‹ Un enlèvement au xviiie siècleChapitre 3 sur 8 · LOUIS XVI ET LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

LOUIS XVI ET LA RÉVOLUTION

Nons entrons dans les salles du Musée les plus intéressantes au point de vue de l'étude et les plus élégantes peut-être au point de vue de Tart. Le petit salon octogone, dit petit salon de M™*' de Rohan, placé à l'extrémité de l'aile gauche du palais actuel des Archives, nous ferait presque oublier la chambre à coucher avec sa couleur cramoisie. « Ce petit salon, que décore une magnifique cheminée de marbre, reproduction fidèle de celle qu'on voyait naguère et sur laquelle on a placé une pendule provenant du château de Chantilly, — le château du prince de Condé, — est surmonté d'un splendide plafond. L'espace laissé sans moulures entre le contour de celui-ci et les archivoltes est occupé par huit toiles qu'exécuta, de 1737a 1739, rhabile peintre Charles Natoire, et qui représentent les principales scènes de l'histoire de Psyché (i). »

(i) Alf. Maury, préface du Musée des Archives,

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Au salon octc^one succèdent deux autres chambres. La première, qui contient des documents de la Révolution, est ornée de quatre peintures : Mercure apprenant à lire à V Amour y par Boucher; Castor et PolluXy par Carie Vanloo; Minerve et USilencey par Restout ; la Vérité^ par TrémoHère,

Les salles que voici et celles qui suivent sont les salles de la Royauté constitutionnelle, de la République, du Directoire et de l'Empire.

M. Ed. Dupont s'était chargé de rédiger, pour la belle publication de M. Pion, les introductions et les notices des pièces de ces divers régimes. Il a commencé son œuvre avec sa science et son talent habituels ; mais, dans ce livre, le Musée des Archives^ Téditeur n'a point dépassé la date de 1799, quoique M. Dupont eût, avec sa sûreté ordinaire d'érudition, mené son travail jusqu'à la niort même de Napoléon I**. Ainsi, dans ce musée pa^éographique, l'histoire contemporaine semblait avoir un point final. Pourquoi s'être arrêté au seuil du xix« siècle? L'éditeur, M. Eugène Pion, ne voudrait-il pas continuer une publication aussi importante? Il manque à ce beau livre deux choses : une table alphabétique et analytique, et la fin du travail de M. Dupont sur le Directoire et TEmpire.

L'aimable, et savaiit chef du secrétariat de nos

Archives nationales a, fort heureusement pour nous, bien voulu nous communiquer les fiches déjà itdi^ gées et classées qui devaient lui servir à achever son œuvre, et c'est grâce à cette libéralité que nous pourrons aller plus loin que le xviii* siècle, dans cette analyse rapide des documents conservés aux Archives ou exposés au Musée. Nous ne saurions trop vivement en remercier M. Ed. Dupont.

Le régne de Louis XVI commence par une pièce datée de Versailles, 24 août 1780, jour anniversaire de la Saint-Barthélémy. C'est V Abolition de la queslion. On dirait l'aurore clémente d'une journée qui finira en plein orage.

Voici un des nuages, au surplus. C est un autographe relatif au a procès du collier », une lettre du cardinal de Rohan à Louis XVI (2 juin 1876) :

« J'ai l'honneur, dit le cardinal, de remettre entre les mains du roy la démission de la charge de grand aumônier ainsi que les décorations de Tordre du Saint-Esprit.

« Le cardinal de Rohan. »

La cour est d'ailleurs rassurée, malgré ce scandale, malgré les sourds grondements du dehors. On aperçoit, au Musée, dans le petit salon octogone, sous une vitrine, « quatre-vingt-quatre cartes i

jouer et feuillets d'almanachs sur lesquels se trouvent, inscrits de la main de Louis XVI, les noms des personnes admises aux dîners, soupers, soirées inti* mes et à son jeu : billard, hombre, loto, piquet, reversi, trictrac et whist ». Au 15 juin 1789 le roi s'amuse encore.

a Le premier de ces feuillets remonte au 1 1 octobre 1786, et le dernier, qui est reproduit recto et verso tn fac-similé y porte les dates des 25, 30 mai et 15 juin 1789.

<c Le roi jouait ordinairement le billard avec le vicomte de Laval; Thombre avec Monsieur et le duc d'Havre ; le reversi avec Monsieur, le marquis de Belzunce et le duc de Guiche; le trictrac avec le duc de Laval ; le whist avec Monsieur, le duc d'Ayen et le vicomte de Laval.

« Les personnes dont les noms se présentent le plus souvent sont : le marquis d'Avaray, la duchesse de Béthune, le duc de Brissac, la princesse de Broglie, la duchesse du Châtelet, le duc de Choiseul, le prince de Condé, le prince de Croy, la baronne d'Escars, le comte d'Esterhazy, la éuchesse de la Force, le duc de Fronsac, le duc d'Harcourt, le prince de Lambesc, le duc de Lévis, le prince et le comte de Luxembourg, la duchesse de Maillé, la marquise de Montesquiou, la vicomtesse de Noailles,

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le comte d'Osmond, la comtesse d'Ossun, le prince de Poix, le duc de Polignac, la comtesse de Paységur, le duc de Richelieu, le marquis de Tourzel, la marquise de Vintimille. Les noms précédés d'une accolade paraissent être ceux des personnes invitées à dîner ou à souper. »

Un mois après, la Bastille est prise. Les lettres royales vont faire place aux actes de l'Assemblée nationale.

« Les actes émanés des Assemblées nationales, auxquelles passe, d'abord en partie et bientôt en totalité, l'autorité qui appartenait antérieurement au roi, sont libellés de la façon la plus simple : « L'As^ semblée nationale, considérant^ » ou : « après avoir entendu le rapport de son comité, » ou : « sur la motion d*un de ses membres y,., décrète.., » Signé par l:e président et par les secrétaires de l'Assemblée. En marge, la formule d'acceptation royale : « Le roi consent et fera exécuter », daté, signé « Louis », contre-signe par un ministre. Le sceau, appliqué en dre ardente de couleur rouge, est ovale et a 35 millimétrés de long sur 30 de large. Le champ porte trois fleurs de lis posées deux et une entre lesquelles sont les mots : « La Loi et le Rai ». La légendes « Assemblée nationale, iy8^ » est entourée d'une couronne de chêne. Ce type continua d'être en

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usage jusqu'au 13 décembre 1791, quoique un décret du 1 5 septembre précédent en eût prescrit le changement. Le sceau nouveau représente un piédoucbe orné de guirlandes ; au milieu est figuré un écusson portant l'inscription: « La Nation, la Loi et le Rot », et surmonté d'un bonnet phrygien qu'entoure une couronne de chêne. Pour légende : « Assemblée nationale », et en exergue : « Procès-verbaux » (i).

Plus tard, les pièces et documents changeront encore de caractère, et M. Dupont décrit ainsi leurs emblèmes révolutionnaires :

<c ' La déesse de la Liberté, des chaînes brisées, l'œil de la Vigilance, le triangle égalitaire, un coq, deux mains enlacées, le soleil levant; tantôt, soit des dates rappelant les principales époques de la Révolution, soit des devises : « Vivre libre ou mourir y Vaincre ou mourir, Mort aux tyrans! » la formule : « Liberté, égalité y fraternité », à laquelle s'ajoute pendant quelques mois : « ou la mort ». Le cachet d'un employé aux subsistances à Strasbourg, en nivôse an II, représente une guillotine sous laquelle est inscrite la devise : « Guerre aux fripons ! » Une société populaire de « la section des Sans-Culottes » grave sur son timbre une couronne

(i) Ed. Dupont. Mtuie des Archives nationales.

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de chêne an centre de laquelle sont les mots : « Vivri libre ou mourir ». Le cachet de Championnet, mis sur une lettre de floréal an II, porte un cœur soutenu par un bras, et en légende : « L'un et Vautre à la République ».

Mais nous n'en sommes encore qu'à 1789.

Voici, daté de Versailles, 24 janvier 1789, le règlement arrêté par le roi pour l'exécution des lettres de convocation des États-Généraux. On a exposé tout auprès les procès-verbaux des assemblées des trois ordres du bailliage du Calaisis, réunis pour l'élection des députés aux États -Généraux (1789, 8-26 mars. Calais), les cahiers et doléances du clergé, de la noblesse et du tiers état.

La Révolution se précipite. Quelle est cette lettre du 20 juin 1789? C'est la lettre du marquis de Dreux-Brézé (i) informant Bailly que l'entrée dans les salles de l'Assemblée est « interdite par un ordre du roi ». Cette fameuse scène de la séance dans laquelle le marquis joua un rôle a été racontée par le fils même de M. de Dreux-Brézé à la séance de

(i) Brèzé (Henri Evrard, marquis de Dreux et de), né le 6 mars 1766, entra au service en 1781 et, à la mort de son père, hérita de la charge de grand-maitre des cérémonies de France. Sons la Restauration^ il reprit ses fonctions et mourut k Paris en 1829.

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la Chambre des pairs^ le 15 mars 1833. « Mon père, disait-il, fat envoyé par Louis XVI pour ordonner à l'Assemblée nationale de se séparer. Il entra couvert : tel était son devoir, puisqu'il parlait au nom du roi. De grandes clameurs se firent entendre à sa vue. On lui cria de se découvrir. Mon père s'y refasa énergiquement. Alors Mirabeau se leva et ne lui dit point : « Allez dire à votre maître, » etc. ; mais : « Nous sommes ici par le vœu de la nation; la force matérielle seule pourrait nous faire désemparer. »

N'ai-je pas lu quelque part que Mirabeau ajouta : « Nous ne sortirons que la baïonnette dans le ventre »? La vérité stricte sur les mots historiques est toujours difficile à trouver.

Cette réponse de Mirabeau, quelle qu'elle ait été, amena le serment du Jeu de Paume. Le texte de ce serment est aux Archives. Non loin de là, je rencontre une lettre de Necker, lettre informant Louis XVI qu'il partira en secret et sans passer par Paris (11 juillet 1789).

« Votre Majesté, dit-il, perd l'homme du monde qui luy était le plus tendrement dévoué. »

Poursuivons cette revue du passé : la tragédie nous presse. A la datedu 4 mars 1790 (Paris), voici les lettres patentes de Louis XVI ordonnant la divi-

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sion de la France en quatre-vingt-trois départements. Lt France nouvelle, la France moderne, vient de naître.

On à exposé, tour à tour, dans ce musée, un autographe de Mirabeau (1790, 22 mai); le « projet de décret sur le droit de paix et de guerre » ; un autographe de Jacques Cazotte, le visionnaire (1792, 24 février) ; une lettre traçant à Ponteau, secrétaire de rintendant de la liste civile, « un plan pour prévenir l'invasion de la France ».

Des documents fort piquants, ce sont des « Pensées de Barnave sur des sujets de morale et de politique » (mars 1792), avec ces titres : « Bavardages, — Aperçus. — Observations. » Et des obsei-vations comme celle-ci :

« Les femmes sont capables de tout le bien et de tout le mal dont la passion peut être le mobile ; mais elles sont incapables d'impartialité et de tout ce qui en est la conséquence. En elles, point d'intérêt, point d'action, point de volonté, point de pensée.

« Parfois héroïques, et jamais justes. »

Pauvre Barnave ! En parlant ainsi des femmes, ne se jugeait-il pas un peu lui-même ?

La guerre a éclaté. La France est à la frontière, ou plutôt, hélas 1 l'ennemi est en France. Quel est

ce bruit? Cest le canon de Valmy ! Voici la rehtiott de la bataille de Valtny faite par François-Joseph Kellermann lui-même, avec mémoire sur la campagne de 1792.

« Je dois à la justice de dire, écrit le général strasbourgeois, que jamais troupes n'ont déployé plus de courage et de fermeté que cette brave armée qui, â juste titre, fut surnommée l'armée infernale...

« Kellermann. »

A la suite de ce récit, nous trouvons une lettre de Dumouriez, général en chef de l'armée du Nord (1792, 7 novembre, Mons), rendant compte à Pache, ministre de la guerre, d'une victoire remportée, le 6 novembre, sur les Autrichiens. Ce n'est plus Valmy, c'est Jemmapes : deux journées qui sont pour nos armées comme le sourire printanier de la Victoire.

« Cette journée, à jamais mémorable, écrit Dumouriez, couvre la nation française d'une gloire immortelle. Il n'est pas un bataillon ni un escadron, il n'est pas un individu dans l'armée, qui ne se soit battu, et de très prés

« Dumouriez. »

Cependant, à l'intérieur, le drame s'assombrit. On trouvera aux Archives le décret de la Convention

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nationale, du 21 septembre 1792, portant Tabolition de la royauté. Plus loin, une lettre d'Olympe de Gouges (i), lettre offrant au président de la Convention de seconder Malesherbes dans la défense de Louis XVI (15 décembre 1792) :

« Laissons à part mon sexe; l'héroïsme et la

générosité sont aussi le partage des femmes Je

crois Louis fautif comme roi; mais, dépouillé de ce titre proscrit, il cesse d'être coupable aux yeux de h République. y>

La lettre est connue, elle est célèbre. Mais la voir sous ses yeux, pouvoir la toucher, palper l'histoire, si je puis dire, c'est toujours ur\e émotion profonde. Oublierai-je jamais le sentiment que j'éprouvai lorsque je tins entre mes mains les couteaux rouilles, les lames sinistres dont s'étaient frappés Gaujon et ses compagnons après les événements de Prairial ? C'était la résurrection même du passé, quelque chose de tragique et de magique à la fois. Impression que plus d'un éprouvera, à chaque pas, dans une visite aux Archives.

Après Olympe de Gouges, voici M"*« Roland (Manon-Jeanne Phlipon). Cette lettre, datée de 1793,

(i) Marie Gauze, née à Montauban le 7 mai 1748, femme de lettres, mariée vers 1766 à Louis<*Yves Aubry. .

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i^ juin, prison de l'Abbaye : c'est l'appel à la justice où elle signale à la Convention nationale l'illégalité de son arrestation :

« Je viens d'être arrachée de mon domicile, des bras de ma fille âgée de douze ans, et je suis détenue à l'Abbaye en vertu d'ordres qui ne portent aucun motif de mon arrestation : ils émanent d'un comité révolutionnaire. »

Et quelle est cette signature ? C'est celle de Charlotte Corday. Le i6 juillet 1793, elle envoie à son père son dernier adieu :

ce Pardonnez^moi, mon cher papa, d'avoir disposé de mon existence sans votre permission. »

Ainsi, je le répète, tout revit, tout s'anime, tout palpite : on oublie le temps présent, on est soudain reporté vers le temps d'hier ou d'autrefois. Et qui a fait ce miracle ? Des papiers jaunis, de l'encre à demi effacée. Mais une encre qui parait chaude comme le sang d'une veine et des papiers qui semblent frissonner comme un épiderme !

Cette pièce émane du Comité de sûreté générale (1793, 3 septembre). C'est l'interrogatoire subi.à la Conciergerie devant Amar et Sevestre, membres du Comité, par Marie-Antoinette dans l'affaire de l'œillet. Cette autre, c'est le billet trouvé sur le cadavre de Roland, à Radepont, près Rouen. Ces lettres à

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demi déchirées, rongées, ce sont les lettres enfouies dans la terre pendant huit mois à Saint-Émilion, et dont Louvet donna lecture à la Convention daùs la séance du 13 juillet 1795 (24 messidor an III). Voici Barbaroux adressant à sa mère des paroles de consolation, au moment de quitter l'asile qu'il avait trouvé chez le sieur Baptiste Troquart, perruquier à Saint-Émilion.

Tout à côté,-^comme par une antithèse ironique, — on a exposé des papiers saisis chez Robespierre (1794, juillet), et, entre autres, un petit carnet contenant des listes de noms, des mesures à prendre : « listes de patriotes, liste des hommes sûrs ayant de la tête et du cœur », renseignements sur des individus, dispositions d'intérêt général ou particulier, ordres du jour, etc. Sur ce livret, Robespierre inscrivait à certains jours les mesures ou projets qu'il se proposait de soumettre à la Convention. Le dernier feuillet qui est écrit, à la date du 7 nivôse, contient les notes suivantes :

« Dévoiler la double intrigue. — Statuer sur Gérard. — Rapport sur le tribunal révcdutionnaire. — Accusateur public à nu. — Affiiire de l'Orient. — Panthéon pour le jeune hussard, pour Gasparin et Bayle. — Rapport du décret en faveur des femmes des conspirateurs. »

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Faisons quelques pas après avoir déchiffi'é ces lignes, tracées d'une écriture fébrile. Arrêtons-nous devant cette table de bois de citronnier, longue et krge, une table de Boulle à ornements de bronze, avec des fleurs de lis çà et là et des faisceaux consulaires, et des bonnets phrygiens (en forme de bonnet de coton, ce qui est la forme authentique du bonnet rouge de 1793). Ces faisceaux et ces bonnets ont été ajoutés aux ornements primitifs. Eh bien, sur cette table longue, élégante, Robespierre, la mâchoire fracassée, a été étendu. On n'a pas long-* temps à regarder la basane qui recouvre la table pour y retrouver la large trace du sang qui coulait du visage meurtri de Maximilien. Cette table-bureau a appartenu à Louis XVI, elle a servi au Comité de salut public, elle a vu l'agonie de Robespierre. Les peintres qui ont voulu représenter cette scène ont toujours étendu le mourant sur une méchante table de bois. Voici le meuble véritable. C'est lâ-dessus que Robespierre, agonisant, entendit des gens lui dire : « Qu'est-ce que tu veux? Une plume?... Est-ce pour écrire à ton Être suprême ? »

M. Barry, qui fut chef de la secrétairerie d'État aux Archives, en remplacement du baron Fain, et qui avait été employé au Comité de salut public, a souvent raconté à M. de Chabrié qu'il avait vu tout

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à coup Robespierre, poignardé par ces ironies et ces injures, se soulever sur cette table et courir se cacher derrière une chaise que M. de Chabrié a longtemps gardée.

Ainsi le drame se touche du doigt. Cette tache noire, c'est du sang. On a recouvert depuis quel* ques années cette table d'une enveloppe de verre. Le cuir ainsi taché ne court plus le risque d'aucune atteinte.

Les vivants souvenirs du passé vous attendent et vont vous hanter. Non loin de cette table transportée des Tuileries aux Archives, voici le fameux Livre rougty le livre des pensions royales : trois volumes reliés rouge avec fleurs de lis aux armes de France et de Navarre. Une encyclopédie d'abus. Voici la décoration des vainqueurs de la Bastille, a titre de gloire de quatre-vingt mille bourgeois ». Puis, tout à coup, un nom apparaît, brusquement, parmi ces noms révolutionnaires : le nom de Bonaparte, ou plutôt de Buonaparte, comme il signe.

Le 22 octobre 1793, au quartier général d'Ollioules, Buonaparte informe les représentants en mission, Gasparin et Saliceti, des besoins de l'armée devant Toulon. C'est la première apparition, le premier pas, l'entrée en scène.

Deux ans après, Buonaparte, général de brigade d'artillerie (1795, 5 août, Paris), proteste auprès du Comité de salut public contre sa nomination comme officier général d'infanterie.

Deux mois après, le 26 octobre 1795, le Comité de salut public répond par un arrêté nommant le général Bonaparte au commandement de l'armée de rintérieur.

C'est sur cette pièce que M. Ed. Dupont — qui annonçait (voir la Préface) la publication des documents jusqu'en 1799 — conclut son travail dans le Musée des Archives nationales. Mais, à dire vrai, ce qui devait suivre était peut-être la partie la plus intéressante d'un tel labeur. Nous assistons au début et à la fin du Directoire, aux succès de l'armée d'Italie, à une histoire toute contemporaine et comme vibrante encore.

Je le redis avec plaisir, il faut remercier vivement M. Dupont de nous avoir permis de consulter les notes prises par lui, et c'est le public qui lui devra, autant que nous, une sincère gratitude.

La Convention a fini sa tâche. Le Directoire commence la sienne. Elle n'était point facile. Pourtant les directeurs élus n'hésitent pas.

La Réveillère-Lépeaux écrit au Conseil des Cinq- Cents en annonçant qu'il accepte sa nomination

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au Directoire exécutif (i®»" novembre 1795) (l).

«... Heureux, dit-il, si mes faibles moyens peuvent concourir, avec la sagesse du Corps législatif et les généreux efforts de mes nouveaux collègues, à déjouer tous les complots, amortir toutes les haines, éteindre la soif de toutes les vengeances, cicatriser toutes les plaies, et ramener enfin parmi nous la confiance, la concorde, la paix et l'abondance !

« Salut et respect. »

Le 2 novembre. Barras écrit à son tour :

«... Mon respect pour les décisions des deux Conseils ; mon zèle, mon courage et mon attachement pour la République, me déterminent à accepter ma nomination au Directoire exécutif.

« P. Barras. »

Et Le Tourneur (de la Manche) :

« Mon premier devoir, comme le plus cher à mon cœur, est de renouveler dans notre sein l'engagement de maintenir de tout mon pouvoir la Répu-

(i) Les Archives possèdent aussi la lettre de La Réveillère- Lépeaux à Chaptal, ministre de l'intérieur (9 prairial an XII, 29 mai 1804), où l'ancien directeur annonce qu'il donne sa démission de membre de l'Institut. (Arcb,, C. III, 103.)

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Uique une et indivisible, ou de périr glorieusement pour elle.

a Le Tourneur. »

Rewbell ajoute :

ce J'accepte ma nomination au Directoire exécutif.

« Salut et fraternité.

ce Rewbell. »

Le 4 novembre, Carnot envoie son acceptation en ces termes :

a J'accepte cette nomination avec la crainte que m'impose la faiblesse de mes moyens, mais avec la confiance qu'inspire à toute âme ardente la cause sublime que nous défendons en commun.

