CHAPITRE VI
Avissitôt après le départ de Gustave, Louise s était mise au lit sans avoir recours aux bons offices accoutumés de sa femme de chambre ; de sorte que la surprise de madame Lefebvre fut grande à voir Louise couchée , et , en apparence , endormie déjà.
— C est pour se déshabituer de
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moi, peusa madame Lefebvre, qu'elle s'est délacée toute seule ce soir ; j'ai bien peur de ne pas rester loiig-teraps
En effet, et comme une réponse aflirmative à ses doutes, elle entendit Louise murmurer tout bas, en s'agitant dans son lit :
— Ob ! oui , oui , demain nous nous séparerons.
Madame Lefebvre s'approcba bien vile, et demanda d'un ton doucereux :
— Madame appelle ? est-ce que madame n'a pas besoin de quel([ue cbose ?
— - De rien , madame Lefebvre , je vous remercie ; laissez-moi.
Madame Lefebvre nequilla point la place.
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— Est-ce que madame est indisposée? dit-elle. Si IM. Gustave eût pensé que madame fiit malade, certainement il ne serait pas sorti,' mais monsieur rentrera sans doute sur les minuit ou une heure.
Louise garda le silence : elle n'espérait pas que Gustave revînt. Et quand même il reviendrait, lui donnerait-il , en ce peu de temps qui lui reste pour toucher au lendemain, des gages assurés de leur union prochaine? Demain finit le mois d épreuves et d'attente. Demain venu , Gustave ne sera pas son époux ; elle partira. La scène de tout à 1 heure, cette scène qui la accueillie à son retour de la rue Bourhon-Villeneuve , n'a fait que lui imposer plus fortement la nécessité de rompre une liaison inutile autant que criminelle.
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Madame J^ef'cbvro, (lel)OiU près de Louise et J œil fixe sur le plafond , semblait attendre quelque inspiration d'en haut. Louise fît un liaut-leeorps .
— Je souffre, dit-elle ; madame Lefebvre, qu'est-ce que j'ai donc?
— Ah î madame , répondit la Lefebyre d un ton lamentable, c'est le chagrin qui vous tourmente ; vous être triste d'être fâcliëe avec M. Gustave : voilà tout. Les nerfs vous travaillent; on aurait des attaques à moins. Vous êtes bien faits tous deux pour vous chérir ! Il n'y a rien de tel que l'amour, allez, madame! quand on est d'accord, ça fait passer bien des moraens heureux .
— Vraiment , madame Lefebvre , soupira Louise , depviis la course cpie
j'ai faite rue Bourbon-YiHeneiiye, je ne suis pas bien. Vous savez, le malaise îji'a prise en sortant de la loge, dans la cour. C'est Témotion. . . quand mademoiselle Agathe m'a entraînée, il m'est venu comme des vertiges ; la vue de cette maison ma tourné les sens.
— Oui , madame , sans doute , mais le chagrin de quitter M. Gustave a plus fait que tout le reste. Croyezmoi , je connais l'amour; telle que vous me voyez , j'ai aimé dans mon temps : il n'y a pas de peines et de plaisirs plus grands que cela sur la terre .
Louise pâlit.
— Madame Lefebvre, s'écria-t-elle, le coeur me manque —
La Lefebvre s olFrit avec empressement à aller chercher le docteur
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Tliéveiiot et Gustave. Louise s y opposa de toutes ses forces.
— Ce n'est rien , ce n'est rien , ditelle , voilà que cela se passe. Je ne veux voir personne. Je vous défends d aller chercher M. Gustave.
L'empressée femme de chamhre eut 1 air de se rendre aux désirs de sa maîtresse. Elle sortit cependant , mais sous prétexte de passer dans la chamhre voisine , quoique en vérité son intention fut de courir après Gustave, de lui faire connaître la mauvaise santé de Louise, et de les réconcilier tous deux à la faveur de cette indisposition.
Tout en courant les rues, madame Lefehvre priait Dieu de tout son cœur que 1 indisposition de Louise fut réelle et durahlc.
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Gustave était chez son père lorsque madame Lefebvrey entra. La bonne dame lui fit un long récit de tout le mal que ressentait Louise, y compris le mal qu'elle ne ressentait pas. Elle la peignit dans un état à faire pitié , brisée par de successives attaques de nerfs, pâle, rouge, violette, mourante , à peu près morte • elle mit tout cela sur le compte de l'amour inquiet et malheureux. A sa grande surprise, Gustave ne montra nulle émotion pénible ; au contraire , il regarda madame Lefebvre en riant.
