CHAPITRE V
Hérault et Danton. — Le 27 mai. — La promenade du 2 juin. — Au comité de Salut public. — Les lois de Minos. — Mensonges de Saint-Just. — Discussion de la Constitution. — La diplomatie de Danton. — Proly et Poterat. — La mission secrète du jeune Hérault.
La Gironde et la Montagne s'entr^gorgeaient.
Dans ce combat suprême, Hérault prit place aux côtés de Danton. Peut-être Tavait-il connu sous Tancien régime. Danton fut un avocat fort distingué aux conseils du Roi, et Miromesnil voulut en faire un garde du sceau. Ils se lièrent sans doule aux Jacobins, sous la Législative, sûrement après le 10 août et dans les premiers mois de la Convention. Hérault se séparait alors de la Gironde. Pendant sa mission au Mont-Blanc, il ne cessa de s'affirmer montagnard.
Gomme Hérault, Danton était un juriste expert, très cultivé, nourri de lettres, sachant Fanglais ; il aimait Rousseau, Voltaire, Montes-
quieu, Diderot surtout, récitait des pages entières de Buffon et fréquentait, comme Hérault, la loge des Neuf-Sœurs. Toute philosophie est d'ailleurs absente de ses discours. Il ne croyait qu'à la vie et l'aspirait avidement, comme un tronc vigoureux qui perce à la lumière. Danton était un aristocrate, mais d'après Nietzsche ou Gobineau. Affranchi des lois morales, il cultivait son moi, mais sans y réfléchir, et d'un autre geste que le jeune habitant d'Epone. Plus âgé d'un an, il apportait la même fougue dans ses plaisirs ; c'étaient compagnons à se plaire à la table d'un festin et aux bras des filles. Tous deux aimaient la nature, ciel tendre, arbres vivaces d'Arcis ou d'Epone, paysages ardents et fins, qui éclairent l'esprit et tempèrent la force. Les événements les avaient surpris, l'un dans sa chimère constitutionnelle, l'autre dans l'équivoque orléaniste. Mais Hérault dans ses égarements portait encore la prudence de l'ancien régime ; il savait l'histoire. Sur le navire désemparé, Danton, né capitaine, maintenait le grand mât de la raison d'état, où flottait le pavillon national. Ils se reconnurent dans la tourmente ; leurs différences les rapprochèrent.
Sffi lïÉRAULT DE SKGHELLES
Hérault diseernait la force avec un flair de courlisaiK II s'éprit de ce grand chêne en lierre timide et avisé. Il jouit en raffiné du tonnerre brutal, de Tessor déréglé, des images tiiéûlrales, de tout Teffrayant imprévu de ce harangueuj* sans art. Pour ce chef au grand cœur, aux larges appétits, il éprouva cette fascination, cette tendresse, qu'ont connues de nos jours les amis de Gambetta. Danton n'écrivait pas : HéniLdl fut sa plume. Danton se vautrait et se salissait dans la lutte : Hérault fut son masque.
Le 27 mai, à dix heures du soir, l'ami d'Adèle de Bcllegarde, sans doute arrivé du matin, apparaît en scène. Boyer-Fonfrède, exténué de fatigue . menacé de toutes parts, venait de quitter le rauteiiil : Hérault le remplace comme ancien ju'ésident. La Gironde proteste. 11 fallut trois épreuves pour décider la continuation de la séance. Hérault fait aussitôt introduire une dépntalioii des sections qui demandent la suppression de la commission des Douze et la libération des patriotes arrêtés. « Citoyens, déclaret-il, la force de la raison et la force du peuple sont la même chose. » Mot formidable, et qui
devint l'épigraphe du Journal de la Montagne, « Recommencez, président, lui crie Léonard Bourdon, au milieu des acclamations de la Montagne, vous avez dit une grande vérité. » Hérault continue sur le même ton ; il parle de mourir à son poste. Il fait entrer les députations des Gravilliers et de la Croix-Rouge. Cette foule exaltée remplit bientôt les bancs désertés par la droite et se mêle aux députés. Lacroix propose alors la cassation de la commission des Douze. Deux cents membres résistent encore sous les huées des tribunes. Dans le tumulte, Hérault, par un véritable coup de force, déclare le décret voté et lève la séance à minuit et demie. Le lendemain, Isnard préside ; Lanjuinais proteste ; Hérault essaie de se justifier. Le décret est rapporté par 279 voix contre 238 ; on entend gronder la voix de Danton.
