‹ Un épicurien sous la Terreur; Hérault de Séchelles (1759-1794); d'après des documents inéditsChapitre 9 sur 24 · CHAPITRE y · texte numérisé non relu

CHAPITRE y

Hérault et Danton. — Le 27 ni;ii. — La promenade du 2 juin. — Au comité de Salut public. — Les lois de Minos. — Mensonges de Saint-Just. — Discussion de la Constitution. — La diplomatie de Danton. — Proly et Poterat. — La mission secrète du jeune Hérault.

La Gironde et la Montagne s'entregorgeaient. Dans ce combat suprême, Hérault prit place aux côtés de Danton. Peut-être ra\ ait-il connu sous Tancien régime. Danton fut un avocat fort distingué aux conseils du Roi, et Miromesnil voulut en faire un garde du sceau. Ils se lièrent sans doute aux Jacobins, sous la Législative, sûrement après le 10 août et dans les premiers mois de la Convention. Hérault se séparait alors de la Gironde. Pendant sa mission au Mont-Blanc, il ne cessa de s'affirmer montagnard.

Gomme Hérault, Danton était un juriste expert, très cultivé, nourri de lettres, sachant l'anglais ; il aimait Rousseau. Voltaire, Montes-

AUX COTKS Dl', DANTON 21 o

quieii, Diderot surtout, récitait des pages entières de Buffon et fréquentait, comme Hérault, la loge des Neuf-Sœurs. Toute pliilosophie est d'ailleurs absente de ses discours. 11 ne croyait (juà la vie et Faspirait avidement, comme un tronc vigoureux qui perce à la lumière. Danton était un aristocrate, mais d'après Nietzsche ou Gobineau. AtîVanchi des lois morales, il cultivait son moi, mais sans y réOéchir, et d'un autre geste que le jeune habitant d'Epone. Plus âgé d'un an, il apportait la môme fougue dans ses plaisirs ; c'étaient compagnons à se plaire à la table d'un festin et aux bras des tilles. Tous deux aimaient la nature, ciel tendre, arbres vivaces d'Arcis ou d'Epone, paysages ardents et fins, qui éclairent l'esprit et tempèrent la force. Les événements les avaient surpris, l'un dans sa chimère constitutionnelle, l'autre dans l'équivoque orléaniste. Mais Hérault dans ses égarements portait encore la prudence de l'ancien régime ; il savait l'histoire. Sur le navire désemparé, Danton, né capitaine, maintenait le grand màt de la raison d'état, où flottait le pavillon national. Ils se reconnurent dans la tourmente ; leurs différences les rapprochèrent.

216 IIKRAULT DE SÉCHELLKS

Hérault discernait la force avec un llair de courtisan. 11 s'éprit de ce grand chêne en lierre timide et avisé. Il jouit en raffiné du tonnerre brutal, de l'essor déréglé, des images théâtrales, de tout Teffrayant imprévu de ce harangueur saus art. Pour ce chef au grand cœur, aux larges appétits, il éprouva cette fascination, cette tendresse, qu'ont counues de nos jours les amis de Gambetta. Danton n'écrivait pas : Hérault fut sa plume. Danton se vautrait et se salissait dans la lutte : Hérault fut son masque.

Le 27 mai, à dix heures du soir, Tami d'Adèle de Bellegarde, sans doute arrivé du matin, apparaît en scène. Boyer-Fonfrède, exténué de fatigue, menacé de toutes parts, venait de quitter le fauteuil : Hérault le remplace comme ancien président. La Gironde proteste. U fallut trois épreuves pour décider la continuation de la séance. Hérault fait aussitôt introduire une députation des sections qui demandent la suppression de la commission des Douze et la libération des patriotes arrêtés. « Citoyens, déclaret-il, la force de la raison et la force du peuple sont la même chose. » Mot formidable, et qui

devint l'épigraphe du Journal de la Montagne, a Recommencez, président, lui crie Léonard Bourdon, au milieu des acclamations de la xMontagoe, vous avez dit une grande vérité. » Hérault continue sur le même ton ; il parle de mourir à son poste. Il lait entrer les députations des Gravilliers et de la Croix-Rouge. Cette foule exaltée remplit bientôt les bancs désertés par la droite et se mêle aux députés. Lacroix propose alors la cassation de la commission des Douze. Deux cents membres résistent encore sous les huées des tribunes. Dans le tumulte, Hérault, par un véritable cou}) de tbrce, déclare le décret voté et lève la séance à minuit et demie. Le lendemain, Isnard préside ; Lanjuinais proteste ; Hérault essaie de se justifier. Le décret est rapporté par i279 voix contre :238 ; on entend gronder la voix de Danton.

