A. N. — AF
2 Pasquier, I, p. 84.
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homme de haute taille, ce barbe bleue et cheveux noirs, teint basané, belles dents, \êtu d'une houppelande grise, revers verts et chapeau rond », rinterpella : ce Ètes-vous Lepeletier? — Oui. — Quelle opinion avez-vous eue dans la mort du roi? — J'ai voté pour la mort suivant ma conscience. — Eh bien ! reçois-en la récompense », répliqua l'homme, en tirant son sabre, qu'il lui plongea aussitôt dans le ventre. Saint-Fargeau expira quelques heures après chez son frère Félix, place Vendôme. Alors ce grand seigneur de robe, dont la morgue était jadis proverbiale, et que la faiblesse et la peur avaient seules jeté dans la Révolution, devint, par une bouffonnerie de la politique, un martyr officiel de la nation, un héros de la vertu rigide, inébranlable, le premier saint, avant Marat, du «calendrier montagnard. Barère mit sur ses lèvres mourantes des paroles à la Plutarque. Robespierre, qui l'eût fait guillotiner un an plus tard, le déclara ce un prodige » et demanda pour lui le Panthéon *. Son buste fut
* Robespierre disait de lui-même « qu'il était Lepeletier, moins la mort ». Le 13 juillet 1793, il présenta à la Convention son plan d'éducation nationale, « qui fit fortune parmi
MISSION AU MONT-BLANC Iflj
placé à côté de celui de Brutus devant la Iribune de la Convention. La République adopta sa fille unique, qui héritait de 600.000 livj-es de rente; son corps embaumé fut exposé nu sur un lit antique et placé au-dessus du piédeslal do la statue de Louis XIV, devant Thôtel ilv suii frère. Le sabre de l'ennemi reposait prè.s de ta plaie béante, sur les vêtements ensanglîiiiU'S, David fît de cet appareil un tableau \nn\v la Convention. Les obsèques furent célébri^'s au milieu d'une foule immense et terminéi s piu' des flots d'éloquence ^ M"^^ de Morencj. tlurrière une grille du Palais-Royal, regardai! [m^ser le cortège : « Où est la Montagne? » i Iu-
les Spartiates ». On possède encore de Lepeletiei' uii Ihiicours sur César.
^ Les pièces relatives à la mort de Lepeletier i\\\\ ctr^ réunies par son frère à la suite de ses œuvres. L'Li-s.j-.5iM. un nommé Paris, ancien garde du roi, se brûla la cui vi.lli^ le l^'* février suivant à Forges-les-Eaux. Il décima i[u il aurait voulu tuer aussi Philippe-Egalité, dont les royn listes prétendaient que Lepeletier était un partisan, Apiii!^ 1m mort de son frère, Félix Lepeletier, qui n'avait fait justiuclà que de la démocratie « inQniment légère n, ilovinl. furieux. l\ déclara vouloir épouser « sa nièce Républiijuu ■, même par la violence (V. La famille Sainte Amarandit^ \v.\v A. R.). 11 fut impliqué dans la conspiration de llabctil, proscrit sous la Restauration et mourut dans l'obscitt lIf' i u 1837. M^^^ de Saint-Fargeau épousa en 1798 un HollaïuUn^, de Witt, descendant du grand Pensionnaire, malf^i ■■ Télix
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maiiLla-t-i'Ue à ses voisins, a La voici, répondit un petil liomme, dont Tœil était l'expression du génie et la voix celle du sentiment ». C'est ainsi que cette dame connut Fabre d'Eglantine.
TiuHli- que Lepeletier terminait sa vie au l^intliLOiK Hérault de Séchelles se débattait k Chamhéry contre de graves difficultés. On repi'csoiiU^ en général les conventionnels en mission romme des tyrans ombrageux et ( riiels, courbant tous les fronts sous leurs mîiins Itamicides, rendus furieux parla moindre lésislanLC, et répandant le sang par bravade ou dijjatsscnieut. Rien de pareil dans la mission i|ui nou> occupe.
