LE PARLEMENT
Duport était Tàme ardente et d'Esprcmesiiil la folio bannière ; ïm\ disait qu'il fallait ce sillonner profond » ; l'autre s'écriait, de sa voix or argentine ?), qu'on allait « dcboubonuailler la France )j,
Hcîrault de Séchelles et Lepeletier de Saint- Fnrgeau se mêlèrent ardemment à cette agîtalîon générale. Leurs opinions pliilosopliiques, leur jeunesse, Téloquence et la [mpularité du premier, le nom du second les signahiicnt aux ovations de la foule. Lors de Texil a Troyes du Parlement, du 15 août au 7 septembre 1787, Hérault de Séciielles lit partie du voyage. Il logeait au Cloître Saint-lUieune, chez Lerouge de Négremand, ancien avocat du roi en la monnaie. Les habitants de Troyes firent un accueil triomphal aux exilés. A la distribution des prix du L^ollège des Oratorieus, où les élèves donnèrent une représentation de Bniliis^ à celle de l'Ecole de Dessin, ou le P. Aubry fit l'éloge du Parlement, Hérault se (ît remarquer ï?ur Testrado fc par sa taille élevée el sa figure d'une beauté noble et imposante ». C'est à Troyes qu'il se lia avec Tabbé de Champagne, chanoine de la calhéilrale, prélat lettré , philosophe épris.
comme Tabbé Aiiger, d'Athènes, de son éloquence, de ses arts et de ses institutions, et qui, dans son enthousîasime pour le Parlement, exprimait devant le président d'Aligrc le vaui quun monument commémoratif fut élevé en souvenir de Texil de Troyes^ I
Le 17 janvier i788, quand une députation du Parlcmentse rendit à V^ersailles pour y protester contre les lettres de cachet, Scguier, « vieilli dans rhabïtudë du respect pour les paroles du roi », Ht remarquera voix très basse, au sortir des appartements, que la réponse de Louis XVI n'avait pas été trop dure, ilérault de Séchelles, <* éclatant de rire et parodiant en bouHbn la stupidité populaire, répondit tout haut : moa Dïeu^ oui! Vive notre boa roi'! ^ I
Une rivalité personnelle semble avoir accru son exaltation. Au commencement de 1788, Dambray, avocat général à la Cour des Aides, devint son collègue au parquet du Parlement.
Comme son beau-père, le Garde des sceau:^ Barentin ^ ce jeune magistrat appartenait au parti tle la Cour. Ses habitudes, dit M^'de Chas-
^ RAHEAr. Lv Piti'liUiifiil à Ttoycs-
' ^V!:lt^:u. Mémoirvu, L p. tlïîi.
LE PAKLEMKNT St
tenay, étaient a triviales et bourgeoises »» mais il avait autant de talent que d'honnêteté et rappelait par ^es mœurs austères « la sainte el noble figure des magistrats d'autrefois ". L'opinion saluait eu lui a le véritable successeur de l'immortel d'Aguesseau >k Dès son premier dibcourg, on ndmira sa modestie dans les éloges qu'il décerna à ses collègues : ^ Talent siiblirae, s'éeria-t-il en montrant Séguier, dont Téclat désespérerait ma jeunesse, si Tadmi ration publique ne me montrait à ses côtes ce que peuvent de grands eflorts. animés par nn si magnifique exemple, ^j Hérault de Séchelles, ainsi désigné, goûta fort peu le compliment qui le mettait au* dessous du vieux Séguier. Ces deux jeunes gens, de môme âge et d'un égal tîileut, représentaient avec éclat des opinions adverses. On opposait la religion, les vertus, la science du sage Dambray au relâchement du sceptique et brillant SBcliclIes. Une violente hostilité les s^épara bientôt. C'est à Dambray qu'Hérault faisait allusion quand il prétendit devant le tribunal révolutionnaire avoir été détesté de ses collègues. Celte rivalité les enracina tous deux dans leur altiiude. Dambray resta lidùlc au trône, échappa
m iii:HAi:LT lit; ï^bchelles
à la Teneur, vécut à Técarl sous rKmpire; la Resbui ration k^ rombhi triioniieurs el le fît chancelit^r de Franco,
Le 25 septembre 1788, le Parlement rappelé réclama de nouveau Texacle convocation des Ktats généraux <* ef re mimni la forme obsenée lut KJI i *>. (*e l'ut un coui* de théâtre. Les parlementaires avaient en lin dr^posié le masque ; on vit qu'ils dataient de trois cents ans; en un joui*, leur po] Hilarité s*anéiuilît, el le put>lîc, comme dit Miclietel, les tiaita désormais de fi vieilles i*ei'i'uqnes h. Devant le roi favorable, devant la lîeinu consentante, Necker fit décider contre eux le doublement du Tiers. Ce fut la granile débâcle des sénateurs. On vit alors Séguier déclamer d'une voix mourante, non plus contre le despotisme royal, mats contre Tétrange frénésie qui s'eni}>arait du royaume ; le pauvre homme condamnait, brûlait libelles et pamphlets, qui renaissaient aussitôt ite leurs cendres. L'abbé Sabatier do Cabi-e, qui, le premier, avait réclamé les Etats généraux, s'écriait qu'on avait cliangé son eufant en nourrice. U'Esprémesnil, élu député , confessait ses erreurs : « Et moi aussi, disait^il h Monttosier
LE PARLEME?{T «t
à la fin de 1789, j'ai eu confiîince au peuple ; je me suis trompé; le roî que je maudissais était un ange; le peuple que j'invoquais est une furie », et, toujoLirs fulèle à ses illusions : a Au surplus, concluait-il, las&urez-vous, tout ceci finira par un arrêt du Parlement, n Tout finit pour lui par la guillotine.