« Je jure amour à la patrie, fidélité à la Constitution, dévouement sans bornes aux principes éternels de l'humanité et de la justice.

a Salut et fraternité.

a Carnot. »

Et, fermement résolus à refaire la patrie, les directeurs, tant calomniés, se mirent à l'œuvre.

On retrouverait encore, pour cette période de notre histoire, des lettres intéressantes. Ce représentant de l'Eure qui voulait, avait-il dit, « nourrir la

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France et non la décapiter », Robert Lindet, écrit au citoyen Benezech, ministre de l'intérieur, une lettre (16 frimaire an IV, 7 décembre 1795), où, dans l'impossibilité de trouver dans Paris aucun appartement à louer, il demande à être logé dans une maison nationale. Pauvre il était entré au pouvoir, pauvre il en était sorti.

Le 14 brumaire an IV, à Paris (5 novembre 1795^, Bonaparte et plusieurs officiers généraux délivrent une attestation relative à la conduite du général Alexandre Dumas pendant les événements du 1 3 ven* démiaire :

« Nous, officiers généraux et autres, certifions et attestons que le citoyen Alexandre Dumas, général d'armée, est arrivé le 14 vendémiaire â Paris, et qu'aussitôt il s'est rallié avec ses frères d'armes autour de la Convention nationale, pour la défendre contre l'attaque des rebelles qui ont mis bas les armes dans cette journée. »

Chose curieuse, la signature du général Alexandre Dumas qui se trouve à la suite de cette pièce rappelle exactement l'écriture du romancier illustre, et aussi celle de M. Alexandre Dumas fils. On sent dans le paraphe la même vigueur, la même puissance. « Alexandre Dumas est une force de la nature », disait Michelet.

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Les autographes ne nous attirent pas seuls dans ces salles de la Révolution et de l'Empire ; il y a là une peinture curieuse, sans valeur au point de vue artistique, importante comme document historique, un tableau (dont la gravure existe), et qui fut saisi dans l'église du collège de Billom. Saisi? Pourquoi? Le procès-verbal même de cette saisie nous l'explique.

Le tableau représente une mer couverte de barques, et « dans ces barques sont pêle-mêle le pape, un cardinal, un roy de France, des évêques, plusieurs tètes couronnées, des personnes de tous états et de tout sexe. Des religieux d'ordres différents distribuent, du haut d'un grand vaisseau, aux séculiers qui sont dans les nacelles, des faisceaux d'armes composés de sabres, de boucliers, de carquois et de flèches ; un autre religieux leur présente dès livres et des scapulaires, et un jésuite en surplis paraît prêcher et présider à la distribution de ces prétendues armes spirituelles. A côté de celui-là, un autre jésuite tient l'extrémité d'une corde qu'il a jetée dans les petites barques, pour les attirer au grand vaisseau. Nous n'avons pu voir qu'avec scandale le pape, les évêques, etc., hbrs du vaisseau de la religion, n'en approcher qti'à l'aide et par le secours de ce jésuite I »

C'est là une allégorie, commandée par les jésuites

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de Billora pour montrer que hors de leur Compagnie il n'y avait point de salut. En efiet, parmi ceux qui se noient auprès du grand vaisseau, on distingue parfaitement Henri III et Henri IV. De là le scandale et de là la saisie !

Une telle peinture vaut bien un document.

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DE 179e A 1800

Bonaparte est en Italie. Il combat^ il remporte victoires sur victoires. Tout en poursuivant l'ennemi, il n'a garde de perdre de vue ce qui se passe en France. Il a — et il le sent — sa partie à jouer. D'ailleurs très net en ses allures et très radical en ses paroles. Un jour, le général CoUi lui envoie comme parlementaire un émigré français du nom de Moulin. Bonaparte le fait arrêter et refuse de le rendre.

La lettre, datée d'Albenga, 8 avril 1796 (19 germinal an IV), au général Colli, portant refus de rendre Témigré Moulin, officier parlementaire retenu dans le camp français, est aux Archives.

« Monsieur, dit Bonaparte, un émigré est un enfant parricide qu'aucun caractère ne peut rendre sacré. L'on a manqué absolument aux égards dus au peuple français lorsqu'on m'a envoyé M. Dumoulin comme parlementaire. Vous connaissez la

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loi des gens et de la guerre, et je ne crains pas les représailles dont vous menacez M. le chef de brigade Barthélemi. Si contre toutes les lois vous vous permettez un tel acte de barbarie, tous vos prisonniers m'en répondraient. Ce serait avec le plus cruel regret, car j'ai pour les officiers de votre nation l'estime que l'on doit à de braves militaires (i). »

L'écriture est rapide^ violente. Les lignes sont brèves comme l'eût été la parole.

La première phrase est ainsi tracée :

Monsieur

Un émigré est un enfant parricide qu'aucun caractère ne peut rendre sacré.

Dans une autre lettre de Bonaparte, dans une note sur les événements de Venise et où il expose les sentiments de modération qui Tout animé pendant les événements de la guerre, il fait tout à coup un retour vers la France et dit hardiment son opinion sur les complots dont on menace le Directoire. Après avoir repoussé avec énergie les propos

(i) ArchÎTes nationales A. E. (Armoire de fer).

Visin

des <c avocats ignorants et bavards » du club de Clichy, — les muscadins de Clichy, comme on disait alors, — il termine ainsi :

« ... Mais je vous prédis, et je vous parle au nom de 80,000 soldats, le temps où de lâches avocats et de misérables bavards faisaient guillotiner les soldats est passé ; et si vous y obligez les soldats d'Italie, ils viendront à la barre de Clichy avec leur général. Mais malheur à vous I »

Ces soldats d'Italie, la guerre les avait d'ailleurs décimés et affaiblis. Dans une lettre de Louis Bonaparte, aide de camp du général en chef de l'armée d'Italie, à. Cuvillier-Fleury, rédacteur du bureau du mouvement des troupes, je trouve dépeint avec détail l'état d'abattement dans lequel étaient alors tombées nos troupes.

« Nous avons eu beaucoup de combats

depuis quelques jours, écrit Louis Bonaparte (quartier général de Vérone, 4 frimaire ah V, 24 novembre 1696); j'ai cru un instant que nous y succomberions tous. C'est la guerre des officiers ; nous éti àVbris perdu considérablement. Tous lès braWs sont morts ou blessés... Les soldats ne sont plus les mêmes, ils demandent la paix à grands cris ; plus d'énergie, plus de feu parmi eux. Si l'on tient encore face aux ennemis, ce n'est qu'à force d'offi-

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ciers ; mais ils ont beau faire, beau donner des coups de plat de sabre, ils sont abandonnés et périssent seuls. A l'affaire de l'autre jour devant le village d'Arcole, si c'eût éié les mêmes hommes, l'emporter n'aurait été qu'un jeu; mais tous les braves des différents corps sont moissonnés, il ne reste que la marmaille. Imaginez- vous, mon cher Fleury, qu'ils ont abandonné le général en chef même. Il était à leur tête, tous les officiers qui étaient avec lui sont tombés, et les lâches qui étaient derrière eux fuyaient. Les ennemis, qui voyaient leurs mouvements mieux que nous, venaient au-devant de nous; enfin, je ne sais pas comment mon frère n'a pas succombé.

« Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il, n'y a que

cet enthousiasme républicain qui puisse mener à la victoire; à présent qu'il est détruit, je crois que le moment de la paix est arrivé.

« L. Bonaparte, aide de camp. »

Dans une lettre datée de Turin, 5 avril 1797, Clarke informe Carnot, membre du Directoire exécutif, de la signature du traité d'alliance avec le roi de Sardaigne. Le tour de la lettre est curieux; on y sent le contentement du diplomate qui triomphe :

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« Citoyen Directeur et cher bienfaiteur,

« Enfin, enfin, enfin, le traité d'alliance et la convention secrète avec le roi de Sardaigne viennent d'être signés ce soir. Je vous assure que ce n'est pas une petite a&ire. Depuis plusieurs jours, je livrais un grand combat i la piété de Sa Majesté, qui, de son côté, en livrait un rude i ma patience, qu'elle a totalement épuisée; mais on ne se fait pas d'idée d'un tel amour pour le pape et pour la religion catholique.

« I" Le roi voulait qu'on insérât dans la convention secrète relative à la Sardaigne qu'on n'y porterait point atteinte à la religion catholique. Je me suis tant et tant débattu, qu'enfin la chose a été renvoyée à un autre temps.

« 2^ Sa Majesté voulait que par un article secret il fClt dit que le traité d'alliance ne serait point présenté à la ratification du Corps législatif avant que le Conseil des Cinq-Cents eût ratifié le traité de Tolentino.

« 11 me reste à vous embrasser de tout mon cœur. Naples est tranquille, Rome assez tranquille, mais la terre ferme de Venise fort agitée.

« Tout à vous et aux vôtres.

« Clarke. »

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Je citais dans un précédent chapitre (i) des lettres relatives aux arts et à l'état dans lequel ils se trouvaient en Italie à la fin du xviii« siècle, Bonaparte écrit de Montebello au ministre de l'intérieur, 18 prairial an V (6 juin 1797), une lettre où il le prie de lui faire savoir justement si le manuscrit de Joséphe sur papyrus d'Egypte (manuscrit dont nous avons parlé), et qui se trouvait â Milan, a été remis à la Bibliothèque nationale de Paris.

a On me suppose, dit le général en chef de l'armée d'Italie, que le célèbre manuscrit de Joséphe de la bibliothèque Ambroisienne, qui a été envoyé de Milan à Paris, n'y soit pas parvenu. Comme ce manuscrit est peut-être le seul sur papier papyrus, et qu'il est très intéressant qu'il ne se perde pas, je vous prie de m'instruire s'il a été remis à la Bibliothèque nationale. »

A cette lettre est jointe la minute de la réponse du ministre :

« Paris, 29 prairial an V.

« Je m'empresse, citoyen général, de calmer les inquiétudes qu'on vous a inspirées au sujet du

(i) Voir plus haut : Les artistes et les gens de lettres.

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célèbre manuscrit de Josèphe, sur papyrus, de la bibliothèque Ambroisienne, qui a été envoyé de Milan à Paris. Il a été remis à la Bibliothèque nationale. Le sujet de vos craintes vient sans doute de ce que ce manuscrit n'a pas été encaissé avec les autres. Il a été trouvé avec quatre autres manuscrits dans l'une des caisses des imprimés. Les sages mesures que vous avez prises pour l'envoi de ces objets précieux ont été si bien exécutées, qu'ils sont tous arrivés heureusement à Paris. Je vous en témoigne ma sincère reconnaissance. Les beauxarts ainsi que la République vous devront, citoyen général, une grande partie de leur éclat et de leur puissance. »

Il n'en est pas moins vrai que David, Lethière, Girodet et Quatremére-Quincy avaient raison lorsqu'ils demandaient, comme nous Tavofts vu, qu'on laissât à l'Italie ses chefs-d'œuvre et à Rome ses merveilles.

Le bon Andrieux se trompait lorsqu'il faisait, le 23 octobre 1797 (4 brumaire an VI), dans un rapport à la classe de littérature et beaux-arts de l'Institut, au nom d'une commission nommée le 8 fructidor an V, relativement à l'arrivée à Paris des objets conquis en Italie, un tableau flatteur, un

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véritable dithyrambe en Thonneur de ces conquêtes. « Les chefs-d'œuvre conquis en Italie sont à Marseille, disait-il; peut-être ils sont en route pour Paris ; y arriveront-ils sans éclat et sans solennité ? « Si rinstitut national de France est chargé de publier toutes les découvertes, toutes les idées qui peuvent contribuer à l'utilité et à la gloire de la patrie; si chacun des membres de cette Société contracte en y entrant l'obligation particulière d'instruire, d'honorer, d'embellir son pays, il nous appartient sans doute, et comme citoyens et comme artistes, de présenter au gouvernement un projet inspiré par l'amour de la patrie et par celui des arts. Le projet est de célébrer par une fêle l'arrivée à Paris des objets d'art, fruits et monuments des triomphes de nos armées en Italie. Quoi de plus propre en effet à ranimer et à entretenir l'esprit public, que de montrer avec quelque pompe au peuple français l'éclatant témoignage de sa grandeur et de sa puissance ? Ces chefs-d'œuvre inappréciables, uniques au monde, qui faisaient de l'Italie la terre classique des arts, qui étaient l'objet de la curiosité des voyageurs de toutes les nations, l'orgueil des princes qui les possédaient, la volonté de la nation française notifiée à 400 lieues de chez elle par un de ses généraux les enlève de Rome, leur

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&it traverser rApennin et les envoie décorer ses palais et enrichir ses musées ! Les peuples étonnés, s'arrêtant sur la route pour voir passer cet immense et précieux convoi, disaient avec admiration : « Quelle République ! » Aurons-nous donc une moindre opinion de nous-mêmes que ne Tout des étrangers ? Comme cette marche triomphale rendra présente à tous les esprits la suite continuelle d'étonnantes victoires remportées par nos héros ! Et qui de nous, accompagnant ces chars couverts de lauriers et chargés de nobles dépouilles, ne sera fier d'être Français?

« Cet hommage rendu aux arts exaltera l'imagination de nos artistes ; ils sentiront mieux le prix des ouvrages qui sortent de leurs mains, quand ils verront des vainqueurs regarder des statues et des tableaux comme une des plus dignes récompenses de leurs fatigues et de leurs exploits. Nous laverons ainsi la nation française du reproche tant répété de vandalisme que ses ennemis lui adressent dans un temps même où son gouvernement trouve, au milieu des dépenses de la guerre, les moyens de donner encore aux beaux-arts quelque splendeur! Sont-ce des vandales que ceux qui font un article de traité de la cession d'une statue antique, ou d'un tableau de Raphaël, et qui reçoivent en indemnité

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ces chefs-d'œuvre comme valant mieux que dés millions ou que des provinces entières ? On pourra encore y trouver l'avantage de répandre quelque instruction parmi le peuple dont ce spectacle excitera la curiosité. Il demandera ce que ce sont ces monuments, d'où ils viennent, quel siècle et quel pays les a vus naître. Il apprendra que les Romains allèrent prendre ces statues dans l'antique Grèce, à une époque où nos aïeux étaient à peine civilisés, où nous n'avions pas même l'honneur d'être une province romaine, et de combien peu s'en est-il Mu que Rome, avec son territoire, ne fût à son tour soumise à la République française, aux descendants des Francs et des Gaulois ! Il voudra connaître l'histoire de quelques-uns des hommes célèbres qui ont créé ces monuments si précieux et si honorés; et il apprendra que la plupart d'entre eux, nés dans la classe indigente et laborieuse, mieux servis par la nature que par la fortune, ont acquis la véritable illustration, celle qui est personnelle, et ont fait à des noms obscurs une immortelle réputation. »

A cette composition de rhétorique, il vaut mieux opposer certaine lettre de Jussieu qui donne de très intéressants détails sur l'état de notre Jardin

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des Plantes ea 1797. Jussieu était alors directeur du Mvsénm d'histoire naturelle de Paris, et il écrit au ministre de Tintérieur (3 décembre, 13 frimaire an VI) :

« Votre prédécesseur, le citoyen Bénesech, avait, de l'aveu du Directoire, autorisé le citoyen Cassai, l'un de nos gardiens d'animaux, à se transporter i Tunis et. autres lieux voisins pour y faire la recherche d'animaux propres à notre ménagerie, en fairel'acquisition et les amener en France. Il pouvait, suivant ses pouvoirs, y employer jusqu'à la somme de six mille livres. Cet homme, très habitué au transport et à la conduite des animaux, aimant beaucoup sa ménagerie et désirant la peupler, s'était ofièrt pour aller foire cette recrue, sous la condition que ses avances lui seraient remboursées, et il partit sur la promesse de ce remboursement. Il accompagna Tambassadeur de Tunis, qui retournait dans ses foyers ; mais cette circonstance ne lui fut pas favorable, parce qu'il aborda trop tard en Afrique, que le moment de se procurer de jeunes animaux pris avant qu'ils quittent la mère était passé, et que, de plus, la peste qui survint retarda toutes ses opérations. Il a cependant lutté contre tous ces obstacles. Plusieurs animaux ont été rassemblés

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par lui, et le consul de Tunis, auquel il était recommandé, vo}'ant que sa pacotille ne pouvait âtre jointe à d'autres objets dans un même vaisseau, a frété pour lui seul un bâtiment corse aux frais de la République, pour le prix de quatre mille cinq cenis livres payables au capitaine, à Toulon, où les animaux sont débarqués et font maintenant quarantaine. Ces animaux sont : un superbe lion âgé de trois ans; une lionne du même âge; une autre petite lionne très féroce; un petit lionceau; deux autruches, mâle et femelle; une gazelle pour le Muséum; une pour le citoyen Rence; trois vautours; deux chameaux blancs; trois chevaux entiers pour les citoyens Bénesech, Rence et Groignard.

te II paraîtrait convenable que le commissaire du pouvoir exécutif à Toulon fût chargé par vous de vérifier les dépenses et les besoins, de faire acquitter les unes et de pourvoir aux autres, et qu'il eût la mission spéciale de prendre toutes les précautions pour que des animaux qui sont de quelque valeur et qui doivent exciter la curiosité publique ne périssent point dans le transport par terre après avoir £dt une heureuse traversée. »

Je craindrais d'abuser de la patience des lecteurs en multipliant ces citations, qui, on en conviendra,

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ont pourtant bien leur prix. Bornons-nous ï choisir, parmi les pièces les plus importantes, celles qui intéressent plus directement l'histoire politique. Et cependant, je le répète, ces lettres d'Andrieux et de Jussieu ofirent un intérêt absolu : la première montre quel enivrement avaient fait naître les victoires d'Italie ; la seconde est un document précieux pour l'histoire de notre Jardin des Plantes, un peu délaissé peut-être aujourd'hui, oui, trop délaissé depuis la création du Jardin d'Acclimatation.

Revenons â Thistoire.

En juillet 1797, Bonaparte, commandant toujours en chef l'armée d'Italie, rédige le projet d'une proclamation aux gardes nationales de la République cisalpine, et un second projet, celui d'une organisation de ces gardes.

a .... C'est à vous, braves camarades, s'écriait-il, qu'il appartient de consolider la liberté de votre pays.

« C'est le soldat qui garde les répuWiques, c'est le soldat qui les maintient.

« Sans armée, sans force, sans discipline, il n'est ni indépendance politique, ni liberté civile.

« Quand un peuple entier est armé et veut défendre sa liberté, il est invincible. »

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Napoléon dut peut-être, lorsqu'il faisait appel aux faubouriens, en 1814 et en 181 5, songer à cette proclamation du général Bonaparte. Le temps n'était pas loin d'ailleurs où le général allait devenir consul.

On a déposé dans l'Armoire de fer le texte de la Constitution de l'an VIII (22 frimaire), signée de Bonaparte, des consuls et des membres de la commission. C'est un manuscrit sur vélin, relié en velours violet. Sur les plats, les faisceaux de la République.

1800 arrive ; un siècle nouveau commence : le siècle scientifique, le siècle de l'analyse, de la critique, le xix« siècle. Le consul rêvait déjà de devenir césar.

Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte...

Au début de cette année nouvelle et de ce siècle naissant, Bonaparte ressentit, au surplus, le singulier désir d'écrire, lui premier consul, au général Moreau, commandant de l'armée du Rhin, Tétrange lettre que voici.

La campagne (de 1800) va s'ouvrir; il exprime à Moreau sa confiance et ses souhaits. Mais comment? et en quels termes ?

« J'envie, dit-il, votre heureux sort : vous allez

âvec des braves faire de belles choses. Je troquerais volontiers ma pourpre eontulaire pour um épaulette de chef de brigade sous vos ordres. Je souhaite fort que les circonstances me permettent de veoir voas donner un coup de main; dans tous les cas, ma confiance en vous sous tous les rapports est entière. Je vous salue. "

Évidemment Moreau â dû, plus tard, relire cette lettre avec rage, avant de se jeter, i corps perdu, dans l'aventure qui le mena, lui, général d'un talent supérieur, i la plus vile, à la plus lâche des trahisons et à la mort par un boulet français. Lorsque durant un entr'acte on annonça aux spectateurs des théâtres de Paris la nouvelle de la mort de Moreau, les spectateurs applaudirent. Et cet homme ainsi maudit avait été un général vraiment doué du génie de la guerre I

Les autographes de généraux, de marécbaox, tout solennels d'allores, avec leurs paraphes m^estucux qui fout songer aux tableaux offidels de David et aux uniformes chamarrés du Sacre, occupent aux Archives une vitrine â part. Le pauvre maréchal Lefebvre signe : « duc de Danzic b, sans rougir. Après tout, M*"* de Sévigné faisait bien aussi des fautes d'orthographe ! Op peut voir là, et

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Louis XVIIJ, si nette et si dédaigneuse, en réponse aux offi^s £dtes par le futur roi :

« Paris, 20 fructidor, an VIII de la République.

« J'ai reçu, Monsieur, votre lettre. Je vous remercie des choses honnêtes que vous m'y dites.

« Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France. II vous faudrait marcher sur cent mille cadavres.

ff Sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France. L'histoire vous en tiendra compte.

« Je ne suis pas insensible auK malheurs de votre famille. Je contribuerai avec plaisir (le mot « volontiers », mis d'abord, est efi^cé) à la « douce » (illisible) « maintien » et à la tranquillité de votre retr^i^^.

« BoNAFiUa'fi. »

Bonaparte avait d'abord écrit : « Laissez-moi donc avec plaisir contribuer à assurer, etc. »

Cette lettre a d'ailleurs une histoire.