I.ii |Momulgation des lois françaises sur les tîUtces^JQiis, la constitution civile du clergé, le rtnu's fniee des assignats avaient soulevé un vil" niccuii Lentement dans la Savoie, même paimi \v< plus fermes partisans de la France l'évolulionnaire. Les esprits s'échauffèrent. Le
Lepeiolier, son tuteur, qui invoqua l'autorité du Corps h}Liîïlu.lir puLLL- l'en empêcher. Elle divorça deux ans après fd LpûiLsïi iiim cousin Lepeletier de Mortefontaine, ardent royalîâli^ Elle obtint restitution du tableau de David, qu'elle
trouble s'accrut de la rivalité d'Annecy et de Cliambéry, qui prétendaient l'une et Tautre à devenir le siège du nouveau chef-lieu et celui de l'évêché. Simond, soupçonné de prendre parti pour Annecy, se vit l'objet des plus violentes attaques. On affirmait, sans aucune preuve, au sein même de la société populaire de Chambéry, qu'il s'était laissé corrompre.
Simond s'emporta, écrivit une lettre injurieuse à la société, qui ne craignit pas d'expulser un commissaire de la Convention. Hérault n'était guère mieux traité. Il dut soutenir avec le Sénat une lutte des plus serrées, où il déploya toute sa science juridique pour faire admettre la validité des lois nouvelles. Ayant exprimé à la société populaire le désir de prononcer Toraison funèbre de Lepeletier de Saint-Fargeau, il se vit refuser ce privilège. Bientôt il n'y eut plus d'injures auxquelles les représentants ne furent en butte. On prétendit les forcer à ne délibérer qu'en public. Leurs proclamations étaient déchirées ; on débauchait les ouvriers de leur imprimerie; la police était de complicité avec les mutins et clouait les proclamations au lieu de les coller. Des pamphlets
m IIKRArLT DE SKCHKLLES
étaient impunément lancés contre eux, et le Sénat poursuîvïut d'innocents libelles attribués k leursamis'. On disait tout haut que les aristocrates piémontais avaient été remplacés par un ci-devant, deux calotins et un homme que pei'sonne ne connaissait. On écrivait sur les murs de Thôtel de Bellegarde ces vers, qui vi fiaient sûrement Hérault :
Loin d'ici» noir aristocrate,
Vil MUrrl de la Nation,
Da venin de ton âme ingrate
Portes ai fleurs la corruption.
Ke souilles plus de ta présence
Ce lieu constitutionnel.
hii Caïn Li maudite engeance
Fuit horrpjîiir aux enfants d'Abel *.
Beaucoup d^éinigrés savoisiens étaient rentn^s îivatil le terme du 27 janvier pour éviter la confiscation de leurs biens. Parmi eux, se trouvait Joseph de Maistre, dont deux frères étaient dans I armée ^ar-de. Ces émigrés alarmaient le ])uljlic, en répandant le bruit d'un prochain
^ Par expmisle la « Conversation de M. Gohemouche de Cftfimbét't/ arec Iv^ citoyens Veiron d' Annecy ^ Navet et Raison {snv la <j 11^*^1 ion tii^ savoir lequel d'Annecy ou de Chambêry> ville ou faubourg de Montmélian, devait être le cheflii;U du dêpnrlpTJieul).
- EasEST Dal'oêTj op. cit., p. 159*
retour de Victor-Amédée. On savait que Marseille et Lyon étaient royalistes. L'agitation devenait dangereuse. 11 fallut enfin brandir « le bâton de la liberté ». Hérault décida Tétat de siège à Chambéry, Moutiers, Montmélian et Saint-Jean-de-Maurienne.
11 était fort préoccupé de Teflet produit à Paris par son administration. Les Savoisiens avaient envoyé à la Convention une adresse, où les commissaires étaient représentés comme (( des hommes prévenus et séduits » ; dans une autre, Chambéry réclamait contre Annecy.
Hérault s'en inquiète ; il écrit à Barère pour faire prendre à ces adresses « la route convenable ». (( Nous plaignons tous ici votre position embarrassante, lui écrit son collègue Duveyrier; nous craignons bien que cette réunion (de la Savoie) ne soit un coup d'essai assez malheureux ». Mais il fallait à tout prix prouver à Paris qu'on avait réussi, faire valoir à la Convention les talents de ses commissaires.
