III
<78 UiV EIVFAIVT.
si iiiatlendu de Gustave? Personne n'en savait rien ; mais on disait : Bien sur , il arrivera l'autre dimanche.
C'était le mercredi. Louise calcule avec effroi qu'il lui reste à peine douze jours, elle qui comptait encore sur un mois ou deux de sécurité. Cette nouvelle vraie ou fausse lui fait prendre la résolution de ne plus apporter à sa fuite que le retard rigoureusement nécessaire pour y faire consentir sa lille , en lui révélant peu à peu qu elle est sa mère.
Dans r intervalle des demi-contideuces qu'elle se promet de faire à son enfant, elle a dessein de chercher parmi les bourgs ou villages dont elle n'est pas connue des secours nouveaux
et plus ahondaus sans doute que ceux obtenus jusqu'alors. Elle récapitule ses quêtes àPlouy, à Floyon, au Rétiau, dans tous les lieux environnans, et elle voit qu'elle possède quarante et quelques francs, y compris le paiement de son travail à Baroy. Cette somme lui semble bien misérablepour s'en aller jusqu'à Bordeaux, où est la famille de son père. Ma fille est trop faible et trop jeune, se dit-elle, pour faire la route à pied; il nous faudra prendre des voitures : nous n'arriverons jamais. Mendier ma fille à la main , c'est à quoi je ne pourrais pas me résoudre. Je veux bien mendier
pour elle, mais non avec elle et
puis si , par malheur, les passans des grandes routes n'avaient pitié ni d'elle ni de moi !
180 VN E1MFAI\T.
Persuadée qu'en tout cas elle trouverait plus de commisération dans les petits villages de la Flandre que sur les chemins qui aboutissent aux grandes villes, Louise se décide à compléter dans les villages un peu éloignés de ses quêtes habituelles la somme dont elle croit avoir besoin pour se rendre à Bordeaux. Une fois là, dans la famille de son père , au milieu de ses amies d'enfance , elle espère détre sauvée. En disant que je mendie pour nourrir ma fille , pense Louise , ils ne me refuseront pas leurs aumônes , et j obtiendrai peut-être assez d'argent pour aider à noire voyage.
Avant de quitter le château jusqu'au soir , Louise voulut jeter dans lame de Julie les premières pensées
(l'un départ dont rexécution devait assurément rencontrer de vifs obstacles. Elle n'était pas femme à se dissimuler les difficultés d'une pareille entreprise , mais , ne les supposant pas insurmontables, elle se flattait de les aplanir.
Seule , dans le jardin , avec sa fille, elle l'attira doucement sur ses genoux, et elle lui dit :
— Julie, est-ce que tu te plais beaucoup dans ce vilain château ?
— Non , ma bonne Louise , non — Je n'ai personne avec qui jouer , je m'amuse mieux à Paris ; papa m'emmène au spectacle . Connais- tu le spectacle , toi ?
(8â lilNi £IVFAI^T.
— Je l'ai connu, Julie, quand j'étais riche...
— Tiens ! tu as été riche ? Ah
hien, c'est drôle, ça!... 8i tu Tas été^ pourquoi donc ne Tes-tu plus?
— Des malheurs , des malheurs affreux qui m'ont troublé la raison— .
— Allons, ne pleure pas , ma bonne Louise, je t en prie bien... tu me fais de la peine.
Julie, avec ses petites mains, essuyait les larmes de sa mère, qui se laissait pleurer, heureuse de sentir passer sur ses joues les doigts de son enfant Elle les baisait en passant.
— Dis moi, Julie, penses-tu quel-
quefois à celle dont je t'ai parle si souvent?...
— Je ne me rappelle plus. . .
— Ta mère?...
— Laquelle? maman Léocadie?
— Non , ta véritable mère , celle qui t'a donné naissance ?
— Puisqu'elle est morte !
— Mais si elle ne Tétait pas?
— Comment veux-tu donc quelle ne le soit pas, puisqu'elle Test?
— Mais , je suppose, si tout d'un coup tu apprenais qu'elle existe ?
qu est-ce que lui dirais ?
— Je ne peux rien lui dire : je ne la connais pas.
<84 UIV EIMFANT.
— Mais si tu la connaissais Julie?...
— Je ne Tai jamais vue, et puis, d'ailleurs, je te dis qu'elle est morte.
— Ton père te Ta dit?
— Oui , ma bonne Louise.
— Et. . . jamais il ne te parlait d elle
que pour te dire qu'elle était
morte ?
— Non, jamais...
— L aimerais-tu bien ta mère, si elle vivait?...
— Oui, si elle était bonne...
— Si elle te caressait comme je te caresse?...
— Oui.
— Si elle t'aimait comme je t'aime?...
— Oui.
— Si elle te disait : Julie , il faut me suivre, ma fille, quitter pour moi le château j le ferais-tu ?
— Oui, pourvu qu'elle me remmène dans notre maison de Paris
Mais, qu'est-ce que tu as donc encore?
tu pleures toujours.
— C est que j'ai eu une fille comme toi
— Je sais bien j et c'est ça qui t'a rendue innocente ?
— Oui, Julie.
— Est-ce qu elle est morte, ta fille?
— Oh! non, elle n'est pas morte,
186 UN EiXFAlVT.
S écria Louise en serrant son enfant avec amour... Non, elle n est pas morte , Julie... Mais quand je lui ai dit de quitter son père pour me suivre...
elle n a pas voulu.
Louise regardait sa fille avec un trouble extrême; elle attendait sa réponse comme un arrêt de mort.
— Elle n'a pas voulu s'en aller avec toi? reprit 1 enfant... Ah!
— Cela t'étonne, n'est-il pas vraf?
Tu aurais tout quitté pour suivre ta mère ^ toi ?
— Oui, tout le monde, excepté mon papa.
— Ton papa, Julie, pense donc qu il te laisse ici toute seule, qu'il t'y a laissée cinq ans, qu il l oublie, qu il
VN *:i\FAi\T. 187
ne prend pas soin de toi ; au iieu que ta mère...
Louise s'arrêta effrayée. Son secret était près de lui échapper : elle garda un long silence. .. mais son coeur était plein de bonheur. Elle pensa que sa chère enfant, préparée doucement à ce qu elle voulait lui apprendre, le jour d une entière confidence venu , n hésiterait pas de croire qu elle fût sa mère; et qu'alors , au moyen d'un conte adroitement ménagé , sous prétexte qu'elles allaient rejoindre Gustave, il serait possible de lui faire quitter le château. Toutes les combinaisons qui devaient amener ce résultatn'étaientpas encore biennettement arrêtées dans 1 esprit de Louise, mais enfin elle esj)érait assez en la force de