Le 20 février iSoo, le futur Louis XVIH dvait adressé au premier consul la lettre qui suit :

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c Qpelle que soit lenr condnite apparente, des hommes tels que vous, Monsieur, n'inspirent jamais d'inquiétude. Vous avez accepté une place éminente et je vous en sais gré. Mieux que personne vous savez ce qu'il faut de force et de puissance pour faire le bonheur d'une grande nation. Sauvez la France de ses propres fureurs, vous aurez rempli le premier vœu de mon cœur ; rendez-luî son roi, et les générations futures béniront votre mémoire. Vous serez toujours trop nécessaire à l'État pour que je puisse acquitter par des places importantes la dette de mon aïeul et la mienne.

ce Louis. »

Lorsque Bonaparte reçut cette missive, il haussa les épaules : ce Les partisans des Bourbons se trompent beaucoup s'ils s'imaginent que je sois homme à jouer le rôle de Monck, » dit-il à Bourrienne.

Et la lettre de « Monsieur » resta sur la table, comme oubliée.

Louis XVIII insista pourtant dans une nouvelle lettre.

« Si vous doutiez, écrivit-il^ que je fusse susceptible de reconnaissance, marquez votre place, fixez le sort de Vos amis. Quant à mes principes, je suis

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Français. Clément par caractère, je le serais encore par raison. »

Et encore :

« Vous perdez un temps précieux. Nous pouvons assurer la gloire de la France. Je dis « nous », parce que j'ai besoin de Bonaparte pour cela, et qu'il ne le pourrait sans moi. »

Bonaparte demeura sept mois avant de répondre, modifiant de temps à autre la lettre primitivement écrite et l'accentuant dans le sens du refus à mesure que son propre pouvoir semblait se consolider. Enfin, le' 2 vendémiaire an IX (24 septembre 1800), au moment même où s'ouvrait le congrès de Lunéville, il envoya à Monsieur la version définitive et qui n'admettait point de réplique.

On peut presque dire que déjà Napoléon se croyait empereur. Son frère Lucien, ambassadeur de la République en Espagne, ne lui écrivit-il point d'Aranjuez (i«' mars 1801) :

a Dans mes loisirs, je m'occupe beaucoup de l'histoire consulaire depuis brumaire; ce sera mon occupation principale. Si la France a un Auguste, je veux qu'elle ait un Tacite... Et si j'ai de la vie, elle l'aura. »

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DE 1800 A 182I. — l'àRMOUE de FER

Il faut lire Paul-Louis Courier pour apprendre comment se fit le premier Empire. Le premier consul aspirait à descendre. « Être Bonaparte et se faire sirei^y dit Paul-Louis. Dés les premiers jours, il s'agit de régler la façon dont Napoléon parlera de luimême, s'exprimera devant les grands corps de l'État. Napoléon veut dire : ï empereur y et parler de lui-même â la troisième personne, comme on dit. Cambacérés s'y oppose, et l'archichancelier écrit à l'empereur â la date du y jour complémentaire de Fan XII (20 septembre 1804), pour lui exposer ses observations sur les locutions employées dans les iictes impëriauK.

« D'abord, diNil, il est bizarre de £ûre

dire à Votre Majesté, lorsqu'elle parle d'ellemême: VEmpereur, le Gouvernement, Sa Majesté^

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comme s'il s'agissait de désigner une autre personne.

« Outre que ces manières de s'exprimer ne

sont pas assez respectueuses, elles pourraient £ûre croire aux esprits peu attentifs que Votre Majesté reçoit des autorisations et des règles de la part d'un corps qui n'agit que par le pouvoir de Votre Majesté et sous sa direction.

« On pourrait imiter les formules dont

se servaient les rois, en les modifiant, et dire : « Napoléon, etc., empereur des Français, à tous présents et à venir, salut. Savoir faisons que nous avons statué et ordonné ce qui suit.

« Par suite on substituerait le mot « nous »

dans le corps du décret aux mots : « l'Empereur, le Gouvernement, Sa Majesté ». Ainsi disparaîtrait la locution qui semble rapporter à une autre personne ce que Votre Majesté dit d'ellemêmc. »

Pendant que ces questions d'étiquette s'agitent en haut, les Parisiens, qui ne protestent pas toujours quand on leur ravit leur liberté, mais qui hurleraient si l'on décrochait une enseigne, s'insurgent parce qu'on vient les déranger dans leurs théâtres.

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Le i6 messidor on XII (5 juillet 1804), Chaptal, ministre de l'intérieur, écrit à l'Empereur pour l'entretenir d'un scandale survenu au Théâtre-Français durant la représentation d^Iphigénie en Aulide, « Le public de Paris, dit le ministre, est comme celui de Rome, il veut du pain et des jeux. Il est d'une bonne politique de lui fournir l'un et de ne pas le troubler dans l'autre. »

C'est ce qu'on fera. En attendant, si Louis XVIII, mécontent, proteste. Napoléon voit venir à lui une descendante des Bourbons, la fille du feu duc de Parme, et son orgueil de parvenu doit être singulièrement caressé par la soumission d'une princesse de race royale.

Dans cette lettre à Napoléon (Parme, 2 mai 1807), transmise par le maréchal Pérignon, gouverneur général des États de Parme et de Plaisance, qui parle de « cette illustre, jeune, belle et vertueuse orpheline », Antoinette de Bourbon remercie l'empereur de la pension qu'il a décrétée en sa faveur, et lui demande sa protection pour le collège des Ursulines qu'elle habite.

« Au fond de ma retraite, je partage l'admiration que Votre Majesté Impériale et Royale excite dans tout l'univers par ses exploits étonnants et sa haute sagesse, et, de plus, je suis attachée à son

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auguste personne par la reconnaissance la plus vraie...

« Votre très humble et très obéissante servante et cousine,

« Antoinette Bourbon. »

Il y a plus d'une preuve de ces soumissions dans les cartons des Archives, et Chateaubriand, qui, dans ses Mémoires d'outre-tombâj — livre trop dédaigné, son plus beau livre peut-être, — se dresse devant Napoléon et élève statue contre statue. Chateaubriand n'implore-t-il pas à son tour Napoléon, pour lui demander, il est vrai, la grâce d'un homme ?

Le 29 mars 1809, Chateaubriand réclame à Napoléon la grâce de son cousin Armand de Chateaubriand:

« Daignez, Sire, dit-iU faire éclater votre auguste clémence en faveur d'une famille qui, depuis plusieurs siècles, verse son sang pour son pays; c'est la première fois que mon nom paraît sur la liste des ennemis de la patrie. Je n'ose, Sire, vous parler de moi-même. Si j'avais acquis plus de renommée dans la carrière des lettres, j'aurais quelque titre peutêtre pour m'adresser â votre gloire. Mais je n'ap-

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porte au pied de votre trône qu'une obscure douleur et les larmes d'un sujet fidèle (i). »

La tête doit tourner à l'homme parvenu à une certaine hauteur. Le vertige le prend.. Que devait penser Napoléon, lorsque d'anciens compagnons de péril, des camarades de régiment, des amis qu'il tutoyait autrefois, comme Lamies, lui parlaient sur le ton que prend Junot, duc d'Abrantès, en 1812, pour se plaindre de n'avoir aucun emploi dans la grande armée :

« Sire, un souvenir de Votre Majesté sur le

dévouement sans bornes du duc d'Abrantès, Permettez-lui d'aller à vos pieds s'expliquer de vive voix sur la position actuelle ; s*il a mérité sa perte, qu'il en entende l'arrêt de la bouche même de Votre Majesté Impériale; il ne peut y avoir pour lui de plus grand supplice ; mais son cœur est toujours apprécié par son souverain (qui fut toujours Dieu pour lui); qu'il jouisse du bonheur qu'il mérite de le ser* vir et de lui consacrer sa vie... »

Pauvre Junot! du moins fut-il sincère, lui, et

(i) AP IV, 3 270-1 119 I D, p. 18. Archives nationales, n» 1687.

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absalnment dévoué à celui qu'il appelait son « Dieu ». Mais ne verrons-nous pas tout à l'heure Masséna écrire à Louis XVIII, comme il eût écrit à Napoléon peu ^e jours auparavant, avec le même empressement et la même humilité ?

Parmi les pièces les plus intéressantes déposées aux Archives, il faut noter une lettre où Joachim Murât, commandant les armées d' Espagne, annonce de Madrid (31 mars 1808) le renvoi à Napoléon de l'épée de François I"^, et joint à sa lettre la réponse qu'il a faite aux grands d'Espagne, chargés de la lui remettre.

« J'ai, dit-il, l'honneur d'envoyer à Votre Majesté, par M. de Monthion, l'épée de François I*'; elle m'a été apportée, ce matin, avec pompe, par le duc d'AItamira, grand écuyer. Il était escorté par un piquet des gardes du corps ayant quatre voitures de suite. Je l'ai reçu, environné de tous les généraux de l'armée...

V Joachim. »

A dtax mois de là, Talleyrand (lettre signée d'une petite écriture de chat, illisible : Charks-Mauriuy prime de Bénévent) écrit de Valencay (21 mai 1808)

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â Napoléon, et lui donne des détails tout à fait pi* qoants sur l'état de la Emilie royale d'Espagne, au château de Valencay :

«^•,.* Les visages se dérident; on parle davantage, les promenades occupent, on fait des projets de chasse ; en tout, il y a moins de raideur dans les maintiens et moins de mesure dans les conversations*

« Toutes les mesures de surveillance sont bien prises. Le château et les environs sont de la tranquillité la plus parfaite. Je ne crois pas qu'il y ait un lieu dans le monde où l'on sache moins ce qui se passe en Europe, car on ne voit que les journaux, on ne les comprend guère et on ne les reçoit que deux fois par semaine. Nos habitants du Berri sont en retard sur toutes choses, et surtout sur la politique.

« Les princes ont à peu prés tout ce qu'ils peuvent désirer. M"*« de Talleyrand leur fait faire de la musique tous les jours ; les boléros, fandangos, etc., se font entendre de tous côtés. Je commence à trouver mon séjour ici assez inutile. J'y attendrai les ordres de Votre Majesté. »

La lettre est curieuse, et le grand sceptique y montre sa griffe. Du moins, M. de Montrond ne lui a-t-il point dicté ce tableau ironique du bonheur

que goûte le roi d'Espagne prisonnier, et qui ne trouvait autour de lui, comme il disait, pour le servit, ni un laquais, ni un espion.

Je n'ai point la prétention de faire connaître tout ce qu'il y a de précieux à l'hôtel Soubise. Je note en passant le texte de la capitulation de Saragosse, signée au quartier général français devant Saragosse, le 20 février 1809, par le maréchal Lannes, duc de Montebello, et par les membres de la junte de Saragosse : D. Pedro Maria Rie, président; D. Juan de Butler; le duc de Villa-Hermosa, le marquis de Fuente Olivar, le baron de Pourgoy, Magnano Dominiquen, D. Joachim Ignacio Cescala, D. Marioro Ceneso, D. Manuel Foreces (i).

Grâce à l'amabilité de M. Ed. Dupont, il m'est permis de résumer, de cataloguer rapidement ces richesses historiques. Alexandre Berthier écrit de Vienne, le 4 mars 1810, une lettre informant l'Empereur du vif contentement inspiré en Autriche par

(i) La ville de Saragosse, capitale de T Aragon, eut à subir deux si^es pendant Toccupation de l'Espagne par l'armée française; le premier, du 27 juillet au 14 août 1808 ; le second, du 20 décembre 1808 au 20 février 1809, jour de la capitulation. Palafox, l'intrépide défenseur de Saragosse, avait eu successivement à combattre Lefèvre-Desnouettes, Moncey, Mortier et Lannes; il fut transporté prisonnier en France, et il lie rentra en Espage qu'en 1814.

le mariage que Sa M:

Louise.

'< Les Autorités r peuple est dans le < fiiubourgs de Vier voiture...

Napoléon peu rée et sa dynasi archiduchesse d des rois. La fi Paris (1810, demande ses Suéde :

a La saisor Belts devlcnc' de quitter la Votre Majepec tueuse i

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Et pourtant Bernadotte, devenu Suédois, désertera, un jour, la cause de celui qui Ta fait roi!

Une lettre capitale et navrante, c'est cette lettre de Napoléon I«% datée du 29 novembre 1812, au matin, village de Zaniski, sur la rive droite de la Bérésina, et dictée à M. Faine, secrétaire du cabinet. Elle est adressée au duc de Bassano.Tout le désastre de Russie est* là, palpitant, épouvantable. Napoléon demande à Maret des nouvelles de France et d'Espagne, et lui annonce qu'il marche sur Wilna.

« Nous avons eu hier, dit-il, une affaire très

chaude contre l'amiral TcherschagoflFet Vitgenstein. Nous avons battu le premier, qui nous a attaqués par la rive droite sur la chaussée de Beresev. Le second, qui voulait forcer les ponts sur la Bérésina â été contenu; nous avons fait 3,000 prisonniers...

« Le duc de Raguse et beaucoup de généraux ont été blessés. L'armée est nombreuse, mais débandée d'une manière affreuse. Il faut quinze jours pour les remettre au drapeau, et ces quinze jours, où pourra-t-on les avoir? Le froid, les privations, ont débandé cette armée. Nous serons sur Wilna. Pourrons-nous y tenir? Oui, si on peut y tenir huit jours. Mais, si on est attaqué les huit premiers jours, il est douteux que nous puissions rester là. Des vivres, des vivres, des vivres! Sans cela, il n'est pas d'hor-

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reurs auxquelles cette masse indisciplinée et débandée ne se porte contre cette ville. Peut-être cette armée ne pourra-t-elle se rallier que derrière le Niémen. Dans cet état de choses, il est possible que je croie ma présence à Paris nécessaire, pour la France, pour Tempire, pour l'armée même. Dites-moi votre avis. »

En marge de cette minute est écrit : « Le primat a été porté par le courrier Saint-Romain ; le duplicata est parti le i^ décembre par le juif Marins. »

Hélas! tout cela sent la défaite, l'irrémédiable désastre. C'est la débâcle, c'est la ruine, et ce Louis XVIII, à qui Bonaparte disait d'un ton de hauteur ironique ; « Je ne suis pas insensible à vos malheurs », sera bientôt roi de France.

A peine est-il roi, que Masséna (1814, juin) écrit au chancelier de France :

« Sa Majesté, en m'admettant dans sa grande

famille, me donne une preuve de sa bonté que je n'oublierai jamais. Je vous prie. Monsieur, d'être mon organe dans cette circonstance, et de témoigner au Roi que mon plus grand désir est de trouver des occasions de donner des marques de mon dévouement sans bornes pour son service, et de ma fidélité à toute épreuve.

« Pour former un état complet des' batailles et

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des combats dans lesquels je me suis trouvé au service de la France, il m'aurait fallu procéder à des recherches qui auraient demandé un certain temps ; je me suis donc borné à en citer les principales, afin de montrer à Votre Excellence mon empressement à répondre à la lettre qu'elle a pris la peine de m' écrire.

« Quant à la rédaction des lettres de naturalisation dont vous me faites l'honneur de me parler, je n'oserais jamais en entreprendre le projet; je mettrai d'ailleurs le plus haut prix à penser qu'elle aura été Touvrage de Votre Excellence. »

En marge de la lettre est écrit de la main du chancelier, M. Bernardi : « Pour un projet de lettre de naturalisation dans la forme la plus honorable, il me sera soumis avant la mise au net. »

Je ne comprends pas très bien : fallait-il donc que Masséna se fît naturaliser Français après avoir bravement gagné la bataille de Rivoli et à peu prés celle d'Essling, que les Autrichiens célèbrent aussi de leur côté comme une victoire, en l'appelant Aspern?

Presque à la même époque, le maréchal Macdonald écrit au comte de Blacas d'Aulps, ministre de la maison du roi (2 octobre 1814), pour le remercier de l'avoir informé que le roi a signé l'ordonnance

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qui maintient les établissements des orphelines de la Légion d'honneur.

« Les religieuses, les orphelines, leurs parents, les légionnaires, et tous les bons Français, n'ignorent pas toute la part que vous avez à cette restauration, et en bénissant la bienfaisance de Sa Majesté, ils vous offrent le tribut de leur sincère reconnaissance.

« Agréez en particulier la mienne, Monsieur le Comte, ainsi que l'assurance nouvelle de ma haute considération.

« Le maréchal, duc de Carinti [sic),

« Macdonald. »

Les Archives possèdent, parmi les pièces du temps de la Restauration, des documents authentiques sur le retour de Tile d'Elbe.

Il existe douze minutes de décrets datés de File d'Elbe, le 24 février 181 5, et qui sont relatifs à l'organisation insurrectionnelle de la Corse. Napoléon a effacé sur la première de ces minutes les mots ce roi d'Italie » qui se trouvaient à la suite de Tentête « Napoléon, empereur des Français ».

A la date du 27 février, à bord de Y Inconstant^ il signe neuf décrets portant nominations dans la Légion d'honneur et promotions d'officiers. Il donne

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la croix aux capitaines de vaisseau qui commandaient les navires sur lesquels étaient embarqués les bataillons de l'île d'Elbe.

Le 20 mars 181 5, il signe, — comme une réparation tardive faite au bon soldat de Zurich, au général républicain Lecourbe, — un décret daté du palais des Tuileries, nommant chevalier de la Légion d'honneur le lieutenant général Lecourbe.

« Napoléon, empereur des Français, etc., etc. Nous avons décrété et décrétons ce qui suit : Article i". — Le lieutenant général Lecourbe est nommé chevalier de la Légion d'honneur.

« Article 2. — Notre grand chancelier de la Légion d'honneur est chargé de l'exécution du présent décret. Signé : Napoléon. »

Ce n'est pas tout : Napoléon a hâte de rendre au soldat qui combattit Souvarow avec Masséna le rang qui lui est dû.

Par décret en date du 2 1 mars, le général Lecourbe est nommé officier ; par décret du 23, commandeur ; par décret du 2 5 , grand officier, et comte de l'Empire par décret du 3 avril suivant. Lecourbe fut promu à la dignité de grand aigle par décret en date du 17 juin 181 5, au quartier impérial de Fleurus.

Le général n'avait pas été mis en activité depuis le procès Moreau,

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Le 20 mars 1815, Paris. — Napoléon signe un décret approuvant les pensions accordées à des veuves d'émigrés ou d'anciens officiers de la maison du roi, aux veuves Moreau et Lajolais, et à celles des condamnés dans la conspiration du général Mallet.

Ce décret est rendu sur rapport du ministre de la guerre, Davout, prince d'Eckmûlh, et porte en marge :

« J'approuve toutes ces pensions, il n'y faut rien changer. Signé : Napoléon. »

Mais il est trop tard. Lecourbe ne pourra sauver la patrie et l'intrépide Mallet n'est plus là pour combattre.

Le 8 avril 1815, ^^^ Tuileries, Napoléon signe le décret nommant le général Daumesnil gouverneur de Vincennes. Ce décret est aux Archives. Le hardi Périgourdin Daumesnil, la Jambe-de-Bois , répondra bientôt aux ennemis : « Je vous rendrai Vincennes quand vous m'aurez rendu ma jambe! »

Rien sur Waterloo. Les Archives sont muettes. Mais voici, daté de Longwood, 15 avril 1821, le testament et codicile de Napoléon I^»" :

« 1° Testament daté de Longwood, 15 avril 1821, et codicile, datés du 16, du 24, autographes, numérotés de la page 1 à la page 40.

A rHôtel Soubise 121

« 2° Une pièce, une feuille datée de Longwood, 23 avril.

« 30 Une pièce, une feuille datée de Longwood, 25 avril.

« 40 Une pièce autographe, deux pages numérotées I et 2, datée de Longwood, 16 avril : « Ceci est un second codicile à mon testament, tout écrit de ma propre main. »

« 50 Une pièce, deux pages numérotées i et 2, datée du 20 avril : « Instructions pour Montholon, Bertrand et Marchand, mes exécuteurs testamentaires.»

La plupart de ces pièces, qui figuraient sous les vitrines du Musée, ont été retirées depuis le 4 septembre et mises dans T Armoire de fer. On eût certes pu les laisser exposées aux yeux de la foule. Il n'y a plus de politique dans un tel passé. Tout cela dort dans l'ombre de Thistoire. Et d'ailleurs ces preuves éloquentes des grandeurs, des faiblesses et des chutes humaines ne comportent-t-elles pas leur tragique moralité?

En voyant dans le musée Tussaut l'atlas géographique sur lequel Napoléon I*"^ traçait ses plans de campagne et la berline de voyage qui le conduisit à Waterloo, on mesure plus facilement encore la vanité de son ambition.

Mais qu'importe après tout que ces pièces soient

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ici, sons une vitrine, ou là-bas dans l'Armoire de fer ?

Nous allons, en sortant du Musée paléographique, droit à cette armoire, placée au milieu des bâtiments nouveaux. Nous traversons encore, pour y parvenir, bien des galeries peuplées de souvenirs, les salles où dorment les Olitriy les vieux registres du Parlement, au dos de parchemin vénérable, et qui semblent de marbre ou de pierre, tant ils sont blancs et durs. Il y a ici quarante-cinq kilomètres de tablettes en tout, nous dit un de nos guides.

Quarante-cinq kilomètres de papier inédit ou peu connu ! C'est tout un monde. C'est comme le testament de plusieurs siècles.

Après avoir laissé de côté les cartons de la Chambre des pairs, où l'on trouverait les pièces authentiques du procès de Boulogne et de l'affaire Praslin, nous arrivons devant l'Armoire de fer, immense, imposante, avec ses doubles portes et ses serrures à secret (i).

Cette Armoire de fer, fabriquée en 1790, par ordre de l'Assemblée constituante, et qu'il ne faut pas

(i) On trouve aussi aux Archives un de ces modèles de la Bastille fabriqués par le patriote Palloy et taillés, avec les huit tours légendaires, dans une des pierres de la prison. Les clefs authentiques de la Bastille sont accrochées auprès de ce modèle, par rang de grandeurs , comme une gamme lugubre.

