A. N. — FU
3t8 IIKRAULT DE SECHELLES
jugé non sur ses paroles, mais sur ses actes. 11 méditait un mouvement de grand effet devant ses collègues attentifs. Se tournant vers le tableau de David, qui représentait Lepeletier de Saint^Fargeau sur son lit de mort, il s'écria ;
« Ahl comment serais-j cassez vil pour m'abandonner à des liaisDQS criminelles, moi qui, dans le monde, n'ai jamais eu qu'un seul ami depuis l'âge de six ans. Le voilai,.. {Il étendit la main vers le tableau) Michel Lepelelier! ô toi! dont je ne me séparerai jamais, dotU la vertu est mon modèle; toi qui fus en lutte comme mai aux haines parlementaires, heureux martyr! j'envie ta gloire. Je me précipiterais comme toi pour mon pays, au-devant des poignards liberticides ; mais fallait-il que je fusse assassiné par le poignard d'un républicain !
Sa péroraison fut vibrante :
« Voici ma profession. Si d'avoir été jeté par le hasard de la naissance dans cette caste que Lepeletier et moi nous n'avons pas cessé de combattre et de mépriser est un crime qui me reste à expier ; si je dois encore à la liberté de nouveaux sacrifices ; si un seul membre de cette Assemblée me voit avec méfiance au comité de Salut public ; si une prorogation, source de tracas.series continuellement renaissantes, peut nuire à la chose publique, devant laquelle je dois disparaître, alors je prie la Convention nationale d'accepter ma démission de ce comité et de permettre que je n'en fasse
plus partie. Rentré tout àfait dans le sein de TAssemblée, j'inviterai mes collègues à vérifier mes fautes en patriotisme, j'appellerai le témoignage du vertueux CouLhon qui nous préside en cet instant. Je le prie de vous dire si, lorsque j'ai eu le bonheur de concourir avec iui à la rédaction de la déclaration des Droits et de TActe constitutionel, mes collègues dans ce travail nn m'ont pas toujours vu rechercher avec ardeur jusqu'à la dernière limite ce qu'il y avait de plus populaire, de plus démocratique, de plus sacré, dans les intérêts du peuple et dans la dignité de la nature humaine.
« Citoyens, mes plus chères affections, ma vie entière appartiennent nécessairement, irrévocable ment à cette Constitution, à la République ; et quand on me suppose des relations contre-révolutionnaires, je serais le dernier des hommes, et en même temps le plus stupide, si j'en pouvais avoir à côté de pareils souvenirs î »
Couthon se garda bien de répondre à cet appel désespéré. La Convention où Hérault comptait tant d'amis, n'osa pas se prononcer neltcmenl en sa faveur. Elle vota l'impression de son discours et passa à l'ordre dujoursursa démission, Le 31, Hérault reparut au Comité ; il aiïecla d'y reprendre ses occupations ; un arrêté de ce jour est signé de lui. Le soir même, il reçut la lettre suivante :
« Citoyen collègue, tu avais été dénoncé a la Convention nationale qui nous avait renvoyé cette dénonciation. Nous avons besoin de savoir si tu persistes dans la
démission que tu as^ dit-on, ofTeTte hier à la Convention nationale. Nous te prions d'opterenlre la persévérance dans ta démission et un rapport du Comité sur la dénonciation dont tu as été l'objet, car nous avons ici un devoir indispensable à remplir. Nous attendons la réponse écrite dans ce jour ou demain an plus tard.
RoUfi^SPIEftHE, COLLOt DlfEUUniS, BlLLAtJO-V A RENNES,
CarnoTj B. Bahkre',
La minute de cette lettre est de lu main de Robcspierie- Hérault n'y répondit pas.
Les procès- verbaux du Comité témoignent désormais de son absence. Cependant il ne cessa pas d'en faire partie. Ce n'est que le 5 germinal que la Convention fut saisie d'une demande en vue de son remplacement. SMI faut en ciboire l'espion, qui transmettait à l'Angleterre le bulletin tlG< séances du comjté, it aurait été chargé d'examiner, le 5 février, le traité que Deforgues proposait de signer avec la Suède ', On ne trouve plus aucune mention de son nom dans les débats de la Convention, ni dans ceux du club des Jacobins. Robespierre était tenu de poursuivre la menace qu'il lui avait faite. Comme
^ AtJLARn. Comité, t. ÎX, p. 77D-774.
