CHAPITRE II
Le soir même de cet événement, le docteur Thévenot reçut la lettre qui suit :
(( Je pars et je ne puis vous aller voir, mon cher et bon docteur. Ma fuite (car c'en est une) est si précipitée que mon désir de vous dire adieu cède
à la nécessité de quitter Paris au plus vite. Je ne prends pas même le temps de faire une malle, pas même le temps d'emporter les chifTons et joujoux de ma fille, qui se désole, parce que tout cela ne doit être mis à la diligence que demain.
» A propos, brûlez ma lettre.
» Cette femme , dont je n'ai pas le courage d'écrire le nom, a reparu.
Je Tai rencontrée ; elle a vu ma fille ; il y a eu une scène horrible ; mais elle ne sait ni où je demeure , ni où prendre des renseignemens sur moi.
Sans doute elle viendra vous trouver : dites-lui que vous m'avez perdu de vue depuis des années. En tout cas, persuadez-hii que j ai un enfant naturel , une fille de Tâge que devrait
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avoir la sienne ; que je lui étais in(idèle, et qu à peu près dans le même temps , mes deux maîtresses m'ont rendu père. Son enfant, à elle, est mort, l'enfant de l'autre vit: c'est celui-là qu'elle a rencontré sans doute avec moi. La Lefebvre est avertie, vos deux versions ne se démentiront pas; la Lefebvre est trop bien payée pour me trabir ; mais vous , docteur, comment paierai-je , comment reconnaîtrai-je jamais votre discrétion et votre dévouement ?
» Yous seriez bien aimable de me débarrasser de cette petite galerie de tableaux dont la mort de mon père me fait Ibéritier indigne : ils sont tous dansle salon , je ne les en ai pas encore retirés ; car vraiment je ne sais qu'en
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faire ; je ii entends rien à la peinture. Vous qui êtes amateur, délivrez-en un profane comme moi. C'est un trésor qui, dans mes mains, serait perdu.
Acceptez , sinon par amitié pour moi, du moins par pitié pour les arts.
)) Je vous avoue qu'il m'est bien désagréable de quitter Paris en ce moment . Cette succession de mon père est tellement embrouillée, elle ra.e laisse tant d argent à payer, tant d'argent à recevoir , que mon absence ne peut manquer d être préjudiciable à mes intérêts. Que voulez-vous? Mon plus grand soin ne doit-il pas être de veiller à ce que cette femme ne puisse pas troubler mon repos , mon bonheur et celui de ma fille ?
» Je vous demande un peu ce que
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ma fille deviendrait entre les mains de cette folle? Vous savez quelle vie elle a menée , bon Dieu. Comment se fait-il qu'elle ait quitté Londres ?
]N'est-ce pas à Londres qu'elle était allée avec la Valéry? Je n'en sais plus rien. L'essentiel , c'est que je puisse m'affranchir de ses persécutions. J'espère beaucoup en vous et en madame Lefebvre. Ce que vous lui direz la calmera sans doute.
» D'ailleurs , rien ne prouve que j'aie sa fille. L'acte de naissance ne porte pas le nom de L'^'^ D*'*^. Que peut-elle faire? rien. . . Mais c est égal, avec une tête comme la sienne, on se moque des lois. Qu'est-ce que je dis ? elle m attaquerait en faux, elle m'accuserait de supposition d enfant, que ni. 4
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sais-je? Elle perdrait , je n'en doute pas. Mais un procès, les cris de cette femme , tout cela m'épouvante , rien que d'y penser. Je ne crains pas qu'elle reprenne ma fille , je Ten défie. Ce que je crains, ce sont toutes les démarches qu elle ferait dans l'espoir de la reprendre. Elle remuerait ciel et terre. Je ne me soucie nullement d'un éclat.
» Elle a été mise sur la voie de la vérité par les précautions mêmes que nous avions prises pour entretenir son erreur. La Lefebvre vous contera cela. Elles se sont déjà vues. Pour comble de malheur, elle rencontre ma petite qui lui dit son âge ! c'est une fatalité.
)) Je serai de retour à la fin de la semaine. J'emmène ma fille à la cam-
pagne , où elle restera toute la belle saison , toute Tannée s'il le faut. Il m'en coûte de me séparer ainsi de cette cbère petite, qui m'aime tant et qui pleure de toite son ame , parce que je lui ai dit que j'allais la conduire en province , où je la laisserais toute seule. . . rien que six jours. Elle ne veut pas entendre parler de cela. Six jours sans moi lui font jeter les hauts cris.
» Adieu , en voilà bien long pour un homme pressé de fuir. Au revoir, jusqu à la fin de la semaine. Brûlez ma lettre, et n'oubliez aucune de mes instructions. Votre tout dévoué pour la vie.
Ce {6 juin 185...
)) Gustave.
i) P. S. Si j'en juge par sa mise,
elle est tomliée dans la plus profonde misère. Dites-lui qu'à titre cVamiy j'ajoutai autrefois au revenu que je lui avais assuré un revenu nouveau de deux mille francs dont vous deviez lui servir la rente. Donnez-lui telle somme qu'elle voudra, mais en lui faisant observer que si je m'engageai autrefois, par devant vous , à doubler presque sa pension , ce fut à la condition seule qu'elle quitterait la France, et ne clierclierait jamais à me revoir. Le besoin d'argent et le désir que sa nouvelle rente de deux mille francs lui soit continuée la fera, j'espère, consentir à me laisser en repos, surtout si vous lui persuadez que la fille dont je suis le père est l'enfant d'une autre femme. Adieu , dereclief , je vous laisse le soin de mon bonheur à venir. »