‹ Un enfantChapitre 15 sur 23 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Célestia , le jardinier du château , était accouru très-inquiet de voir arriver tout son monde ; il ne les attendait pas avant la fin du jour. Léocadie augmenta Tinquiétude de son mari en lui montrant leur vieux père malade et si faible^ qu ils furent obligés de Taider à descendre de carriole.

— Notre père voulait revenir seul,

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dit-elle ; mais je n'ai pas voulu , et moi revenant avec lui , il a bien fallu partir tous. Il n'y a que ma fille qui n'en a pas été trop contente. Tiens , regarde quelle grosse moue elle fait encore !

Célestin regarda l'enfant, qui paraissait fort mal à Taise sur les genoux de Louise, qui l'entourait étroitement de ses bras, et la retenait serrée contre elle, quoique les autres voyageurs eussent quitté la voiture.

— Lâchez-la donc ! criait la vieille belle-mère.

- - Lâchez-moi ! répéta Julie en pleurant et en se débattant.

Célestin reconnut Louise.

— Eh ! mais, dit-il c est V innocente!

Vousl avezdonc ramenée d Etroeung?

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— Une innocente/ ditla vieille bellemère.

— Une innocente! redirent Léocadie et 1 enfant.

Dès ce jour-là Louise fut traitée avec une sorte de respect par les habitans du cbâteau(i). La vieille bellemère elle-même ne lui parlait plus qu'avec bonté. Léocadie lui montrait une pitié affectueuse et tendre. Célestin pensait que sa présence à Baroy

(i) Il n'est pas un village de la Flandre française qui ne compte deux ou trois wnocens. Au cou de quelques-uns de ces malheureux pendent des goitres énormes, tels qu'on en supposait jadis aux cagots des Pyrénées-Occidentales. Du reste, Tattitude immobile de leur face annonce plus de niaiserie que de méchanceté. Le mot innocent ( qui ne nuit pas ) exprime parfaitement la nature de leur folie. Les habitans ont pour ces êtres imbéciles les mêmes égards que le Valais témoigne à ses crétins, l'Inde à ses mediroub , etc. , etc.

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devait porter bonheur à tous. Julie la considérait avec une crainte superstitieuse. Chacun lui témoignait de la compassion. On la laissait librement agir dans 1 intérieur du château.

Louise , sans savoir au juste le sens du mot innocent^ devina, à la conduite que tinrent ses hôtes envers elle, qu ils la regardaient presque comme une insensée; elle en fut contente , parce que cela facilitait 1 exécution de ses desseins ; mais , d un autre côté, elle en était attristée, parce que sa fille aurait plus de pitié que d amour pour elle.

La maladie du vieillard ne fit qu augmenter encore 1 intérêt que Louise avait inspiré à ses nouveaux amis. Elle se dévoua entièrement à soigner le vieux malade: sa fille occu-

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pait une petite chambre à côté Je celle (lu bon homme. Les habitans du château , qui ne soupçonnaient pas que Louise fût mère , ne pouvaient assez admirer le dévouement de cette pauvre femme, qui, après avoir passé tout le jour dans la chambre du malade, s'obstinait encore à y passer la nuit : ils ne savaient pas que la nuit, Louise allait embrasser sa fille...

Deux motifs s étaient opposés à ce que Louise effectuât tout de suite les projets d enlèvement qu'elle avait eus d'abord : le premier, c'était l'absence de Gustave, qui avait dit, en partant, que sans doute il ne reviendrait pas au château avant six mois; le second, c'était sa propre misère , à elle, malheureuse mère , qui vivait de la pitié d autrui, et qui, une fois

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hors (lu château , manquerait de pain p)ur elle et son enfant, mais surtout pour son enfant. Ellela voyait hien vétuc, bien logée, ayant tout en abondance , et elle ne se sentait pas la force de f arracher aux aisances de la vie , de lui faire échanger ce bien-être pour les aumônes des passans. D'ailleurs, elle voulait peu à peu se faire aimer de Julie, peu à peu lui faire comprendre qu elle est sa mère; elle voulait, en outre, ne pas remmener avant d avoir amassé un petit trésor avec quoi elle pût la nourrir quelques mois. Pour les mois, pour les années qui devaient suivre , elle s en fiait à son amour et à la Providence. Le temps de liberté que lui laisse Fabsence de Gustave, Louise l'emploiera à travailler la nuit, à mendier le jour. Ce projet elle lui don-

liera suite dès que le vieillard sera mieux portant.

L indisposition du bon homme traîna quinze jours. Louise, redevenant libre de son temps , n'était cependant pas sans craindre 1 arrivée subite de Gustave au château , quoiqu on lui eût dit et répété que le seigneur ne reviendrait pas chercher Julie avant r hiver ; elle redoutait quelque malheur, elle avait peine à se défendre d un pressentiment funeste. Son esprit ne commença à retrouver un peu de calme que quand Célestin Teut assurée que Gustave les prévenait toujours de son départ de Paris , soit au moyen dune lettre, soit par un domestique qui le précédait au château, afin de faire tout disposer pour le recevoir.

