CHAPITRE PREMIER
Robespierre et rÉtre Suprême. — La peur. — Carrier. — Un conseil prudent. — La séance de nuit du 2 septembre. — La mort de la Reine. — Gilet de casimir écarlate du plus fin. — La Raison à Epone. — M°^^ Hérault. — Anciens amis. — Les deux louis d'Antoine de Lassalle. — L'amoureux de Charlotte Corday. — Une conversation avec Harère. — Réponse de Lavater. — Départ forcé.
Comme le pontife du 10 août descendait de son temple grec, Robespierre montait au pouvoir. L'aimable Hérault se sentit visé par haine, si cruelle à supporter quand elle est instinctive. Voyez ces deux hommes : l'un florissant comme un dieu, le teint coloré, les yeux rieurs ; l'autre étriqué, livide, qui cache un regard fuyant et dur derrière ses lunettes. Hérault était moqueur ; il dut sourire devant Robespierre, sûrement
ricaner derrière lui. 0 scandale! Il aimait les femmes : il était « délicieux » près d'elles ; il vivait sans vergogne avec une belle aristocrate. Cependant cet ancien avocat général du Parlement de Paris, sans mœurs et sans principes, éclipsait encore, en pleine révolution, le petit avocat d'Arras. Tandis que Robespierre dressait à la tribune son ingrate personne, débitant d'une voix faible et saccadée ses périodes creuses et ses métaphores indigentes, Hérault y rayonnait de gravité patricienne, paradant de sa science et l'ornant des plus belles fleurs de Tantiquité. Mais ces succès ne lui suffisaient pas. Bien loin d'imiter la prudente retraite d'un Siéyès, il s'associait ardemment à la politique de Danton , présidait l'assemblée aux heures de crise et se haussait enfin jusqu'à dicter la loi. Il ne craignait pas, après Robespierre, de rédiger une déclaration des Droits, et la Convention l'adoptait. Quelques jours après, il présentait l'Acte constitutionnel et siégeait, comme rapporteur, sous le regard du (c perpétuel adorateur de ses pensées ». C'est alors qu'ils se mesurèrent. Dès la première séance, Robespierre exalte l'œuvre, mais pour s'en emj)arer. Il est toujours présent.
EX FACi: DE ROBESPIERRE 263
il régente, il admoneste, il épilogue sur les mots, en pédant rogue et impérieux, faisant remplacer <c république » par cf peuple français », déclarant fausse la distinction justement établie par Hérault entre « le mandataire » et « le représentant ». Renonçant à ses rêves démocratiques, depuis que Brissot était abattu, il se prononça contre l'impôt progressif, le jury en matière civile, la révision de la Constitution par une Convention nationale. Hérault s'incline devant cette force montante : il se prête à tout et cède avec grâce. Il lui sacrifie Fidée la plus originale de son projet, l'institution d'un grand jury national, établi tous les ans par le peuple et garantissant les citoyens contre l'oppression du Corps législatif et du Conseil. Il corrige enfin sa déclaration des Droits, déjà votée le f29 mai ; par une tiatterie recherchée, et qui dut lui coûter, il laisse inscrire en tète le nom de l'Être Suprême.
Le 10 juillet, Danton ne fut pas pas réélu au Comité ; le 27, Robespierre y entra. Danton quittait la partie, bien moins par lassitude, comme on Ta dit, que pour faire éclater l'incapacité de son rival, en le laissant seul au gou-
vernail'. Le 1" août, il proposa d'ériger le comité de Salut public en comité de gouvernement et de lui donner 50 millions. Ainsi Robespierre succomberait sous la tâche ou serait accusé de dictature. Hérault sentait tourner le vent; il pensa « se tenir à califourchon sur les deux partis )i. Le lendemain, au nom de ses collègues, il demanda de consei'ver le comité tel qu'il était, mais acceptâtes 50 millions. Cette conduite ambiguë ne le servit pas. « Ce fut Danton, dira plus tard Saint-Just, qui proposa les 50 millions; ce fut Hérault qui Tappuya ».
Enfin le 10 août arrive. Hérault proclame la Constitution. Séduit par un rôle d'éclat, cet aristocrate égaré oublie la jalousie qui le guette. Il est populaire, il en jouit. 11 plane en triomphateur au-dessus de la foule. On ne parle que de sa grâce et de sa majesté. Cependant il commet un crime, le plus impardonnable de tous : il divinise la Nature: il fait du 10 août une fête
^Danton, dil M. Jaurès, « était ce que serait aujourd'hui un minislrable très puissant qui refuserait le pouvoir. Il devenait, même malgré lui, le centre d opposition. Même quand il paraissait soutenir le comité de Salut public, ce contours éveillait des déliances. » La Conrenlioa, II. p. 1727.
païenne. Robespierre effacera ce sacrilège par la fête de l'Etre Suprême ; il pensait à Hérault quand il disait, avec plus de profondeur qu'il n'imaginait : « Ce n'est pas en vain que la Convention a proclamé la déclaration des Droits de l'homme en présence de l'Être Suprême... L'athéisme est aristorral'ique : l'idée d'un grand Etre, qui veille sur l'innocence opprimée et qui punit le crime triomphant, est toute populaire ».« Hérault. ditPaganel. était l'homme de la Convention, que dans sa sombre envie le tyran se représentait sans cesse comme le rival le plus redoutable ». Durand-Maillane porte un témoignage analogue. Que de rancune accumulée dans cette phrase du réquisitoire de Saint- Just : « Celui qui parmi nous accepta toujours avec le plus de joie le pouvoir fut Hérault ».