Hérault, qui ne doutait de rien, s'en chargea. Dès que l'assemblée électorale fut réunie, il fit proposer par le parti avancé une adresse à la Convention. Un membre s'opposa aussitôt à ce
1% HKRALLT DE SKCHKLLKS
qu'aucun éloge y fût dit des commissaires, et le président fit si bien que la proposition fut écartée. Hérault, « résolu à ne pas laisser cette infamie », revint à la charge dans une autre séance. Ses manœuvres réussirent enfin, et il s'empressa de rédiger secrètement l'adresse. a J'espère, écrivit-il malicieusement à Grégoire et à Jagot, que nous en serons contents. » Les Savoisiens parlaient en efTet sous sa plume un langage nouveau. « Admirateurs attendris du vertueux Lepeletier », ils applaudissaient à la mort du tyran ; ils juraient sur les Alpes d'aimer les lois françaises, « les plus douces et les plus équitables qu'il y ait encore eu sur la terre ». Mais voici le meilleur morceau :
« Recevez, législateurs, Texpression deramilié et du souvenir immortel (car c/est le sentiment dont ils seront le plus touchés)^, que nous conservons aux commissaires, pris dans le sein de la convention nationale, qu'au milieu des plus importantes délibérations, vous avez cédé à nos besoins et à notre impatience d'être constitués sous le régime français. Leur ardeur à remplir la mission dont vous les avez investis, leurs -travaux étendus et pénibles, faits pour servir dorénavant de modèles dans toutes les contrées qui, comme nous,
* Sous la plume d'Hérault, ce passage est naturellement ironique.
réclameront les institutions de la liberté; l'activité qu'ils ont déployée dans cette longue tâche, dont les difficultés ne peuvent être justement appréciées que par des fonctionnaires publics ; enfin le spectacle constant d'une fraternité qui en nous faisant chérir nos nouveaux concitoyens, ne cesse de nous rendre plus présente et plus sensible la dignité de la représentation nationale, honoreront à jamais ces recommandables patriotes dans la mémoire d'un peuple qui respirant l'air pur de la pauvreté mâle et de la probité des montagnes, ne reçoit dans ses afl'ections que des sentiments vrais comme la nature, et solides comme les grandes masses qu'elle expose à ses yeux K »
Le jeune habitant d'Épone avait appliqué ici sa théorie du charlatanisme.
L'assemblée électorale, qui se réunit à Chambéry dans Téglise de Saint-Léger, le 17 février, était composée de républicains modérés, opposés notamment à la constitution civile du clergé. Quand il s'agit d'élire le nouvel évêque constitutionnel, la moitié des électeurs se retira. Un curé nommé Panisset fut enfin élu. Le clergé savoisien presque en entier refusa de le reconnaître. En vain le nouveau Conseil général fit-il incarcérer à Chambéry Ms^" Conseil ; en vain poursuivit-il avec rigueur i\lM. Besson et
^ A. N. — A AoO, no 1426.
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de Thiollaz, qui administraient Tévêché d'Annecy. Les prêtres de Savoie s'honorèrent par leur résistance au schisme, qui malheureusement tourna en résistance à la domination française ; la plupart s'enfuirent ou se cachèrent.
S'il faut en croire les Mémoires très suspects du cardinal Billiel, Hérault de Séchelles aurait fait amener deux pièces de canon devant Téglise de Saint-Léger pour contraindre les électeurs à nommer le nouvel évêque. Rien n'est moins vraisemblable. 11 essaya surtout de lutter par la persuasion. 11 fit venir des départements voisins des prêtres assermentés pour « établir leurs tréteaux')) dans le Mont-Blanc. Le Conseil général d'Annecy lui ayant fait demander si l'on ne pourrait provisoirement suppléer au petit nombre des prêtres assermentés par des prêtres non assermentés, il répondit qu'il lui laissait le soin de « choisir indistinctement dans sa sagesse les prêtres qu'il jugerait propres à raison des localités' ». Pour travailler lui-même à la propagande, il imagina « de mettre ce monde-
^ Archives de la ville d'Annecy.
