II
IJii UN EIMFAIVT.
— Ah! monsieur, s écria-t-elle , entrez vite, madame s'en va.
Gustave et le docteur traversèrent rajndement la première pièce , et à la porte de la seconde ils trouvèrent Louise debout , et serrant contre elle ses liardes, empaquetées d'un foulard.
Gustave la prit doucement par le bras, et la conduisit dans la chambre du fond , en dépit de la légère résistance qu'elle opposait à sa volonté.
Le docteur les suivait avec madame Lefebvre, qui se retira sur un geste de tête que lui fit Gustave.
La porte était fermée , le docteur venait de s'asseoir , Gustave avait fait signe à Louise d imiter le docteur j Louise restait debout, immobile , et, de tous trois , pas un n'avait encore prononcé une parole.
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Le docteur toussa , Gustave s'accouda sur le dos d'une chaise à demi renversée , Louise porta tout autour d'elle un regard triste , mais assuré.
— Vous n'espérez pas sans doute me retenir dans cette maison malgrémoi? dit-elle.
En ce moment, F émotion de sa voix démentait l'assurance de son regard. Gustave s'approcha d'elle et lui dit :
— Asseyez-vous d abord. Ce que nous avons à dire demande de longues explications; parlons à notre aise.
Il se plaça dans un fauteuil. Mais Louise s'obstina à demeurer debout; seulement elle alla s'appuyer contre un des coins du marbre de la cheminée .
Le docteur , jugeant au silence de
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Gustave et de sa maîtresse qu'ils hésitaient Tun et Tautre à renouer la conversation, crut convenable de demander à Louise quelle avait été sa maladie de la veille.
— Une légère indisposition, monsieur , répondit-elle ; mais je vous remercie , ma santé est bonne à présent.
— Comment voulez-vous qu elle ne soit pas malade? dit Gustave avec humeur : on dirait qu'elle va chercher les maladies pour son plaisir. Je n'ai jamais vu une femme comme elle.
— Monsieur , dit Louise d un ton de voix empreint d'une sorte de dignité , je vous prie de m' épargner toute insulte. Si c est là tout ce que vous avez à me dire , permettez que je sorte de chez vous; j'y suis déjà restée trop long-temps.
— Si j'étais sûr, répondit Gustave, que vous ne fussiez pas malheureuse ailleurs , croyez-le bien , je ne vous retiendrais pas une minute de plus en cette chambre.
— 11 faudrait que je fusse bien malheureuse pour Tétre autant que je le suis depuis trois mois , s'écria Louise fondant en larmes.
— Vous voyez , docteur , reprit Gustave en se levant tout effaré , la voilà encore! Mais c'est insoutenable cela ! Y comprenez -vous quelque chose ?. . . Une femme qui pleure toujours î . . . il faut que ce soit une maladie.
Puis s avançant vers Louise :
— Qu'est-ce que je vous ai fait?
Pourquoi pleurez-vous? Ai-je quelques torts à votre égard? Répondez.
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jN'employé- je pas tous les moyens possibles pour vous rendre la vie tranquille , agréable? N'est-ce pas vous qui constamment me boudez, me repoussez?.. Tenez, docteur, je vais vous en faire juge : depuis un mois bientôt, madame me refuse toute espèce de preuves, je ne dirai pas d amour, mais desimpie amitié. Elle en est venue au point de ne plus soutFrir même que je Tembrasse ; et vous croyez que ce n est pas insupportable ?
— Avez-vous , madame , demanda le docteur , quelques reproches sérieux à faire à Gustave ?. . . Expliquezvous ; on ne se fâche pas sans motif.
— Monsieur, répliqua Louise en essuyant ses larmes et en faisant un mouvement vers la porte , je n'ai
rien à reprocher à monsieur Gustave, du moment où chacun croit ici que tous ses torts il les a réparés en honnête homme. Il est libre d'agir comme il r entend; mais moi, ce me semble , je suis libre aussi de le quitter si je veux .