^ Histûrical manmcripU Commission. The manusaipls of I.'B, FùHe^i'Uc e$q, prt^RGrved aï Bropmoret i. I^ p. S18,
disait Mallet-Dupan, Hérault marchait -^ sur la lame d'un rasoir* ». Il continua sans doute de voir Danton, qui louvoyait, côtoyait Robespierre ^ attendait Theure de l'abattre à son tour. Il ne prit aucune part active à la campajjne menée par Desmoulins au non de la clémence, Vilate dit seulement qu'il s'y rallia « dans les atlections honnêtes et pures de sa belle âme ». Au commencement de février, parut le compte rendu de sa mission dans le Haut-Rhin. Il s'y e?^cui^ait, en quelque sorte, d'avoir propagé le culte de la Raison. Les Hébertistes, convaincus d'athL^isme, étaient déjà sous le couteau; l'Être Suprême de Robespierre devenait la religion de TÉtat.
Hérault fit au tyran sa concession suprême : il consentit à croire en Dieu. « Un mouvement nouveau, disait-il, s'était communiqué dans lu France... Était-ce philosophie ou conspiration ? L'un et l'autre. Les uns ont pu traiter d'impiété ce que nous ôtions de superflu à la reliffiuii ; d'autres auront taxé d'athéisme ce qu'en effet nous rendions à Dieu. » Il rappelait encore les services qu'il avait rendus dans cette Alsace, oli
A Ibid., t. III, p. 491. (Rapport de Mallet-Dupaii.)
il avait a porté et reporté la liberté »> ; les dangers qu'il avait courus en HOt^ quand le brave Stockmoycr, H Colmar, l'avait sauvé de lamorl. Il répétait, une dernière fois, qu'il n'avait jamais varié depuis le commencement de la Révolution, (f Vallées de Guebwillerl Champs de Gondolsheim! qu'il sera si doux d'habiter quand l'état social y sera devenu aussi beau que la nature, puissiez- vous conserver quelque bienveillance à celui qui vous consacra ses travaux et ses Boins. Tant que j'ai résidé dans vos murs, j*y ai cherclié constamment la gloirede la République et votre bonheur. Voilà nia réponse aux calomnies dont Tenvie et la malveillance se sont efforcées de rendre victime un homme qui, ayant tout sacritîé aux principes démocratiques, n'a jamais varié depuis le commencement de la révolution el qui est résolu de ne jamais reculer, lorsqu'il s'agira de raffermissement de la liberté et de Tégalité. »
Ce sont là les gémissements, les ébats désespérés d'un homme qui se noie.
CHAPITUE in LES DEUX ADÈLES
P*^^trone. — Adèle ou Julie. — Les couleurs du Cliérubin. — L'abb6 d'Espagnac. — Le pavîllou de Chaillot. — Sur le passage de la cliarrette. — La deruièrf^ soirée. — Les comptet* d'Hérault de Séclielles,
Dès Tété de 1793, quand Hérault de Stkhelles eut blêmi sous le regard de la mort, il voulut oublier FelTrol dans les plaisirs et vider sa eoupe avant de glisser sous la table. Alcibiade imita Pétrone et^ devant Néron, se couronna de roses : il s'ensevelit chez ses mattresses*
Ici se pose un petit problème galant. A qui « le divin Séchelles » consacra-t-il les ardeurs de ses amours mourantes ? L'honneur paraît avoir été disputé.
Adèle de Bellegarde habitait très probablement dans Tappartement de la rue Basse-du- Rempart, dont la porte était soigneusement
lâ« ukrault dk skchellks
cIosÊ*. Parmi les papiers (rHéiault se trouve une supplique adressée à « une citoyenne »
habitant sa maison. L'ordre (F arrestation (jui r atteignit communduil, il est vrai, de saisir toutes les personnes qui se trouvaient chez lui, et Adèle de Bellegarde ne fut arrêtée que dixneuf jours après sa mort. Mais le portier Grenier di^clara que le second étage était l'apparparlement de la femme de cliambre, ce qui était faux, car Hérault n'avait pas de femme de chambre; on ne visita pas cette partie delà maison, et sans doute M™*" de Bellegarde s'y tint quelque temps cachée \ Il est d'ailleurs certain que la brune Adèle vécut près d'Hérault jusquïi sa mort.