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confondre avec l'armoire de fer à laquelle Louis XVI, aidé de son maître des cabinets, Durey, avait travaillé avec Gamain, en mai 1792, contient évidemment ce qu'il y a de plus précieux dans l'hôtel Soubise. C'est le trésor historique du palais.

Les portes ouvertes, on est ébloui. Voici des autographes de la reine Elisabeth d'Angleterre et de Charles-Quint; une lettre de Soliman II à François I*''(i 5 28), écrite en caractères d'or et d'azur, sur vélin, et enfermée dans une sacoche en brocart. Voici la ratification du traité d'Amiens en 1527, avec le large sceau d*or du roi Henri VIII. Cet autre sceau d'or est celui de Ferdinand II. Voici le traité de Munster en 1648, ce traité qui régit si longtemps l'Europe. Cette lettre est un autographe d'Abd-el- Kader, remerciant le Président de l'avoir rendu à la liberté, A côté des étalons du mètre et du kilogramme, en platine (i), à côté de l'état civil des

(l) Le procès-verbal du dépôt aux Archives de la République française de Tétalon prototype du mètre en platine et de l'étalon prototype d« kilogramme existe aux Archives nationales, et débme ainsi :

« L'an sept de la République française, une et indivisible^ le quatre messidor, trois heures après midi, le Citoyen Pierre- Simon Laplace, l'un des présidents de Tlnstitùt natiohal d«s sciences et des arts, remplaçant le citoyen Bougainville^ absent

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familles qui ont r^é sur la France, des pièces du procès de Louis XVI et d'autres pièces capitales, on trouve Texemplaire de la Constitution de 9 1 brisé par le mouton national, et qui devait être déposé dans les fondations du monument commémoratif de la prise de la Bastille. Puis voici les médailles frappées pour célébrer l'abandon des privilèges, la nuit du 4 août. L'Armoire de fer contient encore un tas glorieux de clefs de villes prises : clefs de cités assiégées et enlevées d'assaut ou capitulant devant nos soldats. Parmi ces clefs, avec ses rubans or et noir, j'ai distingué celle d'Aix-la-Chapelle.

Les serrures de cette immense armoire sont des chefs-d'œuvre, et leurs auteurs ont bien fait de les

pour cause de maladie, président actuel, le citoyen Louis- Lefèvre-Gineau, le citoyen Antoine Mongez, secrétaire de l'Institut, les membres nationaux et étrangers de la commission des poids et mesures, savoir : les citoyens d*Arcet, de l'Institut national; Jabbroni, envoyé de Toscane; Van Swinden, envoyé de la République batave ; Mascheroni, envoyé de la République cisalpine; Vossalli, envoyé du gouvernement provisoire de Piémont; Aenae, envoyé de la République batave; Lagrange, de l'Institut national; Méchain, de l'Institut national; Multedo, envoyé de la République ligurienne; Pedraxès, envoyé de l'Espagne ; Ciscas, envoyé de l'Espagne ; Legendre, de l'Institut national ; Trallès, envoyé de la République helvétique ; Delambre, de l'Institut national; Brisson, de l'Institut national. » (22 juin

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signer ; « Serrure à la nouvelle Constitution, faite par Pommerq, maître serrurier à Paris ». Et sur une autre, sur la serrure à secret qui permet d'ouvrir toutes les autres : ce Fecit Henry Koch, Dédiée à la Nation, 14 décembre 17^0. «

Après ces reliques glorieuses, notre guide a tenu à nous montrer une sorte de musée spécial consacré, dans une petite pièce du Musée poléographique, à l'Exposition de 1867. Les rapports officiels, les plans, les médailles, la belle aquarelle d'Eugène Ciceri et Benoist, et jusqu'aux portraits des exposants, tout est là. C'est tout ce qui reste de la grande bataille industrielle. Mais du moins n'a-t-elle point coûté de sang ni de larmes. Eh quoi ! cette rapide vision console après le spectacle de ces vestiges parfois sinistres de l'histoire. C'est. la paix que ce coin du palais représente, c'est le travail, le commerce, la vie et le bonheur du plus grand nombre. Tout ce que nous venons de voir, ces chartes, ces parchemins, ces traités d'alliance, ces nouvelles de victoires, ces décrets d'accusation, ces paperasses pleines de souffrances, tout aboutit à ce présent, qui est le siècle : l'industrie. Ceci a amené cela.

Et si les peuples n'avaient d'autres archives que celles de leurs pacifiques expositions, peut-être leur histoire semblerait-elle moins dramatique, mais leur

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existence à coup sûr paraîtrait plus heureuse.

Nous avons trouvé aux Archives la trace des douleurs illustres. Mais les douleurs de la foule, les angoisses des générations disparues^ les douleurs anonymes, celles-là n'ont point leurs archives, et ce sont les plus profondes peut-être, et les plus améres !

Même après leur mort, les puissants et les glorieux ont la consolation de se dire que l'avenir se souciera de leur existence, les plaindra s'ils ont sou& fert, les célébrera s'ils ont bien vécu et bien combattu. Mais ceux-là qui dorment inconnus, sans nom; comme les grands hommes ignorés dans le cimetière de village dont parle l'élégie de Gray; — . ceux qui ont souvent donné leur vie pour assurer la gloire des autres ; ceux-là n'ont, je le répète, ni archives, ni inscriptions tumulaires. Ils passent. Ils ont passé. Et cependant, eux aussi ils ont fait l'Histoire ! Eux aussi ils ont fait la France !

O culte vénéré, religion des aïeux ignorés ou célèbres, voilà ce qu'on rapporte d'une visite à ce palais sacré où gémit l'âme des siècles !

On en sort chargé de souvenirs, et on traverse pensif la grande cour de l'hôtel Soubise, comme si l'on avait besoin de se recueillir encore avant de se mêler de nouveau au tourbillon de la vie de tous les jours.

A r Hôtel Soubise 127

S'il est un temple de la Patrie, c'est celui-là! N'y allez pas, n'y entrez jamais, si vous n'êtes poussés que par une curiosité vaine (i). Qu'y trouveriezvous? Pas même un spectacle.

Mais si vous éprouvez le besoin de vous retremper dans la vérité, de demander au passé de se redresser dans sa tombe pour parler au présent et le conseiller; si vous éprouvez Tâpre désir de réclamer à la mort le secret de la vie, alors entrez là. Je ne sais pas d'endroit plus fortifiant pour la pensée. L'esprit s'y élève, le cœur s'y raffermit. On y apprend ' i regarder le crime, le succès, la trahison, face à face, et à les mépriser. On y mesure toutes le^

(1) Camus ne voulait pas qu'on se rendît aux Archives en simple curieux. Il écrit le 29 brumaire an IX (20 novembre 1801), au citoyen Terrasse, préposé à la garde de la section judiciaire des Archives, au Palais de Justice, pour lui donner avis d'une mesure relative aux communications que les particuliers djçmanderaient à avoir dans les papiers des tribunaux établis depuis 1791 : «... La politesse et la déférence pour les étrangers ne doit pas aller jusqu'à être dupe de leur curiosité. C'est un espion ou un sot, qu'un homme qui demande des extraits du genre de ceux que le baron de Halem a demandés. Voici une mesure générale qui écartera sa question et toutes autres semblables. Vous voudrez bien, citoyen, ne communiquer à qui que ce soit, sans un ordre particulier signé de moi, les procédures faites par le tribunal du 17 août 1792, par le tribunal révolutionnaire et par les autres tribunaux établis depuis 1791. J'excepte les personnes qui justifieront leur qualité d'enfants ou d'héritiers des condamnés... »

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grandeurs et toutes les chutes. On en sort plus épris que jamais de sacrifice et de justice, imprégné plus fortement du pur amour de la patrie. Et quand on a une fois respiré cet air étrange où semble voltiger la poussière des ancêtres, on y retourne : car ce n'est pas un hypogée, c'est un pan^ théon, et on y oublie avec une joie profonde les petitesses courantes pour les vérités éternelles.

Quelle fétriQl Quel étonnement! Je le répète, il y a à Paris un lieu sacré où Ton peut dire ; Voulez-vous connaître cette nation qui a tant combattu pour les autres, qui s'est épuisée, déchirée ' elle-même, qui a tant de fois paru si près de sa chute et qui s'est toujours relevée plus ardente et plus fière ? Voulez-vous savoir où est le passé de la patrie du dévouement aux grandes causes et aux belles folies ? Voulez-vous savoir où est la France ? Regardez : elle est ici !

— Qui saluez-vous ? demandait-on un jour à un vieillard qui passait devant les Archives en ôtant son chapeau. — Je salue, répondit-il, ceux qui ne sont plus et qui nous ont faits ce que nous sommes !

AU

XVIII* SIECLE

Un Enlèvement au XVIU' Siècle

h'I< de moras et le comte de la* i 17)7 Le XTiii' siècle — celui que Michelet appelait, dans une de ses leçons du Collège de France, le Grand siècïe — est loin d'avoir révélé tous ses secrets littéraires, philosophiques on moraux. Il est, dans cet amas de documents et de souvenirs qu'il nous a laissés, bien des livres méconnus, bien des mystères encore, des drames ignorés, des oeuvres et des choses qui ne méritent point l'oubli : j'entends des drames vécus, de véritables événements dramatiques oi!i des personnages en chair et en os ont joué

leurs rôleSy et> en même temps aussi, des conceptions nées du cerveau humain, des romans ou des comédies.

Avez- vous jamais rencontré, à la campagne, dans quelque demeure du temps passé, une bibliothèque remplie de livres d'il y a cent ans, respectée par les des* cendants de celui qui Ta formée et dont l'ensemble décèle bien, dans son apparente variété, le fond même de l'humeur romanesque de nos pères ? Ce sont petits récits larmoyants ou légers, tendrement corrompus, doucement attendris, qui montrent clairement que si le cœur humain a, dans tous les siècles, ses faiblesses communes à Thumaine espèce, il a cependant aussi ses modes particulières et ses maladies spéciales, qui varient assez rapidement d'une époque à une autre.

Ces livres, ces romans, ces menus récits, dont le style a tant vieilli, sont cependant de bons documents pour l'histoire morale du temps où ils furent écrits. L'histoire des romans, c'est un peu l'histoire de l'idéal même d'une époque. A côté de la vivante histoire, cette histoire-là, que j'appellerais volontiers de l'histoire en l'air, a son prix. Mais combien est plus précieux encore, pour celui qui veut pénétrer fort avant dans la connaissance des choses disparues, combien est plus attachant et attirant le fait même, le roman d'amour, non pas inventé par l'imagination d'un conteur, mais pris

Au XVIII^ Siècle

sur le vif même de la réalité, d'une réalité en quelque sorte palpitante, et révélé par un de ces implacables annalistes qui s'appellent d'un nom terrible : un greffier I Sait-on bien tout ce que le psychologue peut réclamer de renseignements à la poudre, aux papiers jaunis des procès ? Que d'émouvants chapitres , combien d'étonnants tableaux de mœurs, dorment ensevelis dans la poussière des greffes et dans les cartons des archives publiques et privées ! Chaque étude de notaire contient une sorte de comédie humaine qui attend encore son Balzac.

Ce n'est pas dans une bibliothèque, ce n'est point dans les livres d'autrefois, c'est à la source même de toute vérité historique, — dans les papiers des Archives nationales et des archives du ministère de la guerre, — qu'on a pu trouver les documents tout à Élit intéressants qui vont nous permettre de raconter, dans tous ses détails, la plupart inconnus jusqu'aujourd'hui , une des aventures les plus romanesques de toutes celles qui défrayèrent la chronique du XVIII* siècle. Je dirai plus tard à qui je dois de pouvoir écrire ce piquant chapitre de l'histoire des mœurs du temps passé.

Parmi tous les événements qui surexcitèrent le plus vivement l'attention publique, il y a un peu plus d'un siècle, il n'en est pas beaucoup d'aussi

134 ^^ Enlèvement

dignes d'attention que l'enlèvement de M^« de Morasy la fille du riche financier, par ce gentilhomme, M. de La Roche-Courbon, qui devait payer assez cher son audace. Ce petit roman, que nous allons conter par le menu, préoccupe tous les auteurs de Mémoires du temps : le duc de Luynes, l'avocat Barbier, le bonhomme Buvat ; et il est bien fait pour nous donner, à nous, après cent cinquante ans bientôt, une idée exacte des passions et des habitudes d'une partie de la haute société française en 1737.

Les brillants auteurs de la Femme au XIII^ siècle ont déjà fait remarquer — et justement à propos de M"« de Moras — qu'il serait souverainement faux de juger des mœurs du temps passé, et en particulier des aventures dont les couvents auraient été le théâtre, sur les romans du xviii^ siècle. « Ce ne sont, disent MM. de Concourt, qu'histoires ; ce ne sont qu'estampes où Ton voit une chaise de poste en arrêt la nuit au pied d'un jardin de couvent ; ou bien une pensionnaire descendant une échelle au bas de laquelle l'attend l'amant, tandis que la femme de chambre est encore là-haut, à cheval sur la crête du mur. Intrigues filées au parloir, amoureux déguisés en commissionnaires, remises de lettres en cachette, corruption de sœurs converses qui ouvrent la grille, enlèvement de jeunes

Au XVIII^ Siècle 135

filles au milieu d'une prise d'habit, à travers une foule tenue en respect par des pistolets»; ce sont les coups de théâtre ordinaires, les scènes qui se déroulent dans ces pages. Il semble voir, mise en action, l'étrange morale de Bussy disant qu'a il Mait toujours -enlever; qu'on avait d'abord la fille, puis l'amitié des parents, et qu'après leur mort on avait encore leurs biens ». Rien de plus faux, ajoutent MM. E. et J. de Concourt, rien de plus contraire à la réalité des choses. Et pourtant, on reconnaîtra bien, après avoir lu l'aventure de M"« de Moras, que les intrigues au parloir, les lettres secrètes, les femmes de chambre adroites, les commissionnaires déguisés, et jusqu'aux romanesques pistolets, tous ces accessoires ou ces comparses de l'amour jouaient, à l'occasion, leur partie dans les dramatiques comédies de ces enlèvements. Et ce ne sera pas la première fois qu'on sera forcé de constater que la vie réelle se modèle trop souvent sur les romans en vogue et les imaginations des conteurs. C'est Balzac qui a fait^ dans la vie, les Rastignac et les de Marsay ; ce sont les romans du xviii« siècle, si diôérents des romans quintessenciés du siècle précédent, qui firent, sans nul doute, les La Roche- Courbon.

Les romans du temps de Louis XIV, les livres de

La Calprenède et de M^ de Scadfay, tedent f jilleurs aussi curieusement remplis de rédts d'enlèvements que les c nouvelles » dn temps de Louis XV, et le siéde dn Grand Rai avait en, comme celui dn Bien^Aiméy ses aventures et ses scandales. Sous Louis XIII et sous Louis XIV, malgré les peines sévères, ces enlèvements romanesques avaient amusé la cour et désolé plus d'un foyer. Enlever une femme, une jeune fille, semblait, au surplus, chose de bon ton. Ne voyons-nous pas Condé se Élire le complice de Châtillon ; lui ofiBir, lui prêter, pour enlever une femme aimée, de l'argent et des hommes, et lui ouvrir, lui-même, comme lieu d'asile, la place forte qu'il commande? L'enlèvement de M"« de Miramion par Bussy, enlèvement où le confesseur de la dame joue un rôle, comme le curé de Contré en jouera un dans l'enlèvement de M^ de Moras, emplit le xvii« siècle de son audacieux tapage. Et ne voyons-nous point, dès 1671, un gentilhomme, coupable, il est vrai, d'autres crimes, être condamné à mort pour avoir enlevé une femme qui s'avisa, un peu tard, quatorze ans après le rapt, de réclamer contre lui ?

De l'histoire à laquelle je fais allusion ici, on trouve trace, et dans les écrits de Jean Rou, et dans les Lettres de M"« de Sévigné. Ce Jean Rou, avocat

Au XVIII^ Siècle 137

an Parlement de Paris et, plus tard, secrétaire interprète des États- Généraux de Hollande;, a raconté, dans ses curieux Mémoires (i), que, parmi les hastïllards dont il fit un moment partie (ainsi, dit-il, appelait-on les malheureux détenus en cette triste demeure de la Bastille), il rencontra un certain marquis de Pomenars (Rou écrit Poménar) qui devait être ce même marquis de Pomenars, gentilhomme breton, dont il est plusieurs fois question dans les immortels caquets de M"« de Sévigné.

Le marquis de Pomenars avait enlevé M"« de Bouille, fille de René Bouille, comte de Créance, et cousine de la duchesse de Lude, qui, je le répète, après avoir vécu quatorze années avec lui, eut, un beau matin, la fantaisie de le quitter, de se rendre à Paris et de le faire poursuivre « pour crime de rapt ». — a Pomenars, écrit M">« de Sévigné à sa fille, qui s'intéressait beaucoup à cet homme, Pomenars ne feit que de sortir de ma chambre. Nous avons parlé assez sérieusement de ses affaires, qui ne sont jamais de moins que de la tête. Le comte de Créance veut à toute force qu'il Vait coupée^ Pomenars

\^if Méinoires titédUs et O^uicutes Je Jeun Hou, puoiies par la Société de V histoire du protestantisme français, d'après le manuscrit conaervé à La Haye, par Francis Waddington (Paris, 2 vol. iii-8% 1857).

ne veut pas; voilà le procès. » Pomenars fut ea efiet jugé et condamné par contumace cinq mois après, et fit aux Rochers une nouvelle visite à M°** de Sévigné, qui raconte ainsi Thistoriette à M°^« de Grignan : «L'autre jour, Pomenars passa par ici; il venait de Laval, où il trouva une grande assemblée de peuple ; il demanda ce que c'était. « C'est, lui « dit-on, que l'on pend un gentilhomme qui a enlevé « la fille du comte de Créance.» Cet homme-là^ Sire, c^ était lui-même! Rapprocha, il trouva que le peintre l'avait mal habillé; il s'en plaignit; il alla souper et coucher chez les juges qui l'avaient condamné. Le lendemain il vint ici, se pâmant de rire ; il en partit cependant de grand matin le jour d'après. » Pomenars se rendit ensuite à Paris, et, chose étonnante, on l'y revoit assistant à une représentation de Bajaiet où se trouvait aussi M"« de Sévigné. « Au-dessus de M. le duc, dit la marquise, était Pomenars avec les laquais, le nez dans son manteau, parce que le comte de Créance le veut faire pendre, quelque résistance qu'il fasse. »

L'enlèvement de M^^« de Bouille n'était pas le seul méfait de ce Pomenars, qui, sans être aussi redoutable que L'Espinchal dont Fléchier trace le portrait, eût cependant payé, comme lui, de sa vie ses aventures, si le roi eût fait tenir des Grands Jours en

mfm

Ju XFIII^ Siècle 139

Bretagne ainsi qu'en Auvergne. L'Espinchal aussi, comme Pomenars, se moquait des supplices qu'on lui infligeait en effigie. Pomenars, le divin Pomenars, comme l'appelle assez étrangement M°^« de Sévigné, cet homme séduisant et gai dont elle disait qu'il « aurait réjoui la tristesse même (i) », cet amusant Pomenars, avait été non seulement convaincu de rapt, mais accusé de fausse monnaie. Absous par ses juges, n'eut-il point l'audace de payer en fausses espèces les épices de son procès ? On songea à le traîner encore, pour ce fait, devant le tribunal. Pomenars riait encore, il riait toujours; il laissait pousser sa barbe, et comme on lui demandait pourquoi : « C'est parce qu'avant de me donner la peine de la raser, disait-il, il faut savoir si la tête même que le roi me dispute, me restera. »

Telles étaient les mœurs du temps, que la marquise de Sévigné et la duchesse de Cbaulnes continuaient cependant à recevoir les visites d'un tel homme, et — qui pis est — à aller s'asseoir à son chevet lorsqu'il était souffrant. Pomenars avait le don de gaieté qui plaît aux femmes. M*"* de Sévigné sachant que ce personnage venait d'être taillé de la pierre, le va voir, et, comme on jugeait précisément

(i) Aux Rochers, dimanche, 26 juillet 1671.

la Voisin, l'empoisonneuse, elle lui parle de la mi* sérable femme et de tous les grands personnages compromis dans le procès. « C'est un plaisir, écrit ensuite cette honnête femme â sa fille, un plaisir que de l'entendre parler de tous ces poisons; on es^ tenté de lui dire alors : Est-il possible que ce seul crime vous soit inconnu ?» — Est-il possible, ajouterons-nous, de voir plus galamment absoudre un plus séduisant coquin ?

C'est que Pomepars était, sans nul doute, un des amis dé jeunesse de la marquise, un de ces gentils* hommes de Bretagne qui, avec Tonguedec, fréquentaient son logis au temps de la Fronde., et parlaient en riant de leurs coipplots d'écervelés. On est volontiers indulgent à ces amis de la première heure; pourtant l'indulgence a des bornes, et celle de l'aimabJe femme pour ce Pomenars n'a pas même l'excuse de l'aveuglement. S'il faut en croire l'avocat Jean Rou, Pomenars mourut des suites de l'opération, qui n'avait pas, au dire de M°^® de Sevigne, altéré sa gaieté.