Le 31 mai, la Gironde fut blessée à mort; le :2 juin l'acheva. Danton, qui en appelle à l'émeute pour la terrasser et l'exclure, voudrait, dans cette opération nécessaire, sauver du moins la face, c'est-à-dire l'inviolabilité de la Convention nationale. Quand le président Mallarmé vit l'assemblée prisonnière, il quitta la place.

218 HKRATLT DE SKCHELLES

Hérault de Séchelles, « qu'on portait momentanément au fauteuil, dit le girondin Meillan. chaque fois qu'il y avait quelque scène difficile à jouer », paraît de nouveau devant les députés, muets cette fois et terrifiés. Déjà, le 2 septembre, quand Danton, débordé par la commune, s'est résigné au massacre des prisons, il a eu charge de représenter dignement la loi, tandis qu'on l'assassine. Michelet l'appelle, en rapportant ce nouvel épisode. « l'homme faible, le pompeux acteur qui servait aux lâchetés. » Mais Hérault fut cette fois, à dire vrai, le complice adroit du complot tramé par Danton. Sur la motion de Barère, V « homme à double face », il se couvre en signe de deuil et descend solennellement du fauteuil : les députés le suivent découverts pour se rendre au milieu du peuple armé et prouver ainsi la liberté de leurs délibérations. Les huissiers précédaient la marche et disaient : « Soldats français, voici la représentation nationale. » En sortant du côté du Carrousel, Hérault se butte au général Henriot et à son état-major d'ivrognes empanachés. La chose était prévue. Danton venait de serrer la main d'Henriot et de lui dire à l'oreille :

AUX COTKS OK DANTON il y

c( Va toujours ton Iniiii ; n'aies pas peur ; nous voulons constater que l'assemblée est libre? tiens bon. » Héi'ault de son côté, avait pris soin de faire signer à Henriol un ordre au crayon pour laisser passcM- la (lonvenlion ; en face du général, il parla, donc « polinient « et lut le décret de la Convention, qui ordonnait à la force armée de se disperser. « Oue veut le peuple?... demanda-t-il ; la Convention n'est occupée que de lui et de son bonheur. — Le peuple, répond Henriol, n'est pas ici j)our écouter des phrases mais pour donner des ordres. Il veut qu'on lui livre trente-quatre coupables. « Pendant ce temps, Danton et Lacroix inquiets échangeaient à voix basse quelques paroles avec un aide de camp. Mais Henriol, brute avinée, comprit mal ses instructions. Danton lui avait dit : « Tiens bon )). Il enfonce son chapeau d'une main et de l'autre tirant son sabre, il crie d'une voix tonnante : « Canonniers, à vos pièces ! » Aussitôt, contre la Convention souveraine les mèches s'allument, les.baïonnettes se hérissent; Danton sentit les pointes contre sa poitrine. C'était trop. Une main diligente saisit Hérault par le bras. Toujours majestueux, il tourne à gauche.

repasse le pavillon de l'Horloge et commence autour du jardin la fameuse promenade. De la terrasse du bord de l'eau, on aperçoit des légions de la gaj'de nationale favorables aux députés et qui leur font des signes. Mais Hérault ne veut rien voii'. La terrible Convention (|ui faisait Irembler le monde alla jas(|u"au bout de sa cage. Arrivée au pont-tournant, elle trouva Marat, suivi d'enfants en guenilles. Force lui fut de rentrer dans la salle pour y consommer le sacritîce de la Gironde. Hérault disparut. Danton mécontent et bonteux, dépassé encore une fois par les terribles instruments dont il se servait, fit trinquer le général Henriot en lui disaut : « Pas de rancune ' ».

Quand on est sorti de la légalité, il faut rentrer dans le droit. Celte évolution coutumière qui suit les coups d'état, c'est encore à Hérault que Danton en confie la marche. L'ancien avocat général fut le terre-neuve de la Convention; dans tous ses naufrages il sauvait la loi. Le 30 mai, il fut adjoint au comité de Salut public avec quatre autres de ses collègues, en vue d'é-

^ Cf. RûBixKT. Le procès des Danlonistes. p. 298 et suiv.

laborer la Constitution nouvelle, qui devait être désormais la base indestructible de l'ordre, la pierre angulaire de la République et l'évangile de l'humanité.

