractère du souverain il n’en pouvait avoir.
Napoléon III avait tour à tour, et souvent en
1. Discours de M. Rouher dans la discussion sur la loi militaire, session 1807-1868.
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môme temps, recherché l’alliance des quatre principaux Etats de l’Europe, sans savoir s’arrêter à aucune ou sans pouvoir en conserver une. L’alliance anglaise, la seule qu’il eût réussi à nouer effectivement, dans des intérêts plus anglais que français, s’était refroidie depuis la guerre d’Italie et Tannexion de la Savoie. Alors était venu le tour de la Russie ; entre la France impériale et son adversaire de Crimée s’était opéré un rapprochement ([ui inclinait à l’intimité, lorsque l’insuiTection de l^ologne vint définitivement fermer à rempereur l’alliance russe L Restaient la Prusse et l’Autriche, <*ourtisées et encouragées toutes deux à la fois jusqu’au milieu de leur conflit de 1866 ^. Par moments, croyant reconnaître en M. de Rismarck un politique de son école. Napoléon III penchait ostensiblement vers la cour de Rerlin ; mais la promptitude des succès de la Prusse, la mauvaise humeur de la France, le peu de complaisance de M. de Bismarck le rejetaient vers la cour de Vienne qui lui devait tant de déboires et d’humiliations.
Aucune puissance, ancienne ou nouvelle, graïule ou petite, n’eût consenti à se rendre solidaire de l’Empire français. Pour dissimuler à ses sujets Tinsuccès de ses menées diplomatiques, Tempcreur proclamait la Ihéorie de la liberté des alliances,
1. M. Julian Klaczko, dans ses deux ouvrages les Préliminaires de Sadowa et les Deux Chaneeliers ^ a très-bien mis en lumière les relations de la France et de la Rassie entre le traité de Paris et l’insurrection de Pologne.
2. Voyez par exemple le général La Marmora dans son livre Un poco pîu di luce.
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qui sous un mot pompeux ne recouvrait que le vide et le néant. Dans les dernières années cependant^ Napoléon III semble avoir été près do s’arrêter à un système défini. Ne comptant plus sur une enlente avec la Prusse , il voulut se mettre en état d’aflVonter une lutte avec elle ou de l’arrêter dans ses envahissements. Il songea h former une ligue des puissances qui nous étaient le plus intimement liées ou qui avaient le plus à redouter l’agrandissement des Ilohenzollern. G est ainsi que de 1867 à 1870 fut ébauché et plusi<3urs fois repris et abandonné le projet d’une triple alliance de l’Autriche, de rilalie et de la France.
Le s vues de Napoléon III jiaraissent avoir rencontré près des cabinets de Vienne et de Florence des encouragements presque inespérés ; mais, chose singulière et bien caractéristique de l’homme et de sa politique, chaque fois que l’Autriche ou l’Italie h‘ pressaient de conclure, de signer un traité , de lixer une ligne de conduite, chaque fois qu’on réclamait de lui un engagement, Napléon 111 reculait, dillérait, se dérobait. Il ne pouvait se résigner à se lier les mains, à renoncer aux compromis et aux ajournements. 11 voulait des alliances, il en sentait l’urgence et il ne savait se décider à en pay(‘r le prix. Il eût voulu lier les autres en gardant les mainslibres; il se contentait de vagues paroles, de confidences sans suite, de promesses banales et d’assurances d’amitié, se persuadant qu’il serait toujours maître de traiter, et qu’au besoin il retrouverait toujours ses alliances. Tel il resta
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jusqu’au dernier moment, jusqu’à l’ouverture de la guerre de 1870, jusque sous Metz, à la veille de Wœrth et de Spickeren, ne sachant prendre un parti, n’osant même à l’heure du danger consentir aux sacrifices nécessaires ^ .
C’est ainsi que l’héritier de Napoléon se de^vait précipiter dans une guerre^ longtemps contemplée, nullement préparée et soudainement résolue. C’est ainsi que la France devait entrer en campagne, sans armée suffisante et sans alliances assurées, le ministre des affaires étrangères comptant sur une victoire pour déterminer des alliances, al le ministre de la guerre comptant sur les renforts ou les démonstrations militaires del’étranT ger* pour suppléer à l’insuffisance notoire de nos forces.
En somme, après vingt ans de pouvoir marqués [)ar des succès qui ne le cédaient qu’aux triomphes du premier Empire, Napoléon III se trouvait sansallié en Europe. Comme son oncle, il était resté sans parents dans la famille des rois, et avait perdu tout appui parmi les peuples. Le plan impérial, discrédité par des contradictions et des inconséquences de toute sorte, n’avait pas plus d’admirateurs au dehors qu’au dedans de la France. L’idée napoléonienne avait soulevé chez les puissances non moins de craintes et de rancunes que dans les
1. Voyez la publication du prince Napoléon (Jérôme) sur les Alliances de l'empire (Revue des Deux-Mo?ides du avril 187S), publication dont les assertions ont été confirmées plutôt que démenties par les rectifications de M. le duc de Gramont daiis« la Revice de France.
partis de l’intérieur. Malgré ses précautions pour ménager leurs susceptibilités, les projets de Napoléon III n’avaient pu manquer d’inquiéter tous les Etats de l’Europe, tous plus ou moins directement menacés. Les incertitudes de su politique n’avaient fait qu’augmenter les méfiances des cabinets, ses essais de compromis que lui enlever l’alliance des gouvernements qui avaient profité de son appui. En Italie, avec ses tergiversations sur la question romaine, avec l’expédition deMentana, l’Empire avait perdu le bénéfice de Solférino : selon le mot d’un Italien, Mentana avait tué Magenta. En Allemagne, avec ses restrictions formelles ou implicites, avec son veto sur laligne du Mein, il avaitjoerdu le j^roüt de ses premières connivences avec la Prusse. Ses tentatives de 1863 en faveur de la Pologne n’avaient servi qu’à lui aliéner la Hussie, ses menées successives ou simultanées avec la Prusse et l’Autriche qu’à réveiller les défiances de l’Allemagne, les anxiétés des petits Etats du centre de l’Europe' et les appréhensions de l’Angleterre, toujours soupçonneuse au sujet de la Belgique et du Rhin.
Au lieu de disposer les puissances étrangères à notre alliance, nous les avions presque toutes blessées dans leur orgueil ou diminuées dans leur grandeur; nous en avions même intéressé plusieurs à notre défaite, la Russie sur la mer Noire par le traité qui lui défendait de relever Sébastopol et ses flottes, l’Italie sur le Tibre par notre éternelle occupation qui lui interdisait Rome. Grâce à ses demi-mesures et à ses réticences / à ses volto-
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faces et à ses hésitations qui prenaient l’aspect de la duplicité, TEmpire, dérouté par les inquiétudes de la France, l’avait partout isolée en Europe. Elle restait seule, à la fois présomptueuse et mécontente, sans direction, sans politique, exposée à tous les hasards des décisions passionnées.
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