MI8SI0N AU MÔ>T-BLANC f&ft
là eu dialogue, d'y faire rentrer tous leurs propos, toutes leurs objections... Que Grégoire, écrit-il, me dise s'il y a des hérésies, el je me soumets comme un Fénelon ! » La brochure, qu'il répandit S était le catéchisme d*uu çallican ; elle développait les doctrines antipapistes que le Parlement avait léguées à la Constituante. Un passage remarquable prouve que les hommes de 1789 avaient entrevu Tidce tic lu séparation de l'Église et de l'État, bien qu'ils aient tenté de réaliser précisément lo tontraire :
Le commissaire. — Eh bien ! je vous lannoiice. Si j'en juge par l'esprit qui a constamment animé rAsstmljléii Législative précédente et la Convention ISaLkmale actuelle ; si je consulte le degré de maturité où en sont venues les choses, tout tend à déclarer au ptuiple la vérité suivante : la religion n*est pas de ce monde ; elle est rapport entre Dieu et Thomme. Elle n'a rien de commun avec les intérêts de la terre; elle sem désormais hors de la politique et du gouvernemeut civiL Citoyens, voulez-vous des prêtres? payez-lea. Voulezvous qu'ils vous entretiennent dans telle opinion, plutôt
* Dialogue pour les citoyens des campagnes du dépnrlemenl du Mont-Blanc entre un électeur et iun des commisiiaiff.-^ fia la Convention nationale sur le serment civique que la Itn e.vifjs des prêtreSy par Hérault. Avec cette épigraphe : Sauulibus aegrotamus malis. Senec. De ira, {Nous ne sommes pai^ maiadûs pour longtemps.)
*()« HKïrUILÏ DE SKGHELLES
quB dans ttille aul,re? payez-les. Voulez-vous qu'ils soi en! prcLres, ministres, quakers, brames, derviches, bon/es ? payez-les- Les spiritualisations ne sont pas de notre comptHi?ncp. Nous ne connaissons que des ïmmmas, nous nu L'oonaissons que des citoyens.
L Kt.ECTELU. — VÀi bien! moi, à mon tour, je vous iiniionr^, mon nunmissaire, que c'est là précisément Umi vu que nous demandons. Qu'on nous laisse payer nos pré 1res eï. nous vous répondrons de tout. Nous vnusprnm<?th>nsi]it'ils seront tranquilles, bons patriotes d'uisï que nous, iit lâchés à la France dont les lois sont plus dunceiï, le rrgime plus équitable, et tout ira bicni,
Ij:; coMMi^sAJtUv, — C'est une chose curieuse. Je vois déjà que le deparLt^nient du Mont-Blanc, par fanatisme, sevii ]c premiiH' à «lonner aux autres départements de la France L'exerjïiile de la philosophie. Mais ce moment, quelque pmchniii qu'il soit, comme je l'espère, n'est pîiH eneor:* arrivé,.. H est encore une chose que je ne dois pas vous di''|;uiser. Quand vous payerez les prêtres qui vou^i riiuvier}iH3nt, vos églises qui sont des bâtim(*iïts de pierre et <ie terre seront des bâtiments natioiitm\ ; vtULs serez obligés de vous procurer d'autres empïaeeuieuls.
li'i:LF;!iTKt lu — Mu est-ce que cela fait? Quand on puyt*. MU se FùiL servir.
Lt: luiMMts^Amt!]. — A la bonne heure : je n'ai plus rien u dire; je priHois que bientôt les choses iront le mieux du rnoude.
Au eommenemient de mars, Hérault fit célé- !n'( I' il Annecv iiiie fête civique en Thonneur il(^ lu liMîjiluM Av la France et de la Savoie. Il
MISSION AU MONT-BLANC lui
avait composé pour la circonstance un Hffmne d la Raison :
C'est toi qui fis naître Et nos vertus, et nos arts, et nos lois.
Ta splendeur vient-elle à paraître, L'humanité reprend ses droits.
