II
iîS V\ E\FAIVT.
— Notre lils? Tu veux que ce soit un garçon?
— Oui, un garçon, à cause de toi, Gustave...
— Moi, j'aimerais mieux une fille.
— Eh bien! comme tu voudras . . . une fille, je le veux bien. Comment rappellerons-nous , notre fille?
— Louise.
— Non , pas Louise. . . Il n'y a donc pas de féminin au nom de Gustave ?
— Je n'en connais pas ; mais je m'appelle encore jNlarius... Marius- Gustave.
— Ah! s'écria Louise avec joie, Marins! quel bonheur! nous la nommerons Marie , c est le nom de la Vierge.
Soit que le nom de la Vierge eût
\m ENFANT. 179
réveillé en son cœur le souvenir de ses devoirs religieux si long -temps méconnus, soit que ce nom lui eût rappelé sa mère qui elle aussi se nommait Marie , Louise tomba dans une profonde tristesse.
— ]Mon ami, dit-elle à Gustave, je suis bien coupable : depuis la mort de ma mère , je n'ai pas été une seule fois à r église , je n'ai pas fait dire une seule messe pour elle...
Le front de Gustave se rembrunit.
— Laisse donc là ta messe, répondit-il avec impatience.
Il n'avait pas osé dire : Laisse donc là ta mère ; mais tel était vraiment le fond de sa pensée. Il ne pouvait souffrir que Louise, en parlant de sa mère , lui rappelât un événement qui 1 im^iortunait et lui faisait mal.
4 80 V\ El^FAlVT.
— Je t'en prie, Gustave, repritelle , ne me contrarie pas là-dessus ; je te laisse libre dans ta religion...
— Ma religion? le diable m'emporte si je crois à toutes ces bêtises !
— J'y crois : cela fait ma consolation. Ne veux-tu donc m'en laisser aucune?... Et puis, ajouta-t-elle , j'ai quelque chose à demander à Dieu .
— Qui t'empêche de le lui demander ici , dans ta chambre ?
Non, Gustave, dans une église. . . il m exaucera mieux.
— Allons, eh bien! va donc dans une église ! Oh ! mon Dieu , ce que c'est que les femmes avec leurs préjugés ! Mais voyons un peu ; je suis curieux de savoir cela, moi : qu'est-ce
UIV ENFANT. 481
que tu as à lui demander, au Père éternel ?
— Gustave , ne parle pas ainsi :
je ne t'aimerais plus. Tu me fais frissonner.
Voyant qu'il Tafilligeait, Gustave quitta le ton de la plaisanterie pour s'informer doucement de la demande qu'elle voulait faire à Dieu.
— Que te manque-t-il, Louise?
N'es-tu pas heureuse avec moi?
Elle soupira. Gustave reprit :
— As-tu peur que je ne te quitte ?
Non, jamais, Louise; je te le jure.
Crains-tu que je ne manque à mes promesses? As-tu encore des doutes sur moi ? Crois- tu que je te trompe , que je ne veuille pas faire de toi ma femme, ma compagne pour la vie?
Louise répondit qu'elle n'était point inquiète au sujet de son mariage , étant convaincue , au contraire , que bientôt elle serait sa femme .
— Alors , qu'est-ce qui peut donc te tourmenter ? Que veux-tu demander à Dieu ?
Louise, la tête baissée , pleurait en silence.
— Ne pleure pas, Louise, je t'en conjure. Tu ne peux rien faire qui me cause plus de mal. Explique-toi.
Ce que tu as F intention de demander au ciel, s il est en mon pouvoir de te le donner, aucun sacrifice ne me coûtera.
— Oh ! ce n'est pas en ton pouvoir, (xustave !
UIV E1\FA\T. <83
— Mais enfin qu est-ce que cela peut être ? Parle.
Louise , sans lever la tête , éclata en sanglots et dit :
— Je veux demander à Dieu que mon enfant ne m'abandonne pas , comme j'ai abandonné ma mère,..
En achevant ces mots , elle poussa des cris de désespoir et s'enfuit dans la chambre voisine , où Gustave l'entendit qui disait :
---Mon Dieu, mon Dieu! ayez pitié de moi , ne me punissez pas dans ma fille ! . . .
Resté seul, Gustave s épouvanta de nouveau d'avoir pu regarder comme une plaisanterie fort sensée le projet horrible de priver deux mères de leurs enfans; car, au sortir de la ta-
184 V\ EI^FAI>iT.
ble où Alfred avait coulé 1 histoire de Rouvrard , Gustave ne s était-il pas complu dans cette pensée , qu il commencerait par eulever à quelque pauvre mère sa fille , pour ensuite s approprier Tenfant de cette même fille devenue mère? C'étaient deux générations, trois peut-être, dont il sacrifiait le bonheur à une fantaisie de garçon !
A présent, il ne peut se persuader qu'un semblable dessein il l'ait caressé dans sa tête , ne fut-ce qu'une minute. C est que voir une mère , être père soi-même, fait comprendre des devoirs, éveille des sentimens dont on n'avait pas soupçonné l'existence jusque-là.
Surtout , depuis qu'il a entendu Louise demander à Dieu de ne pas
permettre que son enfant la quitte jamais , surtout depuis ces cris d'un affreux désespoir , Gustave voudrait effacer de sa vie le jour infâme où il se dit : J aurai un enfant, et tous deux , lui et moi , nous abandonnerons la mère.