De son coté, la blonde Suzanne Giroust- Quinquet-de Morency, débarrassée de son amant Quinette, qu'un autre de ses chevaliers, Du mouriez, avait livré aux AutrichieDs en même temps que Camus, Bancal et Beurnonville, a publié des lettres d'Hérault de Séchelles et des détails
^ « Je n' insisterai pas k ûhiealv audience ciiez vous, puipsque votre portt^ est défendue ll tout le ineride. » (Lettre à Hérault). A. N. — F^4742.
^ Ibid.
LES DEUX ADELES 335
sur sa vie, qui ne peuvent se rapporter qu'aux derniers mois de son existence. Adèle de Bellegarde et M"^* de Moreney ont toutes deux divorcé, vers la fin de 1793. Était-ce dans le même espoir d'épouser Hérault de Séchelles ?
Mais voici qui est plus singulier encore : Hérault dans ses lettres, appelle U^^ de Moreney, ma chère Adèle, du même nom qu'Adèle de Bellegarde, de ce nom que choisissent les poètes pour rimer avec fidèle. Hérault, dit-elle, lui écrivit un jour :
« Lili, ce nom est bien joli ; mais il fut pris et donné par un sentiment, dont le souvenir qu'il rappellera nuira toujours à. mon bonheur. Eh bien ! pour moi, vous êtes Adèle ; voulez-vous avec moi oublier Lili pour n'être qu'Adèle ? Vous me rendrez un mortel bien heureux! Que votre première lettre soit signée Adèle. »
On pourrait croire qu'Hérault de Séchelles par prudence se servait pour ses nombreuses amies d'un prénom collectif. Mais il est clair que M"® de Moreney, déjà jalouse autrefois de M""® de Sainte-Amaranthe, a fabriqué ce passage et imaginé ce stratagème pour usurper devant la postérité la place principale d'Adèle de Bellegarde autour des derniers instants d'Hérault de
m i\Èï{kULT DE ei^CriELLES
Séchelles. Elle nVHait pas la sultane favorite, mais tenait sa place dans le sérail.
Les clames de Bellegardo nous sont restées assez voilées, M. Ernest iJaudet, qui s'est livré, pour les mieux connaître, à de savantes lecherches, s'est irrîlt^ ^ du mystère de leur physionomie h demi efîacée. » Rappelons qu'Adèle accompagnait IferauU dans le Haut-Rhin, où sa qualité de femme et de belle-sœur d'officiers autrichiens fit scandale. Ajoutons encore à Tenquête de M. Daudet ce passage des mémoires du conventionnel Clioudieu, qui vise évidemment les deux sœurs, maigre une confusion de nom.
Il les appelle \e^ deux comtesses de BéforL :
V L'aînéf» f'Lait la inîiîtrùs.^e de Htirault de Séchelles, qui rn'a fait trouver plusieurs fois chez lui avec les deux sœurs, parce qu'il désirait de faire, lui, connaissance avec la plus jeune qui était d'une rare beauté, mais encore plus adroite qu'elle n'était jolie, lleureusemenl que je me suis aperçu à temps que les deux dames n'étaient que des intrigantes.., v
Chotidieu, dans ses mémoires, se flatte d'une entière indiflerence aux tentations ; aussi ce passage en dit long\
* Cmoltdîel*. Mémoires, p. 476.
LES DEUX ADELES 337
M"® de Morency aimait à écrire ; elle nous a livré de précieuses révélations sur TagoniG amoureuse d'Hérault de Séchelles. Son admiration pour lui ne cessait de s'exalter : « Yéiius a présidé à sa naissance et Ta créé pour être le Chérubin de son autel ; . . . . il mérite d'être chan té
par le tendre Dorât ; son âme est aussi belle
que son corps; c'est le dieu de l'amour, ce
sont toutes les grâces d'Apollon ; en un mol c'est Séchelles. » Les lettres de cet homme extraordinaire ne sont pas fort compliquées.