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Lorsqu'à ces détails favorables pour son repos, se joignit la certitude qu aucun habitant de Baroy ou des environs ne correspondait avec Gustave , et que par conséquent rien ne pouvait lui donner l'éveil sur V innocente qui habitait le château , Louise résolut de mettre à exécution ses petits projets de fortune. Elle pria Léocadie de lui fournir du travail.

— Et qu avez-vous besoin de travailler ? lui demanda Léocadie. Yous êtes faible, infirme; restez tranquille.

On vous nourrit , vous êtes logée ; que voulez-vous de mieux ? A quoi bon vous fatiguer? et au surplus, que savez-vous faire?

— Je sais coudre, répondit Louise; donnez-moi le linge de la maison à

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raccommoder ; et pour ma peine , je vous demande...

— Quoi? d'être nourrie? vous Têtes ; logée ? vous Têtes ; vêtue ? je vous ai déjà dit de choisir dans toutes mes robes.

•— Je voudrais de T argent , répondit Louise.

— De Targent ! s écria la vieille belle-mère; et Jésus mon Dieu ! qu'estce que vous ferez de votre argent?

— Ce qu'elle voudra, ma mère , ce qu'elle voudra ; il faut contenter cette pauvre innocente.

Ce mot produisit sur la vieille flamande un effet presque magique.

— C est vrai , dit-elle, je n'y pen-

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sais plus ; il ne faut 2)as la contrarier, cette innocente; mais au moins, si on lui donne de l'argent , est- il juste qu'elle le gagne par son travail .

— Soyez sûre que je le gagnerai , dit Louise.

La nuit suivante , elle dormit quelques heures sur une cliaise , près du lit de son enfant , et les heures passées sans sommeil , elle les utilisa à travailler pour ses hôtes. Le jour, elle quitta le château et s'en alla mendier quelques sous à travers la campagne.

Toutes les nuits et tous les jours elle continua ce fatigant métier. Le château était le centre de ses excursions. A diverses heures de la jour-

née, elle venait y embrasser sa fille , ou y prendre un peu de nourriture* car aux passans , elle ne demandait pas du pain, mais un sou.

Les habitans du château la laissaient faire, bien que ses nouvelles habitudes de mendicité leur fussent pénibles, à eux chez qui elle logeait.

Nous avons vu que Léocadie lui avait offert de suppléer a ses vétemens en lambeaux par quelques bardes un peu plus convenables ; cette proposition , Louise Taccueillit avec joie, puis après elle ne l'accepta point sans réserve; elle craignit que d'être trop bien mise ne détournât d'elle les regards du riche; elle eut peur de faire diminuer les aumônes, et malgré

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toute l'envie qu'elle aurait eu de se vêtir avec propreté, avec élégance même, elle rejeta les offres de Léocadie , quant aux robes , qui , pour la plupart étaient de soie \ elle lui demanda seulement quelques autres objets de toilette, mais vieux, mais usés. Les plus médians lui servaient à solliciter la pitié des gens de la campagne ; les moins mauvais elle les gardait pour briller au château.

Aux yeux d'autres personnes que les habitans de Baroy , il eût été remarquable que Louise , près de sa fille, arrangeait ses haillons avec une sorte de coquetterie; tantôt, c'était un schall troué dont elle cachait soigneusement les déchiriu^es; uu bonnet dont elle venait de relever elle-même

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Jes tujaux, et dont elle laissait flotter les rubans avec ^^âce ; tantôt , elle accommodait artistement sa coiffure ou bien elle arrondissait Textrëmité brillante de ses ongles.

Un jour, passant à Avesnes, elle découvrit sous une fenêtre le contenant, à peu près vide, d'une liqueur odorante ; elle serra la fiole précieusement, et lorsqu'elle fut près d'entrer au château , elle répandit la liqueur sur ses mains, elle en arrosa sa tète, et, ainsi parfumée , elle courut embrasser sa fille. Si au lieu de cette liqueur, la fio]e eût contenu du carmin, Louise en aurait coloré à rinstantmême ses joues, ses joues que son enfant trouvait laides parce qu'elles étaient pâles et flétries; Louise

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se serait mis Ju ronge , car sur toutes

choses elle voulait plaire à sa fille

La pauvre mère eût donné de grand cœur la moitié de sa vie, pour que son enfant lui dît : — Tu es belle î

^J al gré tout le soin qu elle apportait à grossir son petit trésor , sans cesse augmenté par les aumônes, Louise , de temps à autre , en étournait quelques sous pour faire des cadeaux à Julie. Elle lui achetait de ces riens qui causent tant de plaisir aux enfans. C'étaient là de grandes joies pour toutes deux. Lorsque sa quête avait été abondante, Louise arrivait au château fière , heureuse du bonheur qu'elle préparait à sa fille.

L'enfant sautait d aise de voir tous ces futiles présens dont la pauvre femme

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