— Louise, ëtes-vous bien résolue à vous séparer de moi? demanda Gustave froidement.
— J'y sviis tellement résolue , répondit-elle , que si vous m'obligiez à demeurer plus long-temps avec vous, je me tuerais.
— Alors , c'est une décision invincible? fît observer le docteur.
— Invincible , dit Louise , sans doute... Je ne veux être lœ maîtresse de personne .
Gustave et le docteur échangèrent
un rapide coup d œil d intelligence.
— Ecoutez-moi bien, Louise, je vais vous parler franchement : puisque vous êtes décidée à une séparalion, je peux vous le dire : nos caractères ne sympathisent pas. En demeurant ensemble , nous nous rendrions malheureux 1 un par l'autre : nous en avons fait un rude apprentissage.
D'abord , je suis gai, moi; vous, vous êtes d'une tristesse...
— Ah î dit Louise, j étais gaie aussi, moi, quand j étais heureuse !
— Gaie ! reprit Gustave en hochant la tête, gaieî.. Je ne crois pas que la gaieté ait jamais été dans votre humeur; vous n'avez pas ri deux fois depuis que nous sommes ensemble.
— Tenez, monsieur Gustave, s écria Louise avec une espèce d emporte-
UN ENFAIVT. <53
ment , je vous 1 ai déjà dit, vous manquez d ame. 11 faudrait rire avec vous, quelque faute qu on ait commise , quelque sujet de douleur qu'on ait.
Vous avez raison , nos caractères ne sympathisent pas, et, pour notre bonheur à tous deux, il faut nous quitter.
— Encore un moment , Louise ; on ne se sépare pas ainsi. Où comptezvous aller?
— Que vous importe ?
— Répondez-moi tranquillement, je vous conjure. Quoique vous m'accusiez de manquer d'ame, je ne suis pas tout-à-fait insensible, croyez -le bien. Dites-moi où vous allez, quelles
sont vos ressources Je suis votre
ami , Louise , regardez -moi comme un frère. Ce que je possède est à vous,
Je ne vous laisserai jamais dans le besoin.
— Monsieur, dit-elle en relevant la tête, je ne vous demande pour tovite grâce, pour tout bien, que la liberté de sortir à 1 instant même.
Gustave , confondu de Tair dont ces paroles avaient été dites, n'osa revenir de sa proposition d'assurer quelque fortune à celle qui avait été sa maîtresse. Toutefois il pensa qu'il saurait toujours le lieu de sa retraite, et qu'il pourrait , plus tard , lui faire tenir, comme venant d'une main inconnue , les deux ou trois mille livres de rente nécessaires à son existence.
— Louise , dit-il en lui tendant la main , avant de nous quitter, voulezvous me permettre de vous embrasser, à titre d'ami?
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Comme elle hésitait à prendre la main de Gustave, il ajouta :
— Vous me haïssez donc ?
— ^Non, je ne vous hais pas , répondit-elle tout émue. Je ne pourrai jamais vous haïr ; mais je vous prie en grâce de ne pas me retenir une minute de plus dans cette chamhre : tout cela me fait du mal.
— Au moins, s'écria Gustave , si après une longue épreuve de nos caractères nous avons reconnu limpossibilité de vivre Tun à côté de l'autre, ne serait-il pas possible de nous revoir encore, quoique séparés?....
Qu'en pensez-vous?
Elle fit un geste de refus .
— C est pour toujours que je vous quitte , monsieur Gustave ; nous voir
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(le loin ou de près n'est plus possible.
— Encore, si jetais sûr que vous serez heureuse !
— N'en doutez pas, monsieur; l'idée seule de m'en aller me donne du bonheur.
Gustave se sentit blessé dans son amour-propre.
— En ce cas, demanda-t-il , vous m'abandonnez sans regret?
