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C'est à la voix du dieu national qu'ils s'étaient levés pour la croisade. Ils répondirent à Hérault par le Chant du Départ^ auquel Méhul avait donné la suavité d\m cantique, laissant entendre ainsi qu'ils n avaient changé que de prêtres. Les lois de la nature n'étaient pour eux que l'indépendance de la patrie. Le canon tonnait. Hérault emplit alors une coupe d'agate* aux seins de la déesse : il but. et la remplit encore quatre-vingt six fois pour présenter la communion nouvelle à quatre-vingt-six vieillards, porteurs des bannières départementales , qui semblaient saisis (( d'un délire prophétique », et « dont les vents faisaient flotter les longs cheveux blanchis ».
Alors la foule immense s'ébranla. Un mouvant cortège se mit en marche par les boulevards. Les sociétés populaires formaient l'avantgarde. Leur bannière figurait un œil ouvert au milieu des nuages. La Convention nationale suivait, précédée de la déclaration des Droits de l'homme et de l'Acte constitutionnel portés dans une arche, et entourée des envoyés des assemblées primaires, que reliait entre eux un
' Cette coupe fut déposée plus tard au Muséum national.
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léger ruban tricolore. Chaque député portait un bouquet d'épis de blé et de fruits ; les envoyés s'appuyaient d'une main sur une pique et, de l'autre, tenaient un rameau d'olivier. Tout le peuple bruissait et chantait derrière, confondu dans régalité : les jeunes aveugles sur un plateau roulant, les enfants trouvés dans de blanches barcelonnettes ; un vieillard et son épouse liguraient sur une charrue Biton et Cléobis ; dans un char de triomphe reposait l'urne des guerriers morts: un tombereau, « qui roulait avec un fracas importun «, était chargé de sceptres et de couronnes.
Sur le boulevard des Italiens, un arc de triomphe était élevé en l'honneur des femmes de Paris, qui se portèrent à Versailles le 5 octobre 1789. On les voyait elles-mêmes, modèles ou actrices pour la plupart, assises sur des affûts de canons. Hérault, qui retrouvait peut-être d'anciennes connaissances, tout près de sa maison de la rue Basse-du-Rempart, théâtre de ses amours et nid de ses rêves, parla sans rire. « Votre genre, lui disait M"® Clairon, est la noblesse, la dignité au suprême degré. » Il enga2:ea ces dames à enfanter un peuple de
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héros. Toutes furent embrassées par le beau président et, de ses mains, couronnées de lauriers.
Sur la place de la Révolution était dressé le troisième reposoir ; c'était une statue de la Liberté, assise sur l'ancien piédestal de celle de Louis XV, et tournée vers l'emplacement où, la veille, se dressait l'échafaud. Autour de la statue on avait planté des peupliers, dont les jeunes rameaux pliaient sous le poids des offrandes : bonnets rouges, rubans ti'icolores, naïves adresses, guirlandes de fleurs, animées, dit le procès-verbal, par ce pinceau éternel qui vivitie et décore les champs. « Mais il fallait un sacrifice à la déesse » ; cette fois, ce ne fut pas un sacrifice humain. Hérault fit verser devant elle, sur un bûcher préparé d'avance, les sceptres de bois et les couronnes de carton et, toujours majestueux, se montra parmi les peupliers.
Cent mille spectateurs couvraient les Tuileries, la place et les Champs-Elysées, où naguère notre avocat général conduisait son élégant « whiskv ». Il dit :
Ici la haclie de la loi a frappé le tj/ran. Qa'ilspérissent aussi ces signes /ionien./- dune servitude
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que les despotes affectaient de reproduire sous toutes les formes à nos regards ! Que lu jlainme les dévore ! Qu'il n y ait plus d immortel que le sentiment de la vertu qui les a effacés ! Justice, vengeance, divinités rutélaires de peuples Ulires^ attachez à Jamais t exécration du genre humain au nom du traître qui. .sur un trône relevé par la générosité, a trompé la confiance clan peuple magnanime ! Hommes libres, peuple d'égaux, cVamis et de frères, ne composez plus les images de voire grandeur que des attributs de vos travaux, de vos talents et de vos vertus! Que la pique et le bonnet de la liberté, que la charrue et la gerbe de blé, que les emblèmes de tous les arts, par qui la société est enrichie, embellie, forment désormais toutes les décorations de la République ! Terre Sainte ! Couvres-toi de ces biens réels, qui se partagent entre tous les hommes, et deviens stérile pour tout ce qui ne peut servir qu aux jouissances exclusives de l'orgueil.