Jean Rou l'avait connu, ai-je dit, à la Bastille. « Le marquis de Poménar, écrit-il, avait beaucoup d'esprit, mais était un athée de profession. Il était détenu à la Bastille pour quelque mécontentement qu'il avait donné à M. de Louvois, homme

Au XVIII^ Siècle 141

qui, comme chacan sait^ voulait que tout fléchit devant lui ; le marquis de Pomenars n'avait jamais pu se ranger. à cette soumission. Une violente attaque de pierre lui fit obtenir sA liberté environ k temps que j'eus la mienne; et tout ce que j*ai pu savoir de sa fin (car il mourut de l'opération), c*est que de son lit on l'entendait dans les rues crier de toutes tts forces \ «^ Ahî mon Dieu I »

J'ignore si vraiment M. de Pomenars avait mécontenté Louvois; mais ce qui est certain, c*est que le marquis, avant de mourir de la pierre, avait, je le répète, été condamné à avoir la tète tranchée pour s*ètre rendu « coupable de rapt » sur la personne de M"« de Bouille, crime qui mérita d'ailleurs le pardon de Louis XIV, tout naturellement assez indulgent pour ce que Regnard devait appeler les folies amoureuses.

Il n'aura pas été sans intérêt, je pense, de rappeler l'aventure de cet étrange gentilhomme avant de raconter Thistoire de l'enlèvement de M"« de Moras, qui date de plus de cinquante ans après. Nous allons voir que, cette fois, le ravisseur, M. de La Roche- Courbon, s'était moins inspiré de cet audacieux Pomenars que du séduisant Bussy, et avait mis en pratique l'axiome de l'amoureux de M"* de Miramion : « Il faut toujours enlever. »

Dans les Mémoires du duc de Luynes, à là date

du 5 novembre 1737 (à Fontainebleau), on lit les lignes que voici et qui donnent bien le ton de la surprise qu'éprouva la société parisienne lorsqu'elle apprit que M^ de Moras venait d'être enlevée dans des circonstances vraiment romanesques : a On a appris aujourd'hui que M^^ de Moras, fille de celui qui avait été directeur de la Compagnie des Indes et qui est mort il y a deux ou trois ans, avait été enlevée il y a huit jours. Elle est extrêmement riche et elle a treize ou quatorze ans. On ne sait encore d'autres circonstances, sinon qu'elle était dans un couvent à, Paris, et sa mère à la campagne ; qu'on a apporté à la gouvernante une lettre supposée de M°** de Moras qui mandait de lui amener sa fille et qu'elle envoyait pour cet effet une chaise à deux. M"»« de Moras a été huit jours sans le savoir, et ne Ta appris que par hasard ; on ne sait par qui, ni où elle est. »

Voilà le premier efiet produit : Tétonnement. On s'enquiert, on cause, on multiplie les suppositions et les commentaires. On répète que le 26 octobre, à sept heures du matin, une chaise de poste à deux personnes, et attelée de deux chevaux noirs, s'était arrêtée devant la porte du couvent des dames religieuses du Chasse-Midy (ou Cherche-Midi), suivie d'un homme à cheval. Cette chaise de poste, montée

Au XVIIÎ^ Siècle 143

sur deux fortes roues à peine sorties de chez le charron, — elles n'étaient pas peintes, dépose un témoin, — était conduite par un postillon qui, à ses allures, a paru au fruitier Philippe Le Vaillant, témoin, n'être pas un postillon ordinaire de la poste. Quant à l'homme à cheval, maigre, assez haut de taille, vêtu d'une redingote de ratine ou peluche blanche, avec une veste rouge dessous, portant les cheveux en bourse, nul ne l'a reconnu et ne peut dire son âge. La chaise de poste arrivée à la porte du couvent, cet homme est descendu de selle, a attaché le cheval qu'il montait au brancard de la chaise; il a ôté ses bottes, les a mises dans la rue contre la muraille, puis il est entré dans le couvent, et peu de temps après il en est ressorti portant a avec un autre particulier » une malle toute neuve, de forme plate et carrée d'environ deux pieds et demi, couverte de cuir noir. Cet homme et le postillon ont alors attaché cette malle derrière la chaise de poste avec des cordes neuves. Le témoin Le Vaillant a vendu à l'inconnu deux bâtons de cotlerets pour aider à serrer ces cordes; M"« de Moras est arrivée, suivie de sa femme de chambre, et, après avoir fait mettre dans la chaise deux « jupons-paniers », elle y est montée rapidement avec sa gouvernante. Aussitôt le postillon est part

i44 ^^ Enlèvement

fouettant sqs chevaux, et la chaise de poste a disparu par la rue du Regard, tandis que l'homme à cheval, ayant remis ses bottes, est remonté en selle et, piquant des deux, a suivi, par cette même rue, la chaise de poste qui partait.

Sur la plainte de M"»* de Moras, et, à sa requête, l'information faite par Nicolas Rousselot, conseiller du roi, commissaire enquêteur examinateur au Châtelet, commençait par établir simplement les faits, l'heure du départ de M^« de Moras, et rechercher le signalement du postillon, celui de l'homme à cheval, qui était, sans nul doute, ou le ravisseur lui-même, ou un homme à ses gages. La dame Louise de La Jarrie, dite de Sainte-Placide, prieure perpétuelle du couvent des dames religieuses bénédictines du Cherche-Midi, déposait qu'elle savait seulement que la veille de l'enlèvement, M^« de Moras était venue la trouver, une lettre à la main, disant que M"»« de Moras lui a marquait de partir le lendemain pour l'aller trouver à la campagne où elle était ». La lettre était signée Fargès de Moras. La prieure ne connaissait nullement l'écriture de M°*« de Moras ; lorsque celle-ci envoyait au couvent chercher sa fille, elle n'écrivait point d'ordinaire. Depuis quatre ou cinq ans que M}^^ de Moras était au couvent du Cherche-Midi, plus d'une

Au XVIII* St'ecle

fois elle avait passé d'assez longs espaces ae temps à la campagne. Il était donc naturel qu'on laissât partir M^« de Moras avec la demoiselle Gory, sa seconde femme de chambre. Et c'était là ce qui venait d'arriver, sans que personne, en vérité, eût pu soupçonner un enlèvement.

Bref, M^« de Moras était partie. Avec qui ? On s'en doutait bien un peu, mais on ne le savait pas de façon certaine. Qu'on ne s'étonne point, d'ailleurs, de voir une fille de quatorze ans courir les aventures. On mariait alors les jeunes filles dés la grande jeunesse, « Tenfance presque, l'âge sans forces et sans volonté (i) ». Dés l'âge de onze ans, Anne- Marie Peirenc de Moras était d'ailleurs convoitée par plus d'un soupirant. Des gentilshommes ruinés tournaient déjà autour de celte enfant dont la fortune immense eût royalement redoré leurs blasons.

Elle était fille d'Abraham Peirenc, seigneur de Moras en Brie, fils d'un barbier de village, et qui, après avoir fait métier d'agioteur, avait trouvé le moyen de gagner, par le « système » de Law, plus de six cent mille livres de rentes, sans compter les valeurs mobiUéres. Cet Abraham Peirenc, après avoir épousé la fille du vivrier Fargès, son associé, « autre

(i) De Concourt. La Femme au XVIII* sièckf p. 23.

ûipon », dit un peu crûment Tavocat Barbier, et qui mourut 'ruiné (il devait cinq millions au roi, dit M~« de Simiane) (i), ce Peirenc, devenu seigneur de Moras, comme Crozat devint marquis du Chàtel, et Samuel Bernard marquis de Boulainvilliers, par la toute-puissance de l'or, avait laissé en mourant, le 20 novembre 1732, les six cent mille livres de rentes dont parle Barbier, et trois millions d'eflfets mobiliers, c'est-à-dire — outre la seigneurie de Moras — les châteaux d'Ariane, les marquisats de Saint-Priest et de Saint-Étienne, la baronnie d'Ambert, vastes domaines en Auvergne, acquis des Tallard, des Chalus et des La Rochefoucauld (2). Ce financier parvenu avait, au surplus, travaillé à se rendre digne de sa fortune : il avait fait son droit et il était devenu conseiller au Grand Conseil, il avait appris le latin, et le Misshsipien, comme on appelait les enrichis de Law, avait pu faire dignement un nuitre des requêtes de

(i) Ce Fargès se mariant en secondes noces le 19 février 1720, avait fait illuminer, pendant huit jours et de tous côiés^ son château de Montfermeil de bougies de cire blanche. U mariait en même temps ses deux filles, dont Tainée fut M*"* de Moras, et il y eut « profusion de mets, vins et liqueurs ». {Journal de la Régence^ par Jean Buvat.)

(2) Voy. l'appendice des Mémoires de Malouet publiés par le baron de Malouet, son petit-fils. Voy. surtout le Journal de Barbier et les Mémoires de Marais.

Au XVI 11^ Siècle 147

l'hôtel du roi, chef du conseil de la duchesse de Bourbon. Turcaret lui-même avait alors une certaine grandeur.

M. de Moras laissait trois enfants : deux fils : 1° François-Marie Peirenc de Moras, né en 1718, devenu conseiller aux requêtes du Palais en 1737^ maître des requêtes en 1742, intendant de Riom en 1750, du Hainaut en 1752, et qui fit bâtir l'hôpital de Valenciennes ; intendant des finances en 175 S, contrôleur général des finances en 1756, et la même année ministre secrétaire d'État, mort à Paris le 3 mai 1771 (i); 2° Léon-Alexandre Peirenc de Saint-Priest, qui devint aussi conseiller à la chambre des requêtes; et une fille, Anne-Marie, née en 1724, d'Abraham Peirenc de Moras et d'Anne-Marie- Joséphine Fargés.

C'est de cette enfant que nous voulons restituer la physionomie et raconter l'histoire.

(i) Son portrait est au musée de Versailles.

Les couvents au xviii* siècle — certains couvents tout au moins — tenaient le milieu entre la maison de retraite, l'oratoire et le salon. Il y a loin du couvent où M"»« de Créqui se réfugie par économie, où Tabbesse de Chelles donne des concerts, au terrible couvent où gémit la Religieuse de Diderot. M^« du Deffant faisait de son couvent son Abbaye aux Bois y si je puis dire. Nous verrons tout à rheure M°*« de Moras donner ordre qu'on apporte des glaces, des sorbets, dans le parloir des dames bénédictines du Cherche-Midi, et n'est-ce pas dans ce couvent même que la duchesse de Choiseul, devenue veuve, se retira pour laisser plus d'argent aux créanciers de son mari et plus promptement acquitter ses dettes ?

M}^^ de Moras n'était entrée au couvent qu'après la mort de son père; elle y avait un appartement et y entretenait, nous Tavons dit, deux femmes de

Au XFIII* Siècle

chambre. Durant les cinq aanies qu'elle passe an couvent du Cherche-Midi, aous la voyons changer trois fois d'appartement; le premier, elle le garde environ on an et demi, mais ne l'habite guère que pendant trois mois, ■ le surplus du temps l'ayant passé chez madame sa mère (i); elle n'a gardé le second que pendant très peu de temps, étant toujours restée chez madame sa mère ». Qnant an troisième, elle ne l'a pas toujours occupé,> ayant été plusieurs fois chez M*" de Moras, à Paris ou à la campagne ».

M"" de Moras, grosse et brave boui^eoïse anoblie, immensément riche, ouvrait volontiers son logis â une société nombreuse. Son hôtel de la rue de l'Université et sa maison de Champrosay étaient également fréquentés par des gentilshommes, la plupart besoigneux, qui songeaient avec une certaine angoisse aux millions de la petite Anne-Marie.

L'enfant, devenue plus tard comtesse de Merle, i trente-quatre ou trente-cinq ans était encore assez jolie pour que le duc de Luynes pût en dire : a Elle est fort grasse ; sa figure est plutôt bien que mal ; il y a des gens qui prétendent qu'elle a quelque air de Madame Infante, duchesse de Parme. «Toute jeune,

(i) Déposition d'Étiennttte Aagt, vtart de Fmaçois Gory.

je me la figure déjà forte et formée, très fraîche, très grasse et très précoce; une de ces fillettes qui, dés l'adolescence, sont des femmes. Elle pouvait, dans les fréquentes vacances que lui laissait prendre sa mère, voir déjà papillonner autour d'elle plus d'un prétendant.

Cette commère de Barbier nous dit que M™« de Moras était une veuve « fort riche ayant une très bonne maison garnie de seigneurs qui font la cour à madame ». A madame et à mademoiselle, j'imagine. Six cent mille livres de rentes, dût-on les partager en trois, sont un assez joli coup de filet, et une telle fortune devait paraître, surtout alors, quelque chose de vraiment éblouissant pour les pécheurs de dots.

Un certain M. de Crévecœur, quelque peu parent d'Anne-Marie, se posait déjà à peu près ouvertement en prétendant; un duc et pair, patronné par le cardinal Fleury, alors tout-puissant, disputait la main de la jeune fille à M. de Crévecœur, et avant eux paradait M. de La Roche-Courbon, ou plutôt Charles-Angélique, comte de Courbon-Blénac, âgé cependant de près de trente-huit ans, — il était né en 1699, — mais bel et brave officier, qui portait galamment l'uniforme de capitaine de cavalerie au régiment de Clermont et s'était vaillamment conduit en

Au XVIII^ Siècle 151

Italie, sous les ordres du maréchal de Broglie.

Le capitaine, frère cadet du marquis de Blénac, qui fut sénéchal de Saintonge, avait pour aïeux des officiers de terre et de mer, des soldats nobles et braves, mais pauvres. Pour soutenir son nom et tenir son rang, à peine lui restait-il huit cents livres de rentes. C'était peu de chose, ou, pour mieux dire, ce n'était rien, à côté des deux cent mille livres de rentes de M"^ de Moras. Je veux bien croire que le comte de La Roche-Courbon se soit épris vraiment en toute sincérité d'âme, ou de désir, d'Anne-Marie, mais peut-être eût-il dû songer que deux obstacles se dressaient devant lui : son âge ou l'âge même de M"« de Moras, et la fortune de cette enfant.

M. de La Roche-Courbon avait, au surplus, dans la maison, un appui très solide et un aide très dévoué, son cousin le comte de La Motte-Houdancourt, alors sous-lieutenant des chevau-légers de la maison du roi, et qui devait mourir, dix-huit ans après, maréchal de France. Le comte avait épousé, nous dit le baron Malouet, Estelle-Thérèse de Courbon, dernière héritière de la branche aînée des Courbon. M de La Motte-Houdancourt avait d'autant plus de pouvoir pour servir les intérêts de son cousin de Courbon, qu'il passait, lui, pour être fort bien avec M™« de Moras. C'est encore

152 Un EnUvemeni

l'avocat Barbier qui le donne à entendre, ou plutôt qui le dit tout net. Le- chroniqueur n'a dans son Journal^ lorsqu'il raconte l'enlèvement de M"<^ de Moras, qu'une ligne sur M. de La Motte et sur M°*« de Moras, mais cette ligne ne cache rien. « M. de La Motte-Houdancourt, homme de grande condition et bien fait, a l'honneur de ses bonnes grâces. »

Comment l'amour vint-il au cœur de M. de La Roche-Courbon et de M^^« de Moras ? Lorsque Anne- Marie sera enlevée, en chemin, de station en station, elle le confessera à sa mère ; et que la lettre soit de son style, ou qu'elle lui ait été dictée par le comte et que la jeune fille se soit contentée de la recopier, elle n'est pas moins précieuse pour nous faire connaître Tâme même, l'esprit résolu, le caractère, de cette fillette de quatorze ans, qui agit comme une femme de trente.

ce Maman, écrira en quittant le couvent W^^ de Moras à sa mère (i), maman, depuis que je sais que le sort d'une fille riche est de se marier, j'ai toujours désiré trouver dans le mari que je prendrais certaines qualités et certains défauts. Je voulais

(i) Extrait des archives du ministère de la guerre (Intérieur, vol. 2877, pièce i4î).

Au XVIII^ Siècle 153

trouver en lui un fonds d'esprit et de raison : pour cela je le voulais d'un âge mûr; je votilais qu'il eût de la générosité sans prodigalité^ de la douceur avec de la vérité, par conséquent ni complimenteur ni adulateur. Je lui voulais assez de simplicité pour ne pas se faire un mérite du faste et des faux airs. Je voulais de la naissance sans me soucier que son rang fût plus ou moins brillant; mais je lui voulais surtout de la bonté et de l'humanité, qui lui fissent un plaisir réel du bien qu'il ferait et des peines qu'il éviterait aux gens à qui il serait à portée d'être utile. Je voulais qu'il ne fût ni ivrogne, ni joueur, ni galant de profession, point bavard, point sournois, qu'il fCit capable de reconnaissance et d'amitié et qu il en prît pour moi sur la connaissance qu'il aurait été à portée de prendre de mon caractère, comme, de mon côté, mon projet était de n'épouser personne sans le connaître.

a Voilà ce qui m'occupait depuis longtemps, lorsqu'on m'a dit que M. de Courbon, qui logeait alors chez vous, avait arrangé le mariage du fils de M. le maréchal de Broglie avec M^i« de Villiers; il était allé à dix lieues de Paris pour assister à la cérémonie qui devait s'en faire; mais que M. de Caraman, ayant reçu un courrier par lequel on lui mandait que M. le P. P. (premier président?) était fort mal,

M. de Conrbon était parti avec lui et avait laissé des amis dans la joie qu'il leur procurait, pour suivre ses amis dans la douleur et l'affliction. Ce trait me parut du caractère que je désirais. On m'en parla beaucoup, j'eus envie de le voir, j'en fus occupée, et dés lors je m'attachai à lui sans le connaître. Je le vis enfin ; ses façons et sa personne ne me déplurent point. Il ne loua point ma figure, fadeur que la plupart des gens regardent comme un devoir, mais approuva mes réponses ; et je trouvai dans ses propos de la vérité et des traits qui me confirmaient ce que j'en avais ouï dire. Ce qui décida mon goût pour lui fut des événements consécutifs.

« Le premier est que je le vis réellement piqué contre M. de La Motte, de ce qu'il avait annoncé brusquement et avec empressement à M. de Saint- Périer la nouvelle de la petite vérole de M^^« Daunay. Je le vis surpris de ce que quelqu'un pouvait se déterminer, sans ménagements et sans bonté, à apprendre une nouvelle qu'il savait devoir faire une peine vive. Pour lui, je le vis touché et attendri de votre douleur; il loua le genre de la mienne, le courage et la fermeté que je montrais, le désir que j'avais de la garder. Je sus, peu de jours après, qu'il était parti subitement pour La Rochelle, sur ce qu'il avait imaginé que s'il profitait du joint qui se pré-

Au XVI 11^ Siècle 155

sentait, il finirait, par sa présence, quelque affaire d'intérêt qui concernait trois petits parents dont il prenait soin. Je pense qu'un homme qui abandonne SCS plaisirs, ses sociétés, ses amis, qui, peu riche d'aiÛcurs, entreprend un voyage long et coûieux sans être sollicité par personne, pour des enfants qui n'ont encore rien mérité auprès de lui, qui sacrifie son intérêt au leur, ses amusements à leur utilité, qui se détermine, par conséquent, à un voyage pénible par le goût de faire le bien pour le bien, sans autre récompense que de satisfaire son goût, qu'il devait être l'homme que je désirais.

ce Nous fûmes à la campagne alors; vous en parlâtes avec éloges et contribuâtes à me faire faire ces réflexions-lâ. Dés lors je Taimai véritablement et mon cœur se livrait à son penchant, lorsque vous m'apprîtes que vous aviez arrangé pour moi un mariage honorable. Les circonstances me firent juger que vous le désiriez vivement; je me soumis â vos volontés, je fis le sacrifice de mes sentiments aux vôtres, et pour vous plaire j'abandonnai mts anciennes résolutions et tous mes projets que l'âge du mari que vous me destiniez détruisait effectivement. M. de Courbon arriva sur ces entrefaites à la campagne où j'étais avec vous ; il y passa trois semaines. Je r étudiai avec attention; j'eusse voulu lui trou-

ver des défauts qui eussent pu détruire le go&t inutile que j'avais pour lui; mais loin de l'affaiblir il prit de nouvelles forces malgré la résolution que j'avais prise de vous obéir. J'y étais si bien déterminée que la plupart de ma famille qui vous désapprouvait n'a pu m'ébranler un moment. Vous vous aperçûtes, je le crois, que je le voyais avec plaisir; vous m'en parlâtes ; je convins que je l'avais pris en amitié; vous m'en parûtes fort aise, vous le louâtes beaucoup; vous l'instruisîtes des sentiments que j'avais pour lui; vous les lui fîtes valoir. »

Et plus loin, dans cette même lettre : a Vous m'amenâtes M. de Courbon à mon parloir, dira M"« de Moras à sa mère, vous l'engageâtes à des visites et à des soins pour moi ; vous m'aviez même dit de lui donner à dîner quand il viendrait m'en demander. » Ainsi, Anne-Marie établit, ou essaye d'établir que, si elle s'est éprise de M. de Courbon, elle a été poussée à un tel sentiment par sa mère elle-même, et qu'elle n'en est point seule coupable. Cette enfant a, d'ailleurs — dans cette longue et curieuse lettre sur laquelle nous reviendrons — une étrange manière d'affirmer qu'elle aime. On n'y sent point l'emportement, l'illusioa, la fièvre; mais une résolution ferme et un parti pris absolu. « Il y a dix-huit mois que je m'éprouve dans le silence,

Au XVIII^ Siècle 157

dit-elle; il est en moi comme ma vie, il ne s'en effacera qu'avec elle, et ce sentiment, que vous nommeriez sûrement de V amour y n'en est cependant pas, je le crois du moins; il ne répond pas du tout à l'idée que j'en ai; mais une estime forte, une amitié vive, une conformité qui souvent m'a surprise, de caractère, de goût et d'opinions, qui, me donnant de l'estime pour moi-même, m'assurant qu'il m'aimera, me donnent la conviction que je suis faite pour lui et que je ne puis être heureuse qu'avec lui. »

M^^« de Moras, on le voit, est une raisonneuse, si elle n'est pas fort raisonnable. Elle a des subtilités froides qui sentent la casuistique. « Les femmes de ce temps, dit l'abbé Galiani, n'aiment pas avec le cœur; elles aiment avec la tête. » M"« de Moras nous prouve que le mot est juste, et nous trouverons tout à l'heure chez M. de Courbon un de ces comédiens de sentiment qui portent bien la marque de leur époque, une sorte de M. de Guibert militaire. Nous sommes loin, ici, de la passion de M"« Aïssé, des élans afïolés de M"« de Lespinasse, ou de la tendresse exquise de M^^^'de Sabran. « Adieu, mon époux, mon amant, mon ami, mon univers, mon âme, mon dieu ! » écrit la comtesse de Sabran au comte de Boufflers. Combien j'aime mieux ce cri profond et déchirant, que tous ces

beaux raisonnements de M^^^ de Moras coDGimettant froidement une folie 1

Mais quoi! c'était une enfant, et M. de Cour bon nous parait, en revanche, un habile homme, ayant calculé très vite le profit qu'il pourrait tirer d'une alliance avec la fille du financier Peirenc.

