‹ Un ennemi du peupleChapitre 72 sur 82 · UN GROUPE D'OUVRIERS · texte numérisé non relu

UN GROUPE D'OUVRIERS

Vive Hovstad ! Hourrah, hourrah!

LE Dr STOGKMANN

Pour trouver la plèbe dont je parle, il est inutile de plongerdans des profondeurs. Elle rampe et fourmillle tout autour de nous, jusqu'au haut de l'échelle sociale. Sans aller bien loin, regardez votre propre maire, si coquet, si soigné de sa personne! Mon frère Pierre est, je vous assure, aussi plébéien qu'il est possible de l'être...

(Rires et sifflets.) LE MAIRE

Je proteste contre de telles personnalités.

lS'2 UN ENNEMI DU PEUPLE

LE Dr STOCKMANN, imperturbable

... Et, s'il l'est, ce n'est pas parce que nous descendons, lui et moi, de je ne sais quel vilain pirate de Poméramie ou des environs, — car c'est notre cas...

LE MAIRE

Une légende absurde, que je nie!

LE Dr STOCKMANN

... mais parce qu'il pense ce que pensent ses supérieurs et que ses opinions sontcelles de ses supérieurs. Quiconque agit ainsi est, au moral, un plébéien. Et voilà pourquoi mon frère Pierre, malgré ses grands airs, est, au fond, si diantrement loin d'être un homme distingué, — et, par conséquent, si loin d'être un homme libéral.

LE MAIRE

Monsieur le président !

HOVSTAD

Vraiment ? Il n'y a donc, chez nous, que les gens distingués qui soient libéraux? Voilà certes une conception nouvelle.

(Rires.)

LE Dr STOCK MANN

Oui, c'est encore une de mes découvertes. Et en voici une autre, le vrai libéralisme, qui est la liberté d'esprit, se confond exactement avec la moralité. Voilà pourquoi, je le répète, « le Messager du Peuple » est impardonnable de répandre quotidiennement une fausse doctrine, d'après laquelle il n'y aurait de libérale que la la masse, la foule, la majorité compacte, seules gardiennes de la morale, tandis que la culture ferait suinter dans nos mœurs le vice, la corruption et toutes les malpropretés de l'âme, comme les tanneries du Mœlledal font suinter des ordures dans nos eaux minérales.

(Bruit et interruptions.)

LE Dr STOCKMANN, criant, imperturbable et emporté par ses

idées

Et c'est ce même « Messager du Peuple » qui proclame que la masse adroit à de plus hautes conditions d'existence ! Mais, de par tous les diables, si la doctrine du « Messager » tenait debout, accorder ces conditions à la masse équivaudrait exactement à la précipiter dans le vice et danslacorruption! Heureusement, il n'y a là qu'un

vieux mensonge dont nous avons hérité de nos pères. Non, ce n'estpas laculture qui démoralise, c'est l'abrutissement, la pauvreté, les misérables conditions de la vie qui accomplissent cette œuvre infernale! Dans une maison où l'on n'aère pas et où Ton ne balaie pas tous les jours, — Catherine, ma femme, prétend même qu'on doit laver quotidiennement le plancher, mais c'est sujet à contestation, — dans une telle maison, dis-je, il ne faut que deux à trois ans pour que ses habitants perdent la faculté de penser et d'agir conformément aux préceptes de la morale. Le défaut d'oxygène débilite la conscience. Et il est à supposer que l'oxygène manque dans un très grand nombre de maisons de notre ville, puisquela majorité compacte est assez dépourvue de conscience pour vouloir fonder la prospérité publique sur la base pestilentielle de la fraude et du mensonge.

ASLAKSEN

On n'a pas le droit de lancer une si grossière accusation contre toute une communauté de citoyens.

UN ENNEMI DU PEUPLE l8.")

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