Devant M"® de Lespinasse, il fût demeuré naguère aussi froid que Guibert. Avant le dernier sommeil, il reposait tout à fait son cœur des secousses de la politique. « Mets ton joli petit chapeau jaune ; iltesiedsibien ! tajuppe bleue, ta redingote blanche; de cette manière tu es à croquer. » Voilà du style de ce philosoj^he désenchanté.
Le jaune et le bleu, telle était la livrée qu'il imposait à son sérail. L'ultra-jacobin Vincent, dans son journal, le dénonça comme recevant toujours des femmes en chapeau jaune ou violet. Une conspiration réunit un soir à dîner cinq beautés parées à ses couleurs. Ht-rault
338 HÉRAULT DE SÉQUELLES
déploya pour leur plaire toutes les grâces d'autrefois. Quinze jours avant sa mort, ses comptes parlent encorede ses perruques et de ses bas de soie- Il confessait ingénuement son humeur volage et papillonnait sur ses dernières fleurs. Son compagnon de plaisir était Tex-abbé d'Espagnac, ci-devant conseiller au Parlement, un des aventuriers les plus curieux et les moins connus de cette tHrange époque. Né k Brivesla-Gaillarde, comme le cardinal Dubois, il était fils du baron Sahuguet dEspagnac, compagnon de M aurifie de Saxe, lieutenant-général et gouverneur des invalides* C'était un grand blond aux traits malicieux. On l'appelait le peu l abbé d'Espagnac, àcausede son oncle, le grand abhé. il publia un Eloge de Cailnal^ que la duchesse de Choiseul trouvait <( rempli de cAJ''c^f7/0€ et d'antithèses w^et un Eloge deSager, en même temps qu'Hérault de Séchelles. 11 prêchait très hardiment devant la tjour. Voltaire écrivait àd'AIembert qu'il avait trop d'esprit pour s'en tenir à la Sorbonne et que ce serait a un prélat assez philosophe. "^ En 1787, U donnait une grande fête, où la princesse de Lamballe venait entendre le chanteur Garât; qui arrivait du pays
LES DEUX ADELES 3^9
basque. C'était encore un habitué du Falai^i- Royal. La marquise de Coigny l'appelait « sou furet subtil et fou ». ^Mirabeau l'accusa de trafiquer des actions de la Compagnie des Indes, « de reprendre l'eCTet en avant et en arrière, d'agiter le bouillon, de fouetter la toupie ^j^ c'est-à-dire de faire la hausse ou la baisse. IL spéculait en effet avec Calonne. Après la disgrâce du ministre, le roi l'exila à Monlargis. 11 écrivit sur la lettre de cachet : Hodie milù, n-m tibi. Dès le 12 juillet 1789, il prit les urmes et fut un des premiers Jacobins. 11 signa cependant la protestation secrète du Parlement. Condamné le 30 juillet 1791 à restituer un million de livres au trésor dans l'affaire du comté de Sancerre, il se lança dans celle de la Caisse d'Escompte et continua de spéculer avidomenl. Après le 10 août, il déploya une incroyable activité, devint fournisseur de l'armée de Dnmouriez et gagna des sommes énormes. Accusé par Cambon devant la Convention, il parla avec tant d'aisance, de clarté, d'esprit que l'assemblée le couvrit d'applaudissements. Emprisonné le 27 juillet 1793, mis en liberté le (î août, emprisonné de nouveau le 21 octobre, il ver-
340 HERAULT DIi: SEGHELLKS
sait d'une main avisée d'abord, prudente ensuite, à plusieurs députés l'argent qu'il gagnait fort prestement de l'autre '.
Épaves de l'ancien régime, roulées par le flot révolutionnaire, Hérault de Séchelles et d'Espagnac se consolaient ensemble. Tous deux se faisaient des roueries^ comme au temps béni des Liaisons dangereuses. Hérault avait loué pour M"^^ de Morency un appartement au coin du boulevard des Italiens et de la rue Favart. Il obtint encore pour elle un bureau de loterie. Cette fois, ce fut d'Espagnac qui fournit les trente mille francs de cautionnement. Hérault l'appelait en riant : « ce fripon d'Espagnac ». Nous retrouverons les deux amis devant l'échafaud^
* Voir sur ce curieux personnage, le financier le plus réputé de cette époque : Comte de Seilhac. Vabhé Marc- René dEspagnac, Tulle, i88l ; Camille Desmoulins. Observations sur rechange du Comté de Sancerre ; Chuquet. Jeni'^ mapes, pp. 157 et suiv. Les papiers de l'abbé d'Espagnac au Parlement sont à la Bibliothèque nationale, dans la collection Joly de Fleury.