La plupart des magistrats, atterrés par les progrès de Tanarchie, humiliés de leur de- i chéance, se rallièrent bientôt autour du trône. | Quelques-uns ^'obstinèrent. Habitués à crier très ' fort pour obtenir très peu, ils étaient devenus révolutionnaires sans le savoir. Le peuple parlait mainlenaiit leur langage; les grands mots, qu'ils avaient forgés devenaient balles et mitraille. Ils s'enfoncèrent aveuglément dans la voie qu'ils avaient tracée. Fréteau se ridiculisa; Mirabeau le traita de (< commère » ; après Varennes, de téméraire il devint pusillanime et périt bientôt sur Téchafaud, Duport joua un grand rôle sous la Constituante ; Danton le sauva ' des massacres de Septembre ; il s'empressa de disparaître et bientôt mourut de chagrin. Elu par la banlieue de Paris, Lepeletier de Saint- Fargeau, dans la chambre de la noblesse, se
83 HÉRAULT HE SKCMELLr^S
révéla ce qif il (îLait, royaliste et arislocrftte : il lit voter une adresse au roi el opina pour ne pas se réunir au Tiers, Les événements Tassoupli* rent. Possesseur de six cent mille livres de rente, il Haïrait anxieusement le vent. Bientôt il consentit h siéger à TAssemblée et suivit docilement, comme il s'en vante, la Révolution f( jusqu'au bout et sans le moindre écart jd.
Hérault de Séchelles, que le torrent devait emporter comme son ami, n'était pas moins aveugle. Dans les derniers mois de 1788, il ne Te n tendait pas approcher. Les sourds grondemiMits, qui travei'suitMU les aii's, ne froublaient en rien sa quiétude. Ce pliîlosoplie admirable avait beaucoup moins souci de Necker, du déticil , des États généraux, du doublement du Tiers, que d*un homme aujourtriuû bien oublié, Antoine de Lassalle, auteur de Ir Balance Naittrelle.
Un marin philosoplie — Le Diogèiie du Lllxembourl5^ — Le Désonhe rvgulier. — EiiLliousiasme d Hérault de Seohelles. — La Balance nalureite. — L'homme <c harmoiiieusemeiU bîilancé a. — Le CodicUlc duu jeune habitant ifEpone. — Le culte du mai et le cuite des morts, — Chimères el illusions.
Antoine deLassalle mériterait de figurer dans la galerie de Charles MonseleL, /es Originaux du Siècle dernier. Sa destinée fut singulière et calamiteuse*-
Né à Paris, le 18 août t75i, c'était le lîls naturel du comte de Montmorency- Pologne et d'une noble polonaise, qui se rattachait aux rois de son pays. Orphelin à six ans, il fut re-
* NoiicÉ biographique et liUi'rairs du phiiasophe françai& Antoine Lanmli^t ancien officier d^ marine ^ etc, publicù pur J.-B.-M, Cêxck, son compagnon de voyage en France et en lia- He. Paris, ib37. Avec cette épigraphe :
Fils d'un Montmorency, de Lassalle J^hîaloire Doit surtout du penseur honorer la uiéiuoire.
