LIV ENFANT
Le lendemain , le docteur Thévenot, qui attendait Louise, reçut la visite de la Lefebvre , qui , de son côté, montra quelque étonnement de n'avoir pas encore revu Tancienne maîtresse de Gustave. Tous deux ils pensèrent que Louise ne pouvait tarder long- temps à venir les fatiguer de questions et de reproches. Ils se distribuèrent leurs rôles en conséquence; mais ce fut peine perdue, Louise ne vint pas. Après trois ou quatre jours ils demeurèrent convaincus que la pauvre femme avait renoncé à faire d inutiles démarches , ou bien qu'il lui était arrivé quelque malheur.
Voici la vérité. Par suite de sa
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chute, Louise s'était fait à la tête une blessure assez grave pour garder la chambre et même le lit. Mais son courage , né de son désespoir , lui fit surmonter un mal auquel sans doute elle eût cédé en toute autre circonstance. Aujourd'hui c'est à peine si elle se ressent de sa blessure. 11 n'est pas une douleur physique, quelque grande qu'elle soit , qui ne se taise lorsque vient à éclater une violente passion de Tame.
Toutefois 5 au sang qui se coagulait dans ses cheveux, Louise vit bien qu'elle était blessée j et , par un instinct de conservation , par ce besoin de vivre , devenu plus fort du moment où elle avait retrouvé sa fille, elle étancha sa ])laie avec de l'eau
fraîche, se serra la tête de linges, puis, après avoir caché le tout sous son bonnet, dès le matin du jour suivant, elle sortit pour chercher son enfant aumiheu des rues.
Son projet fut d abord de retourner aux Champs-Elysées ; mais , avec un peu de réflexion, elle reconnut que ce serait perdre son temps ; que Gustave ne ramènerait pas sa fille précisément là où ils s étaient rencontrés la veille , et que c'était ailleurs qu'il luifallait porter ses pas. Mais où?
Interroger madame Lefebvre fiit une des pensées auxquelles son esprit s'attacha le plus fortement. Mais cette pensée, où elle avait vu luire quelque espoir de bonheur, elle la rejeta bien-
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tôt avec effroi. JI me serait impossible , se dit-elle , de me retrouver en présence de celte méchante femme sans oublier toute retenue. D'ailleurs elle qui ma trompée déjà , que lui en coûterait-il de me tromper de nouveau? Son premier mensonge ne lui fait-il pas une nécessité de me cacher la demeure de Gustave? Elle me soutiendra toujours que mon enfant est mort.
S'adresser au docteur Thévenotlui parut tout aussi impossible, tout aussi inutile que d'essayer une démarche auprès de madame Lefebvre . La conviction où elle était d'avoir été la victime de leur faiblesse ou de leur cruauté lui rendait méprisable, odieux le souvenir même de cet homme et de
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cette femme. A plus forte raison rejetait-elle avec horreur Tidée de les regarder en face. Elle ne put se résoudre à leur aller demander des nouvelles de sa fille.
Une autre pensée , il est vrai , lui donna Tespoir qu'elle pourrait , sans leur aide menteur, découvrir la véritable retraite où Gustave cachait son enfant j espoir qui devait se réaliser, suivant elle, en allant frapper tout droit à la porte de M. Charrière.
M. Charrière , pensait-elle , me dira le lieu où est son fils , et quand je le saurai , il faudra bien qu'on me rende ma fille.
Nous savons déjà , nous, que depuis sept mois M. Charrière n existe plus.
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Louise , pleine de confiance dans la réussite de son dessein , se dirigeait en toute hâte vers la maison de M. Cliarrière , là, oii six années auparavant, sa jalousie l'avait entraînée sur les pas de Gustave. Sa course était rapide; elle se jetait dans les rues avec 1 imprévoyance et les précipitations hardies du désespoir ou du bonheur.
Elle s'égara de son chemin , et après avoir fait de nombreux détours, elle sentit son courage s'abattre sous le poids de la fatigue de son corps.
Déjà elle se voyait humiliée par M. Charrière , reniée par Gustave, méconnue par sa fille , chassée par leurs laquais... Elle regarda tout au-
tour d'elle , comme pour chercher uu protecteur parmi cette foule qui passait indifférente à ses côtés.
En ce mioment, Louise crut s'apercevoir qu'elle était en face du Palais de Justice. Dans la peur de se tromper, elle s'adressa au premier passant venu , qui l'assura qu'en effet c'était hien là le Palais. Des avocats en robe , errant au loin sous le péristyle, ne lui laissèrent plus aucun doute sur le lieu où le hasard l'avait conduite. Son coeur s'échauffa d'une foi plus vive. Il lui parut que la justice s'offrait à elle pour faire reconnaître et valoir ses droits comme mère.