^ Le 10 novembre, tandis qu'Hérault était en Alsace, M"^*^ de Morency fut interrogée dans le procès deDeiderichsen. Voici la pièce qui la concerne (A. N. W. 342, n^ 648) :
Procès-verbal du i°^ frimaire à 2 heures du matin. Van second : a été amenée au Comité de sûreté générale la citoyenne Giroud, femme Quinguet-Morency, âgée de vingt-trois ans,
LES DEUX ADULES 341
M"^® de Morency nous dit encore qu'Hérault aimait à la retrouver le soir (( au grand bassin des Tuileries, près de l'orangerie, sur le banc du treillage, à côté de la statue Le Silence ». Il remmenait souper aux champs. C'était à Ghaillot dans un petit pavillon nommé VAmitie^ construit par Tabbesse du couvent voisin de Sainte-Périne. A deux pas de Paris, on s'y serait cru au bout du monde ; le triomphateur du 10 août y oubliait avec délices la révolution. Le boudoir simulait une grotte; la cheminée une coquille ; les murs étaient couverts de mousse et de feuillage ; le parquet était un gazon étoile de fleurs ; un petit ruisseau coulait dans un bassin où frétillaient des poissons rouges ; (( pour ottomane, un lit de joncs ». Une statue de l'Amour, dont les petites mains portaient des guirlandes, présidait ces lieux enchanteurs. On
demeurant à Paris, passage des Petits-Pères, n^ 8, section de Guillaume Tell ; depuis un mois logée à l'hôtel Gaston, rue Traversière Saint-Honoré ; à elle demandé quels sont les motifs qui l'ont conduite à Paris? — A répondu l'intention de divorcer et d'y suivre un bureau de loterie ; — connaît Deiderichsen depuis deux mois ; a négocié une lettre de change pour lui pour plaire à Frey, chez qui elle a dîné, et pour procurer une affaire au citoyen de Gessner.
Signe ; F. Quinquet, Dubarran, Louis du Bas-Rhin.
tu HIÎRAULT DK SÉCHELLES
y invoquait le Rousseau de VHéfdise, en laissaiil à Robespierre celui du Contraf Social. Cétaîent les bosquets de Clarens, mais avec les mœurs d'Otahiti.
Auprès rie sa maîtresse, Hérault parfois oubliait tout; mais bientôt Tignoble guillotine assiégeait ses yeux ; il éeartait cette gêneuse et redevenait gai, fouet même jaloux. Ses alarmes n'échappaient point à son amie, a C'est plutôt pour se tuer, écrivaît-ellej qu'il prend du plaisir à Texcès que pour se rendre heureux. ^ Hérault lui disait : et De sinistres présages, mon Adèle, me menacent; je veux me hhier de vivre, et lorsqu'ils m'arracheront la vie, ils croiront tuer un homme de trente-deux ans i eh bien 1 j'en aurai quatre-vingt; car je veux vivre en un jour pour dix années. » 11 réalisait ainsi la prédiction de Lavater : a Soyez sur vos gardes, cher Hérault, les femmes vous adoreront, vous déchireront, vous anéantiront. »
Paganel a confirmé ces témoignages : cf... Hérault prodiguait une vie qui ne lui promettait que de courtes jouissances, II se tenait toujours prêt k la perdre, 11 sentait que le génie de la Révolution remporterait sur ses précautions et
MADAME DE MORENCY
D'après le portrait placé par elle en tête de ses Mémoires avec cette épigraphe :
Docile enrant de la nature, L'Âmour dirigea ses désirs.
De ce Dieu, la douce imposture Fit son malheur et ses plaisirs.