Une dernière ressource restait encore à l'ami de Danton : s'écarter des affaires intérieures et s'abriter dans la diplomatie. Mais dès l'arrivée de Robespierre au Comité, les plans de pacification s'évanouirent. Lebrun était en prison et attendait la guillotine: Deforgues n'était plus qu'un ministre en titre. La guerre à outrance devint le mot d'ordre; la diplomatie s'annula;
266 HERAULT DE SECHELLES
les projets d'échange de la famille royale parurent sinoulièrement scabreux. Le 18 août, le jeune Hérault, qui ne revenait pas assez vite de la frontière, reçut un nouvel et impérieux rappel. Proly devint suspect ; Poterat fut congédié. (f Hérault de Séchelles me confia, écrit-il, que limportance de mes relations au dehors, relations sur lesquelles reposaient mes moyens de servir la République, jointes aux intrigues de quelques personnes qu'il me nomma et qui avaient un grand intérêt à écarter des affaires un homme de mon caractère, m'avaient rendu extrêmement suspect au gouvernement'. »
Hérault se trouva donc face à face, le matin et le soir, autour de la même table, avec l'homme aux yeux verts.
La peur s'assit à son chevet. C'est une dure compagne pour un épicurien. La vague, qui l'avait soulevé jusqu'aux nues, l'entraînait dans un vide affreux. C'est alors qu'il fallut mettre en œuvre tous les raffinements de l'hypocrisie
^ A. K. — Poterat à Boissy d'Anglas, 14 messidor, an III. Cf. Revue historique, XVIII, p. 291. [A. Sorel, Le Comité de Salut public en 179i)). l^lerat fut arrêté comme suspect en 1794 et relâché après le 9 lliermidnr. Il lut employé de nouveau comme acent secrel.
EN FACE dp: ROBESPIERRE 267
d'Epone, non plus pour briller dans un salon. mais pour ruser avec la mort. « Ceux qui l'ont connu dans le cours de la Révolution, écrit Saignes, ont vu avec quel art il savait déguiser sa pensée, concerter ses desseins, varier ses tons et ses couleurs et tromper Fhabileté de ceux qui se flattaient de le connaître le mieux ^ » Du 9 au ^^2 août, tandis qu'il préside la Convention, il se signale par l'exaltation de sa parole. Répondant à Félix Lepeletier, orateur d'une députation, qui demande le pain à trois sous et la levée en masse sans exception, il va jusqu'au communisme ; il flétrit « l'inégalité des jouissances » et demande que « le riche soit moins le propriétaire que l'heureux dépositaire d'un excédent de fortune ». Lue autre députation propose qu aucun ex-noble ne puisse être admis dans les emplois civils et militaires avant la fin de la guerre. Hérault l'approuve, puis, il ajoute : « Laissons du moins entrevoir à un petit nombre d'hommes sincères et fidèles, qui, restés auprès de la nature, n'ont jamais consenti d'être les enfants de l'orgueil, laissons-
' Préface de la Thcorie de rAmbilioa, I8U2.
-'68 HERAULT DE SECHELLES
leur entrevoir le juste espoir de rentrer dans la popularité par une adoption qui efface le péché de leur origine ». Mais ce n'est pas assez de renier sa famille. Le :2o août, en faisant un rapport sur la situation du Mont-Blanc, où Simond et Dumas étaient envoyés, il fait un appel désespéré à la concorde : « Soyons unis intérieurement; faisons-nous la paix à nousmêmes pour ne plus faire la guerre qu'à ceux qui ne veulent pas la république '^. Vaines paroles! La Révolution, pour laquelle il avilit sa conscience et prostitue son intelligence, lui demande encore un sacrifice : celui de son honneur.
C'est Hérault de Séchelles, croit-on. qui tit envoyer Carrier à Nantes \ « On choisit Carrier, dit Michelet, comme honnête homme, d'une probité auvergnate... C'était un homme sec, de teint olivâtre, dégingandé, à grands bras gesticulants et d"un geste faux, ridicule, s'il n'eût fait peur ». Il convient de dire aussi que les premières missions de Carrier contrastent avec celles qu'il accomplit à .Nantes. 11 pourra plus
' Duiiust-Malifeu-v. hililtoi/niplne révûlulioiinairc. 'S° 63. p. 3o.
EN FACE DE ROBESPIERRE î!(i9
tard affirmer devant ses juges qu'il parcourut la Normandie et, une première fois, la Bretagne, sans verser une goutte de sang. Quand il fut envoyé le l!2 août, avec Poeholle, dans les cinq départemenis brelons, on ne pouvait encore deviner le monstre'.