Il brandit alors une torche enflammée. Une gerbe d'étincelles jaillit sous ses pieds. Au même instant, trois mille oiseaux, le cou serré de minces banderolles, qui portaient ces mots :
Nous sommes libres! Imitez-nous ! s'élancèrent
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du bûcher comme des étincelles vivantes . 0 miracle ! deux colombes se réfugièrent dans les plis de la robe de la Liberté ; elles roucoulèrent longtemps devant la guillotine.
Aux Invalides, sur la cime d'un énorme rocher, un géant, le peuple français, écrasait sous ses pieds et menaçait de sa massue le dragon du fédéralisme, « sortant des roseaux dun marais fétide ». Hérault expliqua ce symbole aux citoyens.
Pour pénétrer dans le Champ de Mars le cortège dut se courber sous un niveau, suspendu à deux colonnes par un immense ruban tricolore. Hérault gravit les marches de Tautel de la patrie, et de ce point élevé où, trois ans avant, Talleyrand avait dit la messe, le cousin de la duchesse de Polignac, ayant à ses cotés le plus vieux des commissaires, comme du sommet de « la Montagne Sainte », proclama l'Acte constitutionnel, dont la Convention prudente venait d'ajourner indéfiniment l'application. Sa voix traversa l'espace et résonna sur l'océan des tètes. « Jurons, s'écria-t-il, de défendre la Constitution jusqu'à la mort. La République est éternelle! » La voix du peuple lui répondit et « fit monter
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au ciel la joie de la terre ». Le canon tonnait toujours. Les quatre-vingt-six \ieillards lui remirent leurs piques ; il les noua dans un ruban tricolore.
Hérault descendit enfin de Tautel de la patrie et dirigeant la Convention nationale, la conduisit seule vers un temple grec, qu'on avait élevé à l'extrémité du Champ de Mars. Le char, où reposait l'urne des guerriers morts, suivait traîné par six chevaux blancs empanachés de rouge. La foule se découvrit, le silence régna. L'x\lcibiade de la Montagne debout sur le péristyle, d'un bras serrait sur sa poitrine « la grande urne dépositaire de ces cendres chéries » ; de l'autre, il élevait une couronne de laurier. Il put se croire à Athènes, et, comme pour la proclamation du danger de la patrie, il reproduisit Démosthène. Les Parisiens entendirent , sans s'en douter, une adaptation révolutionnaire de l'éloge des guerriers athéniens morts à Chéronée :
Ce ne sont pas des pleurs que nous donnerons à voire mémoire ; fœil n'est pas fait pour en répandre. Pour qui ces /armes ? Serait-ce pour ro\
FAC-SIMILE D'UN AUTOGRAPHE DE HÉRAULT DE SECHEL iArcllives Nationales).
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parents et pour vos amis ? Votre renommée tes console : ils se sont dit que vous étiez fortunés de ?'eposer dans la gloire ; ils n'ont jamais pu souhaiter que vous fussiez exempts du trépas^ mais dignes d'avoir vécu. Serait-ce pour vous? Ah! combien vous avez été heureux \ Vous êtes morts pour la patrie, pour une terre chérie de la nature., aimée du riel ; pour une nalion généreuse., qui a voué unculte à tous les sentiments^ à toutes les vertus ; pour une République où les places et les récompenses ne sont plus réservées à la faveur comme dans les autres Etats, mais assignées par r estime et par la confianre ; vous vous êtes donc acquittés de votre fonction cV hommes et dliommes français ; vous êtes entrés sous la tombe après avoir rempli la destinée la plus glorieuse et la plus désirable qu'il p ait sur la terre ! Nous ne vous outragerons point par des pleurs.