Elle monta les degrés l'âme remplie d'une joie noble et sainte.
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— Ils me feront rendre ma fille , dit-elle.
D'abord le eostume sévère et la mine froide des avocats lui imposèrent de la crainte. Elle les regardait tous les uns après les autres, surprise de son peu de hardiesse , surprise aussi qu'aucun d'eux ne devinât, pour ainsi dire, quelle était sa peine , et n'accourût lui offrir généreusemen t ses services.
Lasse de regarder et de se promener inutilement sous les galeries, elle entra dans la vaste salle des Pas-Perdus , décidée cette fois à demander justice. Pour se donner de la force, elle se représenta,, par la pensée, sa fille lui tendant les mains, l'appelant
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sa mère , tandis que Gustave fuyait avec renfant —
Il ne fallut rien moins que cette image pour lui remettre quelque hardiesse au cœur; car, seule parmi tous ces hommes vêtus de noir, elle hésitait à parler —
Un vieillard en robe se promenait rêveur dans un coin de la salle. Elle courut à ce vieillard.
— Monsieur, lui dit-elle , j*ai une fille....
Le vieil avocat l'interrompit.
— Je ne donne pas mes consultations ici , madame. Je n'ai pas le temps de vous entendre. Venez me trouver
GS UN ENFA%T.
demain dans mon cabinet. Vous voyez bien que je vais plaider devant la Cour.
Cela dit, le vieil avocat poussa une porte derrière laquelle il disparut.
Louise, anéantie, remontait lentement la salle , lorsqu'un autre liomme noir , plus jeune que le premier , lui dit avec douceur :
— Vous cherchez quelqu'un pour vous défendre , madame ?
— Oh ! oui , monsieur , s'écria Louise , quelqu'un qui me défende î Ah! monsieur, prenez pitié de moi.
— Qu est-ce que c'est que votre affaire, madame?
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Louise, interrompue vingt fois par ses larmes , conta son histoire le plus clairement qu'il lui fut possible. L'avocat r écoutait avec beaucoup d'attention :
— Quelle preuve avez-vous , lui demanda-t-il , que votre enfant soit celui-là même que ce M. Gustave possède ?
— Elle a six ans , monsieur , et il me l'ont prise!
— Mais, encore une fois , comment prouverez-vous que cette fille soit la fille dont vous êtes accouchée il y a six ans? Avez-vous lacté de naissance de votre enfant? quel nom porte- 1il?
— Son nom? mais je ne sais pas.
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monsieur ils lui eu auront sans
doute donné un autre...
— Il faudrait pouvoir constater ridentité de Tenfant... ce sera diflicile... vous n avez pas Tacte de naissance?...
— Non, monsieur.
— Mais, au moins, vous avez des témoins pour affirmer comme quoi vous êtes accouchée tel jour, dans telle maison, de tel enfant...
— Certainement , monsieur , mais ce sont toutes des personnes dévouées à M. Gustave... elles ne conviendront de rien...
L'avocat tira un crayon de sa poche, et il écrivit son nom et son adresse
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sur un lambeau de papier qu'il remit à Louise :
— Passez chez moi dem^ain, de neuf à dix heures, madame. Nous causerons plus amplement de votre affaire . Il n est pas impossible de réussir.
— Ah ! monsieur , que de remercie mens!..
— Mais je ne vous cache pas que ce peut être un procès fort long , fort dispendieux... et vous ne paraissez pas riche ?
— Hélas! non, monsieur; je suis
pauvre, très-pauvre. . . Mais c'est égal, monsieur ; je travaille, et j'aurai toujours de quoi nourrir mon enfant.
ni. 5
fiB UK EIVFA!\T.
L'avocat parut réfléchir un instant.
— Plus jy songe, dit-il, et plus cette affaire me semble embarrassante.
Vous ne pouvez pas vous constituer partie civile (il lui expliqua le sens de cette expression); c'est le m^inistère public qui , sur votre plainte, doit
poursuivre d office alors qu'arri-
vera-t-il ?
— Ab! monsieur, lui dit Louise eu rinterrompant, qu'on me rende mon enfant; c'est tout ce que je demande.