— Sans regret, monsieur.
— Vous en êtes même contente?
— Oh! bien contente.
— C'est tout ce que je voulais.
— y oudriez-vous encore, dit Louise à Gustave , qui se trouvait placé entre elle et la porte , voudriez-vous me faire le passage libre?
— Volontiers, mademoiselle.
Le dépit entlammait le visage de Gustave. Cependant le visage de Louise était parfaitement calme.
— Adieu, monsieur Thévenot, ditelle au docteur; je vous remercie de tous vos bons soins.
— Et à moi, demanda Gustave, vous ne me dites pas même adieu ?
— Adieu, monsieur, dit-elle fioidement.
— Oh bien ! m ademoiselle ; adieu , adieu , bonne santé î s'écria-t-ii avec colère. J'étais bien fou de me tracasser la tète pour une femme de votre espèce !
Louise lui lança un regard où la fierté se mêlait au dédain. Gustave, pour se donner F apparence d'un liom-
me iiKliflTérent , se mit à promener ses doii^ls sur le piano; il accompagnait la musique d'un léger silBement des lèvres .
— Adieu, docteur, répéta Louise.
— Vous n'êtes pas encore partie ?
demanda nonchalamment Gustave.
— Je m'en vais, je m'en vais, monsieur, répondit Louise en souriant d'un air pénible. Puis elle ouvrit brusquement la porte.
Le docteur Tbévenot la suivait en silence , s'inclinant déjà pour lui souhaiter d être heureuse.
Tout à coup elle chancela , et d'une main s'appuya contre le mur. Le docteur la soutint.
— Qu'avez-vous? lui demanda-t-il avec empressement.
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— Oh ! ce n'est rien, répondit Louise en faisant des efforts d'estomac ; ce sont des spasmes , le mal va se passer.
— Mais, dit le docteur qui Fexaminait avec attention , ce mal vous at-il pris souvent?
— Hier pour la première fois, répondit-elle. Cette nuit, ce matin même... Mais c est peu de chose; à présent je me sens mieux. Adieu, monsieur Thévenot.
— Qu est-ce quelle a donc? cria impatiemment Gustave. Encore quelque sensiblerie calculée! Pour Dieu ! docteur, laissez-la partir 3 je suis las de tout ce manège. Puisque madame veut s'en aller, qu'elle s'en aille une fois pour toutes, et qu'on n'en parle plus.
— Je m'en vais, monsieur, dit
Louise, je m en vais, trop heureuse Je quitter un méchant et malhonnête homme comme vous.
— Vous ne vous en irez pas , madame, dit le docteur avec autorité.
Et il referma la porte, qu elle entr' ouvrait pour sortir.
— Que je ne m'en aille pas , monsieur! répondit Louise. Et de quel droit me retenez-vous ici?
— Docteur, dit Gustave , qui était accouru à la voix de Thévenot, que signifie cela?
Le docteur se pencha vers Gustave àquiildit tout has, mais assez haut cependant pour être entendu de Louise :
— Voyez ce que vous avez à faire , mon ami.
— Gest tout vu , docteur. Qu'elle parte !
— Monsieur Tliéveiiot, dit Louise, 11 insistez pas davantage, c'estinutile.
Il voudrait m' épouser maintenant que je refuserais sa main.
— Vous épouser! reprit Gustave ; la plaisanterie est bonne ! . . .
Louise , exaspérée, heurtait du poing contre la porte fermée à double tour par le docteur qui en avait ôté la clef. - — Ouvrez-moi , ouvrezmoi tout de suite , s'écriait-elle, ou j'appelle les voisins , j'appelle du
secours Suis-je prisonnière dans
cette affreuse maison ?
— Attendez un instant, madame, répliqua le docteur, qui alors cessait de parler bas à Gustave. Celui-ci, cependant , comme anéanti par la confidcQce du médecin , demeura immobile , les yeux ardeiis et fixes ;