JlliRAaLT ÏJF. SKCnELLES
cueilli parUî chic tio Tingr\\ cousin de son père, qui lui fil faire tlo bonnes études ei le dii^igea vers la pnHriî^f*, Mais Lassalle, dès seize ans, jeta la sou habîl violet et s'en fui à Saint-Mald eïio/, un armateur, II était blond et rose comme un Polonais^ frêle comme une jeune fille et alliait à une furieuse manie de philosopher le goût plus dangereux des aventures. Las d^aliguer des r lu (Très, il s'embarqua sur le Sutnl- P terre, qui allait ii Terre-Neuve et partit de Cancale comme pour un rêve. Le joui% il eonlemplait la mer avec délices et s'enivrait de la fureur des vents; ta nuit il apprenait Faslro' nomie dans Its astres. Bientôt il erra sur la banquise où rodaient les ours blancs et les louj^H marins. Maladroit à la ehasse et à la peclie, méprisé de ses rudes compagnons, auxquels il demandait par exemple sll n'existait pas Irois sexes dans la nature, on Toccupait à surveiller les mousses et a monter la garde de nuit. Le craquement d'une montagne de glace dont les deux moitiés se renversèrent dans la mer, le IVaiqia d'une terreur sublime. Il aimait les sauvages Esquimaux, se croyait Hobinson et cher- <'bîdt un Vendredi. Au retour, le Saint'Pkrrê
ANTO[NK DE LASSALMi S5
longea les Açores paiTumées, toucha Marseille, fut ballotté pur la tempête sur les côtes d'Espagne, déchargea au Havre, puis vogua vers Saint-Domingue.
Revenu (rAmérîque,Lassalle voulut voir l'Asie et partit de Lorient sur la Superbe^ commandée par le chevalier de Vigny. Mis en vigie à la tête du grand mât, il étudia le régime des vents, observa des Iles tloUanles dans le détroit de la Sonde et vit éclater plusiours trombes. A Canton» il étudia les rapports du bouddhisme et du christianisme, écrivit avec un jésuite, le 1*. Lcicvre, une histoire de la Chine et se prit d'amitié pour un Arménien doux et généreux, le plus grand négociant, assure-t-îl^ qui fut alors sous les cieux.
Au bout de six ou sept années, le voilà revenu h Paris, meurtri plutôt que formé par Tcxpérience, mais riche d'une intarissable matière à philosopher. Cet étonnant navigateur se qualilîait officier de vaisî^eau ; on lui refusa une frégate. 11 se ht professeur d'arabe. Bientôt il se rendit en Suisse, la quitta pour TEspagne, fit deux cents lieues en Italie avec un prêtre dalmate et vécut à Rome avec le Français Sylvestre,
U HERAULT DE SECHELLES
qui fut plus tard membre de TAcadémie des sciences.
Il s'étoniifiit en lisant de voir beaucoup plus loin que les auteurs eux-mêmes, rassemblait ses idées sur loules choses dans un cahier qu'il appelait son magasin et conslalait par des expériences que son moulin à pemées lournail à peu près dix fois plus vite que celui du commun des hommes. Il vint en (in se fixer h Paris, dans le quartier de la Sorbonne, et promena ses méditations au Luxembourg, dans l'allée des Chartreux, déguenillé comme Diogèneet bien décidé à étonner ses contemporains.
Coup sur coup, il invente la méridienne à coup de canon, une serinette à mouvement continu mise en jeu par le soleil, un réveil-matin, un pantographe, première ébauche du pliysionotracc, Il cherchait enctore un moyen d'écrire aussi vite qu'il pensait, soit une page d'imprimerie par minute. Mais il tomba malade et pen&a se suicider. Convalescent, il s'enferme tlans sa mansarde et compose en trente jours les cinq cents pages de son premier essai, le Déso?'dre régulier. On était alors en 1786. Cet ouvrage, d'une verve bizarre et parfois originale,
Ar^tOlNH: LVE LÂSSALLE 87
paraît l'œuvre d'an insensé. LassiiUo y tranche avec une assurance imperturbable des matières divines et humaines, et s'en prend impudemment à tous « les précepteurs du public », à Condillac, à Rousseau, à IlelvélîuB, et surtout à Buflbn, qu'il accusait de négliger Tobservation par souci d'un style <j; majestueusement sec ».
Ces attaques provoquèrent l'attention. Grimm, en homme avisé, ne vit là qu'un « amphigouri de métaphysique* », Garât se laissa prendre.