Cette tâche si redoutable qu'elle apparut, n'était pas pour le surprendre. ?v'avait-il pas projeté, dans l'orgueil de sa jeunesse, de construire l'édifice dont Montesquieu n'avait jeté que les fondements? Sûrement il se souvint alors des belles espérances qu'il cuntiait à Butlon. 11 s'agissait « de faire une revue de tous les droits des hommes et de toutes leurs lois de les comparer, de les juger et d'élever ensuite un nouvel édifice. » Il pensait consacrer sa vie tout entière à cet immense labeur ; chaque soir, il se sentirait du bonheur dans l'àme ; la patience et la méthode donneraient à sou esprit un surcroît de force, a Voilà un grand effort et digne de tout le courage humain », disait BufTon, qui l'exhortait à travailler pour l'élite, sans briguer les suffrages de la multitude. — Eh bien ! voici que la Révolution faisait de lui mieux encore qu'un Montesquieu, un Lycurgue !

Quand il se mit à l'œuvre, le 3 juin, au lendemain du jour où il avait avili sa conscience.

2'2'2 ilLRAL'LT DE SKCHliLLES

ce fut pour prostituer son intelligence, qui lui étaitbeaucoup plus précieuse. Autour de la table où il siège, deux avocats inconnus, Mathieu et Ramel, l'un de Pontoise et l'autre de Carcassonne ; Mathieu écrivait naguère dans le Journal de TO/'^e, une apologie d'Antoine deLasalle, qui compte ainsi deux disciples parmi les auteurs de la Constitution de 1793. En face d'Hérault, l'homme de Danton, les deux amis de Robespierre, Saint-Just et Couthon, complètent l'aréopage. Couthon arrive aux Tuileries dans sa brouette ; un gendarme le pose avec soin sur son fauteuil d'où pendent ses jambes paralysées ; ce cul-de-jatte ambitieux a les yeux doux, des pleurs dans la voix et un cœur envenimé. Tout autre est le beau Saint-Just : élégant, rectiligne, il promène sur ses collègues un regard méprisant et laisse tomber de ses lèvres des mots creux et terribles. Chez ces pédants en fureur les principes ne sont que le tranchant des passions. Qu'Hérault était loin des paisibles entretiens d'Epone, qu'ennoblissait la science de l'abbé Auger et l'éloquence du grand Gerbier ! Dans la salle voisine, le comité de Salut public attend. L'heure presse ; la moitié des

départements se soulève ; il faut en imposer à tout prix. Danton, qui appelle un chat un chat, le déclare : la Constitution, c'est « une pièce de position » contre la (jironde, « une batterie qui fait un feu à mitraille contre les ennemis de la liberté et qui les écrasera tous. » Donc, pas de bavardages inutiles. La constitution doitêtre présentée le 9 juin au comité, le 10 à la Convention : Hérault a six jours pour devenir un Lycurgue. C'est alors qu'il écrivit à Tabbé Desaulnays. garde des livres imprimés et des manuscrits à la Bibliothèque Nationale, ce petit billet qui a fait couler beaucoup d'encre :

7 juin 179J. l'un U dv la République.

Cher concitoyen.

Chargé avec quatre de mes collègues de présenter pour lundi un plan de constitution, je vous prie, en leur nom et au mien, de nous procurer sur-le-champ les lois de Minos, qui doivent se trouver dans un recueil des lois grecques. Nous en avons un besoin urgent.

HÉRAULT (de SÉCHELLES).

Salut, amitié, fraternité au brave citoyen Desaulnays.

Minos, qui jugeait les humains aux enfers, en compagnie d'Eaque et de Rhadamante, qu'a

22i HERAULT DE S i;CHELLES

t-il à voir ici? C'est une marque d'ignorance grossière, ont déclaré des historiens prévenus ou mal informés. Du coup, Taine a pris tout de bon Hérault de Séchelles pour un « idiot révolutionnaire ». « Un pareil trait, dit-il. suffit pour qualifier les ouvriers et l'œuvre ' ». Assurément il n'avait pas lu la \ i.s//e à Bii/fon^ ni Y Eloge de l'abbé Auger. Hérault. \\n helléniste, a-t-il voulu rire avec un de ces érudits, dont il aimait le commerce? En invoquant le juge des enfers, laissait-il percer quelque funèbre pressentiment? Je crois plutôt qu'il mystifia Saint-Just et Couthon, en égarant cruellement leur courte science. L'incorrigible moqueur, qui s'égayait jadis du

^ Celle inlerprélalion. contre laquelle M. Aulaid a déjà prolesté, est cependant courante. Notons en passant que Victor Hugo a mérité le jugement rigoureux que Taine portait sur Hérault de Séchelles, car il a cru à l'existence des lois de Minos. Dans Nolre-Damc de Paris (I, p. 193), il écrit en parlant de l'École de médecine : « Pauvre goût grec et romain, qui ressemble au Colisée et au Parlhénon comme la Couslilulion de l'an III [sic] aux lois de Minos ». On a encore dit que la lettre d'Hérault de Séchelles avait été fabriquée par les royalistes pour ridiculiser les révolutionnaires. Mais rautlienticité n'en est pas douteuse, lille faisait partie de la collection Bérard et a été reproduite en fac-similé dans VIsographic des hommes célèbres (Paris, 1828-30), dans les Recherches sur les Autographes par Gabriel Peignot, en 1836, et enfin par M. Challamel dans VHisloire-Masée de la Répahlique française (1842). Cf. Int. des Chcrch. et curieux. II, p. 26, 93.