Un espace invisible, immense, Par toi se déroule à nos yeux :
Dans l'avenir l'homme s'élance Et plus il te connaît, plus il ressemble aux dieux
Avant les hébertistes, Hérault divinisMil la Raison. Son hymne fut chanté dans la pioiiu*nade du Pasquier, sur un air de Gluck aiim- i\o Marie-Antoinette, au bord de ce beau lac hleu, que domine à présent la tombe de M. Tairir.
Pour répondre à une adresse de Jose}»li Ar Maistre Sw les Militaires savoisiens, Héraull lil encore une chanson, la Piémontaise. Il nuuïiimandait à Fimprimeur de n'y pas mettre snii nom. « Je ne veux pas qu'on dise que je nv m'occupe qu'à faire des chansons^ » La srtvi* en est triviale et le ton violent, surtout cruilir les prêtres. Il y avait du Homais dans rci homme. d'esprit. Homais sait-il qu'il e>l (iLs d'aristocrates?
* PiQUEMAL, op. cit.
s!(ii HÉRAULT DE SÉGIIELLES
La mission d'Hérault de Séchelles lui réservait en somme bien des dégoûts. La lourdeur savoyarde le rebutait ; il cherchait en vain des u êtres pensants ». A Nice du moins, écrivait- il il Grégoire, « on poignarde avec grâce )). Mais la nature le consolait. Il courait le pays dans if une redingote brune de huit montagnes » et s'enivrait de grand air et de lumière. Il écrivait îi Grégoire et Jagot dans une lettre pleine de i ouleur et d'esprit :
« Mourez ! vous n'avez pas vu Saint-Pierre d*Albigny. \]on Dieu ! Tendroit enchanteur ! Et à Chambéry personne ne vous en a parlé. La nature des Alpes dans tous les caprices, dans toutes les coquetteries, dans les soins les plus recherchés de la toilette sauvage. Casi-ades, maisonnettes, vue bornée, masses immenses, supins, ardoises, près fleuris, onde pure, peupliers, lout enfin ! Vous avez beau habiter le printemps, faire i amour sous les oliviers, mourez et remourez de n'avoir pas vu Elysée, Tempe, Armide, Eden, Albigny*!»
Plus d'une fois, par les chemins embaumés, (Sans la belle lumière de la montagne, Hérault lit le pèlerinage des Charmettes. Il revit le jardin de Jean-Jacques, plein de soleil, de sen-
^ Lettre de Moutiers-en-Tarentaise, du 26 février i793, possédée par M'"" Gharras et publiée par M. J. Claretie [dnmille Desmoulins j p. 225).
LES CH ARMETTES
leurs, de bourdonnements, ses ruches, son potager, Tendroit où il observait les astres, la chambre et l'oratoire de M'"*' de Warens, le clavecin des amants. La tradition locale lui attribue ces vers, qu'on peut lire encore sur une plaque de marbre blanc, placée par lui près de la porte, jadis fleurie de glycines et maintenant de roses :
Réduit par Jean-Jacques habité,
Tu me rappelles son génie,
Sa solitude, sa fierté,
Et ses malheurs, et sa folie.
A la gloire, à la vérité,
11 osa consacrer sa vie.
Et fut toujours persécuté
Ou par lui-même, ou par l'envie.
A la nouvelle de la trahison de Dumouriez, Hérault rassembla les troupes, les harangua, leur fit de nouveau prêter serment « avec des cris énergiques ». En même temps, il réclamait. à la Convention six mille fusils. On lui répondit de surveiller Kellermann^ Hérault venait d'în-
^ Kellermann avait écrit à Hérault le 8 avril : « Il faut traiter l'affaire Dumouriez avec le mépris qu'elle méril.e et ne parler au soldat que de combat et de discipline. C'est là mon affaire le plus à cœur. » A. G. Année des Alpe» cù (V Italie.
2li; HKRAULT DE SKCIIELLES
\ lier ses collègues Basire, Legendre el Rovère, en mission à Lyon, à saisir la correspondance du général. Ils y trouvèrent quelques lettres suspectes. Hérault se rendit aussitôt chez Relie rmanii, s'empara de tons ses papiers et les examina pendant quatre heures. Quand il rompit le silence, ce fut pour déclarer hautement devant tous les assistants, « l'innocence du général et ses droits à la confiance de tous les républicains ». Il fit aussitôt une proclamation aux troupes pour les assurer que Kellermann était «: digne de les conduire à de nouvelles victoires ".
