UNE VOIX
Brrr! que le diable...
VOIX NOMBREUSES
Chut, chut!
ASLAKSEN
Pas d'interruptions, messieurs 1 — Quelqu'un demande-t-il la parole?
Monsieur le président !
ASLAKSEN
Monsieur le maire Stockmann a la parole.
LE MAIRE
Etant donnée la proche parenté qui, comme on le sait sans doute, me lie au médecin des eaux, je préférerais ne pas prendre la parole ce soir. Mais ma position vis-à-vis de l'établissement et mon souci des intérêts vitaux de notre cité m'obligent à présenter une motion. Je me plais à croire que pas un des citoyens ici présents ne souhaite la diffusion de certains bruits mal fondés, exagérés en tout cas, touchant les conditions sanitaires delà ville.
VOIX NOMBREUSES
Non, non, non! Pas de ça! Nous protestons!
î58 UN ENNEMI DU PEUPLE
LE MAIRE
Je propose, en conséquence, que rassemblée n'autorise pas le médecin des eaux à lire ou à développer son exposé.
LE Dr STOCKMANN, éclatant
N'autorise pas...? Ah ça!
M^ STOCKMANN, toussant
Hem, hem !
LE Dr STOCKMANN
Allons, va pour n'autorise pas !
J'ai, dans « le Messager du Peuple », renseigné I3 public sur les faits essentiels, en sorte que tous les citoyens bien pensants peuvent facilement se faire une opinion. On peut juger, d'après cela, que le projet du médecin des eaux, — outre qu'il constitue un vote de méfiance contre ceux qui dirigent les intérêts de la ville, — tend au fond à imposer aux contribuables une charge de quelques centaines de mille couronnes, pour le moins.
(Signes de désapprobation ; quelques coups de sifflets.)
ASLAKSEN, agitant la sonnette
Silence, messieurs! Je me permets d'appuyer
La motion du maire. C'est aussi mon opinion, qu'il y a dans le mouvement soulevé par le docteur une arrière-pensée. Il parle de l'établissement, mais ce qu'il médite en réalité c'est une révolution. Il veut transférer le pouvoir en d'autres mains. Oh ! personne ne met en doute l'honorabilité de ses vues. Une peuty avoir assurément qu'un seul avis là-dessus. Moi aussi, je suis partisan du gouvernement du peuple par le peuple, pourvu que cela ne coûte pas trop cher aux contribuables. Mais ce serait ici le cas. Voilà
pourquoi — non, le diable m'emporte, — avec
votre permission, — si je puis suivre le docteur Stockmann dans cette affaire. On peut aussi payer les violons trop cher à la fin. Voilà ce que j'en pense, moi.
(Vif assentiment de toutes parts.)
Moi aussi, je sens le besoin de définir mon attitude. Le mouvement provoqué par le Dr Stockmann semblait tout d'abord gagner quelques sympathies et je l'ai appuyé aussi impartialement que j'ai pu. Mais bientôt nous nous
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aperçûmes que nous avions été induits en erreur, que l'exposé était faux. ..
LE Dr STOCKMANN
Faux ! . . .
HOVSTAD
Mettons sujet à caution. Les explications du maire vous en ont convaincus. J'espère que personne ici ne met en doute mes tendances libérales. Tout le monde connaît l'attitude du « Messager du Peuple » dans les grandes questions politiques. Mais des gens d'expérience et de bon sens m'ont appris que, lorsqu'il s'agit d'affaires purement locales, le devoir d'un journal est de procéder avec une certaine prudence.
ASLAKSEN
Je suis tout à fait d'accord avec l'orateur.
HOVSTAD
Et il est hors de doute que, dans l'affaire qui nous occupe, le Dr Stockmann a la volonté générale contre lui. Or, quel est, Messieurs, le premier devoir d'un rédacteur? N'est-ce pas d'agir en concordance avec les idées de ses lecteurs ? Va-t-il pas reçu une sorte de mandat tacite qui l'oblige à combattre sans trêve ni repos pour le
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bien de ceux dont il représente les opinions? Serais-je dans l'erreur ?
VOIX NOMBREUSES
Son, non, non ! Le rédacteur Hovstad a raison !
HOVSTAD
Il m'en a coûté, et beaucoup, de rompre avec un homme dont j'ai été l'hôte assidu ces derniers temps, — avec un homme qui, jusqu'à ce jour, a été l'objet des sympathies générales de ses concitoyens, — avec un homme dont le seul, ou, en tout cas, le principal défaut est de consulter son cœur plutôt que sa tète.