CHAPITRE Vil
Conclusion. — Napoléon TII incapable de la grande lâche qu’il avait entreprise. - — La faute des désastres de 1870 est moins à l’homme qu’au système. — Le second Empire manque d’hommes d’État. — Pourquoi les pays voisins sont plus heureux. — Rôle que l’échec des combinaisons impériales laisse à la France. — Y a-t-il encore place chez nous pour un nouvel empire? — Comment le césarisme semble impossible dans un pays réduit.
Eu dépit de loiiLes ses fautes, Napoléon III possédait deux des qualités qui font d’ordinaire les
grands hommes d’Etat, — l’instinct des grandes
choses et l’intellie-ence de son temps ~Tïeur, il lui en manquait deux autres sans lesquelles
les premières ne sauraient servir à rien ; il lui manquait la netteté des vues et la décision du caractère. Le souverain qui a conduit la France au démembrement n’était pas un homme ordinaire ; c’était un esprit incomplet et plein de lacunes, dont les facultés manquaient de mesure et d’équilibre, et auquel son nom et sa fortune avaient imposé une tâche contradictoire et une mission disproportionnée. Ce n’était pas de ces hommes vulgaires qui tombent jiar l’étroitesse des idées.
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par le vide de rintelligence ; c’était au contraire un de ces esprits qui périssent pour avoir em- Jîfâsse des pensées trop vastes, pour n’avoir pas eu en eux-mêmes ou à leur disposition dos ressources
à la hauteur de leurs conceptions. Les erreurs et les malheurs du fils de la reine Hortense, ses inconséquences et ses défaillances ne tenaient pas uniquement à une infirmité native de son esprit; elles tenaient avant tout au système dont le sort l’avait fait le représentant, à la tradition dont il était l’héritiqr et jjpQt il devint la victime. Soyons équitahle
«envers Napoléon III : le premier coupable des fautes et des désastres du second Empire, ce n’est pas l’empereur, c’est le système impérial.
L’œuvre de reconstitution européenne entréeprise et à demie ébauchée par Napoléon III était la plus malaisée et la plus périlleuse qui pût tenter un homme et un peuple. L’époque où devait s’accomplir l’unité de l’Allemagne et de l’Italie, — et depuis 1848 il était manifeste que le xix® siècle était marqué pour cette grande révolution, — l’époque où se devait effectuer cette double unité devait, de toute façon et sous tout gouvernement, être pour la France une heure redoutable et compter parmi les grandes crises de notre histoire. Il y avait au fond de ce mouvement unitaire une force nationale tôt ou tard irrésistible qu’il ne dépendait pas de nous de comprimer indéfiniment, et contre laquelle, avec notre vieille ignorance de l’étranger, nous risquions d’aller un jour nous heurter à l’aveugle et nous briser.
Hi
Pour diriger la réorganisation nationale de l’Europe dans un sens profitable à la civilisation et favorable à la paix, il eût fallu un grand politique et peut-être aussi un grand capitaine. L’un et l’autre, au moment critique, ont manqué à la Prance. Son histoire et son génie semblaient l’inviter àprésider à cette grande œuvre, plusieurs fois entrevue par ses politiques ou ses souverains. Napoléon I®' avait eu douze ans pour le faire, et le crime que la France ne lui saurait pardonner, c’est de ne l'avoir pas compris ou de ne l’avoir pas voulu. Après lui, la France affaiblie, devenue pour ses voisins un objet de méfiance, à ilemi étrangère au mouvement national qui agitait l’Europe, se trouvait moralement et matériellement bien moins en situation de diriger le renouvellement du continent. Napoléon JII en voulut prendre l’initiative; c’était une tâche trop lourde pour son génie. Il lui manquait à la fois la tête pour la conduite de la grande révolution, le bras pour l’exécution. Au-dessous du souverain, le second Empire a eu des hommes d’affaires, mais point d’hommes d’Etat, — de vaillants soldats, mais point de capitaines.