AUX i:oTi:s de daxton 220

vieux Butïbn, narguait déjà des puissances plus redoutables.

Hérault de Séchelles est le principal auteur de la Constitution de 1798. 11 avait antéiieiirement composé seul la déclaration des Droits de riîomme. qui fut décrétée le 29 mai par la Convention. Le 80 août suivant, il envoyait son œuvre à Lavater, en lui écrivant cette lettre :

Paris, 30 août 1793. l'an II de la République.

Cher et célèbre Lavater,

Il y a mille ans que je me propose de vous écrire, de vous renouveler le sentiment d'une amitié éternelle. Les affaires publiques consument toutes mes journées. Je me suis borné à garder dans mon cœur tout ce que j'aurais voulu vous exprimer,et j'attendais le temps oîi, rendu à moi-même, je pourrais enfin correspondre avec mes amis et n'avoir plus qu'à m'occuper d'eux.

11 se présente une occasion que je saisis avec avidité. Un de nos agents politiques, que j'ai beaucoup connu et que j'aime beaucoup, est chargé d'une mission en Suisse, indiquée par le comité de Salut public dont je suis membre, et je puis même vous dire que j'ai été un des plus fervents auteurs de la proposition. Veuillez l'accueillir et le faire valoir avec l'éloquence et la philanthrdpie qui vous distinguent.

><ous voulons être éternellement les amis des Suisses, dont nous respectons les vertus et les mœurs. Que les Suisses soient aussi les amis de la liépublique française, toujours disposés à ménager leurs intérêts.

226 HERAULT DE SECHELLES

Donnons ensemble à l'Iùirope l'exemple de cette grande confraternité, qui doit unir les nations libres et faites pour sestimer; voilà ce que nous demandons au nom de la philosophie et de Thumanité. Tout m'assure que vos ûmes répondent aux nôtres.

Je vous prie d'accepter, cher Lavater, en attendant une meilleure édition, un exemplaire que je trouve pour le moment sous la main. C'est la Coiutilidion française, dont j'ai été le rapporteur et ensuite le proclamateur dans la journée du 10 août dernier. La déclaration des droits est tout entière mon ouvrage. Quant à la Constitution, deux de mes collègues (Couthon et Saint-Just) et moi, l'avons rédigée. J'en ai fait pour ma part une bonne partie. Je confie à votre amitié et à votre bonté pour moi ces détails qui n'intéresseraient pas une autre personne.

Voudriez-vous bien me rappeler au souvenir des bons et respectables citoyens de Zurich, qui m'ont honoré de leur bienveillance, votre frère, Meister, Bachoffen, Orelli, Herzel. les Escher. le pasteur A'eith, Heidegger, etc., etc.

Vous m'aviez promis un portrait de vous, portrait que je vous rappelle avec instance. Avez-vous publié de nouveaux ouvrages? La tendre amitié, que je vous ai vouée, cher Lavater, fondée sur une juste estime et sur l'amour de votre gloire, ne s'éteindra que dans mon tombeau.

Salut, liberté, fraternité.

HÉa.\ur.T'.

Les brouillons raturés de la déclaration des Droits de l'homme du 29 mai et du projet de

' Stadlhibliotek. Zurioli.

AUX COTKS Di: DANTON 227

Constitution sont aux Archives nationales parmi les documents précieux renfermés dans une armoire de fer. On peut voir qu'ils sont tout entiers de la main <rHérault de Séchelles. 11 les avait réunis dans une élégante reliure de maroquin rouge, semblable à celle du manuscrit de la Nouvelle Héloïse, aux impressions définitives en français, anglais, espagnol, etc. Après sa mort, TEtat mit la main sur cette relique auguste. «. Xous nous rappelons », dira Saint-Just dans son réquisitoire de mort, « qu'Hérault fut avec dégoût le témoin muet des travaux de ceux qui tracèrent le plan de Constitution, dont il se fit adroitement le rapporteur débouté. » 11 ment impudemment ! Peut-être Hérault fut-il muet, quand Saint-Just réclama emphatiquement les lois de Minos. Dans un sourire, il laissa percer son dégoût. Non content de le tuer, Saint-Just voulut lui voler son œuvre, qu'il pensait immortelle. Le 10 thermidor, dans Fantichambre du comité de Salut public, où il attendait la guillotine à son tour, il montra au gendarme qui le gardait un immense cadre suspendu à la muraille, contenant la déclaration des Droits de l'homme :

c( C'est pourtant moi qui ai fait cela !... » dit-il '. 11 mentit jusqu'à la mort, comme il mentait à Faube de la vie, en parlant d'amour à M"^" Thorin.

