‹ Un enfantChapitre 3 sur 23 · LIV EI\FA1VT · texte numérisé non relu

LIV EI\FA1VT

le Père Lachaise, Cependant, si vous y tenez beaucoup , madame, ajoutât-elle, demain, ou un autre jour , je vous conduirai au cimetière , et j'ai tout lieu de croire que nous serons plus heureuses.

Louise accueillit cette proposition avec transport. Elle insista pour emmener tout de suite madame Lefebvre , mais celle-ci , tout en feignant de se rendre à ses vœux , lui dit de l'air le plus triste qu'elle put se donner :

— Je ne demande pas mieux que de vous accompagner , madame, certainement. . . Mais au bout de six ans, comment voulez-vous que je me rappelle ?. . . Si nous allions nous tromper

comme la première fois , je me le reprocherais toute ma vie. Vous coucevez? un tombeau où Ton n a mis ni inscription , ni rien qui le fasse reconnaître M. Gustave devait faire

graver dessus le nom de votre fille , son âge , le jour où elle est morte , mais M. Gustave est parti si vite... Il

était si chagrin , si troublé! C'est

égal , madame, nous chercherons une ])etite tombe toute simple, sans nom, et ce sera peut-être celle-là.

Ce mot peut-être^ que madame Le febvre n'avait pas dit sans intention, frappa douloureusement le cœur de Louise. Elle tressaillit d horreur à la pensée de prier pour la seconde fois sur une tombe étrangère et vide

Elle vit là un châtiment de Dieu, qui

UN E\'FAi\T. 25

Jiii refusait Ja consolation même de pleurer sur les cendres de sa fille.

Tout bonheur lui était donc ôtë ! Après six ans de désordre ou d'illusion , seule, pauvre, flétrie dans son ame et dans sa beauté, au moment où elle demandait au passé quelques ressouvenirs d amour qui lui fissent oublier le présent , le passé devenait stérile , impitoyable. Elle ne pouvait retrouver le tombeau de son enfant , et sa mère , sa vieille mère dont elle avait causé la mort , avait été jetée

dans la fosse commune Elle était

sans passé, sans présent, sans avenir ! D'amis , elle n'en avait plus : les vi vans l'avaient abandonnée , et elle ne savait où étaient les morts

— Adieu, madame Lefebvre , dit Louise , adieu pour toujours !

La Lefebvre essaya de la retenir , de lui faire comprendre que le désespoir ne remédie à rien; mais Louise, sans Técouter et sans 1 entendre, ouvrit violemment la porte et s enfuit.

Elle achevait de descendre 1 escalier , et l'éclat de ses sanglots venait encore frapper 1 oreille de madame Lefebvre .

— La pauvre fille î murmura piteusement la femme de chambre.

Si elle était restée avec moi , si elle n avait pas écouté cette Valéry, elle serait moins malheureuse , elle aurait plus d argent quelle ne paraît en avoir, et moi j aurais fait de meilleures affaires. Cependant, pensa-t-elle , au cas où M. Gustave serait à Paris ,

UIV EI\TAIVT. 27

je ue \eux pas perdre 1 occasion de lui dire que son ancienne maîtresse est revenue et qu'elle est misérable.

Il fera quelque chose pour elle , s il en a envie ; mais pour moi je suis bien certaine qu ilne m'oubliera pas. C est un service que je lui rends : il se tiendra sur ses gardes. Comme il disait : Cette femme-là est capable de tout.

Laissons madame Lefebvre allant s informer si Gustave est à Paris ou à la campagne , en Angleterre ou en Suisse , et suivons Louise autant que la rapidité de sa course nous le permet.

Elle longe la rue du faubourg Montmartre , traverse les boulevards , la

28 UIV E^FA^T.

rue Vivieniie , le Palais-Royal , et se (lirii^e vers les quais.

La voilà parvenue sur le quai du Louvre. 11 fait un soleil doux. La foule des promeneurs est grande. A mesure qu elle approche du bord de F eau, son pas devient lent , son courage faiblit : elle regarde timidement par-dessus le parapet, comme pour mesurer la hauteur de sa chute. Des enfans sont là qui jouent sous le pont j des bateliers suivent le courant. Elle détourne la tête et aperçoit différentes personnes qui se sont arrêtées près d elle et qui l'examinent.

Elle s éloigne du parapet et se dit :

— Je reviendrai ce soir, à la nuit.

UN ENFAI\T. 2y

On ne me verra pas et j aurai peutêtre plus (le courage.

En marchant au hasard, elle est arrivée en face du Pont-Royal , vis-àvis de la grille des Tuileries. Elle a été près d'entrer dans le jardin ; mais à la vue de tout ce monde qui est là , joyeux , et qui se promène , Louise continue sa marche tout le long du quai devenu plus solitaire.

Elle a passé la place Louis XVI, et bientôt elle se glisse sous les arbres sombres des Champs-Elysées.

Une allée lui paraît plus sombre encore que les autres : c'est celle-là qu'elle choisit. Quelques rares piétons la rencontrent ; les uns Taccos-

30 tl^ E\FA\T.

tent et lui sourieul ; les autres 1 accueillent (1 un geste effronté. Elle fuit de sentiers en sentiers, se jette au milieu de la foule , se rejette dans la solitude, perdson chemni et le retrouve à peine parmi ce labyrinthe d'allées désertes ou passantes.