Bien différente a été la fortune de- nos voisins. L’Allemagne a euM. de Bismarck, et l’Italie M. de Cavour, trop tôt enlevé pour la France autant peutêtre que pour sa patrie. Dans ce bonheur de la Pi •usse et du Piémont, il faut se garder de croire que tout fût fortuit. Il est des pays tellement préparés à certains rôles, dont la destinée, d’abord vaguement pressentie, finit par être si nettement
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indiquée, qu’à l’heure marquée il en sort naturellement de grands hommes d’Etat. Le Piémont en Italie, la Prusse en Allemagne, étaient dans ce cas ; leur voie était pour ainsi dire toute tracée. Il en était autrement de la France, qui, dans la crise des nationalités^ en travail, ne se sentait pas un intérêt direct, qui, n’en éprouvant point les besoins, n’en comprenait bien ni les tendances ni la force.
Le bras nous a bianqué plus encore que la tête, et l’Allemagne a eu l’un dans M. de Moltke, comme l’autre dans M. de Bismarck. Ici encore ce n’était point hasard. Obligée de se faire une place dans le monde, territorialement difforme et mal faite, évidemment incomplète et provisoire, la Prusse, depuis son origine, n’a eu qu’un souci : s’arrondir, s’achever, s’emparer de l’hégémonie de l’Allemagne. Toutes ses forces, toute son intelligence sont demeurées presque constamment tendues vers ce but, avec une unité de direction que sa situation même lui imposait, et dont l’habitude des révolutions a depuis longtemps privé la France.
La Prusse s’était donné une éducation civile et militaire, et pour ainsi dire un entraînement d’un demi-siècle ou mieux d’un siècle ou deux, depuis les jours du grand-électeur, de Frédéric-Guillaume et de Frédéric II. La France au contraire, à peu près faite et achevée territorialement depuis longtemps, s’adonnait tout entière à la conquête du progrès politique ou économique. La liberté, l’égalité, la richesse, étaient tour à tour ou en même
l'empereur napoléon III
temps le but suprême de ses efForts. L’esprit militaire avait cédé le pas à l’esprit industriel et pacifique; il ne pouvait beaucoup gagner aux tendances bourgeoises ou démocratiques. Au lieu d’embrasser toute la nation, l’armée française ne comprenait qu’un nombre restreint de citoyens ; les classes les plus élevées par la richesse, par l’instruction, par l’intelligence, demeuraient le plus souvent en dehors d’elle. Ainsi privée de l’élite de la nation, l’armée française se trouvait inférieure à la France, tandis que l’armée prussienne se recrutait de tout ce qu’il y avait de mieux né, de mieux élevé, de plus vigoureux dans la Prusse.
Comme combattant, la France de la Révolution, divisée en partis, sans discipline, sans unité morale, n’était pas moins inférieure à la Prusse encore à demi féodale, à la Prusse n’ayant qu’un roi et qu’un drapeau. La France était incapable de demeurer unie et lidèle à ses chefs dans les revers; l’ennemi pouvait être sûr que l’émeute y accompagnerait la défaite. Chose qu’il qe faut point oublier, des deux pays, c’était le j)lus anciennement achevé, celui dont l’unité était faite depuis des générations, c’était la vieille France qui, devant l’ennemi, devait se montrer le moins un. Aux jours de la lutte, la Prusse devait tout avoir pour elle, un peuple militairement discipliné, une armée supérieure à la fois par le nombre , par l’organisation, par la science, et de plus l’élan de toute cette grande nation allemande avide de montrer sa force et fîère de sa récente unité.
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La Prusse de M. de Bismarck a eu tout, Tintelligence et la force ; il ne lui a manqué qu’une chose, ridée morale.
Des vastes plans du ministre prussien, la notion du droit semble absente ; dans rAllemagne éblouie, bien peu de voix tentent de la lui rappeler. Il a foulé aux pieds l’ancien droit dynastique sans chercher à lui en substituer un autre dans le consentement des peuples. Au lieu d’une fédération d’Etats également indépendants , l’Europe de ses rêves, dont nous n’avons peut-être pas encore vu la fin, c’est la domination égoïste d’une race sur les autres ; c’est moins le rétablissement de la vieille nation allemande que la restauration du saintempire, suzerain du continent. Au lieu du suffrage universel, instrument à ses yeux encore trop peu flexible, ses procédés d’organisation des Etats semblent le fer et le feu, ou mieux, grâce à l’industrie moderne, l’acier Krupp et le pétrole. La violence prend à peine souci de se déguiser. Le Danemark attend toujours en vain l’exécution du traité de Prague. En Allemagne même, alors qu’en faisant l’unité la Prusse accomplissait une tâche nationale, facile à couvrir d’une sanction populaire, elle a préféré ne se servir dans ses annexions que du droit des armes, tant elle craignait de reconnaître quelque partie droit des peuples î L’Allemagne, par sa complicité dans les spoliations de la Prusse envers le Danemark et envers la France, a montré qu’elle méritait peu d’être traitée autrement. Grâce à elle, au lieu de l’idée moderne, de l’idée française du
droit, c’est la vieille notion germanique, la force, qui plus que jamais apparaît comme la maîtresse du monde, et parmi ses sectateurs des bords du Weser et de la S2)rée elle s’affirme avec une brutalité dont l’ingénuité sont la barbarie.