Ce qui est certain, c'est qu'Hérault de Séchelles fut. au sein du comité de Salut public, le correspondant préféré de Carrier, pendant le premier mois de sa mission. Il était alors à Rennes. Sa conduite y fut modérée. Il ne fit dans cette ville aucune arrestation nouvelle et n'établit pas de commissions militaires. Il existe deux lettres d'Hérault de Séchelles à Carrier. La première est du 20 septembre :
Aif citoyen Carrier, représentant du pevple. à Rennes.
Cher collègue et ami.
J'ai vu avec autant de plaisir que de reconnaissance le mot que tu m'as écrit dans une lettre de Hérault, dont j'espère que tu es et seras toujours content. Il faut que ce nom là soit éternellement dévoué à la cause de la liberté. .l'ai lu aussi tes lettres au comité de Salut public. Elles sont pleines de vigueur et
1 Cf. Lallik. J.-b. Carrier. Paris, lltOl.
270 HÉRAULT DE SÉGHELLES
d'énergie. Continues brave collègue, c'est en poursuivant ainsi les coquins et les hommes douteux ; c'est en déménageant toute cette engeance que tu sers et que tu sauves la République. Nous sentons qu'il le manque des forces et des moyens, mais nous avons le regret de ne pouvoir guère t'en donner davantage. Forcé de saisir lensemble, nous n'agissons que pa?' urgence. Au surplus, si tu veux me transmettre particulièrement tes diverses demandes, je me ferai toujours un plaisir de te servir, .\dieu. mon ami, je t'embrasse,
HÉIIAL'LT.
Je n'ai pas le temps d'écrire cette fois à Hérault. Veux-tu bien te charger de mes amitiés pour lui. Je le remercie, je l'exhorte à continuer et lui écrirai au premier jour. J'ai rédigé l'arrêté qui le charge avec Guermeur de la mission qu'avait Beysser*.
Le '21, Carrier, toujours à Rennes, écrivait à Hérault de Séchelles. Il se disait très malade, fulminait contre les administrateurs coupables,
^ B. X. fr. n. a. 'M)'. Celle lettre, encore inédite, ne se trouve pas dans le recueil Auiard. Hérault, dont il s'agit, n'est autre que le jeune Hérault, qu'on a vu envoyé par les soins d'Hérault de Séchelles en mission secrète sur la frontière du Nord. Il venait d'être adjoint par le ministre de la .luslice, avec Guermeur, au général Beysser, chargé de poursuivre des Girondins fugitifs. Le jeune Hérault dénonça Bejsser dans deux letlres du 15 septembre, classées par erreur au nom d'Hérault de Séchelles (A. X, A A 30, n° 1426). Le 21 septembre, le Comité confia au jeune Hérault et à Guermeur la mission donnée à Beysser. Je n'ai |iu suivre plus loin la trace du jeune Hérault.
RN FACK DE ROBESPIERRE l'Tl
les mLiiiicipalités suspectes, annonçait un prochain envoi de prisonniers au tribunal révolutionnaire. 11 ajoutait :
.Je me propose, en même temps, de faire bientôt des cargaisons de prêtres insermentés, amoncelés dans les prisons, et d'en donner la conduite à un marin de Saint Servan, connu par son patriotisme'.
Déjà des projets de noyades hantaient son cerveau. .Mais cette brève allusion pouvait passer inaperçue ; les prêtres insermentés étaient en efïet condamnés à la déportation. Quelques jours plus tard, Carrier écrivait que le voisinage de la flotte anglaise empêchait l'exécution de son projet et parlait d'emprisonner les prêtres au mont Saint-Michel, et non point de les mettre à mort. Ses hallucinations funèbres n'avaient pas encore pris corps. Hérault, dès le :29 septembre, répondit en ces termes à la lettre de Carrier :
Paris, le septembre J793.
Voilà comme on marche, mon brave ami. Courage, digne républicain, je viens de recevoir ta lettre, et au même instant je l'ai lue au comité de Salut public qui l'a entendue avec une vive satisfaction. Nous serions
' AcLAKD. Comité. VII. 80.
-2:-2 IIKRALLT DE SECll I:LL liS
bien heureux, la République serait vigoureuse et florissaute s'il y avait partout des commissaires aussi énergiques que toi et ton collègue.
Tu dois être à Nantes, si ta santé te la permis ; nous te conjurons d'y aller sur-le-champ. Nous t'envoyons un arrêté, qui te presse de purger cette ville, qui est de la dernière importance. L'Anglais menace nos ports, nos frontières. Nous avons lieu de craindre pour Brest. Il y a d-^jà des commi>saires ; nous avons le projet d'y en envoyer d'autres. Fais-y veiller de ton côté le plus que lu pourras. 11 faut sans rémission, évacuer, renfermer tout individu suspect. La liberté ne compose pas. Nous pourrons être humains quand nous serons assurés d'être vainqueurs.
L'intention du Comité est que tu ailles, avec ton collègue, ou seul, de Rennes à Nantes, de Nantes à Rennes, etc. Le caractère de la représentation nationale se déploie avec bien plus de force et d'empire quand les représentants ne séjournent pas dans un endroit, quand ils n'ont pas le temps de multiplier leurs relations, leurs connaissances; quan I ils frappent en pas?ant de grands coups, et qu'ils en laissent (sauf à la suivre) la responsabilité sur ceux qui sont chargés d'exécuter.