Dans le Journal de Parh^ où il fondait les réputations, il annonça Lassalle comme un prodige. Une grande colère de Uuiïon fit le reste. 11 voulut faire suspendre le j ou en al de Garât et déclara que Touvragc de Lassalle était pour ses vieux jours le coup de pied de Tàne. Lassalle répondit en traitant de « vieux zèbre ^^ le père de V Histoire Nalu relie. Dans les cafés littéraires, dans les greniers philosophiques, il eut son heure de célébrité. Comme il était incompréhensible, chacun se vanta de Ten tendre; et le siècle compta un cliarhitan de plus,
Volney, Cabanis, Garât, Sylvestre, Sébastien
^ GfttEJa. Edit. Toumeux, XIV p. 47j, (novembre 1786),
SS miRAl-LT DE SÊCÏIKLLES
MeiTier, Tabbo Auger accoururent avec bien d'autres au Luxembourg, autour du péripalélicien (le l'allée des Chartreux, qu'on appelait TAristote moderne et le nouveau Bacon. Hérault de S échelles^ au milieu de ce cénacle, se taisait remarquer par sou enthousiasme. Grisé par tant d'éloges, Lassai le annonça, devant ses disciples ébahis, qu'il allait publier la vérité universelle et la renfermer dans deux monosyllabes, [1 se mit alors à écrire avec rage, parlant tout haut^ répondant à la fois à dix objections; en trois mois, il avait composé les deux volumes de la Balance Nattt relie, dont Azaïs a tiré son Sf/siême des Cofîipensaiiom\ qui ht encore grand bruit vingt ans plus tard.
e Tout vibre n : telles sont les deux monosyllabes, oùLassalle renfermait la vérité universelle ; « tout oscille, tout balance, toutest alternai! vement vainqueur et vaincu, n L'univers est un immense pendule, qui se balance entre deux infmis ; ce pendule est composé d'une infinité d'autres, qui vont tous en décroissant de longueur. De là cet aspect que nous voyous : un immense champ de bataille dont tous les êtres, partagés en deux lignes ennemies, sont les
champions; la bataille générale se compose d'un nombre indni de combats particuliers, où vainqueurs et vaincus se succèdent dans un duel qui ne finit jcunais- Far cette loi d'éternel balancement gravitent les planètes, alternent les vents ; ainsi le tlux succède au reflux, se gonflent et s'abaissent les fleuves, se dilatent et socontractenl les corps, naissent et meurent les animaux et les plantes. Dans ses sensations commo dans ses sentiments^ Thomme éprouve tour à tour les opposés. Comme les petites oscillations du pendule sont isochrones, chaque mouvement de nos sens ou de nos passions est égal au mouvement contraire dont il est la réaction. Trempez vos mains dans la neige, quelques minutes après elles seront brûlantes. Ainsi Tespérance engendre la crainle; du plaisir naît le dégoût, et la tristesse de la joie. Notre àme est ce une rude escarpolette menée par deux nègres vigoureux ». Ne doit*on pas peser pour décider, diviser pour régner, alterner pour élre juste, varier pour plaire? « Il faut deux rames pour faire avancer le bateau de nos frêles espérances, n Nous sommes perpétuellement ballottés dans les plateaux de la Balance uaturelle.
SO HfLRAtîLT ÛK SIÎCUELLÊS
Kempli de celle grande idée, Lassàlle en chcrcliait aiixieiisemeiit la cause ; mais il n'emhrassail que dos ombres et flollait de principes en principes. Le 15 janvier 1787, après une nuit sans sommeil, il se rappela toul à coup relie expérience, connue des physiciens, où les rayons du soleil, réunis par une lentille et concentrés sur un ressort de montre, le mettent en vibration. Un éclair illumina son cerveau et il s'écria : « Enlin j'ai trouvé; le corps humain est un instrument à cordes, dont le soleil est rarcliel, et le feu met tout en jeu. » II se vit alors au centre d'un fjlobe lumineuv, dont chaque point était une vérité parfaitement claire et distincte et sentit une grande ivresse. Mais, en même temps, il tomba par terre sous le coup d*une atlaque de nerfs. Qu'importe! 11 avait vérifié son principe : tout vibre, tout oscille^ tout balance ; il savait que le soleil était le dieu de ce lourbillon. Il ne mourrait pas tout entier !