Le triomphe de la Prusse et de la force, voilà où rinconséquence et les faux calculs devaient faire aboutir les grands rêves de Ham et de Sainte- Hélène. U idée napoléonieïine devait laisser la France, la vieille jjro tectrice des nationalités, mutilée dans la sienne ; elle devait la laisser démembrée 2)ar la révolution dont la générosité française avait été la première promotrice, et qui, dans le j>lan im2>érial^ devait être l’instrument de sa grandeur. Au lieu d’un princijie de paix et d’émancii^ation, le droit de nationalité, faussé par le germanisme, devient un agent d’oppression, un prétexte de conquêtes et de guerres sans fin. De la crise qui les devait réconcilier, l’antagonisme des j^eiiplcs et des races sort jjlus violent. A la place du désarmement et de la j^aix universelle rêvés par l’impérial utopiste, l’Euroj^e, jjour avoir de nouveau laissé enfreindre le principe qui la devait reconstituer, se retrouve jdus que jamais en proie au militarisme, en proie à la révolution, toujours habile à j)rofîter des désastres des guerres et du j)oids des charges publiques.
Dans sa défaite, malgré des erreurs de toute sorte, malgré les fautes de ses gouvernants, la Franco a la consolation d’être tombée avec une notion du droit, avec un idéal jiolitique plus élevé
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que celui de son altière voisine, qui se prétend la patrie de l’idéal. Qu’elle* prenne garde de se laisser entraîner à d’injustes rancunes contre le principe dont elle semble la victime. Loin de renier le droit dont elle est devenue un des martyrs, qu’elle le maintienne au nom même de ses souffrances. Aujourd’hui elle y est directement intéressée. Mutilée dans sa propre nationalité, qu’elle reste fidèle à ce principe national et au libre consentement des peuples, violés chez elle par la Prusse. C’est le seul droit qui lui demeure sur Metz et Strasbourg, le seul au nom duquel elle les puisse jamais revendiquer. C’est celui que son adversaire de 1870, après s’en être hypocritement prévalu partout où il pouvait tourner à son profit, foule cyniquement aux pieds sur chacune de ses frontières, dans ta Pologne, dans le Slesvig danois, dans l’Alsace- Lôrraine. C’est celui qu’il menace partout, sur le Sund et le Zuiderzée, dans la Bohême et dans la Suisse, sur le Danube et l’Adriatique. Vaincue et purifiée par le malheur, que la France reste attachée à ses traditions généreuses, à sa politique libérale, au droit des peuples ; aujourd’hui qu’il semble partout mis en péril par les ambitions des grandes monarchies, le voilà, plus qu’en 1815, redevenu notre allié naturel.
Dans sa défaite, la France peut se glorifier de ce qu’elle a fait pour le droit d’autrui. En regardant autour d’elle, parmi tous ces peuples entre lesquels au jour de la détresse elle n’a pu trouver un allié, elle peut avec orgueil compter combien
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l’ont eue pour protectrice, combien Font vue défendre leur indépendance, et ont du sang français pour ciment de leur nationalité. La liste en est
longue, dej)uis l’immense république des Etats- Unis jusqu’à l’Italie justement lière de son rajeunissement, depuis la Hollande et le Portugal aux jours de nos rois jusqu’à la Grèce et à la Belgique dans notre siècle, sans cornpterles créatm*es ou les protégés de notre diplomatie, comme la Roumanie, le Monténégro % et les pays auxquels nous n’avons pu montrer que d’impuissantes sympathies, comme la Pologne et le Danemark.
