‹ Un enlèvement au xviiie siècleChapitre 5 sur 8 · V/N/V^/S^VN/VN · texte numérisé non relu

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(( Maman, depuis que je sais que le sort d'une fille riche est de se marier, j'ai toujours désiré trouver dans le mari que je prendrais certaines qualités et certains défauts. Je voulais trouver en lui un fonds d'esprit et de raison : pour cela je le voulais d'un âge mûr ; je voulais qu'il eût de la générosité sans prodigalité, de la douceur avec de la vérité, par conséquent ni complimenteur ni adulateur. Je lui voulais assez de simplicité pour ne pas se faire un mérite du faste et des faux airs. Je voulais de la naissance sans me soucier que son rang fClt plus ou moins brillant ; mais je lui voulais surtout de la bonté et de l'humanité, qui lui fissent un plaisir réel du bien qu'il ferait et des peines qu'il éviterait aux

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gens à qui il serait à portée d'être utile. Je voulais qu'il ne fût ni ivrogne, ni joueur, ni galant de profession, point bavard, point sournois, qu'il fût capable de reconnaissance et d'amitié, et qu'il en prît pour moi sur la connaissance qu'il aurait été à portée de prendre de mon caractère, comme, de mon côté, mon projet était de n'épouser personne sans le connaître.

a Voilà ce qui m'occupait depuis longtemps, lorsqu'on m'a dit que M. de Courbon, qui logeait alors chez vous, avait arrangé le mariage du fils de M. le maréchal de Broglie avec M"« de Villiers ; il était allé à dix lieues de Paris pour assister à la cérémonie qui devait s'en faire ; mais que M. de Caraman, ayant reçu un courrier par lequel on lui man^ dait que M. le P. P. (premier président ?) était fort mal, M. de Courbon était parti avec lui et avait laissé des amis dans la joie qu'il leur procurait pour suivre ses amis dans la douleur et l'affliction. Ce trait me parut du caractère que je désirais. On rneti parla beaucoup, j'eus envie de le voir, j'en fus occupée, et dés lors je m'attachai à lui sans le connaître. Je le vis enfin ; ses façons et sa personne ne me déplurent point. Il ne loua point ma figure, fadeur que la plupart des gens regardent comme un devoir, mais approuva mes réponses ; et je trouvai

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dans ses propos de la vérité et des traits qui me confirmaient ce que j'en avais ouï dire. Ce qui décida mon goût pour lui fut des événements consécutifs.

« Le premier est que je le vis réellement piqué contre M. de La Mothe, de ce qu'il avait annoncé brusquement et avec empressement à M. de Saint- Perrier la nouvelle de la petite vérole de M"* Dannay. Je le vis surpris de ce que quelqu'un pouvait se déterminer, sans ménagement et sans bonté, à apprendre une nouvelle qu'il savait devoir faire une peine vive. Pour lui, je le vis touché et attendri de votre douleur ; il loua le genre de la mienne, le courage et la fermeté que je montrais, le désir que j'avais de la garder. Je sus, peu de jours après, qu'il était parti subitement pour la Rochelle, sur ce qu'il avait imaginé que s'il profitait du joint qui se présentait, il finirait, par sa présence, quelque afiàire d'intérêt qui concernait trois petits parents dont il prenait soin. Je pense qu'un homme qui abandonne ses plaisirs, ses sociétés, ses amis; qui, peu riche d'ailleurs, entreprend un voyage long et coûteux sans être sollicité par personne, pour des enfants qui n'ont encore rien mérité auprès de lui; qui sacrifie son intérêt au leur, ses amusements à leur utilité; qui se détermine, par conséquent, à un

voyage pénible par le goût de faire le bien pour le bien, sans autre récompense que de satisfaire son goût, qu'il devait être l'homme que je désirais.