— Fort bien, reprit 1 avocat. Mais faites attention : si la justice ordonne que votre fille vous soit remise , ce M. Gustave est par cela seul convaincu de supposition de part , de
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substitution (l'état, de faux en acte authentique sur les registres de la
mairie il y \a delà réclusion ou
des galères,
Louise pâlit d'effroi.
— Le père de ma fille aux galères,
monsieur, et par moi! Ali! non,
non , jamais je ne ferai cela ! j'aimerais mieux mourir toute seule dans un coin comme une malheureuse !
L'avocat lui dit que , selon toute apparence , tel ne serait pas F arrêt de la justice, qui prendrait en considération les circonstances , la position du prévenu ; il ajouta que , tout interdite que peut être la recherche de la paternité , le tribunal ne saurait se défendre devoir dans Gustave un père
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tjui a cru |H)uvoir disposer Je son eul'ant. Moi juge, contiiiua-t-il , je n'aurais pas, je vous Tavoue , la force de condamner ce jeune liomme.
— C'est que vous éles homme, vous monsieur ! répondit Louise avec amertume.
— 11 ne s agit pas de cela, madame , répondit T homme de loi : je vous parle justice et raison. En tout cas, ce M. Gustave a pris sans doute les précautions nécessaires pour n être pas inquiété dans sa fille.
— Mais on lui demandera d'où elle lui vient, cette fille?
— II Ta trouvée un soir, au coin d une horne , et il l'élève.
IJI\! EIVFAI\T. fiy
— Mais, mon enfant, à moi, ne faul-il pas qu'il dise ce qu'il en a fait, ce qu elle est devenue?
— Il Fa mise aux Enfans trouvés. . .
Croyez-moi, madame, je vous le dis dans votre intérêt : ce que vous avez de mieux à faire, c est de décider Gustave à vous rendre votre fille par
amour pour vous S il résiste , eh
bien ! en désespoir de cause , vous le menacerez d'un procès peu honorable.
— C'était là mon intention d abord, répondit Louise ; quand j'ai passé près d'ici , j allais trouver lui ou son père .
L avocat laifermit dans ce projet, en lui disant (|u au pis-aller les lois
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lui pourraient ètrede quelque secours, — mais , ajouta-t-il , d'un secours si douteux, madame, que je vous conseille de tenter un arrangement à l'amiable. Vous êtes plus certaine de réussii^ par la douceur que par la violence , plus certaine aussi de réussir par la peur que vous lui ferez de la justice , que par l'arrêt que prononcerait la justice elle-même.
11 rengagea très-fortement à lui venir rendre compte, le lendemain , du succès de sa démarche, et Louise le quitta après lavoir remercié de bouche , mais non de cœur : car dans les paroles de cet avocat elle n'avait puisé ni plus de confiance , ni plus de courage; loinde là peut-être. Le corps débileetrameabattue,elleeutarand'-
peine à se traîner jusqu'à la porte de M. Cliarrière. Une femme , la portière sans doute, était dans la loge lorsque Louise y entra toute tremblante.
— M. Cliarrière demeure-t-il toujours ici , madame?
La portière répondit froidement :
— Si c est M. Charrière père que vous demandez , il est mort depuis sept mois ; si c est le Hls, il ne demeure pas dans cette maison.
— Mort! répéta Louise avec stupeur. Il est mort î et son fils ?. . .
— Je vous dis qu'il ne demeure pas ici... D ailleurs, il est parti ce matin avec sa demoiselle pour la campagne.
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— Partir ! . . . Et ils reviendiont?.. .
— Oh! ma foi, je n'en sais rien, moi : je. ne suis pas sa portière. Adressez-vous où il demeure, dans la maison en face: elle lui appartient.
— Son père mort, et lui parti avec mon enfant! murmura Louise... Je n'ai plus d'espoir qu'en Dieu !
Elle traversa la rue avec crainte, regardant timidement aux fenêtres de l'hôtel qui lui faisait face.
Quoiqu'elle fût certaine de ne rencontrer ni Gustave ni son enfant , elle ne put maîtriser sa vive émotion en mettant le pied dans cette maison, où ce matin encore était sa fille...
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La première personne qu'elle y trouva fut le même domestique qui, la veille, aux Champs-Elysées, lui avait tenu les bras pendant que la voiture s'enfuyait.
Ils se reconnurent au premier coup d'oeil.
Le domestique portait à la main une petite cassette en bois jaune , qu'il déposa bien vite sur d'autres petits paquets épars dans la cour de l'hôtel, et, courant à Louise , il lui cria d'une voix rude :
— Que demandez-vous?
Dans son trouble , Louise , au lieu de gagner la porte de la rue , remonta