CHAPITRE IV LE PARLEMENT
Di'cadenee du Parlement. — Popularih'^ dHéraull dR SérJif'lleiî parmi les avocats. — Ses succi':?5. — Féministe et rinliclt^rical. — Un bon avocat génàrnt. — La morgue du prt^sidentde Saint-Fargeau. — Le grand fantôme parlementaire. — La vanittj des magistrats. — Le Parlement à Troyes. — Le sage Dambray. — Débâcle du Parlement.
Le 1:2 novembre, à la reriLrce de la Saint- Martin, quand HaranU de SéeliellesreviUit pour la première fois la ro))e ronge et eoilTa le chaperon fourré des gens^ iln roi, pour aï^sister à la messe du Saint-Esprit, la noble conipîignie.
dans laquelle il prenait place, en imposait davantage par la grandeur de ses prétentions que par celle de son mérite. Le temps n'était plus où le grand chanceliei' d'Aguesscau déclarait ses collègues « dignes d'être choisis par Caton pour entrer dans le Sénat de rancîenue Rome » et recommandait aux jeunes magistrats a les joies de la famille, les muses, la philoso-
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phie, Futile douceur de l'agriculture ». Dans U!i discours qu'Hérault possédait en manuscrit, rappelez-vous, disait à ses fils le grand chancelier, a que nom sommes lesenriints ties saints m. Les parlementaires de 1780 n'étaient plus que des chrétiens de bienséance. Ils étalaient toujours sur leurs sièges une majesté redoutable el (.ou raient, en sortant, h leurs plaisirs. Ci Quand je suis entré dans le monde, écrit Pasquier, conseiller do vingt ans et lils d'un vieux conseillei^, j'ai iH<' présenté en quelque sorte parallèlement chez les femmes légitimes et chez les maîtresses de mes parents, des amis de ma famille, passant la soirée du lundi chez Tune et celle du mardi chez Tautre, et je n'avais que dix-liuit ans, et j'étais d'une famille magistrale M )> Si le président Sarron s'occupait d'astronomie, M. Dionis du Séjour de géométrie, si M, Ferrand composait des tragédies et M. Favicr des opéras comiques, les autres ne rimaient que des vers j^^alants. Le [jremier président d'Aligre flattait la Cour et ne s'occupait que d'augmenter sa fortune. On s'égayait fort
^ Mémoin'S du cliaiicelîer Fasouskh. l^aiis, 1893, I, p, 4S,
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des soupers clandesLins du président Lcpeletîer de Rosanbo, dont le Hoi faisait les frais : on ne riait pas moins des promenades nocturnes au Palais-Iîoyal du premier avocat général Séguier, Quant aux jeunes conseillers, ils s'abantlonn aient avec ivresse aux plaisirs de Paris : t* Le matin, dit Pasquîer, à rassemblée de chambre, le soir au bal de TOpéra. »
Le désordre des mœurs n'était pas racheté par I*éclat des talents. Le nouveau président Lepeletier de Sainl-Fargeau gardait le silence, par dépil sans doute ; il n'avait abandonné qu'à regret à Hérault de Séchelles, dont il jalousait les succès^ sa place d'avocat général, où F éloquence avait plus d'occasions de briller, 11 avait voulu parler dos réquisitoires au lieu de les lire, comme Pusage en était établi , mais, d'après son ami, n'avait réussi qu'à « patauger H, D'Esprémesnil brillait seul parmi les conseillers, Hérault admirait « ses harangues longues et soudaines, sa présence d*esprît, sa voix forte >K Le parquet était occupé par les avocats généraux Séguier, d'Aguesseau, Omor Joly de Fleury; le procureur général ne perlait pas la parole ; c'était encore un Joly de Fleury, oncle
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du premier et beau-père de Saitit-Fargcau. Le grus Séguîer, qu'on appel iiît parlout fi Mess ire Antoine », réquisition naiuru ne voix nasillarde, en se balançant sur ses courtes jambes. C'était, dit Beugnol, quî suivait les débats comme avocat stagiaire, « un athlète vieilli de la bonne vieille cause, mai^ ce n'était pas un athlète brillant ^>. D'Aguesseau, petit-lils du chancelier, était « un beau jeune homme bien blond, bien fade, bien frisé et quî débitait en écolier ies plaidoyers que fagotait pour lui F avocat Blondel », Quant h Omer Joly de Flcury, Voltaire aurait pu dire de lui comme de son oncle : « Quand on le Ut, ce n'est pas Homère, quand on le voit, il n'est pas joli, et quand il parle, il n*est pas lleurîV j>
Toute la science, tout le talent se trouvaient rassemblés dans le barreau. C'est dans ses rangs que devait se recruter bientôt la majorité du tiers état- Mais les avocats n'étaient encore que de fort petites gens : ile s'inclinaient avec respect devant les parlementaires hautains et les jalousaient eu secret. Hérault de Séchelles
BuCii^ûT, Mémaims, f, p* ë9.