« Nous famés à la campagne alors ; vous en parlâtes avec éloge et contribuâtes à me faire faire ces réflexions-là. Dés lors je Taimai véritablement et mon cœur se livrait à son penchant, lorsque vous m'apprîtes que vous aviez arrangé pour moi un mariage honorable. Les circonstances me firent juger que vous le désiriez vivement ; je me soumis à vos volontés, je fis le sacrifice de mes sentiments aux vôtres, et pour vous plaire j'abandonnai mes anciennes résolutions et tous mes projets, que l'âge du mari que vous me destiniez détruisait eflfectivement. M. de Courbon arriva sur ces entrefaites à la campagne où j'étais avec vous ; il y passa trois semaines. Je l'étudiai avec attention ; j'eusse voulu lui trouver des défauts qui eussent pu détruire le goût inutile que j'avais pour lui; mais loin de l'affaiblir il prit de nouvelles forces malgré la résolution que j'avais prise de vous obéir. J'y étais si bien déterminée que la plupart de ma famille qui vous désapprouvait n'a pu m'ébranler un moment. Vous vous aperçûtes, je le crois, que je le voyais avec plaisir ; vous m'en parlâtes; je convins que je l'avais pris en amitié ; vous m'en parûtes fort aise, vous le

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louâtes beaucoup ; vous Tinstruisîtes des sentiments que j'avais pour lui ; vous les lui fîtes valoir. Il partit enfin, ayant montré rattachement et Tintérêt d'un bon parent qu'il devait être un jour. Il fut chez M. le maréchal de Broglie où il comptait passer un mois ; mais vous vous souvenez que M . de La Mothe lui manda que son fils était fort mal, que s'il ne craignait pas la petite vérole qu'il avait, il lui ferait grand plaisir de venir. Vous m'apprîtes qu'il était parti sur-le-champ à minuit. Que son ami, son père, son frère, aient la petite vérole ; qu'on soit dans Paris et qu'on se renferme avec eux me paraît un devoir indispensable ; mais qu'on soit à quarante lieues de Paris, chez des amis respectables avec lesquels on se plaît et avec lesquels on s'est engagé de passer quelque temps, qu'on prenne la poste dans le moment et qu'on vienne sans s'arrêter jour et nuit pour arriver dans un air dangereux, non pour secourir son ami, mais pour donner des soins à un enfant pour le soulagement de son père, qu'on vienne pour cela se séquestrer du genre humain pour six semaines et se livrer aux douleurs d'une mère excessivement affligée, me parut encore un trait du caractère que je désirais, et me confirma dans l'opinion que j'avais de lui.

a Peu de jours après la mort du fils de M. de La

Mothe, vous m'amenâtes M. de Courbon à mon parloir; vous l'engageâtes à des visites et à des soins pour moi ; vous m'aviez même dit de lui donner â diner quand il viendrait m'en demander, ce dont il n'a pas cru apparemment devoir profiter. Vous m*avez para charmée de l'amitié qu'il me portait, et il a apparemment suivi vos intentions en me donnant les instmctions dont il a cru que j'avais besoin, en me faisant des leçons sur mes fautes, en me grondant même quelquefois ; enfin, il en a usé avec moi comme feu mon père. J'ai connu dans ses propos cent propos de lui ; aussi je l'aime comme je l'aimais, puisqu'il m'a montré un intérêt, aussi véritable, qu'il m'a été utile, et que mes défauts ne lui faisaient de peine que pour les autres. Voilà les sentiments que j'ai trouvés en lui, qui me suffisent pour lui être attachée éternellement. Ma raison approuve mon goût et ne me montre rien qui puisse me faire repentir un jour, ni rien qui puisse jamais déplaire à ma famille. J'ai pris de là la résolution de n'être jamais qu'à lui. Mon projet était (et je l'eusse soutenu) de lui cacher avec soin l'étendue de mes sentiments jusqu'à ce que j'eusse atteint l'âge où vous eussiez pu ajouter foi à leur solidité. Je me serais contentée jusque-là des visites qu'il me faisait environ toutes les semaines ; mais vous m'avez