Il y avait plus d'un an déjà que M"® de Moras connaissait M. de La Roche-Courbon. Bien souvent M. de Moras de Saint-Priest, le frère d'Anne-Marie, en avait parlé, louant son courage, sa fermeté ; et une fois qu'il eut été présenté à M^^ de Moras, il semble, comme le dit en efiet M^® de Moras, que la mère ait tout fait pour développer Tafiection que pouvait concevoir pour l'officier une enfant déjà réfléchie comme l'était Anne-Marie.

M™® de Moras sortait souvent dans Paris avec la jeune fille, qu'accompagnait soit M. de La Motte, soit M. de Corbon. Un jour, le 10 août, quelques mois avant l'enlèvement, elle envoyait dire à sa fille qu'elle irait prendre dans son parloir des glaces avec M. le comte de La Motte et M. de Courbon. La partie projetée n'eut pas lieu ; M^^« d'Aunay, — dont il est question dans la lettre plus haut citée, — l'amie intime de M^^^ de Moras, une jeune fille de dix-neuf ans, comme elle pensionnaire au couvent du Cherche-Midi, ayant donné, au couvent

Au XVIII^ Siècle 159

même, une fête, une assemblée entre jeunes filles.

Quelques jours après, M^ d'Aunay (i) tombait malade, frappée de cette atroce maladie, une des plaies du xviii« siècle, la petite vérole, qui, d'un coup, dans des ravages, faisait deux cent mille laidronSy x;omme dit et écrit le prince de Ligne, et M^® de Moras voulait courageusement, dans un élan de cœur qui nous la fait aimer, s'enfermer avec son amie, malgré le danger, pour la disputer à la mort. Mais M™« de Moras intervint, fit sortir Anne-Marie du couvent et la reprit chez elle, où le frère de M^^^ de Moras était d'ailleurs atteint de la même maladie que M"° d'Aunay.

M. de Courbon — on le voit encore par la lettre de M^ de Moras à sa mère — fit tous ses efibrts pour consoler à la fois et Anne-Marie et M°** de Moras. La jeune fille en ressentit une sympathie profonde pour cet homme, et elle le déclare avec une franchise absolue. M'"^ de Moras songeait cependant alors à marier sa fille avec un fils du comte de La Motte, mais l'affreuse petite vérole allait s'abattre aussi sur le jeune homme et l'emporter. Niez donc les coups de théâtre et les fatalités de la vie! Il semble que tous les événements à la fois s'entendent

(i) Marie-Claire-Aimée de Mégrigny d'Aunay.

i6o Un Enlèvement

ici pour supprimer les obstacles qui séparent ces deux étranges amoureux et rapprocher M. de Courbon de M"« de Moras. Les événements et, je le répète, la mère aussi, la mère inconsciente, accueillante, rieuse, qui ne s'aperçoit point de ce qui se passe sous ses yeux mêmes, et qui ne verra clair que lorsqu'il sera trop tard, gémissant alors et souârant lorsqu'il lui était si facile de prévoir.

L'amour ne grandit-il pas à la campagne, dans uiie des terres de M™« de Moras, dans le Perche, où M. de Courbon était venu avec M. de La Motte- Houdancourt passer les derniers jours d'octobre? Il y resta jusqu'au lendemain de la Saint-Martin. « Pendant leur séjour, dit la déposition d'Étiennette Gory, la femme de chambre de M^^« de Moras, la dame de Moras chercha tous les moyens pour leur procurer du plaisir; il s'y fit une danse lors de laquelle le sieur de Courbon se donna une entorse à une jambe ; le soir même, après que tout le monde fut retiré, la dame de Moras dit â mademoiselle sa fille qu'il fallait qu'elle eût attention d'envoyer le lendemain matin savoir comment allait la jambe dudit sieur de Courbon, ce que fit ladite demoiselle de Moras par ordre de la dame sa mère, et sur-le-champ le sieur de Courbon et le sieur de La Motte vinrent dans l'appartement de ladite demoi-

Au XVIII^ Siècle i6i

selle la remercier de son attention; depuis ce tempslà, de l'aveu de M*°« de Moras, le sieur de Courbon faisait porter dans l'appartement de la demoiselle de Moras son métier à tapisserie et sa flûte traversiére, pour réjouir et divertir la demoiselle de Moras, et toute la compagnie s'y assemblait pareillement. »

N'est-ce pas curieux, et n'estril point daté ce roman qui commence ainsi, par des conversations entre une enfant qui rêve, et un officier de cavalerie, qui fait de la tapisserie et qui joue de la flûte? Plus tard, lorsque M. de Courbon aura, au couvent du Cherche-Midi, la permission de rendre visite à M^e (Je Moras, il y arrivera «r un peu enrhumé » et la jeune fille lui proposera gaiement de prendre avec elle « du lait coupé » ; et comme il le trouvera très bon, elle lui en enverra tous les jours ; si bien que, lorsqu'on verra passer dans la cour du couvent l'écuelle de lait qu'on porte au capitaine, les femmes de chambre se mettront à rire et diront : « Voilà que Ton porte le bouillon à monsieur !••• »

M"»* de Moras était loin d'ignorer les visites de M. de Courbon au couvent du Cherche-Midi. Ellemême avait mené sa fille, en compagnie de M. de La Motte et M. de Courbon, chez la maréchale d'Estrée, qui donnait un bal, et on n'en était sorti qu'à l'aurore, à quatre heures du matin. Au printemps

i62 Un Enlèvement

de 1737, Anne-Marie et sa mère travaillaient à feiire des cartouches de tapisserie pour un paravent. M°^ de Moras demande à sa fille un de ses cartouches pour M. de Courbon qui tient à en broder un pareil, et le comte s'en va avec M"** de Moras dam la maison de Champrosay, y achève le cartouche et le rapporte à Anne-Marie, comme un gage de tendresse. Peut-être même ce cartouche sentiment^ avait-il des emblèmes touchants, guirlandes ou colombes, qui exprimaient la passion du capitaine pour la jeune fille ! Il joue d'ailleurs un grand rôle dans le roman, ce cartouche, et fait comprendre l'importance que les auteurs de comédies attribuent à la tapisserie, qui Êicilite beaucoup, si on les en croit, les déclarations d'amour.

Le cartouche est achevé ; M, de Courbon le rapporte, l'ofifre à la jeune fille. Vite on envoie chercher, pour le monter, des bandes de tapisserie. Mais quoi! il faut que les bandes soient du goût du capitaine. Pour les examiner, il se trouvera donc au couvent à un jour indiqué. Une marchande quelconque apporte des bandes; M. de Courbon les examine ; ces bandes ne sont point de son goût. On en rapportera d'autres le lendemain, M. de Courbon ne les trouve pas encore jolies. Le manège dure trois ou quatre jours, et trois ou quatre jours de

suite le capitaine peut, tout â son aîse^ voir au couvent M^« Moras et lui parler. Sa tapisserie lui était certes bien payée (i).

On se tromperait, d'ailleurs, en croyant que M"« de Moras ne s'occupe que de futilités, de sorbets ou de tapisseries. Elle est de son siècle, du siècle de la marquise du Châtelet; c'est une fille instruite et sérieuse, un peu sauvage. Elle va fort peu dans le monde. Le bal chez la maréchale d'Estrée est une exception. Lorsque M. de La Roche-Courbon vient au couvent visiter Anne-Marie, de quoi s'entretiennent cet homme, qui va avoir quarante ans, et cette enfant, qui n'en a pas quatorze? La femme de chambre de M^« de Moras nous l'apprend dans un des interrogatoires qu'elle subît au Grand Châtelet : « Ils s'entretenaient de choses indifférentes, tl quelquefois parlaient des sciences qui faisaient r étude de la demoiselle de Moras. »

« — Enquise quelles sont les sciences dont ladite demoiselle faisait son occupation et dont elle s'entretenait avec ledit sieur de Courbon ?

« — A dit que c'était de la musique, du clavecin, de la géographie, du dessin et de l'histoire, et que le sieur de Courbon lui donnait son avis sur les

(i) Déposition de la femme Gory.

Vit Enlèvement

régies qu'elle devait tenir pour bien s'instruire (i).» Singulier amour qui nait d'aussi sérieuT entretiens et qui aboutira aux aventures et aus catastrophes qui vont suivre! M"' de Moras écrira plus tard à sa mère, en parlant de M. de Courbon et peutêtre aussi, l'ai-je dit, en parlant sous la dictée de M. de Courbon : a 11 en a usé avec moi cotnme feu mon père. J'ai connu dans ses propos cent propos de loi; aussi je l'aime comme je l'aimais, puisqu'il m'a montré un intérêt aussi véritable qu'il m'a été utile, et que mes défauts ne lui faisaient de peine que pour les autres. Voilà les sentiments que j'ai trouvés en lui, qui me suffisent pour lui être attachée éternellement. »

A tout amour de jeune fille, il faut nécessairement une confidente. Pour M"' de Moras, la confidente était toute trouvée : c'était cette Marie de Mégrigny d'Aonay i qui elle pensait pour son frère. Mais lorsque Anne-Marie s'ouvrit à la noble jeune fille, celle-ci, avec une singulière hauteur de cœur et de sentiment, lui répondit aussitôt qu' « une fille bien née ne devait prendre aucun engagement sans Je consentement de sa mère, et même n'en devait prendre aucuns,

(I) iDtertogïtoire d'ÉtiennetM Gory,

Au XXI 11^ Siècle i6$

— Croyez-vous qu'il m'aime? demandait à M^« d'Aunay la fille du financier Peirenc.

— Ce que je crois, répondait M"* de Mégrigny d'Aunay, c'est que vous ne devez pas le voir plus longtemps sans avertir madame votre mère !

La réponse était nette. M^^* de Moras en fiit piquée. L'amour naissant étouflfa l'amitié déjà profonde et une certaine froideur s'ensuivit. M. de Courbon même, à qui Anne-Marie rapporta la réponse de M"« d'Aunay, prit quelque défiance de la jeune fille, et on se cacha de l'amie dévouée comme on allait se cacher de la prieure.

Quel était donc le projet de M. de La Roche- Courbon ? Encore une fois, il était tout entier contenu dans le précepte de Bussy : « Il faut enlever ! On verra ensuite !» M. de Courbon venait ordinairement le matin rendre visite à M"« de Moras, et ses visites duraient environ deux heures, en présence d'Étiennette Gory. Ce fCit là, dans ces entretiens presque quotidiens, que M. de Courbon persuada à M.^^ de Moras que le meilleur moyen de contraindre M"® de Moras à les unir était de quitter le couvent et des'enfiiir. N'était-il pas question d'un mariage projeté par M°>e de Moras ? La veuve d'Abraham Peirenc n'allaitelle point peut-être contraindre sa fille à épouser un homme qu'Anne-Marie n'aimerait pas? C'était le

moment de brusquer les choses et d'échapper à toute union redoutée par une évasion.

M. de Courbon devait se rendre en Poitou chez sa mère. Il fut bientôt convenu que M"« de Moras irait le rejoindre dés que M"' de Moras serait absente de Paris. Une lettre supposée de M™ de Moras servirait â tromper la supérieure du couvent de Notre- Dame de la Consolation. M. de Courbon parti, c'est au parloir du couvent que se fit, entre le loueur de la chaise de poste et M'^^ de Moras, le marché que la jeune fille signa du nom de CourcelUs. Anne- Marie n'ayant point d'argent, c'est M. de Courbon qui lui fit remettre par un laquais, le nommé Euault ou Hureau, aux ordres de M"" de Moras, quatrevingts louis de vingt-quatre livres; plus qu'il ne fallait, à coup sûr, pour faire le voyage du Poitou.

Ainsi, tout est résolu : là-bas, au château de Contre (i), M. de Courbon attend. M"* de Moras est à Livry, pleine de confiance dans les grilles du couvent du Cherche-Midi. M"= de Moras fait mettre dans sa malle une robe brodée, deux robes de toile,

Au XFIII^ Siècle 167

elle part pour le château où l'attend celui qu'elle aime.

C'est ici que commence, au surplus, la partie la plus dramatique d'un épisode de ce qu'on nommerait aujourd'hui la « haute vie » au xviii« siècle.

i68 Un Enlèvement

La chaise de poste qui emportait M"« de Moras et sa femme de chambre Étiennette Gory roulait sur la route d'Orléans. Il avait été convenu, entre M^^« de Moras et Étiennette, que, pour mettre celle-ci tout i fait à couvert et prouver qu'elle avait été contrainte et forcée de suivre sa maîtresse, à la troisième ou quatrième poste, la femme de chambre témoignerait quelque résistance. Le soir de la première journée du voyage, on s'arrêta à Toury, où l'on coucha, après avoir dîné et fait graisser à Arpajon les roues de la chaise qui étaient neuves.

Étiennette Gory, dans sa déposition, assure qu'étant à Arpajon, elle ne savait pas encore si elle allait ou non à Livry, où se trouvait M"* de Moras, et que voyant qu'on prenait non point la route de Fontainebleau, mais la route d'Orléans, elle aurait demandé à M^^' de Moras ce que cela signifiait et où l'on allait. M"« de Moras aurait alors répondu qu'elle

Ju XVIIl^ Siècle

avait des desseins qu'elle expliquerait i Ëtiennétte en temps et lieu, et, tirant un pistolet, elle lui aurait dit que (r si elle faisait du bruit, elle lui casserait la tête et qu'elle n'avait qu'à se taire ».

— Cependant, ajoute la femme de chambre, je criai au postillon d'arrêter et de retourner à Paris ; mais le laquais qui était à cheval donna un coup de fouet aux chevaux en disant : « N'écoutez pas cette femme ; elle est folle ! Continuez votre chemin! »

Il est évident que M^* de Moras avait joué cette comédie du pistolet (l'arme n'était peut-être pas même chargée) pour empêcher, s'il se pouvait, qu'Étiennette Gory ne fClt poursuivie par la suite. Ces pistolets reviendront plus d'une fois dans le cours de l'aventure.

A Toury, M^« de Moras se mit à commencer cette fameuse lettre à sa mère, que les éditeurs des Mémoires de Luynes ont reproduite, et qu'elle acheva en trois fois pendant le voyage. Avait-elle sous les yeux un brouillon, un projet de lettre? Copiaitelle, je le répète, ou laissait-elle aller sa plume au courant de son sentiment? Étiennette Gory, interrogée là-dessus dans l'instruction, répond que M"« de Moras ne copiait rien et qu'elle écrivait. C'est donc elle seule, quelque invraisemblable

lyo Un Enlèvement

que cela puisse paraître, qui disait résolument i sa mère:

« Je vais, je vous le dis en tremblant (cette terreur est purement factice), je vais trouver M. de Courbon, lui apprendre mes sentiments pour lui et l'état d'où je me tire, lui oSrir ma main, mon cœur et ma fortune. Que n'ai-je votre consentement! Ce serait le jour le plus heureux de ma vie. Je n'ai pas pris un parti si violent sans avoir bien réfléchi et en avoir prévu toutes les suites. J'ai pensé que M. de Courbon, me connaissant bien et ayant pour moi des dispositions avantageuses, saisirait avec grand plaisir l'occasion de s'assurer une fortune qu'il ne pouvait pas espérer et qui ne lui déplairait pas avec quelqu'un qu'il aime aussi véritablement; qu'il m'épouserait et que je serais à lui pour toujours; ou, qu'étant plus votre ami que flatté de la formne que je lui offrirais, plus touché de vous manquer que de nie satisfaire, il vous laisserait la maîtresse de mon sort; que vous me feriez revenir à Paris, où je serais après cette équipée, dont je ne compte pas absolument me faire délivrer de vos désirs pour tout autre établissement, parce qu'après ceci je ne compte pas que personne veuille de moi ; du moins si quelqu'un pensait assez bassement, mon excuse serait dans le mépris que j'aurais pour lui, et alors

Au XFIII^ Siècle 171

la sûreté de n'être jamais qu'à M. de Courbon me serait mie consolation de n'y pas être, et n'étant pas dans le cas de vous désobéir journellement, j'attendrai patiemment l'âge où les lois me permettront d'être à lui. Voilà le parti le moins heureux, mais il me suffit et je serai contente. »

Les explications ne sont pas très claires ; mais la conclusion est nette. D'ailleurs, la conduite de M^ de Moras jetait une clarté singulière sur cette lettre. Il me parait certain à moi, malgré les affirmations d'Étiennette Gory, que c'était M. de Courbon lui-même qui avait rédigé le brouillon de cette lettre explicative. Les billets doux du comte arrivaient à Anne-Marie dans de petits paniers, au couvent. Comment, le plan de campagne et d'évasion ayant été concerté entre M. de Courbon et M^ie de Moras, cette lettre ne l'eût-elle pas été plus soigneusement encore ?

Toujours est-il que M}^^ Moras l'écrivait en chemin, au hasard des auberges. C'était un samedi que l'enlèvement ou plutôt la fuite avait eu Heu; le lendemain matin, une servante d'auberge entrait dans la chambre où M"* de Moras était couchée, à Toury, et allumait du feu ; M}^^ de Moras se levait, s'habillait et remontait bien vite en chaise de poste avec Étiennette.

Elle entendait, ce jour-lâ, la messe à Orléans. Le soir, les deux femmes couchaient aux environs de Blois, le lundi à Loches, et le mardi elles soupaient et couchaient à Poitiers, où elles arrivaient entre sept et huit heures du soir. Il y avait alors à Poitiers un M. Le Nain, intendant et ami particulier de M™«de Moras, et une demoiselle de Parabére, cousine germaine de M"« de Moras, au couvent de Sainte- Croix, en cette ville; M"«de Moras se garda bien d'aller voir la jeune fille ou l'intendant et de faire connaître sa présence à Poitiers. Au contraire, dés six heures du matin, le mercredi, la chaise de poste repartait en hâte pour ne s'arrêter guère qu'à Villefagnan, où l'incognito de M^^« de Moras faillit être trahi par un certain chevalier de Montessin. Le chevalier, dont le cheval s'était emboarbé dans les bois, était un personnage fort curieux et questionneur, qui soupa avec les deux femmes, voulant absolument savoir le véritable nom des voyageuses ; il finit par prendre M^^« de Moras pour la jeune marquise de Blénac, la belle-sœur de M. de Courbon.

Enfin, le jeudi, après être partie de Villefagnan à six heures du matin, M^^« de Moras arrivait dans l'aprés-midi, vers deux heures, à Contré (i) Le

(i) J'avais, lorsque ces pages furent publiées dans le Journa. officiel^ en décembre 1876, ajouté là : « aa château de la Roche-

Au XVIII^ SiècU 175

kquais de M"« de Moras, Ruauit, ou plutôt Hureau (c'est le nom que lui donne la sentence prononcée par le Châtelet), avait pris les devants, et quand la chaise de poste arriva devant le château, M"« de Moras et Étiennette virent sur la porte le laquais de M. de Courbon, qui les connaissait, et qui parut surpris de les voir arriver, M. de Courbon se montra alors, s'avança jusqu'à la chaise, donna la main à M^^ de Moras et lui demanda, prétend la femme de chambre, si c'était par ordre de M">* de Moras qu'elle venait chez lui.

— Non, répondit M^^^ de Moras, je viens ici de

Courbon »; mais ce château, comme me Ta fait observer M. Nestor de La Salle, dans une lettre aimable et érudite, n'a rien à faire dans l'équipée romanesque de M"* de Moras ; il ne fut le théâtre d'aucune scène de cet épisode. Située sur le territoire de la commune de Saint-Porcelaire, en Saintonge (aujourd'hui arrondissement de Saintes), et à plus de quinze lieues de l'ancienne paroisse de Contré, la terre de la Roche-Courbon n'était pas, en 1737, en la possession des Courbon-Blénac. Elle sortit de leur ûmille en 17I4 et ne fut rachetée qu'en 1787, par le marquis Joseph- Jacques de Courbon, baron de Champdolent, seigneur de Bords et d'Arelingeay, maréchal de camp, lieutenant général des paroisses de Saintonge et d'Angoumois. Ce Joseph-Jacques — dont le fils cadet, Charles-Pierre-Hippolyte, mort à Paris en 1659, fut le dernier représentant mâle de la maison — était petit-neveu de Charles-Angélique, le séducteur de M"» de Moras.

Je remercie vivement ici M. Nestor de La Salle de son intéressante communication.

par ma volonté, et je viens vous oflSir mon cœur, ma main et ma fortune.

M. de Courbon introduisit aussitôt M"« de Moras dans le château et la présenta à sa mère, qui, <c fort surprise » de la visite, — s'il fallait en croire Étiennette, — adressa à son fils cette question :

— Qu'est-ce que cela veut dire, mon fils ?

Ce ne fiit pas M. de Courbon, mais M"« de Moras qui répondit.

— Madame, fit-elle, vous avez sans doute mauvaise opinion de moi de l'action que je viens de faire, mais j'espère que vous me justifierez quand vous en aurez connu les principes.

M. de Courbon lut alors à sa mère la lettre qu'Anne-Marie venait d'écrire à M™« de Moras et qu'elle avait, dés son arrivée, remise au comte.