Démosthène, en proclamant heureux les guerriers morts à Cliéront^e, adoucissait, sans les défendre, les larmes de leurs parents, « On pourrait affirmer, disait-il, que dans les Iles Fortunées ils sont assis près des Immortels, maîtres de ce séjour, au même rang que les
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hommes vertueux des anciens âges. » Hérault, grand prêtre de la Xalure, ne pouvail plus faire luire ces radieuses espérances. Il ne veut pas pour les soldats de la République de pleurs, qui seraient sans consolation , et ne permet plus que de les admirer et de les sui^ re :
c( 31 ai s, 0 nos frères ! c'est en vous (idm'wanl, c'est siirloui en cous imitant, que nous roulons rous honorer ; et si, comme il est doux de le supposer quand on aime, les morts conservent quelque sentiment pour ceux qui vivent, je viens vous dire, au nom de tous vos amis que vous avez laissés sur le sol de la France, que nous sommes prêts à nous dévouer à votre exemple, impatients d'atteindre à l'ennemi et de continuer votre valeur, afin quon dise que vous étiez vraiment jujs proches^ et t/ue votre cœur se réjouisse ; je viens vous dire que nous tâcherons même de vous surpasser ; car si nous ne faisions que consommer le fonds de gloire que vous avez légué, si nos vertus ne luttaient pas avec les vôtres, notre infériorité contristerait vos mânes...
Dans les Champs-Elysées, l'ombre de l'abbé Auger dut tressaillir d'aise. La foule aussi sentit
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battre son cœur, car rennemi, repoussé une première fois, menaçait de nouveau la roule de Paris. Cet appareil antique, ce fatras métaphysique, auquel Hérault attachait tant de prix, ne touchait pas ràmc gauloise, avide seulement d'indépendance et d'égalité. Pourvu qu'on lui parlât de sa terre, de ses morts, de sa gloire, de son idéal démocratique, elle s'accommodait de ces pompes, toutes callioliques dans leur impiété. Elle s'adorait un jour dans ces nouvelles idoles, que les pluies et les vents d'automne allaient déshonorer. Hérault de Séchelles oflicia devant la ?Sature, comme jadis, devant Dieu, un prélat de haut lignage. Mieux qu'une ardeur brutale et sans apprêt ses artifices émurent. Seul un privilégié pouvait les mettre en u'uvre, en répétant les gestes d'autrefois. Sa destinée singulière était de sauver le prestige de la Convention, en la couvrant de sa figure. Il parut et put se croire sublime.
Les Parisiens dînèrent sur l'herbe et finirent la journée en allant voir une pantomime, le Bombardemenl de la riUe de Lillc^ où l'on tirait le canon. Hérault rentra chez lui, i\re d'orgueil, dans les splendeurs mourantes de ce soir
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d'étés Jamais il n'a\ait imaginé de plus beau rôle, quand il récitait devant sa glace celui d'Oreste ou de Mahomet. Il trouva sur sa table cette lettre anonyme, datée du jour môme :
Monsieur Hérault,
Que de vils factieux, d'infâmes scélérats sortis de la fange inventent et exécutent tous les crimes présumables pour se maintenir dans l'autorité qu'ils ont usurpée, c'est ce qui ne surprendra pas les personnes qui connaissent la canaille et sa férocité ; mais qu'un gentilhomme, promu aux plus hautes dignités, un magistrat chargé du maintien des lois, un Hérault de Séchelles, en un mot, s'associe et préside cette horde effrénée, trahisse son corps, assassine son roi, c'est le comble de la scélératesse et de l'abomination.
c( Mais le temps de la vengeance approche^, et déjà ces dominateurs pervers qui ont ruiné leur pais, voient avec effroi l'approche du supplice que leur forfaits leur ont mérité. Le peuple, trompé de toute manière, sourit d'avance à cette justice ; il n'a pu voir
^ On voit, par les comptes contenus dans ses papiers, qu'il fit aclieter plus de 1200 de ses procès-verbaux et plus do 800exemplaires de la Constitution et qu'il en envoya dans toute la France à ses amis et même à des femmes. Un savant ami, « qui a beaucoup voyagé » lui écrit de Quimperlé, le 45 août : « Vous me parliez dans votre dernière lettre de la bizarrerie des destinées ; elle vous élève au plus haut point où l'homme puisse parvenir... >'os députés des Communes ne parlent que de la grâce et de la majesté que vous avez montré le lOaoût... Où clais-lu brave Crillon?... » .\. N. — F'4742.