Par cette cause universelle, par Tastre qu'il avait contemplé ^ur tous les océans, Lassait a prétend alors expliquer les phénomènes. Là où se porte la chaleur, le mouvement et la vie
augmentent, et le monde, comme la Statue de Memnon, s'anime aux rayons du soleil et rend des sons harmonieux. Chaque être est lui-même un petit soleil, qui régit tout un petit monde. a La femme comparée à Thomme est une espèce de lune ».
De cette grande découverte, le chef de Técole physico-morale, ainsi que l'appelaient ses disciples, tire les conséquences les plus inattendues. La chaleur donne aux organes leur force ; aussi la médecine doit-elle remplacer presque toute la morale ; c'est encore la chaleur, en se portant au cerveau, qui donne au génie sa fécondité, ce Pour avoir l'àme libre, il faut avoir le ventre libre, et la seringue est l'ustensile le plus utile pour un philosophe ardent; avec cette arme on peut combattre ses passions et ses erreurs. » Mais nous ne pouvons suivre Lassalle dans son bavardage extravagant. Après avoir montré les variations et les causes du balancement dont l'univers est animé, il décrit les phénomènes physiques et moraux qui correspondent aux gradations de ce mouvement alternatif, les différences de l'aller et du retour, enfin le but de ces oscillations éternelles, qui
92 HERAULT DE SICCHELLEË
est la composition et la décomposilion des êtres. Deux tables sont annexées à son ouvrage et constituent, d'après lui, de puissants instruments d'analyse ; dans Tune sont énumérés les phénomènes communs â tous les êtres; dans l'autre sont répartis en quatre colonnes les quatre états successifs des phénomènes physiques et moraux. Lassalle reconnaissait quatre phases dans tous les phénomènes, et par conséquent quatre tempéraments dans l'homme.
Toutes les places de TÉtat, hors celle du roisoleil, devraient être quadruplées; les assemblées et les conseils devraient être composés d'un nombre de membres multiple de quatre.
Il faudrait surtout que l'Académie Fran(;aise, maîtresse du goût public, comprît dix bilieux, dix phlegmatiques, dix sanguins et dix mélancoliques.
A ce livre, le phis origînaL d'après son auteur, qui ait encore |)aru parmi les hommes, il ne manquait qu'un éditeur, Hérault de Séchelles offrit généreusement sa bourse. Durant l'impression, il aurait communiqué les feuilles à Siéyès, qui les passait à Condorcet et à Mirabeau. Cet amateur de raretés avait été séduit
par l'étrange figure du marin-philosophe. Lassalle était son excitateur intellectuel. Il lisait avec lui Bacon, comme autrefois Démosthène avec Fabbé Auger. Il assurait naïvement avoir plus appris en un mois auprès de ce nouveau maître que dans tout le cours de ses études. Ne sourions pas trop de sa méprise. Le grand vent de la science emportait la fumée qui s'échappait du cerveau de Lassalle et quelques pures étincelles y brillaient. Que valent, un siècle après, les engouements des hommes d'esprit !
Le plus curieux est qu'il admirait cet assommant raisonneur, que Bellart appelle « le plus obscur métaphysicien de son temps », beaucoup moins pour son système que pour sa vie aventureuse, diverse, riche en sensations. Il avouait son faible pour Texistence « rustique, désabusée, maritime, provoquante, à projets » de M. de Lassalle et le félicitait d'avoir échappé au joug de l'école et quitté les livres pour regarder le monde défiler comme « une ménagerie », les cinq sens ouverts aux impressions. Par une contradiction bien humaine, ce pauvre diable de Lassalle, souffreteux et déséquilibré, s'était épris, de son côté, du bel avocat général su-
94 ÎÏKRArLT llE SÉGIÎELLES
perLement assis dans son lieureux égoïsme.