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enlevé le seul plaisir, la seule consolation qui me soutenaient, par la cessation subite de ses visites et de toute attention de sa part. J'ai vu la juste confiance que vous aviez en lui, puisque vous le receviez avec la même amitié ; mais en même temps j'ai vu la défiance que vous aviez de moi. Je ne fus pas longtemps à juger que j'avais mal placé ma confiance, et que quelqu'un vous avait instruite de mes sentiments. Mais loin de m'en parler, comme une mère tendre qui s'intéresse à sa fille, qui la connaît et qui l'aime, j'ai vu depuis ce temps, par la façon dont vous vous êtes conduite avec moi, que vous me regardiez comme une enfant sans force, sans raison et sans stabilité. Il y a longtemps, maman, que je ne la suis plus. Ressouvenez-vous, s'il vous plaît, de l'éducation que m'a donnée mon père; elle a terminé mon enfance de bonne heure, en m'accoutumant de penser juste, à réfléchir et à distinguer l'utile de ce qui ne l'est pas. C'est sur la méthode que je tiens de lui que j'ai fiiit mon choix, et voilà comme j'ai raisonné.

« J'ai pensé qu'il fallait que mon établissement pût faire en premier lieu le bonheur de ma vie, qu'il fût agréable à ma famille et qu'il vous plût ; que je ne devais penser à personne qui ne remplît cette idée-là. Pour faire le bonheur de ma vie, j'avais

besoin de quelqu'un dont le caractère se mariât avec le mien, que je puisse aimer, en qui j'eusse de la confiance et qui pût être reconnaissant de mes sentiments et de mes soins par sa disposition à m'aimer. J'ai trouvé sur cela M. de Courbon tel que je le souhaitais. De façon que je suis convaincue que dés que je lui montrerai combien et pourquoi je Taime, je suis en droit d'attendre de lui les sentiments- les plus flatteurs. Que s'il a peu de biens, j*en ai assez pour lui et pour moi, si ce n'est pour vivre dans le faste et l'opulence, du moins dans l'aisance et les commodités. Du reste, j'ai assez entendu parler, et en ai assez tiré mon profit pour savoir que le bien du mari et celui de la femme, ne décident pas du tout de Taisance de la femme puisqu'elle dépend de la part que les maris font à leurs femmes de leurs valeurs. Le caractère de M. de Courbon m'a bien rassuré sur cet événement. Un homme qui sacrifie son revenu et peut-être son fonds pour l'utilité et l'éducation de parents éloignés, qui se fait un plaisir véritable d'être médiocrement vêtu pour les vêtir, d'aller en fiacre pour les nourrir et les instruire, ne laisse pas une femme qui lui a fait sa fortune dans la disette et la pauvreté pour satisfaire à quelque fantaisie. Aussi je suis fiére d'être aussi riche avec lui que si j'épousais par

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hasard quelqu'un de cent mille livres de rentes, « Me dira-t-on que j'ai assez de bien acquis et d'espérances pour épouser un homme titré? Cela peut être; mais je n'aime pas la trop grande disproportion, les suites sont quelquefois mortifiantes. Je veux un mari qui pense que la vraie noblesse consiste dans celle des sentiments ; qui vive, comme M. de Courbon, sans vanité et uniment avec ma famille. Aussi, pour ce qui me concerne, j'aime mieux l'état que je tiendrai de lui qu'un état distingué. Il me suflSt d'être au pair de tout le monde, de ne devoir par mon état que des politesses et d'avoir entrée partout. Pour ce qui concerne mes frères, ils l'aiment et en sont aimés; ils doivent attendre de lui et de son caractère qu'il fera de son mieux pour maintenir et même fortifier l'union qui y est. Mais on dira qu'ils ont besoin de quelqu'un qui les protège et qui contribue à leur avancement et à leur fortune. Mais l'état de quelqu'un décidet-il du goût qu'il a à rendre service et de la possibilité de faire du bien quand il a toujours le désir d'en faire ? Je trouve ce que l'on demande dans la façon de penser de M. de Courbon ; il a de l'amitié pour eux. Si j'étais à lui, il regarderait comme un devoir de leur être utile, et, le devoir se joignant au goût qu'il a d'obliger, ils pourraient en attendre tout.