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sans indignation avec quelle impudence et quelle imposture on a publié lacceptalion unanime du brigandage dit Constitution, tandis qu'il est notoire que la seule ruse de quelques dominateurs des assemblées primaires a suppléé au véritable vœu du peuple. Qu'il me suffise, entre mille exemples, de citer celui-ci : le canton de 'l'irepied, districtd'Avranches, ayant unanimement {sici refusé la Constitution, le député choisi pour se rendre aux baccannales du 10 aoùl, refusa alors de porter un vote négatif, mais tous les votants étant retirés, alors les rédacteurs du procès-verbal prirent sur leur compte d'exprimer un vœu aflirmatif, et le député se chargea de le porter.
« C'est ainsi que cela s'est opéré dans la France entière ; mais à quoi serviront tous ces stratagèmes impuissants: le crime vous a-t-il tellement aveuglés que vous ne puissiez apercevoir votre chute prochaine. Vous allez faire lever le peuple en masse; quelle ineptie! quelle monstruosité ! Mais le peuple voudra-til se prester à l'exécution de ce projet visiblement impraticable, et qui d'ailleurs ne ferait que rendre plus prompts les succès des puissances que rien ne peut plus arrêter. Comment pouvez-vous douter que si le peuple se lève, il ne le fera que pour se tourner contre vous ? Ce peuple voit clairement, aujourdliui, que les scélérats qui, par la fausse apparence de son bonheur, l'ont fait se prêter à leurs manœuvres, veulent encore le sacrifier pour empêcher, ou plutôt éloigner, le supplice qui les menace ; il est honteux, ce peuple, de son aveugle crédulité et il sera le premier à les punir de leurs forfaits.
Adieu, Hérault, avant trois mois j'aurai le plaisir de vous voir payer sur la roue le sang de votre Roi et de tous les braves Français que votre délire criminel et
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féroce a l'ait immoler ; York, Ricardo, (ioboug. Nassau. Brunswick et Condé m'en répondent, en dépit du grand général Ilouchard.
Co 10 anùt 17;l3. Tan V «le ious h-s criini'>.
y*. /S'. — Je viens dapprendre que le corps de dccrotteurs de Londres a pris en grande considération le décret rendu contre l'ill : ils en remercient leurs frères de ia Convention '.
Il lie déchira, ni ne IVoissa cette lettre, qui est encore iniacle dans ses papiers, an milieu de tant d'autres où l'encens est prodigué « aux charmes de son àme sensible et républicaine «. Dans sa foi inquiète, peut-être ce raftiné trouvait-il un plaisir amer à la relire ?
Quelques jours api'ès, il apprit que son grandoncle, M. Magon de la Balue, âgé de quatrevingts ans, avait éti' dénoncé comme « ayant l'onrni des sommes énormes aux princes émigrés » par Héron, policier de Robespierre, et arrêté aussitôt dans son hôtel de la place Vendôme. Jl fut incarcéré ù la Force. En môme temps que lui, son frère, M. Magon de la Bli-
^ A. N. — F'4742. Cette lettre est écrite en caractères d'imprimerie : elle était sans doute d'une personne connue d'Hérault, peut-être dun de ses parents d'Avranches.
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naye, âgé de soixante-dix-neuf ans, sa fille, la marquise de Saint-Pern, M. et M"^' de Cornulier , ses petits- enfants , et son secrétaire, M, Coureur, étaient conduits à Sainte-Pélagie et dans d'autres prisons. Berryer père, ami de la famille , se rendit chez Hérault de Séchelles, qu'il avait connu jadis, il ne doutait pas que le président de la Convention nationale ne fît, d'un mot, tomber les fers des mains de ses parents. Hérault le reçut. 11 était toujours beau comme autrefois. « 11 avait, dit Berryer, les manières de la Cour ». « Je fus anéanti, continue-t-il, quand je le trouvai froid, impassible, sur une cause qui m'inspirait à moi, étranger, un si vif intérêt. 11 m'allégua qu'en sa qualité de président, il était forcé à plus de circonspection que personne, qu'il se compromettrait lui-môme en sollicitant pour son oncle ; qu'il ne sauverait pas celui-ci pour lequel il ne pouvait rien\ »
Ainsi Hérault de Séchelles s'avouait impuissant à sauver les siens : il ne disait pas toute la vérité.
^ rtKRHvr.iî. Sourcnin. Paris 1839, U. p. 1~3 et =uis-.