Voilà plusieurs heures qu elle marche. Le jour commence à baisser.

Au détour d une allée , Louise aperçoit tout à coup , à vingt-cinq pas devant elle, une petite fille courant après un cerceau que bien vite 1 enfant rattrape et chasse dans les jambes d'un homme qui le lui renvoie en riant.

Les joues de la petite fille sont écla-

UN EIVFANT. 31

tantes de joie et de santé. Sous son grand chapeau de paille coule une blonde chevelure qui tombe en longues boucles sur ses épaules. Ses jambes sont à laise sous un large pantalon blanc , et sa robe large et blanche aussi Hotte et descend à la hauteur du jarret ; sa taille est élancée , ses mouvemens sont gracieux et souples.

Le cerceau qu elle chasse à Taide d'une badine dévie du but où elle le pousse , et , fuyant à côté de Fliomme qui l'attendait au passage , il arrive jusqu'à Louise, involontairement distraite par ce jeu.

Louise s est emparée du cerceau , et, sans le vouloir, comme par un ressouvenir machinai d enfance , elle

32 U\ EIVFAIVT.

pousse Icgèremciit le jouet vers l'eufaut , qui le lui reuvoie à sou tour.

Cette fois, Louise garde le cerceau et laisse venir la petite fille jusqu à elle.

— Que vous êtes jolie, mon enfant!

lui (lit Louise; laissez-moi vous embrasser , voulez- vous?

La petite fille tend son front , où Louise dépose un baiser , puis deux.

— Llieureux âge ! dit-elle en soupirant .

L'enfant comprit sans'doute qu'on lui demandait son âge , car elle dit :

— J'ai six ans, madame.

l}\ ENFANT. 33

— Six ans ! répète Louise en la regardant avec amour et douleur.

Elle a passé ses bras autour du cou de la petite fille, elle lui baise les yeux, elle roule dans ses doigts les soyeux anneaux de sa blonde chevelure.

— Six ans! répète-t-elle , ce serait Tâge de la mienne...

Et des larmes de tristesse lui viennent en pensant à Flieureuse mère de cette enfant.

Elle continuait à se tenir penchée sur la petite fille indifférente à ses caresses, impatiente même de quitter Louise j et de reprendre sa volée avec sa badine et son cerceau. Mais plus m. 3

34 Ul\ EMFAI^T.

reiifant témoignait Tcnvie de s'en aller, plus Louise la pressait contre elle. A la fin , surprise et honteuse de la retenir presque par violence , Louise ouvrait lentement ses bras pour lui donner passage , lorsque en relevant la léte elle aperçut un homme à ses côtés. Il tenait dans sa main la main de la petite fille, qu il attirait doucement à lui.

Cet homme sourit à Louise comme ferait un père dont on vient de caresser Fenfant; mais tout à coup ses lèvres , qui souriaient , tremblèrent, et il détourna son visage pâle de stupeur.

Louise, qui était encore à demi accroupie, se dressa d'un bond.

— Ah ! . . . cria-t-elle .

Cette exclamation fut suivie d'un long silence et d'une immobilité complète ; cependant la petite fille et l'homme s'éloignaient avec vitesse.

Louise poussa de nouveau des sons étouffés et se mit à courir. Elle rejoignit Thomme et Fenfant au moment où Tun et Tautre quittaient Fombre du bois pour passer sur la chaussée.

Là , une voiture les attendait sans doute , car ils n'eurent pas plus tôt paru qu'un domestique s'empressa d'abattre le marchepied devant eux.

Louise , avec ses deux mains , saisit rhommepar les basques de son habit.

— Qu'est-ce là? dit-il, que demande cette femme?...

5(i UN ENFANT.

— Pardon, monsieur, répondit Louise, fortement émue, n'étes-vous pas M. Gustave Charrière?

En toute autre occasion , Gustave eût renié son nom , mais la présence de ses domestiques lui ôtait toute possibilité de faire un mensonge. Je suis M. Charrière, en effet , reprit-il, que me voulez -vous? Je ne vous connais pas.

Louise jeta un long regard sur Tenfant , puis un autre regard , mais plus rapide, sur Gustave.

— Vous ne me connaissez pas ? ditelle... C'est possible. Six ans de malheur m'ont bien vieillie... Mais, ajouta-t-elle tout bas , et comme si

Ul^ ENFANT. 57

e]le se parlait à elle-même, mes idées se confondent. . je ne sais plus ce que je veux lui demander.

Cependant elle se penchait sur la petite fille avec un œil si étrange, si craintif à la fois et si avide , que Tenfant alarmé se serra contre Gustave et lui dit : — Papa, cette femme me fait peur!...

— Papa ! dit Louise d'une voix éclatante... Vous êtes son père?...

Gustave arracha violemment sa fille des mains de Louise, et, s'adressant à la foule qui s'amassait :

— Je ne sais quelle est cette femme?

il faut qu elle soit folle. Baptiste , ditil à un de ses domestiques, retenez

Page 1