N'avez-vous pas vu, maman, avec quelle volonté, quel zèle et quelle ardeur il s'est conduit dans l'affaire du bénéfice de son parent ? Ni soins, ni mouvements, ni argent ne lui ont rien coûté ; les difficultés n'ont fait que l'animer; il a réussi enfin. Avec cela, il ne paraît avoir nulle ambition et ne désire rien pour lui. II a des amis considérables, et les gens de son caractère doivent les avoir bons. Il a beaucoup de parents qu'il se ferait sûrement un plaisir de ménager pour eux. Enfin, je crois que ce n'est que dans un intérêt véritable et dans un goût naturel de faire du bien qu'on peut trouver des secours réels. Mes frères compteraient-ils trouver des sentiments ausiii rares dans un beau-frère pris seulement à cause de son bien et de son rang ?

« Pour mes parents, je ne vois personne qui ne doive se faire un plaisir et un honneur de lui appartenir. Si leur désir est de dire que M. le duc un tel est leur cousin ou leur neveu, je ne trouve pas que cette petite fatuité doive être un objet pour moi; il m'a paru suffisant que leurs cousins ou leurs neveux, fussent hommes de qualité et qu'ils vivent cordialement avec eux ; s'ils sont bien sensés, ils n'en désireront certainement pas davantage.

« Pour vous, maman, je ne croyais pas pouvoir mieux choisir ; vous n'y trouverez nul visage nou-

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veau, nulle famille importune, nul changement dans votre maison ; c'est votre ami, c'est de tous les hommes que vous connaissez celui dont je vous ai ouï dire le plus de bien. Vous m'avez entretenue si souvent de ses qualités que j'ai cru que vous vous feriez un plaisir de faire sa fortune en faisant ma satisfaction. Et je puis dire que je tiens de vous les sentiments que j'ai pour lui, par le bien que je vous en ai entendu dire. C'est de vous aussi que je tiens l'espérance de m' unir à lui, par les plaisanteries que vous m'en avez faites, qui m'ont fait juger que vous n'en étiez pas éloignée, et peut-être que vous le désiriez. C'est aussi vous qui avez confirmé dans mon cœur la volonté de n'épouser que quelqu'uri pour qui j'aurais de l'inclination, m'ayant dit souvent que rien n'était aussi heureux que les mariages que le cœur approuvait. Je vous ai fait une fois le sacrifice de cette opinion ; j'espérais que n'étant plus dans le cas de le désirer aussi fortement, vous me laisseriez suivre à l'avenir mon goût. Mais j'ai vu toutes mes espérances trompées ; j'ai vu que vous désapprouviez mes sentiments et que je ne trouverais plus en vous que des oppositions au lieu des facilités que j'avais lieu d'espérer de trouver. Vous ne sauriez croire la douleur que j'en sentis. Je prévis dés lors que de la façon dont vous pen-

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siez et dans tes circonstances où j'étais, vous penseriez à m'établir promptement ; que j'allais être exposée à combattre mes seniiments ou vos volontés ; qu'il fallait que je vous fisse le sacri6ce du

bonheur de ma vie ou que je résistasse à une mère pour qui j'ai une soumission naturelle et un attachement plus fort que vous ne l'avez jamais cru ; que si je me soumettais, je serais la plus malheureuse créature du monde ; que si je résistais, me regardant comme ur. enfant, vous ne feriez que me changer d'objet ; qu'enfin vous lassant bientôt, vous vous révolteriez contre moi et que vous vous acharneriez à me vaincre. Dés là, je me suis vue exposée â tous les mauvais traitements d'une mère justement irritée. Tant que je n'ai vu l'orage que de loin, je n'ai pas pensé à l'éviter ; mais on m'assure que pendant votre séjour à Lainville, et j'eus lieu d'en être convaincue, qu.) tout était arrêté pour mon établissement et que vous comptiez couronner votre ouvrage au retour de Livry. Je vis pour lors l'orage de si prés que j'en fus effrayée ; mais de quelque côté que je jetasse les yeux pour m'en garantir, je ne vis que des dangers. Je cherchai donc le moins afireux, je l'ai trouvé et je le suis. Cependant je