Adieu, mon ami, je t'embrasse; toutes les fois que tu voudras bien m'écrire, compte sur ma diligence à te remercier et à le répondre.
Nous te recommandons de destituer bien vite à Nantes et ailleurs les adaiinislrateurs fédéralistes, contre-révolutionnaires, etc..
IiiiH.\ri>T.
Mille amitii'sau bon patriote Pocholle ' .
^ AuLARD. Comité, Vil, 115. — Une lettre de Carrier du 15 octobre est encore adressée à Hérault de Séchelles. H v
« Frapper en passant de grands coups et en laisser (sauf à la suivre) la responsabilité à ceux qui sont chargés de l'exécuter » : nous retrouvons ici la théorie du charlatanisme. Hérault parlait d'ailleurs au nom du comité de Salut public. Faut-il voir dans ce conseil une autorisation détournée de commencer les noyades? L'allusion de Carrier à son horrible projet, si voilée, si imprévue soit-elle, avait-elle été comprise dHérault et du Comité? Il est malheureusement permis d'en douter.
Cependant, lors de son procès, Carrier aurait pu soutenir que cette lettre l'autorisait à tout oser ; il ne s'en prévalut pas. Le président lui demanda s'il n'était pas en correspondance avec Hérault de Sécheiles, et s'il n'avait pas souvent conformé sa conduite aux principes de ce conventionnel, qui prétendait qu'un fonctionnaire public devait faire peser toute la responsabilité sur ses agents et ne donner aucun mandat par écrit. — \on , répondit sèchement Carrier. Le président lut alors la lettre
parle d'opérations militaires projetées par ses collègues et lui d'accord avec le général l'Erhelle (A. N. — A F II, :'68J .
274 HERALLT DE SEGHELLES
d'Hérault, qui estencore dans le dossier. Carrier protesta que si cette lettre était d'Hérault, il était injuste de supposer que ces principes lussent les siens.
Goallin, co -accusé de Carrier, protesta plus véhémentement encore : « Opposé, dit-il, au système machiavélique de Hérault-Séchelles, je méprise également et celui qui le prêcha, et celui qui put le pratiquer. Nulde mes écrits n'est équivoque. J'appelle un chat un chat... Jamais je n'eus la bassesse d'interposer des victimes entre la justice et moi ^ ». Etre méprisé par Carrier, par Goallin, quel effondrement pour le philosophe dEpone ! Mais l'hypocrisie, a dit un moraliste, est encore un hommage rendu à la vertu ; il va falloir maintenant qu'il trempe ses mains dans le sang.
Le !2 septembre, à 11 heures du soir, une séance du comité de Salut public eut lieu, non pas dans le local ordinaire, aux Tuileries, mais au domicile de Pache, maire de Paris. Un an avant, à pareil jour, à pareille heure, Hérault présidait l'assemblée impuissante, tandis que le
'■ Cf. LaLI.IK, op. cit. l'I, ('.AMPAliDOX. Hi)'t. (lit liib. l'évolut.,
II, p. 380.
massacre commençait dans les prisons. Celte fois, il était chargé crexécuter. La séance était secrète et dura douze heures.
Le Comité venait d'apprendre que les royalistes avaient livré Toulon aux Anglais.
Pache déclara « que les royalistes clairsemés à Paris étaient moins redontables que les négociants, marchands, artisans, propriétaires, tous ennemis de la République et qu'en bref il croyait la République dans un danger imminent qu'il fallait préveuir; que le meilleur moyen était celui convenu entre Hérault, Jean Bon Saint-André, Drouet, Cambon, Robespierre et lui unanimement, qu'il fallait profiter de l'espèce d'impassibilité des faubourgs, où résidait la véritable force publique, pour écraser tous les autres partis ». 11 indiqua deux moyens : donner 40 sols par jour aux sansculottes des faubourgs et asservir par la peur le tribunal révolutionnaire.
Deforgues fut entendu, puis Henriot, qui parla d'assassiner les rois et regretta qu'on ait laissé partir les émigrés. Hérault et Cambon prolestèrent sur ce point.