Cependant Legendre, Basire et Rovère avaietit dénoncé le vainqueur de Valmy à la Convention. Hérault prit courageusement sa défense, (c Nous croyons connaître assez la Convention Nationale, écrivit-il au Comité de Salut public, pour prévoir que Kellermann est eu ce moment décrété d'arrestation et mandé à la barre... Étant sur les lieux, nous devons un hommage à la vérité et à la justice ». Il expliquait alors que c'était sans malice que Kellermann se servait dans ses lettres de ces expresïiiûns mon armée^ mes soldain, « Nous l'avons
iMlSSION AU MOM-BLANC :^u:i
invité à se corriger de ce style all(^inini<l , Sans doute il déclare très franchenu ni «iiTil préfère des troupes de ligne aux voluiitiiiie-, « mais il faut se souvenir que Kellemnatm nv^\ pas un académicien comme Taristocinlr "^Inîitesquiou». De même sa proposition d^' ituiinM' des régiments suisses est parfaitemeni ^ll^sul'(ll^ «Mais la réponse générale àtous ces ïi*|n't)rlir^, c'est que Kellermann n'entend point h> ufliiiit^s de ce monde et fort peu les décrets. Il iw cunnaît que son métier; il a Tinstinci drs vumbats; il a ce coup d'œil précieux que Joiiih* la nature, et qui, dans un général, vaiU un puu mieux sans doute que toutes les qualih^s inlini' nistratives ou académiques. De raveu dv Intil le monde, il faut le voir à cheval, un jnni' dn bataille; avec lui nous n'aurions guère (!(' mauvais succès. Voilà du moins mon opiniuu. n
Le Comité de Salut Public fut d\il>iiiil lav sure par ces courageuses explications, ijtii \alurent à leur auteur d'être dénoncé aux .htrnhiu^. Le 27 avril, Hérault défendit de nou\<Nui Kivîlermann. « Nous le surveillons, écrivîl !K i^vrr la dernière exactitude. Une mère ur \v\ï\r pas plus sévèrement sur sa fille; s'il lunrH)u\
is*H llKRAUl/r I)i: SKCHKLLKS
non?; sommes là. » Le 30 avril, Kellermann *'liiît rappelé à Paris et remplacé par d'Ornac.
(Jf^lH'iidant Tattaque combinée de l'armée piérannlai-r et de la flotte anglaise, qu'Hérault ti inail rossé de prévoir, devenait imminente. \\\v bnnlieur, à la fin d'avril, une tourmente ile neijjïc retarda les opérations. Hérault s'occup:iil iirUvement de lever le contingent imparti ail Mon t-Blanc dans la levée de 200.000 hommes, (1( riilôn ]ïar la Convention le 24 février 1793; ]ïrir t xroption, aucun nouveau commissaire ne lui i\\[{\\ été adjoint. L'état du département lui jrïii il lisait fort grave. Il en a laissé le tableau sïii^is^;nil dans sa belle et longue lettre du :3T avril, qui est le rapport complet de sa mission.