Le 10 juin, dans un profond silence, Hérault de Séchelles vint présenter à la Convention le plan de Constitution, lu la veille et adopté le matin par le comité de Salut public. « La plus touchante unanimité, déclara-t-il, n"a pas cessé d'accompagner notre travail : nous avions chacun le même désir, celui d'atteindre au résultat le plus démocratique. La souveraineté du peuple et la dignité de l'homme étaient constamment présentes à nos yeux. C'est toujours à la dernière limite que nous nous sommes attachés à saisir les droits de l'humanité. Un sentiment secret nous dit que notre ouvrage est peut-être un des plus populaires qui aient jamais existé ». Il se flattait encore, comme en passant, d'avoir résolu le problème posé par J.-.T. Rousseau dans le Conlrat Social, lorsqu'il propose de trouver un gouvernement qui se

'^ Papiers saisis chez Robespierre, Saint-Just. etc.. Edit. Berville et Barrière, II, p. 71. (Note ti-ouvée dans les papiers de Courtois.)

resserre à mesure que TEtat s'agrandit. Ce dégoûté était en somme 1res content de son œuvre. Son rapport finissait, d'après ses principes oratoires, sur un ton « d'orgueilleuse timidité «. Après a\oir déclaré qu'il n'existait pas pour des législateurs de plus haute destinée que de voter sa constitution et de « planter enfin un rameau d'olivier sur toutes les citadelles )\ il ajoutait :

Pour nous, nous ne nous flattons point d'avoir atteint ce but, mais nous l'avons souhaité ardemment. On sera sensible aux efforts de quelques liommes qui ont cherclîé le bonlieur du peuple dans la nature et dans leur cœur: et en attendant que vous ayez élevé le grand et majestueux, édifice, ceux qui voudront embrasser une colonne de la liborlé la trouveront peutêtre.

Le projet d'Hérault de Séclielles donnait pour base à la souveraineté populaire le suffrage universel et la sanction des lois par le peuple ; il était cependant moins démocratique que le projet antérieur de Condorcet, dont la Montagne avait sans cesse entravé la discussion. 11 visait surtout à briser les départements en s'appuyant sur les municipalités, qui étaient dans la main des Jacobins. 11 rassurait en même

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temps les départements en leur accordant un référendum, d'ailleurs illusoire, pour les lois, un conseil exécutif de vingt-quatre citoyens, garantie contre la dictature d'un homme, la liberté des cultes réclamée par l'ouest. Enfin il faisait luire aux yeux des démocrates parisiens le droit au travail, le droit à l'insurrection, la promesse du bonheur commun, « des mots et des phrases ^ ». Par une dernière précaution, après avoir monté la machine, il évitait d'y mettre la manivelle. Les rapports du conseil exécutif et des administrations locales n'étaient {)as réglées. La Constitution n'était pas applicable, et M™^ Roland la qualifia justement de (( pancarte » ; mais il en fallait une à la Montagne, et au plus vite.

La discussion dura treize jours sans désemparer, de midi jusqu'au soir. Hérault de Séchelles remplissait l'office de rapporteur. Les plus terribles nouvelles arrivaient de Toulon et de la Vendée. Marat, devenu conservateur, compara les faiseurs d'amendements « à un spectateur, qui voyant une belle tète en ôterait un œil pour

' AuLARD. HUloire poHliqae de la llcrohdioit fraaraisc. p. 308.

y mettre un doigt ». Beaucoup cependant turent adoptés ; ils aggravèrent encore le caractère de circonstance du projet.

Pour Danton, cette machine juridique ne devait servir qu'à fortifier le pouvoir et à réconcilier les Français. Il s'était résigné à établir par la violence Tunité dans le gouvernement ; maintenant le moment lui semblait venu de négocier avec l'Europe et de fonder sur la paix l'unité nationale. Ses missions en Belgique l'avaient brusquement éclairé sur le péril de la propagande; il ne cherchait plus qu'à se mettre au ton des puissances, à leur trouver des compensations, à les détacher une à une de la coalition ^

Dans cette nouvelle tache, Hérault de Séchelles lui fut un précieux auxiliaire. Son esprit délié, ses liaisons avec l'ancien monde le destinaient à la diplomatie. Déjà, sous la Législative, adjoint le ^ mars 1792 au comité diplomatique, il avait commencé de s'y intéresser autrement

' Voir le beau chapitre de M. Albert Soiel : Le premier comité (le salut public. {Europe et Rérolution française. IIIp. 373.)