On décida ensuite l'insurrection des i et
276 HERAULT DK SECllELLES
5 septembre, l'arrestation de I :2oO citoyens, dont on se déferait sans bruit à Chantilly et à rile-d'Adam, <' Texpoliation » de 100 millions en numéraire sur les Parisiens, la mort des Girondins. Le sort de la reine fut agité. Cambon lit valoir en sa faveur les raisons diplomatiques, qui remportaient, un mois avant, sous rinfluence de Danton et d'Hérault. Deforgues, dit-il. était en négociations avec Bruxelles, Vienne et la Prusse à cet égard, et « peut-être on pourrait, en efîrayant, mais en éloignant le jugement, tirer grand parti de cet objet. Mais aussitôt Hérault^ Barère, Jean Bon Saint- A /idré^ Hébert^ s'é/erèrenf en furieu.r contre cette proposition ». Ils alléguèrent « que la vie de Louis XVU remplissait le même objet dans tous ses points, qu'il fallait le sang de la reine pour associer le tribunal révolutionnaire à la Convention et rendre la ville de Paris copartageante des destinées de la Convention ; que la mort de Capet était plus spécialement le fait de la Convention, mais que celle de la reine était le fait de Paris, du tribunal et de l'armée révolutionnaire )>. Hébert lit un discours sauvage et lucide : « J'ai promis la tête d'Antoinette,
j'irai la couper moi-même si on larde à me la donner. Je l'ai promise de votre part aux sansculottes qui la demandent et sans qui vous cessez d'être ». Vous périrez tous, continua-t-il, cela est impossible autrement. Tous vos généraux vous trahissent; je vous trahirais si je pouvais conserver la vie : mais il faudrait pour cela changer la face de l'Europe. Nous ne vivons donc que pour la vengeance ; « elle peut être immense. » Pour l'opérer, « il vous faut satisfaire les sans-culottes ; ils tueront tous vos ennemis, mais aussi faut-il les entretenir dans leur chaleur par la mort d'Antoinette ». Ayant donné cet avis franc, Hébert sortit sans qu'on put le retenir. On fit entrer Fouquier-Tinvilie ; la mort de la reine fut décidée.
<■<■ Hérault proposa que Ion accélérât l'exéculion de tous les objets convenus. Pour distraire le peuple de la prise de Toulon, qu'il fallait l'annoncer précisément au commencement de l'insurrection, pour la rendre d'une part plus complète, et effacer par ce moyen l'idée de la perte qu'on avait faite; qu'il fallait surtout oublier ce qui dans le discours d'Hébert était aussi exagéré qu'impolilique; qu'il approuvait
278 HERAULT DE SECHELLES
tous les résultats, non les moyens, et qu'il fallait en conséquence enjoindre à Forgues de suivre avec la plus grande activité toutes les négociations entamées, et à entamer, tant qu'il trouverait le moyen de négocier; qu'il n'ajoutait aucune foi à ces négociations pour lobjet réel de la paix, mais qu'il y voyait l'unique moyen d'amener les puissances à des plans dilatoires, à des délais nécessaires à la situation de la République, qui pouvait résister à tous ses ennemis et en triompher en usant sagement de l'inclination de quelques puissances à entrer en négociation, et la mettant à profit pour mettre en activité les ressources immenses, mais lentes, de la République ».
On prit alors des résolutions sauvages pour se procurer de l'argent. Drouet proposa de sacrifier un million pour assassiner le roi d'Angleterre ; il avait son homme. Mais l'idée ne plut pas ; Pache craignait les représailles. « Hérault et Robespierre étaient de l'avis de Drouet qu'il n'y avait pas de paix possible avec l'Europe et qu'il ne fallait négocier que pour la diviser. Ils trouvèrent seulement à la motion de Drouet des difficultés d'exécution ». A cet ins-
tant, l'on vint annoncer que la municipalité demandait Pache et que la Convention était assemblée. Il fallut se séparer, il était onze heures du matin \
Dans les grands incendies, on voit des hommes, fort doux et très galants, qui se frayent un passage coûte que coûte en frappant les femmes et les foulant aux pieils. C'est ainsi qu'Hérault traita la reine, sa bienfaitrice, qu'un mois avant il aurait voulu sauver- Plus menacé (|u'un autre, il lui fallait enchérir en fureur. Il était devenu comme Hébert, implacable par peur. Son infamie devait rester secrète. De telles séances n'étaient pas faites pour la galerie, ainsi que la fête du 10 août. Mais un secrétaire du Comité qui trahissait, en adressa le bulletin au résident anglais à Gènes, I^rancis Drake, qui renseignait ainsi son gouvernement. Par cet étrange détour la dégradation du jeune habitant d l^pone nous est connue. Dominant un Hébert par l'intelligence, la culture, il était cependant plus misérable que lui. Le fanatisme
' Histûiical manuscrits commission. The manuscri's, of J. B. Fortesciic, esq. prcserved at Dropmore. Londoii. 1894, II. p. 456-461.
280 II KRAILT IH'] S K C [JK L L ES
n'aveuglait pas sou àme indill'éreute. 11 vivait, et cela est affreux, la Révolution sans y croire. Avant la peur, il avait connu le dégoût.
Le pays de délices, où il avait rêvé, n'était plus pour lui qu'un champ d'iiorreur. Comme une grande lumière, Paris s'était éteint. L'émigration, la prison, la guillotine lui ravissaient chaque jour, un parent, un ami. Le !2 septembre, Desaulnays, Chamfort\ Barthélémy et six de leurs collègues de la Bibliothèque nationale sont jetés en prison. Dans la nuit du 3 au 4, Larive, Saiut-Phal, Saint-Prix, tout le Théâtre- Français, est arrêté sur l'ordre de Robespierre. Peu après, Bochart de Sarron, Rosanbo, tous ses anciens collègues du Parlement seront marqués pour la mort. Lti jour, il siégeait avec effroi dans l'ancien théâtre des Tuileries, où jadis il avait applaudi Lekaiu et M" Clairon. La sanglante besogne du Comité s'appesantissait sur ses nuits. Cet ironiste aux abois parut alors partagé entre la prudence et un dédain jovial. ce Hérault, dira Saint-.lust, était grave au sein de la Convention, boufîon ailleurs et riait sans
' D'après Roederer, Hérault aurait prié Cliamfort d'écrire contre la liberté de la presse, mais celui-ci s'y serait refusé.
cesse pour s'excuser de ce qu'il ne disait rien. » Siéyès d'un crayon rapide et dur, a noté son attitude au Comité : « Brillant de ses succès Hérault de Séclielles. Dans sa distraction, il avait Fair d'un drôle bien heureux, qui sourit au co([uinisme de ses pensées ^ )> Il sondait le Coud de ITime liumiiine. et Irouvait encore à s'égayer.