Cette petite scène, qu'elle ait été ou non jouée à l'arrivée de la jeune fille, n'en était pas moins une comédie arrangée d'avance. M^« de Moras assumait hardiment sur elle toute la responsabilité de l'aventure; et comme elle avait voulu sauvegarder Étiennette Gory, elle voulait maintenant donner le change sur la complicité de M. de Courbon et de M™« la marquise de Blénac, sa mère.

Le comte de la Roche-Courbon mit d'ailleurs quelque hâte à se disculper lui-même, et il écrivit

Au XVIII* Siècle 175

bientôt, le jour riïênàe de Tarrivée de M"« de Moras, une lettre à M»^* de Moras, où il lui parlait de Yétofinément qu'il avait éprouvé, en voyant paraître Anne-Marie à Contré :

« Mon étonnement a été infini, Madame, dit-il, en voyait paraître ici mademoiselle votre fille, conduite par sa gouvernante, ce qui m*a fait juger d'abord que c'était par votre ordre; mais ma surprise a bien augmenté lorsqu'elle m'apprit que vous Tignoriez, que lÉïême M^^ Gory n'avait eu nulle part à ce projet ni à son exécution ; que par une lettre supposée de vous elle avait trompé tout le monde. Je ne vous dis rien. Madame, des principes qui l'ont Élit agir; vous en êtes instruite par la lettre qu'elle vous a écrite de Poitiers, et dont elle m'a montré copie. Je suis convaincu que ceci vous causera bien de la peine; j*y prends part, je vous assure, comme votre serviteur et votre ami; et comme tel, permettez-moi de vous dire que je crois que si vous lui laissez entrevoir quelque espéirance de la satisfaire un jotu*, vous n'aurez besoin que de votre seule volonté pour la ravoir, et elle s'y soumettra même de bonne grâce. J'ai crû ne devoir pas perdre un moment à vous instruire de cet événement. J'envoie un exprès ponr tâcher de joindre le courrier. Du reste, Madame, vous connaissez ina probité et mon

ij6 Un Enlèvement

attachement, et je me ferai un plaisir de vous en donner des preuves quelque parti que vous preniez. Je remplirai vos vues, qu'elles me plaisent ou qu'elles me peinent. Voilà tout ce que je sais; car j'ignore si je suis bien aise ou fâché, si je rêve ou si je veille. J'ai un brouhaha dans l'imagination qu'il faut que je calme pour bien distinguer ce que ceci a produit en moi et pour m'assurer même que ce que je vois est bien vrai. Soyez sûre, Madame, que personne ne vous est plus attaché que moi, ne vous honore et ne vous aime davantage, que je me ferai un plaisir véritable de vous en donner des preuves. « J'ai l'honneur d'être, etc.

« Courbon-Blénac.

« A Contré, 31 octobre 1737.

« Permettez-moi de vous demander de vos nouvelles promptement. »

Nous n'avons malheureusement pas le portrait de ce comte de La Roche-Courbon, et nous ne pouvons dire s'il répondait à l'idée qu'on se Édt d'ordinaire des héros de romans. « On dit qu'il est froid, même sec, et cependant fort aimable. » L'excellent éditeur des Mémoires de Malouet cite un portrait de M. de Courbon, tracé par un romancier du temps, un des

Au XVI 11^ Siècle 177

oubliés du xviii* siècle, le chevalier de Mouhy, qui met en scène M"« de Moras et lui feit dire : « Sans être de la première jeunesse, il me parut encore très bien fait pour inspirer plus que de Testime : son air est noble, aisé, il annonce de l'esprit et prévient extrêmement. Il parle peu, mais tout ce qu'il dit est séduisant et énoncé dans des termes purs et polis (i). » Ce portrait apocryphe ressemble assez, après tout, à celui que trace M^^ de Moras elle-même dans sa lettre à sa mère.

Quant à M"^ Anne-Marie, Étiennette Gory l'avait fort bien définie lorsqu'elle disait en parlant d'elle {Interrogatoire) : « La dame de Moras ne connaît point la demoiselle sa fille et ne Ta jamais voulu connaître; elle est plus faite qu'une personne de trente ans. » M"e de Moras, dès le premier jour de son arrivée à Roche-Courbon, avait passé l'aprèsmidi, jusqu'au souper, à causer avec M. de Courbon et M"»e de Blénac. La marquise, âgée alors de plus de soixante-dix ans, nous semble, en toute cette affaire, avoir simplement obéi à son fils. Elle était née Esther Draud (native de Laroche-Bruno, paroisse de Breil-Barré, dit son interrogatoire) et veuve de

(i) Mémoires d^ Anne-Marie de Moras, comtesse de Courbon, éjrits par elle-même et adressés à Mlle ***, pensionnaire au couvent du Cherche-Midi. La Haye, 1740, in-i3 en quatre parties.

François ^e Courbon de Blénac (1). Lorsqu'on lui

(i) Un savant correspondant, Saintongeois comme M. de Courbon, nous envoie des détails curieux sur cette famille. L'article qui suit lui est consacré dans la généalogie de $aint-Allais :

« Charles-Angélique de Courbon, comte de Blénac, marquis de Courbon et de Contré, né en 1699, capitaine de cavalerie au régiment de Clermont sans alliance.

« Il était fils de François de Courbon, comte de Blénac, chevalier de Malte, capitaine de vaisseau. Il quitta la croix en 1695 pour se marier à Esther Draud de Rochebreuil. » — Toujours du Saint-Allais.

La vérité est qu'il attendit la mort de son père pour se marier devant l'Église et régulariser une situation. Son père, Charles de Courbon^ marquis de La Roche-Courbon, comte de Blénac, sénéchal de Saintonge, marin distingué, était mort à la Martinique le 10 mai 1696, lieutenant général et gouverneur des îles françaises d'Amérique.

C'est seulement huit mois après le décès de son père que François de Courbon épousa M"' de Rochebreuil en l'église Saint-Nicolas-des-Champs, le 7 janvier 1697.

M"' Draud de Rochebreuil avait alors vingt-neuf ans; elle était fille de feu M. Pierre Draud, écuyer, seigneur de Rochebreuil, et d'Esther Franchar. Dans l'acte de mariage, M. de Courbon et M"" Draud reconnaissent un fils né d'eux avant le mariage, âgé d'un an et non encore baptisé, légitimé par ledit mariage et apte à leur succéder. Cet enfant n'est pas indiqué dans la généalogie de Saint-Allais, qui mentionne comme fils aîné Gabriel Madeleine de Courbon, marquis de La Roche- Courbon, comte de Blénac, sénéchal de Saintonge, né en 1698, et comme fils cadet Charles Angélique, né en 1699, ^^ séducteur de M"* de Moras. Il y aurait, ajoute fort justement notre correspondant si averti, un rapprochement piquant à faire entre les doubles séductions de M"* de Rochebreuil et de M"' de Moras.

Au XVIII^ Siècle 179

demanaera ce qu'elle dut penser lorsque M^^^^ de Moras arriva à Roche-Courbon, elle répondra :

« Lorsque mon fils me présenta la demoiselle de Moras, je fus fort surprise, je regardai le comte qui était de même surpris et je demandai à la demoiselle de Moras pourquoi elle était venue ainsi. M^^^ de Moras me dit qu'elle était fort fatiguée et n'avait point encore déjeuné, quoiqu'il fût environ deux à trois heures après midi ; je lui fis servir un morceau à manger, et après elle tira de sa poche la copie de la lettre qu'elle avait écrite de Poitiers à la dame sa mère, et me dit : « Madame, voilà de quoi il s'agit. » Et elle commença la lecture... Je lui répondis, voyant bien que c'était une équipée de jeunesse, qu'il allait qu'elle écrivit à madame sa mère pour lui donner avis qu'elle était arrivée à Contré, afin que M™* de Moras envoyât quelqu'un pour la rechercher. Après le souper, M^« de Moras et mon fils ont écrit à la dame de Moras; j'ai mis les lettres dans un paquet cacheté et les ai envoyées, par un exprès, pour joindre la poste à huit lieues de Contré, n'ayant pas cru pouvoir mieux faire, et l'idée ne m'étant pas venue alors de Ëdre conduire M^^^ de Moras dans un couvent. »

On pouvait répondre à M«*« de Blénac que la lettre du comte de Courbon à M"« de Moras ne

i8o Un Enlèvement

partit de Coptrè que le 31 octobre, la veille même du jour où M^^« de Moras allait, pour donner sa main à M. de Courbon, se passer du consentement de sa mère.

Il était assez triste et pauvre, malgré ses allées de noyers et de charmilles, ce château, ce logis de Contré, où la fille d* Abraham Peirenc arrivait ainsi. Les gens de la marquise de Blénac et du comte se réduisaient à un homme qui, sorte de maître Jac* ques, faisait à la fois les fonctions de garde et celles de cuisinier; un laquais aux ordres de M. de Courbon, et un petit garçon qui servait à table. En outre, deux ou trois paysans et trois ou quatre paysannes traraillaient aux gros ouvrages (i). La chambre, débarrassée des hardes de M. de Courbon, où coucha M"« de Moras, n'avait « aucun ornement, aucune tapisserie » (2).

(i) Interrogatoire d'Etienne Gory.

(2) « Ce que vous décorez, Monsieur, du nom de château, n'était même pas la gentilhommière délabrée du Capitaine Fracasse... Dans ce petit coin de l'ancien Poitou, où l'on applique volontiers le nom de château à toute construction couverte en ardoises ou flanquée à ses angles de tourelles coiffées de toits en éteignoir, jamais l'usage local n'a consacré pour la résidence du seigneur de Contré la dénomination de château ou même de manoir. C'était simplement un logis — d'assez piètre mine du reste — communiquant, ainsi que vous le dites, avec l'église et

A^ XVIII^ Siècle i8î

On s'imagine un intérieur de gros fermier, vivant d'économies, plutôt que le château d'un grand seigneur. Et c'est bien pourquoi on rêvait d'entendre sonner les écus du financier défunt^ sous les toits de la petite gentilhommière.

L'aventure faisait d'ailleurs grand bruit à Paris. En attendant le roman du chevalier de Mouhy, — ce conteur et ramasseur à!actualités^ — les faiseurs de chansonnettes, ces chroniqueurs de la rue, composaient, sur l'enlèvement dont on parlait tant, des vaudevilles qu'on chantait sur cet air populaire de la Béquille du père BarnabaSy qui n'épargnait pas même alors le roi Louis XV et ses amours avec Julie de Nesle, Louise, comtesse de Mâilly, Le refrain, que Barbier trouve « assez plaisant », s'amusait fort de la petite Moras :

La petite Moras, Cette riche héritière, Suit avec grand fracas Les traces de sa mère!

Elle a quitté la grille.

Et ne savez-vous pas Qjie c'est pour la béquille Du père Barnabas?

Du fond de sa maison de la rue de l'Université,

la cure. Aujourd'hui, les allées de noyers et de charmilles ont disparu; et les bâtiments n'ont pas plus gramd air qu'autrefois. »

l/lnt Je Mora3 ponvah entendre, cinglanc comme ua coup de fouet, le vaudeville railleur, et sou chagrio, qui fut terrible, s'en augmentait (i).

Étant au château de Livry, chez M. de Mari«»

vatz, M">« de Moras y avait reçu une kttre de l/pt 4'Aunay qui &:rivait i son amie Anne-Marie

(Lettre de M. Nestor de La Salle. Chdteau de Presks, 30 avril 1877») ^^ détails prouveraient encore la caljMbilité do M. de La Roche- Courbon.

(l) Je trouve dans le CbansoftitUr Historique du xvni* sièck, publié par M. £mile Raunié^ chez Opantin, un couplet dans les Noils pour l'année 1737, qui accuse tout net M"** de Moras d*avoir eu pour amant M. de La Roche-Coorbon, Tétrangs maii de sa filk :

Tendre pensionnaire

De Ten&nt De Cypris,

Rivale de sa mère,

Moras, le cœur épris.

Dit d'un ton innocent : Vous qui sondez les âmes,

De La Roche-Courbon,

Aura-t-il comme il a

Longtemps de vives flammes?

(Voyez Chansonnier Hishrique^ dm xviii* sièchy page 200.) Le recueil Clérambault-Maurepas est plein de ces railleries qui sont souvent des calomnies. La chanson^ avant de s'envoler par les carrefours, trempe souvent son aile dans quelque breuvage empoisonné. Elle a de la gaieté, mais du fiel. ,C 'est le petit journalisme chanté. Rien ne semble prouver, dans le procès, que M"» de Moras fût la maîtresse de M, de Courbon et la rivale de sa fille.

Au XV m* Siècle i^i

qu*clife croyait â Llvry aVec ka hiérë, ft tTàl fWf cette l&ttt que Mi»« de Moras àv^it appris i^tië 3à flllè afalt ftii lé céuVèht. M«« de Mbràs àvàît âlôfs porté plàiàte et les deux oncles de M°« dé Méffats se préparaient déjà à se mettre en roùté potti- arrst* cher la petite Anne-Marie à soh ravi^iseur. Aus^i bien M. de Courbon sentait-il, là-bas, qu^il fallait se hâter. Il fit venir le curé de Centré, François PiB6t, jeunt ^ètre du diocèse de Poitiers, et lui denîàhda s'il Jjétivait bénir Tuiiion qu'il était réiolù à Contracter avec M"« de Moras. Lé cilré hésitait : ith àiariàge ainsi contracté, sans publication de bans ni diseuses de Tévèque, et sans hiéme qu'il y éÛt éh dé fiançailles, lui paraissait hh peu bizarre ; nidis la Volonté de M. dé Courbon était fbrinelle :

— Je vous somifae ^rbalément dé nous marier, dit le comte au curé ; sinon je vous prends pour téitioin qtie je vais m'unir sur-le-champ â mademoiselle !

Le malheureux curé hésitait encore. Ne pouvait-il pas, à ce jeu, perdre Son bénéfice ? Il était pauvre, fils d'un petit bourgeois de Contré. Sa cure était toute sa fortune.

« Né craignez rien, répondit M. dé Cotirb^oii, vous ne perdrez aucun bénéfice. » Un cadeau fsiit £ temps au père du curé, le sieur Pillot, et tout fixt

bientôt accommodé. Étiennette Gory n'avait-elle pas reçu de M"* de Moras deux flambeaux d'argent, une lanterne garnie de nacre, des bijoux et six louis d'or? M. de Courbon ne lui avait-il pas promis encore une pension de deux mille livres par an ? Le père du curé Pillot, qui se mêlait de distillation, reçut, lui, « une chaudière propre à brûler de Teau-de-vie » d'une valeur de quatre à cinq cents livres.

Toutes les difficultés étant donc aplanies, le !«• novembre 1737, jour de la Toussaint, le mariage fut célébré dans l'église de Contré, après le départ des fidèles venus pour les vêpres. La marquise de Blénac entra dans la sacristie par une porte de son château qui donnait dans l'église même. Les témoins de la cérémonie étaient M"^« de Blénac, Étiennette Auge, veuve Gory, le nommé Deschamps, laquais, et le père du curé, « un particulier âgé de cinquantecinq ou soixante ans, habillé comme un bon bourgeois de village » (i).

(i) Acte de mariage de M. de G>urbon et de M"« de Moras (extrait du second registre des actes de la paroisse de Contré).

L'an mil sept cent trente-sept et le novembre, ont été

espouzés en présence de notre mère la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, par moy, prêtre soussigné, haut et puissant seigneur messire Magloire-Charles-Angélique, comte de Courbon-Blénac, capitaine de cavalerie, fils légitime de feu messire François, comte de Courbon-Blénac, capitaine de vaisseaux

Au XVIII^ Siècle 185

M. Nestor de La Salle a publié dans la Chronique saintongeoise du 4 novembre 1876 une copie de cet acte qui diflfére légèrement de notre texte. Entre le$ mots Pillot et curé un nom a été omis, ou plutôt M. de La Salle a relevé sa copie sur le premier registre, et nous sur le second (i).

Ce fat chez M"*' de Blénac qu'on rédigea, sur deux registres, l'acte de mariage. La date de la celé*bration du mariage avait été, on le remarquera, laissée en blanc; on ne le remplit qu'une semaine après, le 8 novembre, jour où M. Fargés de Polizy vint, en bel habit rouge, accompagné de deux cavaliers de la maréchaussée à lui donnés par l'intendant de la province, réclamer sa nièce et la reprendre à M. de Courbon.

du roi, et de dame Esther Drault,avec mademoiselle Anne-Marie Perrinc de Moras, fille légitime de feu messire Abraham Perrinc 4e Moras, maître des requêtes ordinaire de l'hôtel et directeur général de la Compagnie des Indes, et de dame Anne-Marie Fargès. Et ce en présence de haute et puissante dame Esther Drault, comtesse de Courbon-Blénac, de Ëtiennette Auge, de Charles-Angélique Deschamps et de Louis Pillot. Lesquels ont avec moy signé.

Ainsi signé : Charles-Angéh'que, comte de Courbon-Blénac, Anne-Marie Perrinc de Moras, Esther Drault de Blénac, Ëtiennette Augé^ Charles-Angélique Deschamps, Pillot, Pillot prêtre, curé de Contré.

(l) M. de La Salle nous a écrit que l'omission n'existe que par la Êiute d'un typographe.

M. de Polizy, oncle maternel de M"* de Moras^ tùnleiller du roi, arriva, en effet, écrit M» de Cottrbdn dans une lettre dont nons donnerons le texte, « armé jusqu*aux dents », et « comme un fol » au château, suivi de Gabriel Le Beau et de Charles Baumont, cavaliers de la maréchaussée de Poitiers. Il était huit heures du matin. M. de Polizy monte dans un appartement au premier étage et trouve M^ de Moras (ou plutôt la comtesse de Courbon, elle était mariée depuis huit jours) encore couchée. Il s'ap« proche d'elle, l'embrasse, Tappelle sa chère nièce^ et lui dit de se lever et de s'habiller. Anne-Marie ne répond que quelques mots : « Vous êtes bien pressé, » lorsque, brusquement, M. de Courbon entre « en bonnet de nuit et en robe de chambre », et demande aux cavaliers ce qu'ils voulaient.

— Nous sommes venus de l'ordre du roi, répond Gabriel Le Beau, — et M. de Polizy en est porteur I

— Je viens chercher ma nièce, ajoute M. de Polizy.

Et s*adressant à Anne-Marie :

« Levez-vous promptement et partons, dit-il; toute votre âmille est en grande consternation de savoir où vous êtes I

La marquise de Blénac était entrée à son tour, ne disant rien, mais se promenant de long en large.

Au XVIII* SiicU

*«-* Avez-vous un ordre du roi? demande enfin k comte de Qxirbon.

M. de Polizy n*en avait pas.

— En ce casy réplique M. de Courtx>ny sortôa d'ici. M^ de Moras est libre de partir, mais elle ne partira que sur Tordre du roi!

Les cavaliers de la maréchaussée se retirent, entrent dans un cabaret de Contré et attendent. Si M. de Polizy n'a pas Tordre royal, M. Peirenc, Tonde paternel de M^ de Moras, ne va point tarder à arriver, porteur d'un ordre du roi du 5 novembre^ enjoignant « i tous prévôts et officiers de xùsai* chaussée de prêter main forte pour arrêter la demot* seik de Moras et la nommée Gory, sa gouveiv nante ». En outre, Peirenc est porteur d'un blancseing qu'il remplira à son gré. Il se présente donc devant le château et — détail inattendu — il commence par embrasser M. de Courbon sur le perron et hi dit ensuite : « Monsieur, qu'avez-vous fidt? Vous avez £iit une vilaine affaire I »

Devant l'ordre formel de Sa Majesté, il n'y avait plus qu'à s'incliner. M. de Courbon et M"' de Blénac laissèrent partir Ânne-Marie de Moras avec ses oncles. La jeune femme voulut cependant essayer d'une résistance nouvelle. A quoi bon ? Tout étoit vain. M. de Polizy et M. Peirenc emmenèrent

leor nièce et avec elle Étiennette Gory droit jusqu'à Paris ; mais, pendant qu'Étiennette était écrouée à la prison du Grand Châtelet, M"« de Moras revenait chez sa mère en attendant qu'elle entrât au couvent de Gergy, « plus sévère sans doute, dit le baron Malouet, que celui du Cherche-Midi » .

Le soir de son retour à Paris, comme W^^ de Moras se faisait déshabiller par Jeanne Mimault, fille de chambre qui remplaçait Étiennette emprisonnée, Jeanne, en ôtant le corsage d'Anne-Marie pour le mettre sur une chaise, sentit (i) avec son doigt une bague renfermée sous la doublure du corsage en dedans, et, décousant sur-le-champ ce corsage (la fille de chambre, âgée de quarante-cinq ans, obéissait sans doute aux ordres de M™* de Moras), en tira un anneau d'or et demanda à M"« de Moras ce que c'était que cet anneau.

— C'est un anneau auquel j'ai dévotion, répondit Anne-Marie. Néanmoins, je te ledonne, si tu veux.

C'était l'anneau d'or que lui avait passé au doigt, le i*"" novembre, jour de tous les Saints, le comte de La Roche-Courbon en la prenant pour femme dans la petite église de Contré.

(i) Déposition de Jeanne Mimault.

Au XVI 11^ Siècle 189

Le comte de La Roche-Courbon pouvait croire que l'aventure ne tournerait pas au tragique, et qu'en somme ses vœux seraient comblés. Il avait, se disait-il, réussi dans sa chasse à l'héritière, et rien ne s'opposait plus à sa fortune. Il se trompait : l'enlèvement et la séduction de W^^ de Moras avaient décidément fait trop de bruit. L'instruction était, nous l'avons vu, commencée, à la requête de M™« de Moras, contre les coupables, et le chagrin de tout ce drame ayant abrégé les jours de la pauvre femme , trop imprudente assurément, mais bien punie, — elle mourut au commencement du procès; — l'oncle maternel d'Anne-Marie, Louis Peirenc de Saint- Cyr, gentilhomme ordinaire du roi et tuteur honoraire de M"« de Moras, devint, comme on disait alors, demandeur et complaignant.