Il y (xplique les peines qu'il éprouve à lever ^1(2.^ Anlf>]itaires. « Les gens de ce pays ont la lilirr h'i s molle. Ils n'ont jamais connu Ten- Ihuusiîisme. 11 faut toujours leur ordonner au 11 a m (le la loi. La peu?' des Piémonlais est tétat IuiIjUuvI ffu département ». Les autorités elles- Tiiom<*< se voient déjà perdues ». Le pays ei^t riicnmbré de prêtres, nobles, piémontais, ^i.iji*\nis, suisses, qui servent d'espions à l'étran- ^vr. Il'TiUiU n'a trouvé qu'à grand'peine trois
républicains pour organiser un comité lId surveillance. 11 se trouve désarmé pour sévir et, par un scrupule juridique assez raii' i:ii re temps-là, il observe que la loi ne lui fournit aucune peine applicable sans délai k lu rulomnie contre-révolutionnaire. « Les pretrns el U\ refus des assignats, voilà surtoutles doux < auses des maux du département. » 11 faut rassurer les Savoisiens, les convaincre que nou^^ ne los abandonnerons jamais aux Piémontais et c}iig leurs montagnes sont nos Thermopylrs. [I fmil surtout des troupes et des armes. « La tn^ihalité suisse n'est qu'une hypocrisie >s *.l >i !a Suisse donnait passage à nos ennemis, quatre départements français seraient à décoiix^^iL On ne veut plus des assignats « pour une foiiillo de chou ». Nos soldats meurent de soif et île i'ahn, faute de numéraire. Hérault propose un remrdo radical : « .// faut nous ôle?' tout à fa 1/ fff/ycnf. car tant que nous en aurons le métal lonijKjrtera toujours sur le papier. » HérauU atnion^'e enfin qu'il a envoyé « des patriotes in telli^i^onls)» en Piémont et en Suisse ^ (c A la premuM u nou-
^ Le 25 avril 1793, Hérault écrit à Achard, adiuini^lïTiteur du département de Rhône-et-Loire, à Lyon, |jou( kii il'-
20» IM'RAULT DK SKCJK^LLFf^
velle quo Dumonriez, Tinfàme DiimourieZi élait tn Suisse, nous avons onvoy<5 un patriote qui pnrgera la nature de ce monstre, s'il le ren- «ontro, et qui ne craint ni les ours de Berne, ni
I inquisitiou et l'espionnage que M. Le noir ^ n (établis et montés dans re lieu de sa résidence.»
II pro lestait énerjîîquement près du gouverne* ment de Genève contie rintroduclîon incessante de pamphlets royalistes ^ et n'hésitait pas à transporter sur le territoire français les bureaux mi^Ltes de postes et de messageries, a Genève, écrivait-il, nous tue, nous dévore, nous abîme par son infime agiotage. S'il n'était pas convenable de ménager un pays qui n'est pas à nous et d'éviter tout ce qui peut le moins du monde provoquer ou même inquiéter la Suisse, il y aurait longtemps qu'on aurait pu et dû tomber comme le feu du ciel sur cette Sodome politique, j*
cûmmarider le citoyen ^oèU qui se rend en Suisse a pour y servir efllcaccment la Ui^publique », B. N. fr. ii. a, 307.
^ L'ancien lieutenant grimerai de police Lenoir avait étûigr*? en Suisse,
^ V. Lettre dllérault à Dehornie, ù Genève^ à propos du pampUlet de Joseph de Maî:^tre et réponse d'Odier. (Joseph DE Maisthe. Lettres et opuscules inédits. Paris, ^8!Ji» t. 11, en tête.)
MTSSIOJÎ AU MONT-BLANC âÛ9
Les événements prouvèrent le bien-fondé Jes inquiétudes d'Hérault de Séchelles. Le 7 mai, tandis que Simond le laissait toujours seul à Chambéry, il apprit qu'un soulèvement venait d'éclater à Thônes. Une jeune paysanne Marguerite tVîgelet avait soulevé contre la France trois mille jeunes gens du pays, qui s'éluîent groupés sous le commandement d'un ancien officier sarde, pour défendre leurs moutagnes autour tle leur ancien drapeau- Hérault partit aussiloL 11 rejoignit à temps le général d'Oraison, qui commandait les troupes françaises, pour assister à un violent combat et entrer avec lui dans Thônes. Il prit des mesures énergiques de répression. Quatre rebelles et Marguerite Frigelet furent déférés aux tribunaux civils qui les condamnèrent à mort.
Le 18 mai, Hérault et Simond quittèrent la Savoie pour revenir à Paris, Albilte et Dubois de Crancé les remplacèrent. 11 ne faut pas juger de l'administration d'Hérault par ses résultats. Ses talents et son activité lui font honneur. Aucune violence, aucune mesure arbitraire, que les circonstances ne justifiassent, ne vint en déparer Fensemble, (Jî ace à lui, la défense était
fia IIËRAULT DE SÉGHELLES
prête. C'est assurément Tépoque de sa vie dont il doit hiî èlie tenu le plus de compte. Les Savoisiens, qui ne l'aimaient guère, apprirent à le regret h?r, quand ils connurent les affreux excès d^Aibilte.