Si habile à feindre, il n'avait \m renoncer à ses beaux habits. En novembre 179^, M"'" de Morencv le rencontrait « en redingote de lévite de bazin anglais doublée de talïétas bleu )', coiflé et poudré. Le 30 octobre 1793, son tailleur, Langrener, lui envoyait cette note :
Fourni une culotte de nankindes Indes. 30 0 0
Fai;oa d'habit brun rayé 22 0 (J
Fourni les doublures de manches, dos
et poches l-> () 0
Fourni une garniture de boutons dorés. lii (l (i
Fourni 2x1 drap puce pour une redingote à 80 ou 186 la <i
Fourni les doublures de manches et
poches 15 0 U
Fourniunegamituredeboutonsdesoie. 15 0 0
A reporter 298 i\\ 6
' Sainte-Beuve. Causeries du Lundi. V, p. 189. (Extrait des papiers inédits de Siévès.)
28i HERAULT DE SECHELLES
Report 298 13 G
Faron de redingote 23 0 0
Fourni deux culottes de Casimir première qualité . 124 0 o
Founi lin gilet de casimir écarlate du
j9/t<s fin 50 0 0
Fourni une culotte de drap de soie
noire 6Ci (i (i
Avoir rétréci les manches de 4 habits
et réparé >■ lU 0 (t
Ce gilet de casimir écarlate du plus liii harmonisait son élégance avec la fureur des temps; il remplaçait le bonnet rouge de Chabot. Hérault s'etîorçait d'ailleurs par son affabilité naturelle de faire oublier ses manières, sa mise, et tout le dangereux passé qu'elles rappelaient. Sa maison et celle de Félix Lepeletier étaient réputées pour les somptueux dîners, où s'apaisaient leurs redoutables collègues,
11 allait souvent à son château d'Epone, d'où Laurent, son régisseur, lui envoyait ses provisions. On le voyait se promener le long de la grande allée plantée de buis et regarder couler la Seine. Il jouissait, comme Danton, du calme de la nature, mais les prés fleuris n'évoquaient
plus pour lui les riantes pensées d'autrefois. On peut voir encore, au milieu de son parc, un petit pavillon qui devait servir autrefois de chapelle ; Hérault l'avait converti en temple grec. Il s'y abritait avec ses amis pendant les chaleurs de l'élé. La tradition locale veut qu'il ait rédigé là, avec Danton, son projet de Constitution. Le propriétaire actuel conserve précieusement sur le mur un fusain de David, qui représente un guerrier romain penché sur sa lance. Les paysans d'Epone demeuraient attachés à leur ancien seigneur. Les ennemis d'Hérault étaient toujours les mêmes ([u'au début de la Révolution : rhuissier, le procureur, le notaire, quelques commerçants. Vignon dont on se rappelle l'attitude insolente après le 14 juillet, était toujours à la tête des exaltés. Tombé sous le sort, il fut d'ailleurs le seul à Epone à se payer un remplaçant pour l'armée. Conformant sa conduite à celle d'Hérault, il fit appeler l'armée révolutionnaire deMeulan, qui saccagea l'église et la ferma en décembre 1793 ; malgré le vœu presque unanime des habitants, il voulut établir à Epone le culte de la Raison. Mais son front se rembrunissait quand on parlait du
:284 HERAULT DK SECHKLLKS
puissant ami de Danton ; il le traitait d'aristocrate et le faisait taxer indûment sur le rôle des contributions foncières',
M'"' Hérault était toujours à Livry, au Grand Berceau : le i>rand âge de sa belle-mère et du maréchal de Contades l'avait sans doute empêchée d'émigrer, afin de leur continuer ses soins. Le fils et les petits-enfants du maréchal combattaient en Vendée ou dans l'armée des princes. « La mère désolée du fameux conventionnel » cachait un prêtre réfractaire; elle correspondait en secret avec l'évêque de Saint- Pol-de-Léon, réfugié à Londres, et lui recommandait son amie, la marquise de Montaigu '. La protection d'Hérault de Séchelles couvrait encore le Grand Berceau. Malgré leur brouille, M'"' Hérault écrivait à son fils pour se faire
' A. X. — F'4742. — Archives munwipalea d'Epone. ÇSote sur le chàleau dEpone). — Le domaine d"Epone fut vendu le 23 fructidor an II, après la mort d'Hérault de Séchelles, et produisit 220.631 fr. 21). Le château et ses dépendances immédiates fut acheté par M"° Besnier, née Maçjon de Lalande. M. Besnier était un simple artisan de Saint-Malo. qui contraignit M'"'-' Magon par la menace, et sous la promesse de lui conserver ses biens à lui donner en mariage une de ses fdles. Il mourut sans postérité et le château passa en d'autres mains.