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faute, c'est pour n'en plus faire ; si je porte à ma réputation une atteinte forte, c'est pour ne pas la perdre. Je la réparerai par la conduite la plus exacte. Quand je compare le parti que je prends avec celui de vous offenser pendant onze ou douze ans, en vous résistant toujours, ou avec celui de me soumettre en me donnant à quelqu'un que je ne saurais considérer que comme l'auteur de mes maux, je ne me crois pas heureuse de Tavoir choisi, puisqu'il vous cause des peines, mais je crois avoir évité de plus grands malheurs.

« Je vais donc, je vous le dis en tremblant, je vais trouver M. de Courbon, lui apprendre mes sentiments pour lui et l'état d'où je me tire, lui oftir ma main, mon cœur et ma fortune. Que n'ai-je votre consentement ? ce serait le jour le plus heureux de ma vie. Je n'ai pas pris un parti si violent sans avoir bien réfléchi et en avoir prévu toutes les suites. J'ai pensé que M. de Courbon me connaissant bien et ayant pour moi des dispositions avantageuses, saisirait avec grand plaisir l'occasion de s'assurer une fortune qu'il ne pouvait pas espérer et qui ne lui déplairait pas avec quelqu'un qu'il aime aussi véritablement ; qu'il m'épouserait et que je serais à lui pour toujours ; ou, qu'étant plus votre ami que flatté de la fortune que je lui ofirirais, plus

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touché de vous manquer que de me satisfaire, il vous laisserait la maîtresse de mon sort ; que vous me feriez revenir à Paris, où je serais après cette équipée, dont alors je ne compte pas absolument me faire délivrer de vos désirs pour tout autre établissement [sic), parce qu'après ceci je ne compte pas que personne veuille de moi ; du moins, si quelqu'un pensait assez bassement , mon excuse serait dans le mépris que j'aurais po ur lui ; alors la sûreté de n'être jamais qu'à M. de Courbon me serait une consolation de n'y pas être, et, n'étant pas dans le cas de vous désobéir journellement, j'attendrai patiemment l'âge où les lois me permettront d'être à lui. Voilà le parti le moins heureux, mais il me suffit et je serai contente.

a Mais, maman, si ce que j'ai entrepris m'est honteux, il faut nécessairement qu'il soit mortifiant et douloureux pour vous et pour ma famille, par le fait et surtout par les discours du public. Cependant, comme il vous est possible de le cacher, vous pouvez par conséquent éviter ce qu'il y a de plus pénible pour vous et pour ma famille. Voui pourriez dire qu'ayant connu en moi un attachement solide et raisonné pour M. de Courbon, que ne l'ayant pu désapprouver puisque vous ne connaissez personne plus propre à rendre une famille heureuse,

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que 4étermiDée même par l'amitié que vous lui portez et celle qu'il a pour vous, et par le plaisir de faire sa fortune et mon bonheur, vous m'avez envoyée chez lui consommer notre union pour éviter les plaintes et les contradictions de nombre de mes parents qui se sont toujours flattés de me voir établir d'une façon très brillante. Beaucoup de gens nous condamneront, beaucoup d'autres vous désapprouveront ; il en serait comme de toutes les choses de la vie, et il n'y aurait alors que le fait qui vous causât des peines. Mais soyez sûre, maman, que je le réparerai, que je l'eAFacerai de votre mémoire par l'attachement le plus inviolable et le plus parfait, si vous en usez ainsi; quoique je ne pense pas que ce soit par bonté pour moi, je ne me lasserai jamais de vous en montrer ma juste et vive reconnaissance.

