‹ Un enfant (volume 2)Chapitre 12 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

<H LIV EXFAIVT.

On frappa deux coups de suite à la porte d entrée, Lamarre tira le cordon.

— Excusez ! On vous a donc dit , maniselle , que votre chère maman , la brave et digne femme, n'a rien su de votre...

La porte de la loge s'ouvrit.

— N'esl-il pas entré tout à Theure ici une jeune dame en bonnet ? . . .

Dans la personne qui adresssait cette question au portier, Louise reconnut madame Lefebvre, qui fit semblant d'être étonnée et ravie de trouver Louise là.

— Mon Dieu ! madame , dit-elJe , comme je suis contente de vous avoir rencontrée ! il y a une heure que je liens tout Paris pour découvrir où

UIV EIVFA\T. 1 1 5

VOUS êtes. Monsieur est dans un désespoir affreux.... il cherche de son côté... Je TOUS en prie , venez vite; il n'y a pas un instant à perdre, monsieur se meurt d inquiétude.

Louise , à qui la présence des Lamarre pesait de tout le poids de ses fautes passées , sentit un grand soulagement à voir madame Lefebvre ; ce fut presque du bonheur, car elle allait cesser de rougir de honte devant toute cette famille de portiers.

— Il est donc bien inquiet de moi?

demanda- t-elle avec un mouvement de joie et en se hâtant de sortir.

— Vous ne vous figurez j)as, madame , combien monsieur est tourmenté , répliqua madame Lefebvre :

il est comme un fou.

ne l)N ENFAINiT.

— Tous êtes mariée, mademoiselle?

clenianda le vieux Lamarre.

— Certainement que madame est mariée , dit madame Lefebvre.

Louise , pâle et chancelante tout à coup , fut obligée de s appuyer contre le mur intérieur de la cour ; elle fit signe qu'elle se trouvait mal ; mademoiselle Agathe courut prendre une chaise dans la loge , tandis que madame Lefebvre s en alla chercher un fiacre.

On aida Louise à monter eu voiture.

— Vous viendrez nous voir quelquefois , n est-ce pas , madame ? dit le père Lamarre.

Louise, sans avoir F intention de tenir sa promesse, 1 assura quelle vien-

L'\ EIVFA^T. U7

tirait de temps eu temps. Les Lamarre lui souhaitèrent une bonne santé , et le fiacre 1 emporta vers la rue du Colombier.

Dans le trajet, Louise demanda à madame Lefebvre quel hasard Tavait conduite précisément rue Bourbon- Villeneuve.

La Lefebvre expliqua ce hasard comme elle put , en disant qu elle avait eu un certain pressentiment de trouver madame plutôt dans la rue Bourbon-Villeneuve que dans toute autre rue ; que d ailleurs , elle Lefebvre , elle pensait que madame, ayant demeuré dans cette maison et n'y étant pas revenue depuis la mort de sa mère , madame devait naturellement y faire une visite le premier jour où elle sortait seule ; que telles

étaient les raisons qui avaient dirigé ses recherehes lorsqii il s'était agi de retrouver madame.

Le vrai de tout cela , c est que madame Lefebvre , reconnaissant la maison où Louise venait d'entrer pour être Tancienne demeure de madame Drouart , craignit un instant que Louise n'eût le projet de s'y cacher aux yeux de Gustave : voilà pourquoi, tout inquiète, elle l'avait suivie jusque dans cette maison , avec Tespoir d obtenir du portier des renseignemens plus exacts. Au reste, ce fut un grand bonheur pour Louise que madame Lefebvre entrât dans la loge avant que le portier pût dire à la fille de quelle façon était morte la mère, car Louise eût été frappée de mort elle-même par cette nouvelle.

UIV E\TA1\T. it'l

Le tiacre s arrêta vers cette partie (le la rue du Colombier qui touche presque à la rue Saint-Benoît.

En sautant de voiture, Louise aperçut de la lumière aux fenêtres de son petit appartement. OnTattendaitsans doute. Sans songer même à payer la course du fiacre, oubli que madame Lefebvre dut réparer, elle franchit rapidement la distance qui la séparait de Gustave. Elle le voyait chagrin , malade jieut-étre par suite de son absence inaccoutumée ; elle se le représentait en proie au plus violent désespoir; car n'était-ce pas ainsi que madame Lefebvre lui avait montré Gustave lorsqu'elle la vint trouver dans la loge du portier Lamarre ?