- Anne, Paule. Dominique de Noaillef^. Marrutise de Montaiyu, Paris, lb76, p. 77.
EN' FACIl de ROBESPIERRE 285
rayer de la liste des émigrés et obtenir restitution des biens qu'elle possédait à Moruinville et Mirecourt, dans le département des Vosges. Hérault s'employait activement aux intérêts de la « citoyenne sa mère. » Celle-ci répondait en termes affecteux, mais ne lui parlait guère que de sa santé :
... Je suis charmée que vos nouvelles soient bonnes, malgré tout ce que vous faites pour qu'elles ne le soient pas. Je voudrais que vous puissiez trouver le temps de vous baigner, de vous rafraîchir, de ne pas tant compter sur vos forces qui ne résistent pas. toujours à un travail forcé (août 1793).
... Je ne puis vous rendre tout ce qui se passe dans mon àme ; ménagez votre santé, mon enfant; je vous embrasse de tout mon cœur (17 novembre 1793).
Elle adressait toujours ses lettres à « Monsieur Hérault » et les datait en « vieux style ». Hérault protégeait encore des cousines, M'"' Hérault, retirées à Avranches, son grand-père et son oncle, MM. Magon de la Lande, qui habitaient Saint-Malo^ Un domestique de ces derniers écrivait à Duponchel-, qui servait à Hé-
^ Son grand-père mourut le 8 novembre 1793 au château de la Chipaudière. M™'' Hérault écrivit un court billet à son hls pour l'eu avertir.
- Duponchel n'était qu'un simple serviteur. qu'Hérauli
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rault de secrétaire , depuis sa brouille avec Ysabeau :
... J'ai vu votre rétablissement avec plaisir, insi que celle du citoyen Hérault, qui se trouve à Paris dans un moment bien critique. Toute ma crinte est qu'il ne lui urivent quelque disgrâce, surtout quand ou se trouve avec une foule d'antropofage qui sont afammé de sang humain. C'est bien malheux que des gens qu on de la vertus se trouve avec de semblable personnage, surtout dans le moment icy où il faudrait établir des loix juste et solide.
Hérault était encore sollicité par une foule d'anciens amis de sa famille, dépouillés de leurs biens ou traînés dans les prisons, et qui voyaient dans cet homme de leur monde un sauveur inespéré. « J'ose me flatter, citoyen, » écrit la vieille marquise de Yibraye, réduite à la misère, « qu'une ancienne connaissance et amie de tout ce qui vous est cher a acquis quelque droit sur vos bontés... Je n'ose terminer cette lettre suivant l'ancien style ». « Vous avez connu bien anciennement les sentiments du vieux ménage pour vous, citoyen, »... écri-
avait à son service depuis 1780. En octobre, il le lit nommer courrier du comité de Salut public et l'emmena avec lui en Alsace.
vent d'une main Iremblanle le lieutenantgénéral de Thyanges et sa femme, tous deux septuagénaires et infirmes, qui se résignent à mettre au-dessus de leur signature : Salut et fraternité. Hérault obtint leur lii:)ération. C'est encore la jeune princesse Lubormiska, détenue à la Petite-Force; c'est Pigeau. l'ancien secrétaire d'Hérault, détenu à Chantilly; c'est le banquier Perrégaux. qu'on veut inquiéter; c'est le général de Nucé, M"" de Beaumont ; ce sont des professeurs et des érudils, comme Villebrun, Capperonnier, qu'on a chassés de la Bibliothèque nationale'. Le 2 septembre, Hérault servit de témoin avecDaubenton, Guéneau de Montbéliard et Guyton-Morveau au jeune comte de Buffon, qui épousait Belsy Daubenton-. Oubliant les griefs de son père, le tils de Bulfon croyait trouver dans l'amitié d'Hérault une sauvegarde ; il fut guillotiné trois mois après lui. Hérault réclamait tout haut la mort pour les aristocrates, traitait les modérés de scélérats et, comme Danton, dérobait en secret
i A. N. — F^4434 et 4742.
- Y.Humbert Bazile. Buffon. sa famille, ses eollaborateurs et ses familiers. Paris, 1863.
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à la faux révolutionnaire le plus de victimes qu'il pouvait. «Affable, prévenant et réservé, dit son collègue Paganel , quelquefois exagéré par prudence, il ménageait toutes les opinions et prenait à propos, mais seulement pour sa défense, les couleurs du parti que la sienne réprouvait... Il tut dans les Comités du gouvernement une sentinelle vigilante. Il voyait au loin se former la foudre, et la détournait avec autant de zèle que de circonspection de dessus les têtes qui en étaient menacées. Il n'a jamais refusé un service qu'il ait pu rendre ». Un jour, il sauva Paganel en l)rrilant. pendant qu'il était seul au Comité, des dénonciations qui lui eussent coûté la vie : une autre fois il le fit nommer commissaire dans le Lot-et-Garonne en lui disant tout bas : « Il en est temps encore; sauves ton département ». Garât. Choudieu, Thibaudeau lui ont rendu le même témoignage. Levasseur. si violent contre les dantonistes. le déclare digne de regrets. Qu'on se rappelle le jugement que Bellart, son adversaire politique portait sur lui sous la Restauration : « Cet homme n'était point barbare; il n'était point révolutionnaire même. Il l'était si peu que
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quand on lui demandait de quel parti il était, il répondait qu'il était du parti qui se f. . . des deux autres. Et cela était vrai ». Avec la complète immoralité de son siècle, il s'abandonnait aux événements : « Laissons couler le torrent «, disait-il. Il mugissait et roulait avec lui.