U HLftALLT liL SCCHELLES
T^e lil remarquer par son iè\e à leur plaire, et m«^me i les- fidtter. Il louait avec chaleur ** le iléhit plein de grâce el lesînflei.ioDs savantes »î de Lîngiiet. *• la facilité intrépide^ la votx haute *^ de Bounières, Il était i ami de Target, X la mort de Gerbîer, il recueillit pieusement le> brouillons de ses plaidoyers*. Dès quun jeune avocat monlrait du talent, il s eiïorçaît de Faltirer k lui ; il allait voir Bcllarl, un débutant^ <' jusque dans sou pauvre petit logement, chez un bouclionnier *k A la rentrée de 1786, le nouvel avocat général fut chargé de prononcer la harangue d u^age- Son discours, dit la Gazelle des Tribunaux^ rédigée par ravocat Mars, fut <i aussi glorieux pour Torateur que Sîiti^raisant pour le barreau î*. U releva <t les litres de gloire » des avocats, et indiqua ce les moyens de donner à leurs vertus même et à leurs talents un plus haut caractère ï> :
a Son discours^ aLlRnduavtsc itnpaLieQCC par un nombreux audi Loire, rempli de ces formes et de ces beautés qui distinguaient les orateurs des républiques anciennes
Mis fonnaii^nt ciaq volumes ot faroiit aclieLts a la ve[Ue du' la hiljliotlieqiio d'Hérault de Séchelles par un libraire du nnm iln Uofjjer. Acquis par la BiblioMieque des AvocaLs, ils luin^iU Ijiùloslursdes incendias de la Commune , en mai 1871.
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et interrompTi par de fréquents applaudissements, a saisi L'assemblée d'une vive éniol.iaii, et on remarquait surtout que les avocats étaient pénétrés de cet enthousiasme qui s'eîLCïte parmi dos liommos auxquels on découvre toutes leurs forces et comme le secret de leur puissance.
« Cette harangue a été d'autant piuà llatt^use pour eux que M, TAvoeat général leur a fourni des modèles tirés de leur propre sein : il a fait reparaître pour ainsi dire à leur yeux les numonlin, les le Noririand, les Aubry, les Gocliin, toutes ces générations de talent, qui ont successivement passé au barreau. On a remarqué surtout un portrait de Cocliin, si magnifique et si neuf, que Tordre entier voulait le réclamer pour Tinsérer à la tête des ouvrages de ce grand homme^ comme le plus beau titre de sa gloire,
(t Le succès du discours de M. Hérault de Sécheltes a été général et c'est une palme de plus, dont ce magistrat, qui s'est acquis, dès le début, une réputation brillanlCj a honoré sa jeunesse. »
Dernier venu an puisque t, Héraull de Sechelles s'y éleva bientôt au premier rang. La grand'cliambre du Farlemenl^ magnifiquement décorée, que saint Louis avait construite et qui est occupée aujotird'hui pai' la première chambre tlu Tribunal de la Seine, retentit des éclats savants de son éloquence. 11 rédigeait alors ces ïié/lejioiu sur la déclamation^ où il a dévoilé les secrets de sa pompe apprêtée» Pigeau, son
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secrétaire du Parlement, et Ysabeau, son sécrétai te privé, l'aidaient à remplir les dévoilai de sa charge; d'importantes libéralités rayaient assuré de leur zèle. 11 faisait montre d'une science upprofondie du droit et son argumentation claire et limpide triomphait des causes les plus embrouillées. Ses critiques le jugeaient à 'vrai dire plus brillant que solide; ils n'arrêtaient pas Tessor de sa réputation. En 1788, Tavocat Mars lui dédiait respectueusement le tome XXV de su Gazette, 11 s'applaudissait, et avec toute la France », que le fils du colonel Hérault de Séchelles ait préféré la toge à l'épée. «r On aimera, dîsait-il, à retrouver votre nom dans mes feuilles; elles seront une espèce de dépôt qui rappellera sans cesise qu'il fut également cher au barreau et à la magistrature »>. J'ai l'élevé dans la Gazette des Tribimaux les nombreuses conclusions présentées par Hérault de Séchelles de i786 à 1789 ^ On y remarque
^ D.ins les registres du Parlement, les conclusions sonl simplcmenl paraphées en mnrge par les substituts, en sorte qu on ne peut voir quel est Tav^cat général qui les a présentt^s. Les réquisitoires n'ont pasjétfî conservés. Leur collection complète en dtïiize volumes mmiuscril^a été vendue le m avril i^Ol parmi les livres rares et précieux possédés pav Lcpeleticr de Saînt-Fargeau.