Combien alors le quitter était loin de la pensée de Louise ! Si , pour une

4S0 UN El^FAI^T.

absence d'une heure ou deux , se disait-elle , il s'afilige et se désespère , quelle serait donc sa douleur si je Tabandonnais pour toujours! Oh ! non, je ne le quitterai jamais.

Elle pleurait tout à la fois de tristesse et de bonheur , à cette pensée que son amant était triste à cause délie.

Comme elle entrait précipitamment et les yeux en larmes , un bruit de musique , un accord de voix et de piano la frappa de surprise. L'air était dansant , gai; c'était un air de valse.

Louise écoutait , suspendue entre la stupeur et la honte : elle traversa deux chambres , silencieuse , tremblante de je ne sais quelle émotion , mais enfin tremblante. Au fond de la

troisièine chambre, elle aperçut Gustave , debout devant un piano ; il chantait.

Le hasard voulut qu en ce moment Gustave se tournât du côté de Louise et qu'il la vît , tout effarée , le regardant avec une doulovireuse stu^Défaction. Il ne comprit pas ce que voulait dire ce regard; mais cessant de chanter, sans toutefois quitter sa place :

— Vous vous êtes donc enfin décidée à sortir ? lui dit-il en souriant.

C'est fort heureux ! Où avez-vous laissé madame Lefebvre ? est-ce qu'elle ne vous accompagnait pas ?

Louise s'assit sans prononcer une parole ; cependant son œil interrogeait le visage de Gustave. Celui-ci continua :

— Vous ne me répondez pas ?. . . Il

est vrai que c'est toujours la même chose ici : quaucl on n'y pleure pas , (m n'y dit rien; c'est très-amusant.

Après une minute de silence :

— Vous avez bien fait de sortir , ironise , fort bien fait ; je ne vous en blâme en aucune façon, tout au contraire; mais, vous ou madame Lefebvre , vous auriez pu , ce me semble , dire au portier à quelle heure vous comptiez rentrer; moi, j'arrive, et je ne trouve personne : ni domestique , ni madame Lefebvre, ni vous; et cela sans savoir si vous reviendrez ce soir ou demain. Il y a de ces petites attentions—

— N aviez-vous pas le piano pour vous distraire ? dit Louise avec un calme affecté.

— Le piano! c'est juste, je n'y pen-

sais j)lus : le piano m'amuse beaucoup, parole (1 honneur ! je ne connais rien de plus gai que cette maison-ci.

En achevant ces mots, Gustave partit d un long bâillement ; Louise lui jeta un coup d'oeil de dédain et de colère.

— Vous êtes sortie seule ou avec madame Lefebvre ? demanda Gustave qui faisait courir machinalement ses doigts sur les touches du piano.

Louise ne fit aucune réponse. Gustave répéta sa question.

— Mais , dit Louise , adressez-vous à madame Lefebvre* elle vous dira que vous l'avez envoyée me chercher dans tout Paris .

— Moi î s écria Gustave en s'adressant à madame Lefebvre, laquelle venait d'entrer et faisait des signes

lil l}\ EIMFAIV'T.

criiitelligcnce à son maître. Moi ! je vous ai (lit , iiiadame Lefebvre , de courir après madame? Je ne vous ai vue ni Tune ni Tautre : j arrive.

La Lefebvre babultia quelques excuses, et rejeta la nécessité de son mensonge sur la crainte où elle était que madame ne restât trop long-temps debors. — Et puis, ajouta-t-elle, je ne croyais pas bien utile à la santé de madame qu'elle passât la soirée dans une maison

— Quelle maison? demanda Gustave.

Madame Lefebvre bésitait à répondre .

— La maison où est morte ma mère , dit Louise en se levant avec agitation, la maison où j'aurais dû rester, où j'aurais dû mourir, et d'où on

m'a arrachée pour me rendre la plus malheureuse des femmes !

— Malheureuse ! . . . répondit Gustave, malheureuse! . . croyez-vousdonc que je sois bien heureux aussi , moi ? Madame Lefebvre , laissez-nous.

Madame Lefebvre sortit.

— Vous vous dites malheureuse?

continua Gustave. Mais à qui la faute ? vous pleurez toujours.

— Si je pleure, c'est que j'ai sujet d'être triste apparemment.

— La belle chose ! quand les sujets de tristesse vous manquent , vous les cherchez . . . , Je ne comprends rien à un caractère comme le vôtre. Par exemple , vous avez été dans la maison de votre mère? à quoi bon?

— Vous n avez ni sentiment ni pitié ,

Page 1