LES DEUX ADELES M3
sa prudence ; et chaque événement Tavertissait de sa destinée. 11 s'en épargnait les terreurs en remplissant de beaucoup d'exie^tence le peu de jours qui lui étaient comptés. » Paganel dit encore qu'il consacrait aux lettres tout le temps qu'il dérobait aux goûts qui dominaient en lui \ Mais ce n'était plus la même âme qu'il portait dans sa bibliothèque. Une elTroyable expérience lui avait appris à se passer de la plupart des livres. Sans doute iJ relisait Tacite, l'entendant mieux, ce U vous dît tout quoiqu'il écrive en présence du lion. Il a Fart d'être encore plus soupçonneur qu'accusateur. C'est un homme qui vous parle à l'oreille, qui vous effraie et qui vous charme, parce qu'il y a une sorte de plaisir à avoir peur ^ y> .
Dans ses derniers jours, on le rencontrait sur le passage de la charrette des condamnés : tt Oui, c'est moi, dit-il à un ami; je viens voir l'agonie de la République et je viens apprendre ;\ mourir )). — (( C est par hasard, disait-il à un autre, que je me suis trouvé sur leur passage ;
* Paganel. Essai historique et critique de la. H^t^olutian française, II, p. 245-253. 2 Hérault de Séchelles. Pensées et anecdoleë.
344 HERAULT DE SECHELLES
mais je ne suis pas fâché de l'avoir rencontrée ; cela rafraîchit * ».
Voici comment M"** de Morency a raconté la dernière soirée d'Hérault deSéchelles, son arrachement suprême avec la douceur de vivre: /Les alarmes de Séchelles renaissaient. Il soupAit un soir chez moi avec un de ses amis qui lui dit : Hérault êtes vous bien avec Robespierre? Il rougit à cette question, le reste du souper ne fut pas gai ; il se retira de bonne heure, et me dit qu'il viendrait déjeuner le lendemain avec moi : les larmes roulaient dans ses yeux. En nous quittant, il embrassait Lise, puis il me pressait dans ses bras, me posait, me reprenait encore ; enfin il ne pouvait se séparer de nous ; je ne pouvais proférer une parole : son ami, qui demeurait loin, lui dit : Hérault, je te laisse si tu couches ici, bon soir. Non, dit-il, je suis obligé de rentrer chez moi, j'ai un rapport à faire pour demain. 11 me donna le dernier baiser de l'amitié, je le suis et presse sa main sur mes lèvres, je l'inonde de mes larmes ; Lise et moi, nous le conduisîmes jusqu'au bas de l'escalier ; je presse
^ Arnault, Souvenirs d\in sexagénaire, H, p. 97.
DLgitized byCjOOQlC
LES DEUX ADÈLES 345
encore sa main sur mon cœur ; la portière paraît et fait cesser cette scène de sentiment. A demain, dîmes-nous tous, et il disparut * y
Mais il convient d'ajouter encore un trait aux derniers jours d'Hérault de Séchelles. Son domestique Bulot et son portier Cronier, qui avaient conservé pour «Monsieur)) tout le respect d'autrefois, lui remettaient à la fin du mois le compte de ses menues dépenses. Le 15 janvier 1794, Cronier a écrit :
une voiture pour Livry. ... 5 livres.
Hérault revit donc au Grand Berceau sa mère (( désolée )) et sa grand'mère, la veuve du sévère lieutenant-général de police de Louis XV. Comme cette réunion dut être émouvante ! L'enfant représenta sans doute la grandeur de la cause qui l'avait entraîné, la fatalité qui le ployait sous son joug, qui l'éclaboussait, lui si juste et si doux, du sang de tant d'innocents. Il dévoila toute l'horreur de sa propre situation. Législateur, président d'apothéose, proconsul toutpuissant, il était plus menacé, et combien plus
1 Illyrine, III, p. 300.
im HKRAULT DE ST^GïrELLES
misérable, que ces deux pauvres femmes. Mais devant la mort prochaine, il n'y avait place que pour la plus tendre effusion des cœurs.
Cette entrevue fut sans doute suivie de quelques autres, car on retrouve plusieurs fols sur les comptes cette indication :
une voilure . , . 5 livres.
Les comptes d'Hérault de Séchelles portent encore au mois de février, cette mention assez inattendue :
Domié S liv7'es a tin prêtre^.
^ A, N, — FU742. — Hérault, avant sod arrestation, aurait passé deux Journées, aid^ par deux dames , à. brûler despapiei's. [Int. des cherch. et car., Vilï, p. 460).