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un évident souci de lempérer la rigueur du vieux droit et d'y faire pén^^trer la tolérance et r équité. Tantôt il prend la défense d*une femme mariée et séparée, qu'une jurispiaidencc rigoureuse du Parlement de Henoes condamnait à demeurer, sa vie durant, dans un cloître; il refuse aux collatéraux le droit de s'opposer un mariage d'une mineure orpheline et déclare que la disparité de fortune ne peut jamai^^ être un motif valable d'opposition. Tantôt il défend une fille naturelle contre son auteur, qui veut la dépouiller après Tavoir abandonnée ; il fait condamner un père à paver *:2.000 livreni de dommages et intérêts à une jeune ouvrière séduite par son tils défunt et à servir une pension annuelle de 200 livres aux deux enfants qui sont nés de cette liaison, connue et encouragée par lui. 11 fait encore infliger de fortes réparations pécuniaires à un médecin qui, refusé par une demoiselle, a fait entendre à ses rivaux qu'elle était cont refaite, II décide ailleurs que la clause obscure d'un bail s'interprète en faveur des locataires, Hérault de Séchelles était mieux quV//? bon juge :
€*étîiil un ban avocat général, U semblait s'étu-
os HklRAULT Di: SÉCHELLES
dier îi démentir la renommée de son grandpère, le terrible lieutenant général de police.
Ses coiulusions les plus remarquables sont celles qui visent l'accroissement abusif des biens du clergé et In défense des droits de TÉtal contre le pajje. Il semble à cet égard animé d*un zèle tout particulier. C'est ainsi, par e.vetnple, (]u1l *'onleste à Tévêque tout droit de décision qiiani aux bénéfices des cliapelleiiici; laïcales, que le concordat n'a pu viser; qu'il fait eet^ser le droit de prévention du pape dH qu'une présentation a été faite par le patron d un bènélue ecclésiastique, même si Toreille de lordinaire n'a pas élé touchée. Il suivait en cela les doctrines gallicanes enracinées dans le Parlenieut, el que son grand-père avait combattues souî? rinspiration des jésuites. D'Aguesseuu disait qu'il fallait baiser les pieds du pape et lui lier les mains. Mais il conclut encore contre un curé qui a fait de la religion l'instrument de ses vengeances personnelles, en menaçant une mourante de lui refuser Textrêmeonction ; il annule une donation faite par une tille â la femme de son tuteur, avant de se faire religieuse ; il interdit Texercice payé de la
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médecine aux curés et déclare nul le legs universel fait à un confesseur. Une somme ayant été confiée à un curé au profit des pauvres et celui-ci étant mort sans pouvoir remployer selon les volontés du donateur, Hérault de Séchelles soutint que la somme devait passer aux héritiers du curé et non à la paroisse» Sa prétention parut cette fois exorbitante et, par une exception remarquable à Tusage, le Parlement rendit un arrêt contraire aux conclusions de son avocat généraL
On ne peut se méprendre ici sur les intentions du jeune magistrat. Son ardeur philosophique contre le clergé lui faisait oublier les intérêts mêmes des malheureux, La passion antireligieuse mettait seule queh]ue colère dans cette ^me douce et dans ce libre esprit. Cette passion d'ailleurs hii était commune avec la partie la plus éclairée de Taristocratie. L'irréligion était « du bel air >k Ce privilégié ne sentait vivement qu'une tyrannie^ celle qu'une religion d'Etat faisait peser sur son intellîgenre. Parla seidementresprit révolutionnaire secouait cet épicurien noncbalant.