Le 31 mai, la Gironde fut blessée à mort; le 2 juin Tacheva. Danton, qui en appelle à Témeute pour la terrasser et Texclure, voudrait, dans cette opération nécessaire, sauver du moins la face, c'est-à-dire Tinviolabilité de la Convention nationale. Quand le président Mallarmé vit rassemblée prisonnière, il quitta la place. •
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Hérault de Séchelles, « qu'on portait momentanément au fauteuil, dit le girondin Meillan, chaque fois qu'il y avait quelque scène difficile à jouer », paraît de nouveau devant les députés, muets cette fois et terrifiés. Déjà, le 2 septembre, quand Danton, débordé par la commune, s'est résigné au massacre des prisons, il a eu charge de représenter dignement la loi, tandis qu'on l'assassine. Michelet l'appelle, en rapportant ce nouvel épisode, « l'homme faible, le pompeux acteur qui servait aux lâchetés. » Mais Hérault fut cette fois, à dire vrai, le complice adroit du complot tramé par Danton. Sur la motion de Barère, V « homme à double face », il se couvre en signe de deuil et descend solennellement du fauteuil ; les députés le suivent découverts pour se rendre au milieu du peuple armé et prouver ainsi la liberté de leurs délibérations. Les huissiers précédaient la marche et disaient : « Soldats français, voici la représentation nationale. » En sortant du côté du Carrousel, Hérault se butte au général Henriot et à son état-major d'ivrognes empanachés.
La chose était prévue. Danton venait de serrer la main d'Henriot et de lui dire à l'oreille :
« Va toujours ton train ; n'aies pas peur ; nous voulons constater que l'assemblée est libre?
tiens bon. » Hérault de son côté, avait pris soin de faire signer à Henriot un ordre au crayon pour laisser passer la Convention ; en race du général, il parla donc a poliment » ri lui. le décret de la Convention, qui ordonnait à la force armée de se disperser. « Que veut le peuple?... demanda-t'il ; la Convention n'est oc(iij>ée ({ue de lui etde son bonheur. — Le peuple, répond Henriot, n'est pas ici pour écouter des phrases mais pour donner des ordres. Il vt^ut qu'on lui livre trente-quatre coupables. » Pendant ce temps, Danton et Lacroix inquiets échrtngeaîenl à voix basse quelques paroles avec un aide de camp. Mais Henriot, brute avinée, coin pi il mal ses instructions. Danton lui avait dit : (^ Tiens bon ». Il enfonce son chapeau d'une muiu et de l'autre tirant son sabre, il crie d'une \uiv tonnante ; (( Canonniers, à vos pièces! )j Aussilol, contre la Convention souveraine les mèehes s'allument, les baïonnettes se hérisseni : Danton sentit les pointes contre sa poitrinr. (TrEail trop. Une main diligente saisit Héraull \rdv le bras. Toujours majestueux, il tourne â gaut^lie.
iin flKRAULT DE SEGIIELLES
iM^[>asse le pavillon de l'Horloge et commence iUilour du jardin la fameuse promenade. De la Icrrasse du bord de Teau, on aperçoit des légions ilo la garde nationale favorables aux députés et (jUL leur font des signes. Mais Hérault ne veut \wn voir. La terrible Convention qui faisait liombler le monde alla jusqu'au bout de sa ruofe. Arrivée au pont-tournant, elle trouva Mariit. suivi d'enfants en guenilles. Force lui fut (Ir I entrer dans la salle pour y consommer le ^<i( rîfice de la Gironde. Hérault disparut. Dan- U)n mécontent et honteux, dépassé encore une loiK par les terribles instruments dont il se servait, fit trinquer le général Henriot en lui disant : <i. Pas de rancune * ».
IJuand on est sorti de la légalité, il faut renlit'j- dans le droit. Cette évolution coutumière (jiiL suit les coups d'état, c'est encore à Hérault i]m Danton en confie la marche. L'ancien avovi\[ général fut le terre-neuve de la Convention; (l;itïs tous ses naufrages il sauvait la loi. Le *Mi mai, il fut adjoint au comité de Salut public \\\rv quatre autres de ses collègues, en vue d'é-
' il. Robinet. Le procès des Danlonistes, p. 298 et suiv.
AUX COTÉS DE DANTON Ûi\
laborer la Constitution nouvelle, qui devnif Mw désormais la base indestructible de 1 uidje. lu pierre angulaire de la République el réviingilc de rhumanité.
