LE PLUS BEAU JOUR DU JEUNE HABITANT D'ÉPONE
l'ne féerie pour Alcibiade. — La première prière à la XaLure. — Les femmes du 5 octobre. — Aux Champs- Elysées. — Athènes et Paris. — Le retour à la maison. — La visite de Berryer.
Il était (lit que lu lîévolutiou comblerait tous les vœux du jeune habitant tLEpone. Au plus fort de la tempête, les vagues, qui se jouaient de sa barque fragile , semblaient Télever jusqu'aux cieux . Président de la Convention nalionale, membre important du comité de Salut public, ce magistrat venait de donner au monde une Constitution. L'éloquence était sa passion : voici que la France entière était suspendue à ses lèvres. A ce iel homme, qui se grisait de son geste noble et de son verbe musicaU, David avait
^ Héraull dans son Ccdicille. traitant du style, énonce ei la fui cette dernière règle qu'il considérait sans doute comme la principale : Musique du style.
i'44 HERAULT DE SECHELLES
préparé le plus prestigieux décor, l'appareil le plus émouvant, qu'on eut encore offert aux Français, amoureux d'éclat. 11 en coûta plus d un million au trésor à sec. Pareil à ces dramaturges, qui ne composent une pièce que pour faire briller sous tous ses aspects l'acteur en vogue, David avait monté dans Paris une féerie antique pour « le divin Séchelles ». Le 10 août 1793 fut « la journée » de celui qu'on appelait YAlcibiade de la Montagne. Celles qui l'aimaient, confondues dans la foule, ne le virent jamais si beau. Parvenu au sommet de sa course, il embrassait enlin sa chimère.
Nous possédons le récit officiel de la cérémonie : il est de sa main. Les brouillons raturés de ses discours sont encore aux Archives. Quant au procès-verbal, qui les encadre, on y reconnaît sa plume savante et déjà romantique. Ce papier révolutionnaire pourrait être signé de Chateaubriands
Le 10 août 1793, les Parisiens se levèrent « aux premiers rayons de l'astre du jour ». Le
^ Procls-veiibal de la Fêle nationale du lu août 1793, consacrée à linauguratioa de la Conittituti'in de la République française. — Président. Hérault-Séchelles : ordonnateur, David. '
Bi:\r .loi'R ou .JEU m: habitant dkpone 245
soleil, grand metteur en scène, se montra complaisant : la journée fut superbe.
Comme pour une procession, cinq stations avaient été marquées aux fidèles. La première était établie au milieu des décombres de la Bastille. Sur les blocs noircis, qui couvraient le sol, on lisait des inscriptions saisissantes : Lrr vertu (ondimail ici ; un vieillard a ùaifiné cette inerre de ■ses larmes ; Sartine sourit à mes mnu.r ; r enfer à vomi les rois ; le corrupteur de ma femme nia plongé dans ces cachots ; on écrasa sous mes yeux mon araignée fidèle ; cette pierre n'a jamais été éclairée ; lascjate ogni speranza roi cJientrate. Parmi les ruines, une foule immense attendait. Au-dessus de ce chaos, s'élevait une statue colossale de la Nature, dont les mains, posées sur ses mamelles, faisaient jaillir deux filets argentés . Aux pieds de la déesse, Hérault de Séchelles apparut, un panache tricolore ornait sa tête : un grand sabre pendait à son écharpe. Il s'écria :
Souveraine du sauvage et des nations éclairées, ô Naturel ce peuple immense, rassemblé aux premiers vaijons du jour, est digne de toi ; il est libre!
246 IIKRAl'LT DE S KCH E L [J-.S
C'est dans ton sein, c'est dans tes sources saa^ées qu il a recouvré ses droits, ça' il s' est régénéré : après avoir traversé tant de siècles d'en-eur.s et de servitude, il fcdlait rentrer clans la simplicité de tes voies pour retrouver la liberté et r égalité. 0 Nature ' recois Texpression de rattachement éternel des Français pour tes lois, et que ces eaux fécorules qui jaillissent de tes mamelles., que cette boisson pure qui abreuva les premiers humains, consacrent dans cette coupe de la fraternité et de l'égalité les serments que te fait la France en ce jour, le plus beau qu'ail éclairé le soleil depuis qu'il a été suspendu dans l'immensité de l'es pare !
Cétait sa foi philosophique qu'Hérault, empruntant à Buiïon ses grandes images, voulait solennellement confesser en ce jonr. Par « cette espèce d'hymme » il se flattait d'adresser le premier « une prière à la Nature » , au nom de tout un peuple. Avant la Constitution, il proclamait la religion de l'avenir. Mais les Français, quil'écoutaient, ne portaient au cœur que l'idéal catholique de leurs ancêtres. L'impassihle et injuste Nature, morne déesse des épicuriens, ne pouvait embraser leurs âmes de l'ardeur du sacrifice.
HERAULT DE SÉCHELLES DEVANT LA STATUE DE LA NATURE Estampe de la Bibliothèque Nationale.