— Ah ça î lui dit-il , me venez-vous faire sur elle les mêmes contes que vous lui avez faits sur moi? Vous manquez d imagination, madame Lefebvre. Les mêmes moyens employés deux fois de suite pour ramener
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Louise chez moi , moi cliez Louise !
mais vous n'avez pas Tesprit inventif.
Que diable ! il fallait imaginer autre chose (fu une maladie, j aurais pu vous croire.
Madame Lefebvre , rjui cette fois disait presque la vérité, mit tant d onction et de chaleur à peindre les souiFrances de Louise, que Gustave fut ébranlé dans ses doutes.
— Je ne vous dis pas qu elle se porte bien, ajouta-t-il; mais, malade ou non, j ai déclaré positivement que je ne la re verrais plus si elle ne m'envoie chercher. Est-ce elle qui me demande? Voyons, ne mentez pas.
Elle fut obligée de convenir que c'était à 1 insu de Louise qu'elle était accourue. Mais , pour expliquer cette
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démarche, elle se rejeta sur le danger même qui menaçait la vie de sa maîtresse.
— Bah! répondit Gustave, c'est un malaise qui se passera comme il est venu. Au reste, j'enverrai demain le docteur chez elle.
— Demain? monsieur, s'écria la Lefebvre ; mais demain il ne sera plus temps.
— Que voulez-vous dire ? demanda Gustave avec inquiétude, serait-elle vraiment si malade ? . . .
— Ce n est pas précisément l'affaire , monsieur , répliqua la femme de chambre; je veux dire que dans la supposition où demain madame pourrait quitter le lit , elle est décidée à faire son paquet — Enfin
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c'est demain au matin qu elle nous «[uitle.
Gustave sourit avec incrédulité.
— Eu tout cas , ajouta-t-il, je ne la laisserai pas partir sans lui faire mes -adieux. Je serai levé avant elle; demain, sur les huit heures, Thévenot et moi nous serons rue duColomhier.
Annoncez-lui cette nouvelle.
Quand elle revint, madame Lefebvre trouva Louise endormie. Elle veilla tout une grande heure au chevet de son lit , n'entendant autre chose cjne le bruit léger de sa respiration.
— Allons , dit-elle en gagnant ellemême sa chambre, c'est le démon qui s'en mêle , à moins qu'elle ne le fasse exprès, ce qui est bien possible. iVl ais est-on plus malheureux que
moi î Je me démène pour la faire rester , j arrange tout à son contentement, et voilà maintenant qu'elle n'est plus malade !
Le lendemain, madame Lefebvre s étirait encore dans son lit , que Louise était déjà levée. Au bruit des tiroirs qui s'ouvraient et se fermaient, la femme de cliambre fut bientôt debout. Elle vit Louise occupée à rassembler ses bardes en un seul paquet dans un foulard étendu à terre.
Louise était pale , mais calme ; la Lefebvre stupéfaite la regardait faire sans pouvoir dire une parole: enfin elle rompit le silence. Son premier mot fut pour savoir si Louise avait réellement lintention de partir ; à quoi Louise répondit cpie telle était son intention positive, inébranlable.
11 n'y eut pas de raisons , bonnes ou
mauvaises, qui inauquèrenl à la Lefehvre pour détourner sa maîtresse de ce dessein ; mais celle-ci tint bon.
— Attendez au moins une minute , dit la Lefebvre , M. Gustave doit venir ce matin de bonne lieure. Vous ne pouvez pas vous en aller sans le voir.
Louise ne parut faire aucune attention à ce discours , et , son paquet en main , elle s avança vers la porte. On se figurerait à peine le saisissement , la douleur même de la femme de cbambre ; elle arrêta Louise par sa robe, lui prit les mains, les baisa, pleura , cria de toutes ses forces , la suppliant de ne pas quitter M. Gustave.
— Vous ne savez pas, madame, combien ce brave monsieur vous
aime! Si VOUS n'êtes pas craccord, c'est par suite d un malentendu, disaitelle. Madame, je vous assure qu en vous en allant vous faites son malheur et le vôtre.., et le mien aussi, madame , car je vous aime; tout le monde ici vous aime... Vous ne partirez pas! donnez-moi votre paquet.
Elle lui arracha des mains son paquet, que Louise ne tarda j)as à redemander avec instance ; mais , supposant tantôt que Louise oubliait d'emporter une robe ou toute autre chose , tantôt qu'elles avaient des comptes de dépenses à régler ensemble , madame Lefebvre parvint à la retenir assez long-temps pour permettre à Gustave d arriver.
On sonna. La Lefebvre courut ouvrir.