•^■ii HERAULT DE SECHELLE8

que par des manifestations de tribune. 11 se constituait une bibliothèque, méditait Favier, rédigeait des mémoires \ Bonne-Carrère, que Dumouriez amena comme directeur général aux affaires étrangères, lui confiait « ce qui était important" ». A la même époque, Hérault, de concert avec Condorcet, faisait envoyer à Londres le jeune Julien et le recommandait aux libéraux anglais ^ 11 plaçait dans les bureaux Lebrun et, « sans le consulter », son propre secrétaire Ysabeau. Après le 10 août, Lebrun devint ministre et Ysabeau secrétaire général*. Dès cette époque, Hérault fut dans celte partie le conseiller écouté de Danton. Le 13 juin 1793, il lui fut adjoint avec Barère pour former au comité la deuxième section, qui s'occupait de la diplomatie. Le :2l juin, il fait nommer au ministère Deforgues, ancien clerc de

- A. E. Dossier Bonac-Carrcre.

^ Journal d'une bourgeoise pétulant la llécolution, p. 87.

■'* A. E. Dossier Ysabeau. — Ysabeau (François Germain) était le frère du coavenlionnel de ce nom. 11 s'occupa de déjouer la conspiration de la Rouerie, rejoignit son frère à Bordeaux et essaya en vain de rentrer dans la diplomatie- Bellart le connut sous la Restauration devenu très dévot. Vers le mois d'août [~,93, il se brouilla avec Hérault, qui, par acte du 6 février 1789. lui avait fait don de 00.000 livres.

AUX COTÉS DE iJANTON '2U

Danton et sa créature^ en même temps qu'il propose, mais sans succès, Alexandre pour le département de la guerre.

Des inslruclions toutes imprégnées de Tesprit nouveau furent adressées aux agents de la République à l'extérieur. Hérault, sous l'influence de Danton, le fît pénétrer dans la lettre même de la Constitution. Dans la séance du 18 juin, il proposa des articles qui reniaient la propagande :

Ar.T. 118. — Le peuple français est l'ami et l'allié naturel des peuples libres.

Art. 119. — Il ne s'immisce point dans le gouvernement des autres nations. Il ne souffre pas que les autres nations s'immiscent dans le sien.

AuT. 121. — Il ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son territoire.

Ce fut cet article qui donna lieu à la réplique célèbre. « De tels articles, dit Mercier, s'écrivent ou s'effacent avec la pointe de l'épée... Vous flattez-vous d'être toujours victorieux ? Avez-vous fait un pacte avec la victoire? » Basire répondit : « Xous en avons fait un avec la mort. >)

Pour mettre un tei'me à la guerre qui s'était

1^34 HERAULT DE SECIIELLES

déchaînée entre la France et l'Europe, Danton et Hérault de Séchelles se reportaient encore aux desseins que Vergennes et les esprits les plus éclairés de la Constituante s'étaient efforcés de faire prévaloir en vue de la prévenir. Séparer la Prusse de 1" Autriche, gagner les libéraux anglais, tels étaient encore les moyens auxquels ils pensaient recourir. C'étaient ceux que Laclos en 90 et Talleyrand en 9:2 avaient tenté d'employer à Londres; c'étaient ceux que Dumouriez, en bon disciple de Favier, avait légués à Lebrun. .Mais les circonstances n'étaient plus aussi favorables. La République ne pouvait plus causer qu'aux petites nations. Hérault correspondait avec Desportes, qui représentait la République dans les Deux-Ponts, avec Grouvelle, notre envoyé à Copenhague. Il maniait les fonds mis à la disposition du Comité pour les agents secrets, dont plusieurs rapports se trouvent encore dans ses papiers ', La République en avait en foule : Proly, Desbuisson, Pereyra, Catus. Darbelet . Doua, Lafîtte, etc.. Mais ces moyens étaient pré-

caires, il n'était guère plus facile d'atteindre l'Angleterre et la Prusse que FAutriche ellemême.

C'est à une tentative de négociation avec cette dernière puissance qu'Hérault de Séchelles paraît surtout s'être employé. 11 y fut aidé et poussé par un ci-devant marquis de Poterat, passé comme lui Jacobin, aventurier du grand monde, qui avait mis depuis 1701 au service de la Révolution son activité et ses relations cosmopolites. C'était un homme de cinquante ans environ, ancien officier du génie, jadis enfermé à la Bastille à la suite de quelque cabale, plein d'assurance et d'esprit. Hérault de Séchelles l'avait connu sous l'ancien régime. Il correspondait alors avec Vergennes et lui adressait de nombreux mémoires. Aussi hardi que délié, il voulait conserver à la nouvelle diplomatie « ce caractère de malice, de persiflage, de profondeur et de gaieté, qui a si souvent rendu la nation française redoutable aux étrangers \ » A l'inverse des diplomates de l'école révolutionnaire, Poterat détestait la

^ A. E. France. 4'Jy.