« Ayez, maman, quelque indulgence pour une fille qui vous manque pour la première fois et qui ne vous eût certainement jamais manqué, s'il n'avait été question de la chose la plus intéressante de la vie. J'aime, voilà le crime qui vous offense. Mais pensez que je dois avoir le cœur tendre, qu'il n'est pas singulier que je sois née capable d'attachement et que je fasse plus de cas du solide que du brillant. Penseriez-vous actuellement qu'il est raisonnable à

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des parents de tyranniser par ambition et par vanité des cœurs qui n'en ont point ? Mettez-vous en ma place pour un moment et traitez-moi comme vous voudriez être. Pensez d'où on sait que je viens, et voyez si l'état après lequel je cours n'est pas assez éloigné de moi pour me satisfaire ; que ma gloire même devrait s'alarmer si je m'élevais davantage, et qu'elle doit approuver que je m'égalise en procurant une fortune peu attendue. Du reste, maman, ne regardez pas mon attachement comme un sentiment fragile. Il y a dix-huit mois que je m'éprouve dans le silence ; il est en moi comme ma vie, il ne s'en effacera qu'avec elle, et ce sentiment que vous nommeriez sûrement de l'amour, n'en est cependant pas ; je le crois du moins, il ne répond pas du tout à l'idée que j'en ai; mais une estime forte, une amitié vive, une conformité, qui souvent m'a surprise, de caractère, de goûts et d'opinions, qui me donnant de Testime pour moi-même, m'assurant qu'il m'aimera, me donnent la conviction que je suis faite pour lui et que je ne puis être heureuse qu'avec lui. Je sens que si c'était de l'amour j'aurais la pudeur de m'en taire, je serais honteuse de le découvrir, et je ne Tirais point offrir sans être désirée.

« Je dois à M"« Gorry, ma gouvernante, la justice

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de vous dire qu'elle n'a eu nulle part à mon projet ni à son exécution. Je savais qu'on avait abusé de ma confiance, ce pouvait être elle ; il ne m'en a pas fallu davantage pour lui cacher mes desseins ; elle m'était nécessaire et je voulais l'emmener avec moi. Je l'ai trompée ainsi que M"« d'Aunay, la supérieure et toute la communauté, en lui montrant une lettre •de vous que j'avais contre&ite, par laquelle vous me mandiez que vous vouliez me faire passer quelques jours avec vous à la campagne ; qu'une chaise à deux, qui venait de Livry, me viendrait prendre et que je n'avais qu'à me préparer pour le lendemain au matin. Tout était prêt effectivement par les soins d'un laquais que j'avais pris et séduit par l'espérance et à qui j'avais donné mes ordres secrètement. Ce ne fut qu'après avoir fait quelques postes que M^^^ Gorry me montra de l'inquiétude. Alors prenant un pistolet je lui dis que je suivais effectivement un projet auquel j'étais si attachée, qu'ellemême ne serait pas en sûreté à la moindre opposition; qu'elle n'avait pas d'autre parti à prendre que celui de se soumettre ; que je lui rendrais justice dés que je le pourrais, et que je voulais qu'elle me traitât comme sa fille. Elle me promit en tremblant ce que je voulais, et je l'ai conduite jusqu'ici sans confiance et sans la perdre de vue.

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« Soyez sûre, maman, que malgré ce qui m'arrive, il n'y a nulle part une fille qui soit m vivement attachée d sa mère ni qui lui soit si subordonoée. Je sais qu'actuellement les apparences sont contre moi; cependant, de tous les obstacles qui se sont présentés, je n'ai trouvé que ma soumission pour vous difficile â surmonter. Dorénavant rien ne saurait me déterminer à vous manquer dans la moindre chose ; au contraire, tout m'engage â vous montrer le désir extrême que j'aurai â vous plaire. J'aurai A réparer et j'y ferai de mon mieux; j'y travaillerai avec une attention continuelle. Heureuse si j'y réussis et si je puis un jour retrouver l'amitié et les bontés que mes sentiments 'méritent de vous.

« C'était pour mon projet que je vous demandai trente louis. J'en parlai à mon oncle M. Peirenc ; il m'en ât espérer ; j'en ai trouvé ailleurs.

« A Poitiers, ce 39 octobre, 1737. »

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