Étiennette Gory ; François-Georges, garçon sellier; Marie Ghoëlle, femme Groslay, couturière;

i^ Un Enlèvement

François Pillot, curé de Contré ; Louis Pillot, son père, et la marquise de Courbon-Blénac, avaient été arrêtés, emprisonnés et accusés, M"»« de Blénac seule ayant obtenu, vu son grand âge^ sa mise en liberté provisoire, à la charge par elle de se repré» senter quand elle serait requise. La pauvre marquise ne se représenta pas, sans doute à cause de sa ma* ladie dont elle mourut peu après, d Tâge de soixante et onze ans. Quant au postillon d'aventure et au « quidam en redingote de peluche blanche et en veste rouge », à Hureau et au laquais Deschamps, ils étaient en fuite et contumaces.

Il en fut de même de M. de La Roche-Conrbon.

Le comte avait jugé prudent de mettre entre les archers du Grand Châtelet et lui la frontière et les Alpes. Il s'était réfugié, pour éviter T effet du décret d'accusation, en Piémont, et, au grand étonnement de Luynes, il avait « imaginé d'aller descendre chez M. de Senneterre , notre ambassadeur à Turin », tandis que « le secrétaire de l'ambassade était assez facile pour lui donner asile ». M. de Courbon écrivait alors à M. de Senneterre à Paris, pour lui faire part de son arrivée chez lui, et l'ambassadeur en venait aussitôt rendre compte au cardinal de Fleury, premier ministre, « fort fâché, disent les Mémoires de Luynes, contre M. de Courbon, d'autant plus

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que la maison d'un ambassadeur est k maison du ifoi et ne peut être on asile pour soustraire à la justice un homme décrété en France ».

A k date du 14 janvier 1738, Luynes ajoute :

« M. de Courbon ne s'est pas contenté d^écrire i M. de Senneterre ; il a écrit aussi à M. Amelot, secrétaire d'État pour les affaires étrangères, pour lui Ëdre part de son arrivée, ce qui est encore plus ei^traordinaire, et ce qui fera qu'au lieu d'un simple ordre de M. de Senneterre, il y en aura un du roi au secrétaire pour Êiire sortir M. de Courbon de la maison de l'ambassadeur. J'appris hier que le confesseur de M°^ de Moras lui avait Êiit naître en mourant beaucoup de scrupules sur cette affaire, et qu'elle avait demandé s*il n'y avait pas moyen d'arrêter le cours des poursuites, et qu'on lui avait dit que cela était impossible, et qu'ayant su que M"»« de Courbon, mère de M. de Courbon, qui est aussi arrêtée, souflrait dans la prison, elle lui avait envoyé vingt-cinq louis. Ce que j'ai marqué ci-dessus de M. de Courbon à Turin et de ses lettres, c'est de M. de Senneterre même que je le sais. »

Le comte de Courbon essayait d'ailleurs, de loin et par lettres, d'attendrir les personnes toutes-puissantes et qui pouvaient plaider sa cause auprès du cardinal-ministre, bien décidé pourtant à laisser

faire la justice. C'est ainsi qu'il adressait i la princesse donairière de G>nti nne lettre où il raconte d'une £iiçon dont nons ne pondons vérifier Fexactitade l'arrivée de M. de Polizy i G>ntré.

« Madame, écrit-il, comme il n'y a personne dans le monde dont je fasse plus de cas de l'estime et des bontés, j'envoie à Votre Altesse Sérénissime la copie de la lettre que M^^ de Moras a écrite en venant ici â madame sa mère, afin que vous voyiez que je n'ai nulle part â son voyage. Vous y verrez aussi. Madame, son histoire et la mienne, son caraaére et le genre de son esprit, plein de force, de résolution et de courage, qui, je crois, ne vous déplaira pas. Vous y verrez exactement décrits les sentiments qu'elle a pour moi et ceux que j'ai eus pour elle avant ceci, qui ne devrait pas en apparence produire l'événement quia fait tant de bruit; enfin, Madame, je ne puis pas faire qu'elle ne soit pas venue ici, qu'elle n'y ait pas resté dix à onze jours en attendant toujours quelqu'un de sa famille. Mais le 8 à sept heures du matin, un fol armé jusqu'aux dents, escorté d'archers et d'un nombre de valets, se disant porteur d'un ordre du roi et n'en ayant point, arrive chez moi, monte sous ce nom respectable à la porte de M"* de Moras, qu'ils veulent enfoncer; enfin ils

d'être intimement attaché aux gens de qui ces traitslà peuvent partir. Ils montrent la force de l'âme et le courage de l'esprit. J'espère, Madame, que vous agréerez la conduite que j'ai tenue dans cette aSaire, il n'y a personne dans le monde dont je désire tant l'approbation, parce que je n'en connais pas de plus juste et que je vous suis attaché plus que personne du monde : je ne saurais même vous dire à quel point; cela va, du moins, à donner de tout mon cœur mes bras pour vous ; il y a quinze jours que j'eusse été jusqu'à la vie, mais j'en dois à présent la conservation à quelqu'un à qui elle est chère.

a J'ai l'honneur, etc. »

A cette lettre du ravisseur, la princesse de Conti ne répondit que par ces quelques lignes sèches et sévères, et qui montrent bien le sentiment d'indignation qu'avait fait naître alors l'aventure du comte et de M^^« de Moras :

<c Je suis étonnée. Monsieur, puisque vous vous vantez de me connaître, que vous ne sachiez pas que je déteste le crime, par conséquent ceux qui sont capables d'en commettre, et que mon avis sera toujours qu'ils subissent la plus grande rigueur de la justice. »

Au XVII I^ Siècle 195

La Régence avait donc laissé dans les âmes quel-* ques sentiments d'austérité? Louis XV n'en était encore qu'à ses débuts, qui dataient de 1732, et à ses premiers verres de Champagne. M. de Courbon, en recevant la lettre de la princesse de Conti, dut évidemment se sentir perdu. On ne le regardait point comme un séducteur, mais g)mme une sorte de voleur (i). Don Juan relevait non pas du Commandeur, mais de M. Hérault, lieutenant criminel ! En pareille matière, la justice, en eflfet, pourra aujourd'hui paraître étrangement rigoureuse, et nous allons voir ce que coûtait, il y a cent quarantecinq ans, une semblable équipée amoureuse.

Le procès suivait son cours, malgré la mort de M™c de Moras. M^^^ de Moras, dont on annonça Êiussement la mort (2), était au couvent. M. de

(i) Il faut lire à propos d'enlèvement dans les Mémoires du marquis de Souches récemment publiés (tome I«r, page i6o et suivantes) par M. le comte de Cosnac et M. Arthur Bertrand, l'histoire fort romanesque aussi du marquis de Richelieu, enlevant du monastère des filles de Sainte-Murie de Chaillot, la fille ainée du duc Mazarin. M"* Mazarin est enlevée dans un carrosse à six chevaux. Les parents s'assemblent ches Colbert puis chez le prince de Conti ; c'est toute une affidre. Louis XIV lui-même fronça les sourcils. On ne badinait pas non plus avec l'amour en 1662.

(2) Elle est morte dans un couvent^ de la petite vérole. — (Luynes, Mémoires, 26 août 1738.)

CoorboQ errait à l'aventure en Italie, se disposant à protester contre la sentence qui le menaçait, et même à présenter, si nous en croyons Luynes, une requête pour demander que ceux qui avaient enlevé M^® de Moras de chez lui « fussent condamnés à être pendus ». L'instruction durant ce temps multipliait les interrogatoires. Depuis les voisins du couvent de la rue du Cherche-Midi jusqu'aux cavaliers de la maréchaussée de Poitiers, tous étaient interrogés, et durant six mois il n'est pas un des moindres incidents de cette cause intime, aujourd'hui ignorée et qui passionna si vivement Paris, qui n'ait été étudié minutieusement et percé à jour*

C'est à notre ami M. Emile Campardon, si érudit pour tout ce qui a trait aux choses du xviii^ siècle, que nous devons d'avoir étudié ce curieux procès. Il nous a mis entre les mains tous les documents, qui sont volumineux et qu'on pourra publier un jour intégralement.

Bref, le 16 juillet 1738, une première sentence était rendue par le Châtelet de Paris contre M. de Courbon et ses complices, et, quelle que soit la longueur de ce jugement, nous voulons l'imprimer ici; car, dans son style à la fois précis et mélodramatique, il donne, mieux que ne pourrait le faire une longue dissertation, Tidée exacte de la justice

Au KVLll^ Siècle 197

de ce temps, si rapproché de nous encore et si éloigné cependant ; toute cette histoire nous le fait bien sentir :

« SENTENCE DU CHATELET CONTRE LES AUTEURS OU COMPLICES DU RAPT DE M^^ DE MORAS

« Louis Peirenc de Saint-Qr, gentilhomme ordinaire du roi, tuteur honoraire de la demoiselle de Moras, demandeur et complaignant, le procureur du roi joint :

« Étiennette Auger, veuve de François Gory;

« François Georges, garçon sellier;

« Marie-Catherine GhoêUe , femme de Charles Greslay, maîtresse couturière;

« François Pillot, prêtre, curé de Contré ;

« Esther Draud, veuve du sieur François de Courbon-Blénac;

« Louis Pillot, commis-voyer des grands chemins de Niort et de Saint-Maixant, défendeurs et accusés;

« Le comte de Courbon; un quidam conduisant une chaise en qualité de postillon ; un autre quidam vêtu d'une redingote de ratine ou peluche blanche, ayant une veste rouge, assez grand de taille, portant ses cheveux, un couteau de chasse, un chapeau

roy comme forçat en ses galUres pendant le temps et espace de trois ans, préalablement flêtry par ledit exécuteur, au-devant de la porte des prisons du Châtelet, d'un fer chaud en forme des lettres G. A. T. sur l'épaule droite, conformément à la déclaration du roi, du 4 mars 1724; ladite Esther Draud, comtesse de Courbon, et lesdits Louis Pillot et Charles-Angélique Deschamps, au bannissement, savoir : ladite Esther Draud, pour neuf ans, et lesdits Louis Pillot et Charles-Angélique Deschamps pour trois ans de la ville, prévôté et vicomte de Paris et étendue de la justice de Civray ne gardant pas leur dit ban ; condamnons en outre lesdits Esther Draud, Louis Pillot et Charles-Angélique Deschamps, chacun en 3 livres d'amende envers le roi à prendre sur leurs biens, comme aussi condamnons lesdits Charles - Angélique , comte de Courbon, et Étiennette Auger, veuve Gory, solidairement en 2,000 livres de dommages -intérêts et réparations civiles envers ledit de Saint-Cir, audit nom, ladite Esther Draud, François Pillot, Louis Pillot et Charles-Angélique Deschamps, aussi solidairement en 1,000 livres de dommages et intérêts et réparation civile envers de Saint-Cir, desquelles 1,000 livres ladite Esther Draud supportera 300 livres, François Pillot 400 livres, et lesdits Louis

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Pillot et Charles-Angélique Deschamps, chacun 150 livres. Donnons lettre audit Peirenc de Saint- Cir de la déclaration portée en sa requête du 29 mai dernier, de ce qu'il abandonne au profit des hôpitaux ou autres œuvres pies qu'il nous plairait fixer les dommages et intérêts que Ton voudrait bien lui accorder; en conséquence, disons qu'ils seront payés à l'hôpital général. Condamnons lesdits comte de Gourbon, Étiennette Auger, Esther Draud, François et Louis Pillot et. le nommé Deschamps solidairement aux dépens du procès, et avant d'adjuger le profit des de&uts et contumaces contre le nommé Hureau et un quidam postillon, ordonnons qu'il sera plus amplement informé des faits mentionnés au procès; avons déchargé Catherine Ghoêlle, fille Groslay, et François Georges des plaintes, demandes et accusations contre eux intentées, etc. Et sera la présente sentence exécutée par effigie à l'égard dudit comte de Gourbon.

« Jugé le 16 juillet 1738 (i). »

Ainsi voilà ce qu'il en coûtait, en 1738, de transporter dans la vie réelle l'audacieuse fantaisie dont

(i) Nous avons respecté l'orthographe et le style de ce curieux document.

abusaient un peu trop les romans du temps, et encore les Mémoires du moment nous disent-ils qu'on trouva dans le public la sentence « un peu douce ». Il semble que la véritable moralité à tirer de cette histoire soit celle du proverbe de Musset : « On ne badine pas avec l'amour ». Pour s'être joué du dicton, le comte de Courbon devait être décapité, et la femme de chambre Étiennette pendue et étranglée. Cette terrible sentence ne fut pas, d'ailleurs, la sentence suprême. L'affaire de M. de la Roche-Courbon allait être, huit mois après cet arrêt du Châtelet, jugée en dernier ressort, et nous trouvons le résultat final du procès dans les Mémoires de Luynes, à la date du 22 mars 1739 : « Hier, y est-il dit, fut jugée l'affaire de M. de Courbon, qui est toujours à Turin; il fut condamné à avoir la tête tranchée. La gouvernante de M^^« de Moras n'a été considérée que comme femme de chambre et, par cette raison, n'a été condamnée qu'à la fleur de lys et au bannissement. Le curé et son père ont été aussi condamnés au bannissement. La couturière qui recevait les lettres de M. de Courbon a été pleinement justifiée et lui a été adjugé des dommages et intérêts. »

La peine prononcée contre Étiennette Gory se trouvait donc adoucie : on lui faisait grâce de la

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vie; mais le comte de Coorbon n'obtenait aucnne commutation de peine. Ne pouvant l'exécuter en place de Grève, on le décapita en efligie, comme Pomenars avait été pendu. Il eut peut-être cette amére volupté de lire le récit de son supplice dans quelque gazette étrangère; puis, chassé de Sardaigne, éloigné pour jamais de sa patrie, il finit ses jours, misérable et pauvre, dans quelque coin d'ItaUe.

M"« de Moras devait expier aussi ce qu*elle nommait son équipée. Elle passa treize ans au couvent de Gergy, où la petite vérole dont parle Luynes faillit l'emporter, soit au couvent de Port-Royal et dans la maison de Belle-Chasse. Elle vivait là, en dernier lieu, dans une sorte de demi-retraite, lorsqu'elle rencontra un jeune lieutenant au régiment de Conti-Infanterie, un des héros de la campagne de 1744 en Flandre et qui, à vingt-six ans, promettait de devenir un officier tout à fait distingué. C'était Charles-Louis de Merle de Beauchamp, cidevant chevalier de Malte et un peu parent des Choiseul, s'il Êiut en croire l'avocat Barbier. Le 17 février 1750, le comte de Merle épousait Anne- Marie de Moras, sans bruit, et c*est Barbier qui nous apprend TefFet produit à Paris par ce mariage.

« Mi^« de Moras, dit-il, dont il a été tant parlé, et

204 ^^ Enlèvement

qui a été enlevée par M. de Coorbon à Tâge de quatorze ans, et mariée avec lui par un prêtre qui a ^té gagné, vient de se marier ces jours gras. M. de Courbon s'est enfui, et a été condamné à mort. M^^ de Moras a été déshéritée par sa mère, dont on prétendait que M. de Courbon était l'amant. Le testament de M°>* de Moras a été confirmé assez injustement, parce qu'une fille subornée à quatorze ans n'a point de consentement et n'est pas bien coupable. M. de Courbon est mort, et elle est restée comme veuve. Elle est aussi restée dans un couvent jusqu'à sa majorité. Elle a deux frères : l'un maître des requêtes, l'autre conseiller au Parlement, fort riche ; nonobstant l'exhérédation de sa mère, elle a, dit-on, 30 mille Uvres de rentes; mais avec toutes ces histoires, elle aurait eu peine à trouver un parti sortable pour le bien. M"* de Moras, à rinsu de toute sa famille, comme maîtresse de ses droits, a épousé M. le chevalier de Beauchamp, qui était chevalier de Malte et qui est de la maison de Choiseul; ce chevalier n'avait que 300 livres de rentes. Il avait gagné, en Italie, 30 mille livres au jeu ; il en a sacrifié 1 5 raille livres pour venir faire figure à Paris. Il a fait connaissance de M"« de Moras; il lui a plu, et l'a épousée. On dit qu'elle lui a donné 10 mille livres de rentes, par contrat de

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mariage, en cas de mort sans enfants. Ses frères sont piqués de ce mariage. »

Le comte de Merle n'était pas riche, mais il était noble et fort aimable homme. Six ans après, il avait reçu l'agrément du roi pour une charge de cornette dans la i''^ compagnie des mousquetaires (i). 11 était bientôt nommé ambassadeur de Portugal, en remplacement de M. le comte de Baschisain d'Estrées, cousin de la marquise de Pompadour; mais ce ne fut qu'en 1759 qu'il partit pour Lisbonne, avec la comtesse. « M™<* de Merle ne cessa, dit-il, d'avoir pour moi des bontés et une tendresse maternelles. » M"* la comtesse de Merle avait été présentée à la cour par sa belle-sœur, M™« de Moras, née Moreau de Séchelles, femme du frère aîné d*Anne-Marie, déjà intendant de la province d'Auvergne. Nul ne se fût avisé de rappeler alors à la comtesse, bonne, avenante, maternelle et souriante, l'aventure du château de la Roche-Courbon. Depuis vingt ans, tout était oublié. La mort et le temps avaient fait leur œuvre.

Le comte de Merle devait quitter, en 1760, l'ambassade de Portugal et rentrer dans l'armée pour y

(i) Baron Malonet. Appendice aux Mémoires de Malouet.

2o6 Un Enlèvement

atteindre, en 1780, au grade de maréchal de camp. Le 14 mars 1789, M. de Merle figurait à rassemblée de la noblesse tenue à Riom, et on trouvera son noiA en 1792 sur la liste des émigrés. Ce fut, sans aucun doute, à l'étranger, en Allemagne, ou peut-être en Italie, comme M. de Courbon, qu'il mourut, et, avec lui, celle qui avait été M^^ de Moras, et que les vaudevillistes de 1737 avaient chansonnée en rappelant la petite Moras.

}A^^ de Moras, comtesse de Courbon et comtesse de Merle, laissait trois enfants : deux filles et un garçon. L'ainée seule devait survivre à la tourmente révolutionnaire; c'est Anne-Marie de Merle, née le 20 juillet 175 1 à Paris, mariée .à Pierre-Gilbert de Voisins, greffier en chef du Parlement de Paris. Elle mourut le 17 avril 1801. Les jugements du tribunal révolutionnaire portent, à la date du 29 germinal an II (18 avril 1794), le nom de A. -M. de Merle, âgée de quarante et un ans, native de Paris, femme divorcée de Duchilleau (i/V), maréchal de camp, rue du Faubourg-Montmartre, condamnée à la peine de mort pour conspiration et intelligence avec les ennemis extérieurs et intérieurs. C'est Anne-Marguerite de Merle, comtesse du Chilleau, d'une année plus jeune que sa sœur Anne et qui fut guillotinée à cette date du

Au XVI !!• Siècle 207

18 avril, mourant ainsi deux ans avant son mari, tué d'une balle au combat de Kamlach, en août 1796. (îuant à Agricol-Marie de Merle, marquis d*Ambert, né à Paris le 13 novembre 1753 et dernier enfant de M^® de Mo ras, il était, en 1784, colonel du régiment de Royal-Marine. Émigré en Suisse, puis rentré en France, une lettre insérée par lui dans Y Ami des lois le fit arrêter, et, traduit devant un conseil de guerre, il tomba fusillé, le 2 juillet 1798, devant le terrible mur de la plaine de Grenelle. Il avait épousé une M^^^ de Tolozan qui, nous apprend le baron Malouet, vivait encore en 1828, et dont la fille unique, Nina d'Ambert, mourut sans avoir été mariée et avant sa mère. Avec Nina d'Ambert s'éteignait la dernière descendante de M^» de Moras et la branche de Merle-Beauchamp. Et de toute cette famille qui avait traversé tant d'épreuves, supporté tant de douleurs, soulevé tant de passions au siècle dernier, il ne restait plus que des noms à demi effacés sur des tombes oubliées et des papiers jaunis dans les cartons de nos Archives nationales.

C'est à ces documents ignorés et pour la première fois communiqués au public, que j*ai voulu demander le secret de l'aventure du comte de la Roche-Courbon, et — sans phrases, — par le seul

2o8 Un Enlèvement au XVIII^ Siècle

assemblage des témoignages et des souvenirs, montrer ce que fbt, dans sa réalité stricte, nn des événements les plus corienx, les pins caractéristiques du xvni* siècle, et qui décludna à travers le Paris d'anr trefois, aussi friand de scandale que le Paris d'aujonrd'hui, tant de curiosités, de colères et de bavardages.

Cette histoire de M"« de Moras et de M. de Courbon ne laisse pas que de jeter certaines lumières snr la vie intime de nos aïeux, et on s'étonne de rencontrer dans une même époque tant de sévérité unie à tant de licence, la sentence du Châtelet atteignant, par exemple, un Courbon et épargnant un duc de Richelieu. Puis, quelle réflexion inévitable fait naître le spectacle de ces agitations « de ces espoirs, de ces ambitions, de ces amours ! Un siècle passe, et tout n'est que poussière, et les petits-neveux mêmes de ces acteurs au cœur plein de feu et aux yeux pleins de larmes ont disparu pour jamais. Encore un coup, il ne reste d'eux que ce qui reste de toutes choses : un nom qu'on ne prononce plus, un souvenir qui s'éteint, et des cendres.

Vaut-il la peine de tant s'irriter et de tant souffrir?

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