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Prusse et se flattait d'atteindre aisément la Cour de Vienne. Hérault, qui avait avec lui de fréquents entreliens, se laissa séduire. On le voit s'occuper de la sécurité des derniers employés laissés à la chancellerie d'Autriche à Paris par Mercy-Argenteau. Il fréquentait habituellement un aventurier assez mystérieux nommé Proly, qui passait pour le fils naturel de Kaunitz ; envoyé jadis en mission près de Dumouriez parles Jacobins avec Dubuisson et Pereyra, et muni à cette occasion d'un passeport^ et d'instructions de Lebrun, on le soupçonnait d'être un agent de l'Autriche. Sa mère qui habitait Bruxelles, lui servait en effet d'intermédiaire auprès du gouvernement autrichien auquel il faisait passer des conseils et des propositions de paix", Hé-

* Ce passeport se Irouve dans les papiers saisis chez Hérault de Séclielles.

-A. E. France, .324. C'est ce iiue montre une lettre, encore inédite, que Proly adressait à sa mère :

Vendredi. Li avril (17;13).

Je retrouve dans tontes vos lettres, chère et bonne Maman, Tempreinte de votre âme aimante et tendre. 11 u"en est point qui ne contienne à la fois l'expression de vos sentiments maternels et vos vœux pour le retour de la paix. IJé Lien, votre fils partage toutes vos sollicitudes ; comme vous, il désire la paix. Si comme vous et comme lui la nation française désire la paix, du moins elle veut qu'elle soit honorable ; que dans tous les

A IX C (I T l' S I ) !■: \) A N r 0 X ~2-i:

raiilt s'était engagé dans cette voie, sur laquelle il fondait de grandes espérances. C'est sous son influence que Maret fut envoyé à Naples et Chauvelin à Florence, comme Noël à Venise, avec les insti'uctions qui leur prescrivaient de sonder rAulriclie par le moyen de ces petites cours.

Dans le courant de juin, un agent secret, Latitte, fut autorisé à se faire passer pour émigré dans la principauté de Chimay, et à cher-

poiats elle se concilie avec la dignité, avec la majesté d'un souverain composé de 2.5 millions d'hommes égaux, libres et fiers ; qu'enfin et surtout on reconnaisse préalablement le droit qu'a ce souverain de se donner l'existence politique qui lui plaît. J'aime à croire que si l'on voulait établir une négociation sur ces bases, les représentants de la nation française ne se refuseraient pas à traiter de la paix générale dans un congrès où les plénipotentiaires de la République seraient ailmis. Montrez ma lettre à ceux qui gouvernent aujourd'liui la Belgique et si la Maison d'Autriche veut mettre un terme à l'effusion du sang et à la ruine de ses finances, qu'elle ratifie la trêve arrêtée par le traître Du mouriez ; que cette suspension d'armes se prolonge de l'aveu des gouvernements français et autrichiens, et que ce dernier envoie sur-le-champ un négociateur aux frontières; si celte ouverture que je crois pouvoir faire est accueillie, sur votre réponse deu.v causeurs politiques se rendront de Paris à la frontière de Belgique pour y déterminer de concert avec le négociateur autrichien les bases sur lesquelles pourra ouvrir une né^'ociation plus officielle et plus explicite.

Je vous en ai dit assez ; je mesurerai le degré d importance que le gouvernement autrichien aura attachée aux ouvertures que je vous fais par le plus ou moins de promptitude de votre réponse. Ma lettre vous parviendra par un courrier extraordinaire. Je vous embrasse. — Mon adresse est : au lit.

Proi.y Rue et hôtel du Boulov.