Nielzsclie chère bai t son u surhomme >>, Gïii*lyle ^ùu * héros ♦) ; TunUMir de la Balance Naturelle avait Ironvt'ï rembh'Miie de son livre, Thomme (1 harmonieusement balancé d» Voici la curieuse dédicace que lui dielail f^on admiration, non moins que sa reconnaissance :
A M IL D. S A. G,i
Monsîetn%
Eocoiiragëpar vos bienraits, fçuidé par vos conseils,
et ce qui e.sl plus encore, consolé et ranimé par votre amtlif?, je me sais tancé ^j^aiemenl dans la route des découvertes, où je soupçotino que j ai fait quelques pas. L'élade de la nature. Tanaî^^e du creur iiumain et des facultés intellectuel les rne rap pillait souvent à votis comme au centre de mes conceplionsï quand je considérais ce physique ai heureusement balancé, cette tête fraîclie et active, ce cœur aimant sans faiblesse, toutes ces qualités liarmoniqnes et si bien fondues, je vous vovais placé, comme je souhaitais l'être, dans ce milieu, entre les vaincs terreurs et les toiles espérances, entre Tesprit détracteur et l'entliousiasme, d'où le vrai philosophe, montrant de chaque main un des extrêmes, saisit et indique la raison de ces vacillations et de ces contradictions qu'on n'a point encore su expliquer jusquUcin pèse de sang-froid les passions et tes opinions humaines, découvre les faiblesses sous les fastueuses
1 A Monsieur Hérault de Séchelles^ avocat général
ANTOÏNK DE LÂSSÂLLE 9S
vertus, conLemple ea silence riofirmité humaine, connaît riiomme et le plaint ; je voyais en vous l'tiinblème vivant de mon livre, et nette mr'sure commune que j'avais si lûogteiiips t;tiei"ehée. Frappé de cette convenance, je n'ai pu résister au désir de vous adresser ce second essai, espérai nt que vous me sauriez quelque gré des etforts que j'ai faits pour me rendre moins indigne de votre amitié et que ces vérités développées, propagées et réalisées par vous, contribueraient un jour au bonheur de la nation que nous servons tous deux ; je m'estimerai trop beureux si vous daignez agréer ce témoignage public du respectueux attachement avec lequet je suis pour la vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De la Salle^
Pendant l'été de 1788^ Lassai le vînt passer un mois au cliàleau d'Epoiie, où défilait nombreuse compagnie. Hérault de Séchelles provoqua parmi ses hôtes ^ un assaut d'idées », dont la Balance Naturelle était le point de départ. L'avocat Bellart, qui devint, sous la K instaura tion, un solennel procureur général, avait gardé de ces discussions un souvenir scandalisé. Tout ému par l'arrivée de Necker au pouvoir, par Tannonco prochaine des Etats généraux,
1 La Balance naturelle ou Et^saiiiur une loi anivcrmcUti appliquée aux sciencei^^ arts et métiers et aaas moindres détails de la vie commune par M. ue la Sallb^ ci-devant officier de vaisseau, 2 vol, Londi-esj 1788.
m nt^RAULT DE SEGHELLES
il fut frappé de remportement d'Hérault de Sécli elles, mais cet emportement^ dit-il, était tout pkilomphique. « Au souper et après le souper, les Ihese!^ les plus extraordinaires furent élevées. Nous étions à les discuter trois contre trois : Pigeau, Vitry et moi d'un côté, Hérault de Séchelles, Ysabeau et Lassalle de Tautre.
J'entendis des propositions à me faire dresser les nheveux sur la tête. Dieu, la religion, jusqu'au respect dû à la paternité, tout fut mis en question, et avec un cynisme et une liberté d'expression, qui me firent me tâter plus d'une Fois pour savoir si je ne rêvais pas et si j'étais bien véritablement chez un des premiers magistrats de France Le maître de la maison se
reposait des impiétés avec des obscénités. »
Bellart se convainquit enfin qu'Hérault était « matérialiste au plus haut degré ». Il déplora les égarements d'un esprit si brillant, d'un magistrat si aimable, se mit en tête de le convertir et y déploya << toute sa minerve ». « N'ayez pas peur », lui répondit Hérault en riant, ^y quoique matérialiste je ne m'en occuperai pas moins de vous servir. » Le vertueux Bellart assure qu'il en eut les larmes aux yeux. Une
« découverte », qu'il fit deux ou trois jours après, le décida à partir « précipitamment ». Sans doute ce château de philosophes avait aussi ses muses*.
Des discussions d'Epone sortit un petit cahier, qu'Hérault fit imprimer dans les dernières semaines de 1788, sous le titre de Codicille politique et pratique d'un jeune habitant d'Epone, Le manuscrit portait en épigraphe cette pensée de Bacon : « Il est dans la science des affaires une partie qui ne se rapporte qu'à l'agrandissement particulier de chaque individu. Elle recueille et suggère uneinfinité de petits moyens dont l'ensemble peut servir à chacun de tablettes ou de codicille secret. » C'est un recueil de pensées ingénieuses et d'un tour énergique, gâtées quelquefois parle maniérisme et l'obscurité. Comme l'Éloge de Sager^ comme la Visite à Buffon, cet ouvrage, empreint de matérialisme, effraya la famille de l'auteur. On craignit que la réputaUon du jeune avocat général n'en fût atteinte et, bon gré mal gré, il dut renoncer à la grande joie de scandaliser le public. L'édition fut anéantie
* Bellart, loc. cit. V
m ni^RAULT DE SECUELLKS
sans avoir eu le temps de se répandre ^ En 1802, Saignes en retrouva une copie manuscrite, conservée par « un ancien ministre i>, Garât sans doute, et en (it une réimpression très fautive sous le titre de Théorie de f Ambition. Le CodiriUe^ auquel nous avons déjà fait plusieurs emprunts, est un inappréciable document sur les dispositionsd Hcnuilt de Séchelles ([uelques sem;unes avant le 14 juillet; il y met son âme à nu. C'est le testament de cet habile homme, à la lin de Taneien régime; ce sera son bréviaire pendant la Révolution.