Cette tâche si redoutable qu'elks îi]))>aruL n'était pas pour le surprendre. NVivnil-il pas projeté, dans Forgueil de sa jeunesse, de mustruire Fédifice dont Montesquieu n'a\uiLjelé qur les fondements? Sûrement il se souviiil alujs des belles espérances qu'il confiait a BuMVnK M s'agissait « de faire une revue de tous \es droits des hommes et de toutes leurs lois iW los lonv parer, de les juger et d'élever ensuite ini nouvel édifice. » Il pensait consacrer sji vir loitl entière à cet immense labeur; cha*|ue ^oir, il se sentirait du bonheur dans l'âme ; Va [Kilirrue et la méthode donneraient à son esprit nw siiicroît de force. « Voilà un grand eflbrl et diji^rir de tout le courage humain », disait BudoiL qui l'exhortait à travailler pour l'élite, siuis l}rii;uLMles suffrages de la multitude. — Eh lùeu ! vn\n que la Révolution faisait de lui mit u\ iJirotr qu'un Montesquieu, un Lycurgue!
Quand il se mit à l'œuvre, le 3 juin, iiii lendemain du jour où il avait avili sa eun^t icitee.
iii HÉRAULT DE SÉCHELLKS
rt* fiif pour prostituer son intelligence^ qui lui ('Uul b<^:ulcoup plus précieuse. Autour de la table nu il ï^i<ige, deux avocats inconnus^ Mathieu et linmcK Tun de Pon toise et l'autre de Carcassurine ; Mathieu écrivait naguère dans le Jowittil fk fOise, une apologie d'Antoine deLasalle, ([ui rniiipte ainsi deux disciples parmi les aulitns du la Constitution de 1793. En face d'Hérault, Fhomme de Danton, les deux amis de llobe^^pierre, Saint-Just et Couthon, complètent J'nreo|inge. Couthon arrive aux Tuileries dans <\i brouette ; un gendarme le pose avec soin sur soji liuiteuild'où pendent ses jambes paralysées; t'i* *'ul-de-jatte ambitieux a les yeux doux, des plourti dans la voix et un cœur envenimé. Tout ;hjIii' f^st le beau Saint-Just : élégant, rectiligne, il iHuninne sur ses collègues un regard méprisa ni vl laisse tomber de ses lèvres des mots vwkw ^l terribles. Chez ces pédants en fureur Ils prÎJicipes ne sont que le tranchant des passi f>nï^, nu 'Hérault était loin des paisibles entrelînn^ fl Epone, qu'ennoblissait la science de Tabbé Auger et l'éloquence du grand Gerbier!
Oans la salle voisine, le comité de Salut puhlif ultend. L'heure presse ; la moitié des
départements se soulève; il faut en impor>('i' h tout prix. Danton, qui appelle un chat un chut, le déclare : la Constitution, c'est « une pièce rie position » contre la Gironde, « une batterie qui fait un feu à mitraille contre les ennemis ilc la liberté et qui les écrasera tous. » Donc, pa^ ili: bavardages inutiles. La constitution doit être [nvsentée le 9 juin au comité, le 10 à la Conveiilian : Hérault a six jours pour devenir un Lycuipfue. C'est alors qu'il écrivit à Tabbé Desauljiays, garde des livres imprimés et des manuscrits à In Bibliothèque Nationale, ce petit billet qui a tail couler beaucoup d'encre :
7 juin 1793, l'an II de la Républiqui'.
Cher concitoyen.
Chargé avec quatre de mes collègues de préR^nïcipour lundi un plan de constitution, je vous prie, en hnw nom et au mien, de nous procurer sur-le-champ îus lois de Minos, qui doivent se trouver dans un muni des lois grecques. Nous en avons un besoin urgeiiL
HÉRAULT (de SëCHELLES).
Salut, amitié, fraternité au brave citoyen Desaulnays.