La j)lupart des petits peuples de l’Europe nous doivent en partie l’existence, et de l’Archipel à la Baltique, des bouches du Danube aux bouches du Rhin, s’ils parviennent à sauver leur indépendance des convoitises de leurs puissants voisins, ce sera peut-être encore à la France qu’ils le devront, à la France rajeunie dans L’épreuve et redevenue le chef des peuples libres
La France vaincue, mutilée, isolée même, peut
1. On ne sait pas assez qu’en 1858, alors que la Russie affaiblie par la guerre de Crimée ne pouvait couvrir le Monténégro de sa protection habituelle, le gouvernement français s’en fit le défenseur et envoya dans ce dessein des vaisseaux sur les côtes de l’Adriatique. Notre diplomatie, plus de vingt ans avant le traité de Berlin, eût déjà voulu lui obtenir un port de mer. Voyez les Missioyis extérieures de la marine^ par l’amiral Jurien de La Gravière {Revue des Deux-Mondes du avril 1872),
2. Notre pays doit se féliciter d’avoir au congrès de Berlin repris, autant que le lui permettaient les circonstances, ce noble rôle d’avocat des faibles, spécialement vis-à-vis des Grecs et des Roumains qui nous sont plus intimement unis par l’origine, par riiistoire et par les traditions diplomatiques. ^
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recouvrer une place, recouvrer un rôle en Europe, ne serait-ce que dans la liberté, dans son développement intérieur, dans son initiative intellectuelle ou politique , né serait-ce que dans ses expériences de gouvernement, dont le succès intéresse tous les peuples modernes. En serait-il de même d’un troisième Empire français? Y a-t-il encore dans notre France amoindrie place pour une restauration impériale? Dans TEurope de M. de Bismarck, peut-on redresser le trône de Napoléon?
La double chute de l’aigle napoléonienne en 1814 et en 1815 était profonde ; après Waterloo, il semblait que pour les Bonaparte il n’y eût plus de rôle possible en Europe. Les traités de Yienne et la Sainte-Alliance leur en avaient laissé encore un. Du rocher de Sainte-Hélène, le vaincu de 1815 l’avait indiqué à ses héritiers, et dans sa prison de Ham le conspirateur de Strasbourg et de Boulogne l’avait longuement étudié. Le rôle a été joué non sans succès et. sans applaudissements , et Sedan a été le dénouement de la pièce. Quel personnage, quel travestissement nouveau resterait à un Bonaparte si la scène venait à se rouvrir une troisième fois devant eux? Peut-il y avoir une nouvelle formule impériale, une nouvelle version de l’idée napoléonienne, ujie autre interprétation de l’évangile de Sainte-Hélène, une autre incarnation du Messie corse? Pour tout homme sans parti pris, sans mysticisme ou superstition politique, cela paraît impossible. La France avec son terri-
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foire réduit, avec des voisins ou des rivaux agrandis' autour d’elle, la France elle-même ne me semble plus assez grande, assez puissante, assez prépondérante pour un nouvel Empire, pour un nouveau César, pour un Napoléon.
Le césarisme, quelque opinion qu’on en ait, est une forme de gouvernement qui ne sort pas tout entière des conditions intérieures d^un Etat, 'mais bien aussi de ses conditions extérieures, de sa puissance politique, de sa grandeur territoriale. Le césarisme ne peut naître ou durer que dans de grands empires militaires. Gonçoit-on un césar en Belgique, en Hollande, en Suisse, en Portugal?
Je sais que depuis la chute du second Napoléon les ambitions des fauteurs d’une restauration impériale se sont bien rapetissées, bien rétrécies. L’aigle tombée à Sedan n’aspire plus à planer audessus du monde et à couvrir l’Europe de ses ailes. Nous sommes loin du temps où le fils de la reine Ilortense montrait dans les idées napoléoniennes le principe du renouvellement des peuples, du temps où le futur ministre de Napoléon III voyait dans l’évangile impérial tout le symbole des nations d«‘ l’Occident \ Les lidèles croyants de la religion napoléonienne ont des vues plus humbles, plus vulgaires, des espérances plus pratiques, plus terre à terre ; bien peu rêvent du renouvellement de l’Europe et de la fraternité des peuples. Tous ces beaux songes sont morts à Chisleliurst. Aux yeux de ces