Hérault do Séchelles avait beaucoup lu ^ beaucoup observé « les grands liommes qui ont étonné le monde » ; mais, en se rapprochant de ces demi-dieux, son admiration tour naît toujours en ironie. On ne jouit pas, disait-il, de la beauté d'une femme en Tanalysant une loupe à la main : c'est ainsi pourtant qu'il en usait avec le génie. Patience, dit-on, inspiration, force d'âme ? Voila bien pour duper les sols. Qqant à lui, il a reconnu dans la conduite des grands hommes a Tinstinct des animaux » ; en consi-
^ Je possèdti un exemplaire du Codicille..^ m-32 à Épone 1788, quij d'après Quéraid, serait peut-f^ti'e unique.
dérant « le mouvement de toute cette matière », il a découvert, perfectionné même le « secret de tant d'honnêtes gens ». Il a réduit le génie en formules. Voulez-vous réussir ? Lisez sa ce petite théorie de l'ambition ». Tout réside dans Tobservation et le calcul. Il n'est que de bien connaître cette savante escrime, qui ménage les forces en les multipliant, éblouit l'adversaire, le menace dans son faible et le frappe avant qu'il ait paré. Pour faire naître un sentiment, placez le sujet dans une des colonnes des tables de Lassalle. Alors le monde vous regardera, (c les yeux ouverts et la bouche béante» . Voici quelques-unes de ses maximes :
11 ne s'agit pas d'être modeste, mais d'être le premier.
Aller à ses adversaires, y aller vite, y aller après avoir feint de les craindre; quadruple ressource de César.
Envelopper les fourbes dans leurs propres filets ; ne ruser que dans la forme ; tenir registre des ruses qui auront réussi.
Laisser tomber des papiers pour faire courir les nouvelles, ou de petites plaques, par le moyen de chercheurs curieux et indiscrets.
Faire dire par les autres le mal qu'on pense de ses ennemis, en les louant des qualités voisines de leurs défauts et de leurs vices.
mi lltHALJLT DE SlSCUELLES
Yeux-tu surmonler en apparence T homme qui parle bien : ne parles pas ou ne parles que du visage ^
Des exempU*s jeunes et femelles feront aimer les préceptes.
Dire à beaucoup de gens qu'on a de la réputation : ils le répéteront* et ces répétitions feront réputation.
Comme il y a chien et cliat dans chaque sexe, il faut être alternalivement chien avec les chats, et chat avec les chieniâ.
Donner toujours et surtout aux femmes une haute idée de soi par des mot^; fiers.
Porter la botte à une masse d'ennemis, vous aurez un air de hardiesse, quoiqu'il y ait moins de danger.
Le CodkUle est encore un petit traité dti culte du moi. La première pensée donne le ton du nvi*e : <i Crois-loi, connaîs4oi, respectes- toi, la pratique habituelle de ces trois maximes fait l'homme sain, éclairé, bon et heureux» » Sachons^ nous adranchir des préjugés et des lois; exaltons notre génie avec un art altenlif ; élargissons la sphère de nos sentiments et de not^ pensées ; installons notre iime au centre de Funivers ; l'tiyons les l'ôles inférieui^s et les gens méprisants, û L'homme n'est grand qu'en proportion
* C'est le conseil que, dans la Chartveuée de Parme, le comte Mosca donne an joune Fabrice : <i Ne ctdes poitU à la tentation do briller; gardes le silence; les gens lias verront ton esprit dans tes yeux. »
de l'estime continue qu'il s'accoRle à lui-m^me. » Sur ces assises superbes, le jeune habitant d'Epone avait bâti sa momie, aussi claire que la métapliysique de Lassalle était nuageuse. On peut la résumer en deux mots ; calculer pour jouir. Qui hene de fini i et diridify tanquam'-deus, 11 s'isole dans son intelligence et^ de cette tour altière^ laisse tomber sur le monde un regard intrépide etfroid. Il se sent \m homme libre et contemple avec mépris les esclaves, c'est-à-dire le maréchal de Contades, la duchesse de Polignac, son collègue Dambray et quelques autres prêtres et (< aristocrates »,
Hérault cependant n'adorait pas son moi de l'air qu'ont pris depuis les fervents de ce culte, II n'affichait ni les ennuis de René, ni l'impuissance d'Adolphe, ni le mysticisme douloureux d'Amaury, ni la mélancolie voluptueuse du moderne amant de Bérénice. Cet homme sensible n'était rien moins que sentimental ou rêveur, or La douleur a des charmes », écrit-il, et ce n'est pas la une pensée bien triste. La nature l'avait, comme dit Lassalle, u heureusement balancé ». Hé nui 11 de Séchellcs était un a. égotîste M bien portant; ses yeux riaient k la vie.