Hérault ne rentrait pas seul à Paris. Les six mois qu il avait passés dans le voisinage des Charmettes avaient marqué une nouvelle étape de sa carrière amoureuse, et Téclat de ses nouveaux exploits n'avaient pas peu contribué à le déconsidérer près de ses administrés. Il avait, malgré ses serjnents, tout à fait oublié M^^ de Morency et ramenait avec lui sa nouvelle conquête : vingl ans, une brune chevelure, d'admirables yeux noirs et la taille élancée, telle était Adèle de Bellegarde. Issue d'une des plus ancien nos familles de la Savoie % elle avait épousé à dix-sept ans un de ses cousins, le comte de (tellegarde, colonel dans Tarmée piémontaise, qui portait le même nom qu'elle, mais vingt ans He plus. Quelques années plus tard,
^ A in ilifTi-'reace des de Maistre, des Costa, des de Salles» fjiielqars familles nobles de Savoie comme les de Viry pi le-^ de l'Hôpital étaient acquises aux idées nouvellVâ.
MISSION AU MOxNT-BLANG iîll
David enthousiaste lui demandait de poser pour son tableau de V Enlèvement des Sabines^ eL Ton peut retrouver sa fière beauté dans là femme qu'on voit agenouillée au milieu des Kojnjiins ravisseurs. Elle avait quitté au mois de septembre 1792 le château des Marches ]}vH de Chambéry pour trouver un refuge en Pi('4iionl. Elle revînt à Chambéry le 1^^ décembre, afin d'éviter la confiscation de ses biens. Le colonel de Bellegarde, retenu par son devoir militaire, se résignait à cette séparation, espérant que la guerre serait courte et qu'il pourrait bieiUôt rejoindre sa femme et la Savoie, délivrée dep; Français \
M"** de Bellegarde était accompagnée de sa sœur Aurore, âgée de seize ans, et aussi blonde qu'elle était brune. Dès l'arrivée des commissaires à Chambéry, on vit les deux sœurs ligurer dans les solennités civiques, ouvrii- loiu" hôtel de Chambéry et leur château des Marches aux sociétés populaires. Bientôt Chambéry les aperçut avec stupeur ceinturées d'écharpes Iri-
^ Il écrivait au marquis de Salles, du camp Je Bicht-mont, le 25 septembre Î792, qu'après la guerre il s'empresserait de revenir en Savoie, que c'était « son projet iavûti h. Archives communales c^Annccy.
colores, portant la cocarde, les sabots et coiffées d'un bonnet rouge. Le cardinal Billiet affirme qu'elles avaient pris pour compagne une belle patriote, qu'on appelait la princesse Pistolet. Pour accomplir ce miracle il n'avait fallu que les grâces du plus beau des représentants, du (( divin Séchelles ». Ces êtres de même race se reconnurent dans cette carmagnole. Adèle de Bellegarde devint la maîtresse d'Hérault. Le public prétendit qu'Aurore était échue à Simond. On l'appela la Simoiinette. Kellermann de son côté se vanta d'avoir toutobtenu des deux belles. Mais rien n'accrédite ces bruits malveillants et la vulgarité, l'affreuse laideur de Simond permettent d'espérer que la vertu de jVP*' Aurore survécut à celle de sa sœur. Toujours est-il que, le 28 mai, ces deux dames partirent pour Paris en compagnie des deux conventionnels. Le colonel de Bellegarde était toujours avec son régiment dans les gorges du petit Saint-Bernard. On lui mesurait la vérité. « Il aimerait mieux sa femme ailleurs qu'à Paris », écrivait un de ses compagnons, le marquis Henry Costa. « Le pauvre homme était tenaillé d'inquiétude et les larmes lui sortaient des yeux comme des flèches ».
MISSION AU MOiNT-BLANG -2V\
Et le marquis Costa, qui savait toute rétnidiic du malheur, avouait que pour « ces gentil les fugitives » des commissaites de la Couvent iuit étaient de « détestable compagnie ' ».
* Costa de Beauregard. Un homme d'autrefois, p. Ibl -2