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cher des liaisons dans Tétat-major du prince de Cobourg. Il y réussit et montra bientôt qu'il avait pu traiter avec un correspondant mystérieux qu'il désignait par la lettre G... « les objets les plus importants pour l'avenir ». Un autre agent secret, nommé Dona, fut aussitôt dépêché à l'armée du Nord, pour faire passer les lettres de Lafitte. Le l*^' août, un tout jeune homme, parent d'Hérault de Séchelles et portant son nom, partit à son tour pour Rocroy, porteur de fonds considérables; il devait joindre Dona et s'aboucher avec Lafitte. Ils convinrent d'une entrevue à mi-chemin de Chimay. « Lafitte a infiniment d'esprit ; c'est un homme précieux », écrivit le 3 août le jeune Hérault, qui paraît plein d'ardeur et semble indiquer Bruxelles comme le but final de sa mission. Tout manqua. Les émissaires du jeune Hérault ne purent atteindre Lafitte. Celui-ci ne tira de G... que des preuves de la trahison de Custine. Le 10 août il fit enfin parvenir au jeune Hérault de « tardives propositions ». Le 13 août, le Ministre avertit celui-ci que « des circonstances imprévues » avaient engagé le Conseil à suspendre sa mission ; il fit en même temps prévenir

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G... |3ar Latitte que « le service qu'il s'était proposé de nous rendre n'était que différée » Ce qui donne un intérêt tout particulier à cette mission du jeune Hérault restée fort mystérieuse, c'est qu'il est impossible de n'y pas rattacher les idées d'écliang:c de la famille royale contre les conventionnels prisonniers, idées insinuées aux avant-postes par le général Dampierre dans les jours qui suivirent la trahison de Dumouriez, et que Danton considéra, sans nul doute, comme l'amorce à la paix générale. Il est très remarquable que ce fut dans la nuit du l*^'" au îl août, le soir du jour où le jeune Hérault partit pour Rocroy, que Marie- Antoinette fut séparée des siens et transférée du Temple à la Conciergerie. C'était un moyen d'effrayer l'Autriche et de presser, par une menace, sur les négociations. Fersen et Mercy ne cessaient de faire solliciter Danton, dont la jeune femme pleurait sans cesse sur le sort de la reine et du Dauphin. Hérault, cousin de ^[me ^|ç Polignac, Hérault, dont la faveur, le goût de la Reine avaient fondé la fortune, main-

1 A. E. France, 325, 329, 334. Cf. Sorel, III, p. 423 ; Hérault de Séchelles y est confondu avec le. jeune Hérault.

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tenant membre du puissant Comité qui tenait entre ses mains le sort de la famille royale, ne fut-il pas l'objet des mêmes démarches? Ne devait-il pas éprouver plus de tentations encore? Dans un passage, d'ailleurs plein de confusion, des Mémoires lires des papiers d^ un homme d'Etat, le prince de Hardenberg affirme que Mercy offrit une somme d'argent à Danton pour sauver la reine; que celui-ci refusa l'argent mais se déclara prêt à essayer de protéger Marie-Antoinette et qu'il se concerta à cet effet avec Hérault de Séchelles. Les dames de Bellegarde auraient même été mêlées à ces pourparlers. D'autre part, ce fut Poterat, inspirateur et client d'Hérault, qui deux ans plus tard, négocia secrètement avec l'Autriche rechange de Madame. Ces indices et certains incidents du procès d'Hérault de Séchelles permettent de croire qu'il s'arrêta sérieusement au mois de juillet et d"août, au projet de négocier avec l'Autriche l'échange de la Ueine et de son fils; c'était là « les objets importants » dont parlait Lafitte. Mais ce plan se rattachait à un projet général de pacification ; il était connu du Comité ; enlin il est certain que l'Autriche ne se

serait montrée que très peu disposée à l'examiner. François lï avait « des entrailles d'Etat » et ne voulait de sa tante que par-dessus le marché.

Dans les séances des ;23 et "M juin, la déclaration des Droits de l'homme et l'Acte constitutionnel avaient été adoptés définitivement dans un grand enthousiasme. La Montagne parut sauvée, a Ceiw qui travaillenl ici à la Constilution^ s'était écrié le président Collot d'Herbois, espèrent qu'ils vivront longtemps ». Pendant le mois de juillet, on lit voter sous les piques les assemblées primaires. Leurs délégués furent mandés à Paris. Rien ne fut négligé pour s'emparer de leur esprit et les laisser sous une impression religieuse. On ferma les tripots, on écarta les filles de joie. Le 1"' juillet, Hérault, en phrases harmonieuses et cadencées, avait fait décréter la peine de mort contre les contrefacteurs du texte sacré. Il accusa l'imprimerie. « Autrefois, dit-il, la Constitution eût été conservée dans la mémoire pure des enfants ou sur l'airain. » La Convention voulait ressembler à Moïse remettant aux Hébreux les tables de la loi sur le mont Sinaï, au milieu de la foudre et

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des éclairs. Le 8 août, Hérault fat porté à la présidence par lOo voix sur 236 \

Dans la fête solennelle du 10 août, le rôle de Moïse était réservé à l'élève de W^^ Clairon.

^ Seuls Hérault de Séchelles, Robespierre et CoUot d'Herhoi? furent élus deux fois présidents.

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