Hérault de Sécbelles était encore sujet,
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comme tous ses collègues, h celte liumeur violente contre la Cour, qui éelata avec une iorce ioaccoiitumée pondant les années 1787 et 1788, aboutît en mai 1788, au renvoi du Parlement et parnl préluder a la Révolution, Son ami Lepeletier de Saint-Fargeuu, d'un naturel fort tranquille et même froid, était parlieulièrement affecté de cette disposition héréditaire. Sous lo n*gne précédent, son père s'était fait remarquer par son inflexible résis^tance dans les grandes querelles du Pailemenl et de la Couronne. 11 fut exilé dans un village d'Auvergne et s'y croyait sans cesse menacé d'empoisonnement par les jéî^uiles, contre lesquels il avait requis. Le Chancelier Maupeou disait à Louis X\ : « Sire, faites couper la tête du président de Saint-Fargeau et je réponds du reste. ï> C'est alors que ce terrible homme Ht jurer a son hls, encore enfant, la luiine de l'arbitraire, <i comme jadis Amilcar fit jurer k Annibal la baine des Romains. »
En rappelant ces faits, bien longtemps après, Félix Lepeletier s'efforc^ait de trouver k son frère des origines révolutionnaires ^ Mais Le-
* Œarre^ de Michel Lepehtîer Sainl-Furf/eau^ précédées de sa ti>, par Félix LKPKLRTiEKi son frère, Kruxr'lles, 18E6.
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peletier de Saint-Fargeau étailbien loin d'avoir, sous Louis XVI, les allures ou les idëcri d'un démçcrale, 11 n'élait pas moins attaché à sa naissance et à sa charge qu'à ses richesses, « Son inlérieur, dit Pasquier, était froid avec loule la morgue magistrale héréditaire dans sa famille. >> C'était « un homme assez sec, peu capable », dit encore M^^'^de Ghastenay. Voici à son sujet une anecdote fort piquante. Hérault de Séchelles avait réuni quelques invités à Epone et, parmi eux, Bellait, avocat, et Vitry, procureur au Parlement, Saint-Fargeau arrive un beau matin, en annonçant qu'il s^est ménagé huit jours pour les passer près de son ami. ft U ne restera pas même à dîner », glisse Hérault à Toreille de Bellart. — a Comment? Pourquoi? » — a Vous le saurez plus lard. )> En eflet Saint- Fargeau prend place à table d'un air glacial et bientôt déclare qu'une affaire urgente l'appelle sur riieure à Paris, Dès qu'il lut parti, Hérault de Séchelles éclata de rire. Sa prédiction s'était réalisée. Bellart demanda le mot de Pénigme.
u C'est Vitry », répondit Hérault, h Le président de Saint-Fargeau était T homme le plus rempli de morgue qui existât alors. Il regardait
comme une diminiilioii de dignité de descend ne jusqu'à dîner avec un procureur ^ » On était ù la fin de 1788, et c'est ainsi que le grand Saint- Fargeau aimait alors régalité.
De toutes les grandes ombres qui sans cesse obscurcissent le champ de la politique, le Parlement lut, àia veille delà Révolution^ une des plus imposantes cl des plus vaines. Voyez ve^ fiers sénateurs drapés dans leurs robes rouges et prenant des poses romaines ! Ecoutez-les parlant de despotisme, de tyrannie, d'aristocratie, de liberté, de nation et de République! D'une voix solennelle, menaçante, ce sont eux qui réclament, qui exigent la convocation des Etats généraux. Us parlent déjà le langage de la Révolution et semblent d'avance en répéter les scènes. Leur attitude hautaine et presque insolente en présence du roi fait penser à certaines séances de la Constituante; comme elle, ils provoquent, puis subissent les acclamations de la populace; comme elle, ils résistent à la force armée ; comme elle, ils se proclament les fondateurs de la liberté publique. De pénétrants
1 Bkluart. Œuvres j L YI, p. 12^-132.