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Le culte tlu moî, ifcn déplaise a M, Maurice Barres, ne le portait pas davantage à se replier sur « sa terre et ses morts », Un a égoti^le », en 1788, prenait en dégoût la tradition et mettait son ivresse à la piétiner. C'est affaire de mode et de tempérament. Quand bien même il prétend s'accorder avec le bien social, Tindividiialifime s'oriente encore à sa fantaisie, s'étale selon SOS aises et, comme on dit, chacun prend son plaisir où il le trouve. Peut-être IWme française montrait-elle alors plus de vitalité <lans cet imprudent élan vers Tavenir, qu'en s'affuissant, comme on l*Y convie, sur le passé, qui, dans les œuvres de la vie, ne doit gau verrier que T inconscient. Hérault, que toute sa race relient au rivage, flaire amoureusement le vent du large et tressaille aux horizons bleus.
Mais ce grand navigateur n'a pas consulté ses forces. Son imagination gonfle ses voiles et agite son pavillon philosophique. Il s'ennuie de son bonheur; il s'inquiète même de sa sérénité', a On ne faii de grands progrès, se disait-il, qu'à Tépoque où Ton devient mélancolique. » U prend
^ A qui pou irai t'On mieux appliquer le mot de Rivafol : If La maladie du hou heur les gagne w '?
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son agitation pour un désir de gloire, son insouciance pour du courage et de la résolution, a Quelque plan de sagesse qu'on puisse former, en quelque lieu qu'on aille se cacher, on ne peut éviter d'être entraîné par la folie, pétri parTopinion, heurté par la violence, enlacé parla ruse, calomnié par l'envie, raillé par des femmes d'un sexe ou de Tautre, emmailloté par des tyrans stupides, mais qui sont quelquefois respectables dans l'ordre de la nature ou de la société ; ainsi gardons-nous d'éteindre en nous la soif de l'immortalité : autant souffrir glorieusement dans un grand cercle, que d'être percé de mille aiguilles dans un coin obscur de cette terre. » Quoi qu'il en dise, l'insensé pare encore l'avenir des faveurs dont il jouit si dédaigneusement. Sous les grands arbres de son parc, en regardant couler la Seine, il n'imagine pas d'orages que ne puissent apaiser son geste noble et sa voix académique. En donnant ce de la souplesse à sa voix, à son regard, à sa physionomie, à toute son action », il se flatte « de faire avancer ou reculer à son gré les marionnettes ». Cet homme pénétrant ne se doute pas que c'est un médiocre ambitieux que
ÎO* HERAULT DE SIICHKLLES
celui qui fait à \ingt-huit ans une théorie de Tambition. Cet a intellectuel ^ n'a pas médité cette pensée du sage et grand Buflon : n Dans cet état d* illusion et de ténèbres, nous voudrions changer la nature même de notre ûme ; elle ne nous a été donnée que pour connaître ; nous ne voudrions remployer qu'à sentir ^ j&. FI part donc pour le beau voyage- Son petit catéchisme machiavélique et moqueur, voilà son ancre et sahoussole. Mais il s'estchargé lui-même de dévoilej^ le véritable but de cet ouvrage. Il s'agissait pour lui, en 1788, de a conserver son caractère à la même température et de garantir ses résolutions des vicissitudes^ de la chaleur et des mouvements alternatifs de son sang. » Quel aveu pour ce rameur quand il va monter dans la galère !
^ Dmourji sur la nature des animam.