Minos, qui jugeait les humains aux enfers, en compagnie d'Eaque et de Rhadamantc, qiiîi
ÏÏÏl HÉRAULT DE SÉCHELLES
m à voir ici? C'est une marque d'ignorance f::mssière, ont déclaré des historiens prévenus ou mal informés. Du coup, Taine a pris tout de b(^n Hérault de Séchelles pour un « idiot révolu Uonnaire ». (( Un pareil trait, dit-il, suffit pour qualifier les ouvriers etl'œuvre^ ». Assurément il n'avait pas lu la Visite ci Buffon^ ni Y Eloge de rffbhé Auger. Hérault, fin helléniste, a-t-il \nulu rire avec un de ces érudits, dont il aimait iv commerce? En invoquant le juge des enfers, Inissait-il percer quelque funèbre pressentiment? Jr crois plutôt qu'il mystifia Saint-Just et Cou- 1 1 1 un , en égarant cruellement leur courte science . I /incorrigible moqueur, qui s'égayait jadis du
J Cette interprétation, contre laquelle M. Aulard a déjà finiiesté, est cependant courante. Notons en passant que Vil lor Hugo a mtrité le jugement rigoureux que Taine Iji'i'tait sur Hérault de Séchelles, car il a cru à l'existence iliT lois de Minos. Dans f^olre-Dame de Paris (I, p. 493), il Ovnl en parlant de l'École de médecine : « Pauvre goût Lvvc et romain, qui ressemble au Golisée et au Parthénon I iHnmela Constitution de Tan III {sic) aux lois de Minos ». ^ ui, a encore dit que la lettre d'Hérault de Séchelles avait été liilniquée par les royalistes pour ridiculiser les révolutioniiaïres. Mais l'authenticité n'en est pas douteuse. Elle fai- 9^ii\i partie de la collection Bérard et a été reproduite en f:ii-simile dans V Isographie des hommes célèbres (Paris, ihl8-30), dans les liecherchcs sur les Autographes par tiOiriel Peignot, en 1836, et enfin par M. Challamel dans I lUUoire-Musée de la République française (1842). Cf. Int. des i'hrrch. et curieux, H, p. 26, 93.
AUX COTES DE DANTON tïi^i
vieux Buffon, narguait déjà des puissanct^s plus redoutables.
Hérault de Séchelles est le principal niiLeiir de la Constitution de 1793. Il avait an té rit u rement composé seul la déclaration des thails de riîomme, qui fut décrétée le 29 mai }y,\v In Convention. Le 30 août suivant, il envoyai! son œuvre à Lavater, en lui écrivant cette kltie :
Paris. 30 août 1793, Tan U de la Républiijun
Cher et célèbre Lavater,
Il y a mille ans que je me propose de vous écrire, du vous renouveler le sentiment d'une amitié éternrdlj^ Les afifaires publiques consument toutes mes joiirn'Ts. Je me suis borné à garder dans mon cœur touL ri» i[[u^ j'aurais voulu vous exprimer, et j'attendais le temps *hl rendu à moi-même, je pourrais enfin corres|ni(nfni avec mes amis et n'avoir plus qu'à m'occuper il lux
Il se présente une occasion que je saisis avec ^iviilfh^ Un de nos agents politiques, que j'ai beaucoup ftniini et que j'aime beaucoup, est chargé d'une missiiHi m Suisse, indiquée par le comité de Salut public duii je suis membre, et je puis même vous dire que jai < i ' mu des plus fervents auteurs de la proposition. Vf ni t h/. l'accueillir et le faire valoir avec l'éloquence et lu ïilrîlanthropie qui vous distinguent.
Nous voulons être éternellement les ami^ *tos Suisses, dont nous respectons les vertus et les jiiiPUiN, Que les Suisses soient aussi les amis de la Réîudiliifih' française, toujours disposés à ménager leurs inii'cK
S2a HERAULT DE SEGHELLES
Donnons ensemble à TEurope Texeniple de cette grande coafraLernité, qui doit unir les nations libres et faites pour s'estimer; voilà ce que nous demandons au nom de la philosophie et de Thumanité. Tout m'assure que vos âmes répondent aux nôtres.
Je vous prie d'accepter, cher Lavater, en attendant une meilleure édition, un exemplaire que je trouve pour le moment sous la main. C'est la Constitution française, dont j'ai été le rapporteur et ensuite le proclamateur dans la journée du 10 août dernier. La déclaration des droits est tout entière mon ouvrage. Quant à la Constitution, deux de mes collègues (Couthon et Saint-Just) et moi, l'avons rédigée. J'en ai fait pour ma part une bonne partie. Je confie à votre amitié et à voire bonté pour moi ces détails qui n'intéresseraient pas une autre personne.
Voudriez-vous bien me rappeler au souvenir des bons et respectables citoyens de Zurich, qui m'ont honoré de leur bienveillance, votre frère, Meister, BacholTen, Orelli, Herzel, les Escher, le pasteur Veith, Heidegger, etc., etc.
Vous m'aviez promis un portrait de vous, portrait que je vous rappelle avec instance. Avez-vous publié de nouveaux ouvrages? La tendre amitié, que je vous lii vouée, cher Lavater, fondée sur une juste estime et sur Tamour de votre gloire, ne s'éteindra que dans mon tombeau.
Salut, liberté, fraternité.