Un beau jour, il reçut la visite d'Antoine de Lasalle. A la iin de 1788, le maître était parti pour Semur el y avait composé la Mécanique morale, où il enseignait l'art de vivre à défaut de le pratiquer. Lasalle était royaliste et pensait qu'un roi était nécesaire à l'Etat, comme le soleil à la nature et le capitaine à un vaisseau. Il émigra en'même temps que les Montmorency, parcourut à pied l'Italie en compagnie deGence, son disciple fidèle. A Rome, il fut reçu par le pape Pie VII, puis chassé en i79o pour ses écrits royalistes. C'est alors qu'il revint à Paris, en faisant sur sa route des observations météorologiques. Ce prophète n'était pas moins troublé qu'Hérault son élève ; les événements dérangeaientses fortes déductions. Il subit cependant, en pleine ïerj'eur, un examen de logique, espérant ilevenir professeur dans cette partie.
La ressource était mince ; il était réduit à une profonde misère. Voici une lettre qu'il écrivit à Hérault de Séchelles pour lui demander deux louis, en sadressant à son co^ur « bon d'une bonté innée » :
(c Richer, mon cher concitoyen, ma rapporlé ce que vous pensez à mon égard et m'a fait connaître vos intentions. Je les ai suivies jusqu'ici, mais me voilà tombé dans une telle détresse que je suis forcé de me remettre sous vos yeux. Je n'ai plus ni rente, ni métiers, ni talents fructueux, ni ressource d'aucune espèce, car ma détestable écriture n'est bonne à rien. J'ai subi un examen de logique, et l'on me faisait espérer une place de professeur dans cette partie, mais rien ne se décide encore, et il faut vivre. J'ai prédit que je mourrais de faim à la rigueur, et ma prédiction est près de s'accomplir. Voyez si vos sentiments pour moi peuvent vous engager à me faire passer deux louis, que je saurai faire durer. Je sais que tout le monde est mal aisé dans ce moment-ci, et ce n'est qu'avec répugnance que je me détermine à vous faire une demande de cette espèce ; bien persuadé cependant que vous ferez tout ce qui vous sera possible, car je connais votre cœur, qui est comme le mien, bon d'une bonté innée. Au reste je m'attends à tout, et je me regarde comme un homme qui finit. Quoiqu'il m'arrive, je ne me repentirai jamais de mon dévouement philosophique ; j'ai fourni la carrière que je devais fournir, et j'ai fait ce que j'ai dû faire ; il y a des événements si extraordinaires qu'on n'est pas obligé de les prévoir. Tout m'a été ôté à la fois: et cette fois-ci, le problème est inso-
lubie. Je suis et je serai toujours dans les mêmes sentiments qu'à Epone, lieu dont le souvenir m'est bien doux.
Votre afFeclionné citoyen,
Antoixe la Salle.
Voulez -vous bien adresser votre réponse à la citoyenne Richer, à lliùtel Saint-Claude, rue de l'Estrapade K
Un témoignage crime nature fort originale a été rendu à Hérault de Séchelles par ses ennemis, les Girondins. Au mois d'octobre 1793, Salles était caché à Saint-Emilion, dans le grenier du père Guadei, sous un plafond si bas qu'il ne pouvait s'y tenir que couché ; il écrivait une tragédie sur Charlotte Corday. Danton, Robespierre et les principaux montagnards y sont représentés sous les traits des plus noirs scélérats. Mais il fallait à Salles pour son intrigue un Montagnard « sensible », am.oureux, frappé par les beaux yeux de Charlotte de la grâce girondine. Hérault de Séchelles était son homme. On le voit prêcher la modération au terrible Comité, qui vient d'apprendre la mort de Marat. Charlotte parait :
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Grands Dieux !
Quels charmes, quel spectacle, offrez-vous à ma vue! Se peut-il ?..
Le Comité délibère etDaulon, toujours avisé. charge Hérault de séduire Charlotte pour la faire avouer :
Vous, jeune et formé pour les discours flatteurs. Vous la séduirez mieux en feia:nant de la plaindre.
Monologue de Séchelles qui. comme Rodrigue entre son père et sa maîtresse, balance entre Charlotte et la Montagne. On le devine:
c'est lui qui se laissera séduire. Salles tenait « la scène à faire )>. Séchelles tombe aux pieds de Charlotte :
Ah ! c'en est trop enlin, je tombe à vos genoux. Le prestige est détruit, je ne vois plus que vous. En vous la liberté, comme en son sanctuaire : Commande les respects, en impose à la terre, Dans un temple si saint laissez moi l'adorer.
11 lui tend un poignard : il veut être immolé par elle :