‹ Un épicurien sous la Terreur; Hérault de Séchelles (1759-1794); d'après des documents inéditsChapitre 13 sur 24 · DANTON · texte numérisé non relu

DANTON

Sécbelles nous quitter ! L'aurions-nous jamais cru ? De tous les coups du sort c'est le plus imprévu ; C'est le seul dont mon co'iir ressente quelque peine.

Il hésite à le punir ; mais Amar le prévient et verse à Sécbelles un breuvage empoisonné, que celui-ci boit dans sa distraction, n'étant occupé qu'à répéter le nom de Cbarlotle. Il expire devant le comité Iriompbant. Danton tient son couteau sur le co^ir de Charlotte et dit le mot final :

Frappons avec audace et sactions tout dompter. Il n'est rien, pour régner, qu'il ne faille tenter.

Pétion, Barbaroux et Buzot, cachés non loin de Salles, chez le perruquier Troquart, recevaient feuille par feuille sa tragédie et lui envoyaient leurs observations. Elles nétaient guère flatteuses, et leurs critiques portaient entre autres sur le personnage dllérault de Sécbelles. « Que penserait Charlotte, si elle se voyait représentée presque amoureuse d'Hé-

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raiilt de Séclicllcs? » disail Biizol, le chaste amant de M""' Roland. « Pourquoi donner à Séclielles une passion vraie pour une femme vertueuse? )) demandait Pétion, candide amoureux. « 11 était bien plus naturel et plus adroit de le faire brûler d'une flamme criminelle. Gela était aussi bien plus conforme à son caractère connu ; qu'il cherche à abuser et à corrompre une fille jeune et belle, rien n'est plus dans ses mœurs ; qu'il feigne de l'intérêt pour elle, qu'il joue la vertu pour parvenir à ses fins, c'est la marche d'un homme de son espèce ». Barbaroux. l'Antinous de la Gironde, ne pardonnait pas non plus à PAlcibiade de la Montagne. Il l'appelle un «hermaphrodite révolutionnaire». (( Hérault de Séchelles, écrit-il, naïvement à Salles, assistant un jour à la représentation de ta pièce, en vertu d'une amnistie, peut attester nu parterre contre toi qu'il n'a pas été amoureux de Gharlotte et qu'il est plein de vie' ».

Le rôle que jouait Hérault dans la tragédie l'évolutionnaire n'était pas moins édonnant que

^ Vatf.l. Charlotte Cordai/ et Ica Girondins, t. II.

celui que Salles imaginait. 11 parle dans uno lettre à un ami de « la bizarrerie des destinées humaines ». Parfois il se persuadait que la révolution allait finir, que son lourd collier allait tomber, et il rêvait de faire un voyage en Italie, de se consacrer désormais aux lettres el à l'amitié; parfois dans le fracas des ruines, il sentait sa raison s'égarer; il interrogeait anxieusement l'histoire pour découvrir quelque sens à ces bouleversements. Yilate l'entendit un jour causer avec Barère ; ils dînaient tous trois dans la chambre rouge du restaurateur Méot. Barère, ancien soupirant de M™*^ de Genlis, avait des manières et de 1 esprit ; il était homme à philosopher. Hérault fournit le thème, en observant que la Révolution pourrait amener dans le monde des changements aussi grands que le christianisme :

Barère. — Tout prit une autre forme : les gouvernements, les lois, les mœurs, les vêtements, les langues. On vit disparaître l'empire romain, des villes majeures, Aijuilée, Popolonie. D'autres s'élevèrent, Venise, Gonstantinople. Les dieux furent chassés de l'Olympe. Les mers, les lacs, les rivières, tout chaDgea de nom. Les César, les trompée, les Brutus devinrent des Pierre, des Jean, des Philippe. L'espèce humaine sembla tomber dans l'avilissement.

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HÉRAULT DE Skchelles. — Le monde doit sortir enfin de la nuit des préjugés ; le despotisme des rois sera éclipsé par la souveraineté des peuples ; les rêveries du paganisme et les folies de l'Église remplacées par la raison et la vérité.

Hérault reprit encore :

— La nature sera le Dieu des Français comme l'Univers est son temple.

Barère. — L'égalité, voilà le contrat social des peuples.

HÉRAULT DE Séchelles. — Lcs ancicus n'ont pu instituer la liberté qu'en plaçant l'esclavage auprès d'elle.

ViLATE. — Nous avons effacé de la France jusqu'à la domesticité.

Hérault de Séchelles. — L"iml)roglio constitutionnel de Condorcet ne nous a-t il point forcés pourtant à ne faire qu'un impromptu populaire? Notre Décalogue politique me fait concevoir des craintes. La sanction de la port du peuple, des lois proposées par le corps législatif, sera-t-elle réelle dans un si vaste empire?... La démocratie sera-t-elle contenue dans ses écarts?

Barère. — Le pouvoir exécutif composé de 24 membres pourrait bien devenir le conseil suprême des « éphores » d'Athènes, de la « juslicia » des anciennes Espagnes, le piédestal d'un chef, comme on le voit de nos jours, sous différents noms, à Venise, en Hollande, en Suisse, en Amérique, en Angleterre.

Les convives s'entretinrent alors de l'ajournement de la Constitution et du projet de décret, voté par la Convention le 10 octobre, qui

déclarait le gouvernement révolutionnaire jusqu'à la paix.

Hérault de Séchelles (enfoncé dans la méditation). — Faut-il qu'une nation ne se régénère, comme a dit Raynal, que dans un bain de sang"?

Barère. — Qu'est-ce que la génération aiMuello. devant rimmensité des siècles à venir ? ' »

Comme un naufragé se cramponne à sa barque, Hérault, dans le mystère qui l'entourait, ne sentait ferme au fond de lui que la foi matérialiste de sa jeunesse. 11 croyait sincèrement que la Révolution française suivait celle qu'avait accompli Bu (Ton dans sa tour de Montbard. « Il n'y a, disait ce grand homme, quà ôter le mot de créateur et mettre naturellement à la place la puissance de la nature qui résulte des deux grandes lois, l'altraclion et l'impulsion ».

C'est alors quil reçut la réponse de Lavaler à la lettre qui annonçait l'envoi de sa Constitution :

21 septembre 1793.

Mon cher Hérault, Donnez-moi votre éloquence ; prêtez -moi votre esprit pour vous exprimer le désir que j'ai de pouvoir

' ViLATE. Causes secrètes de la Rérolutiûn du 9 au 10 thermidor, p. 234-236.

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VOUS parler à cœur ouvert sur les affaires de la France ; donnez-moi du temps aussi pour vous faire sentir d'un côté combien je souhaite votre liberté et de laulre, combien je suis convaincu que vos moyens sont également imprudents et forcés, absurdes et inlmmains.

Laissez-moi aussi vous parler ouvertement. Vous me semblez ressembler aux Pharisiens de l'Évangile, qui lient les fardeaux pesants, et qu'on ne pouvoit porter, sur les épaules des hommes, ils ne veulent pas les remuer du bout des doigts ; aux hypocrites du temps de notre Seigneur, qui voyent fort bien la paille dans l'œil de leurs frères, tandis qu'ils ne voyent pas une poutre qui est dans leurs yeux. 'Vous tyrannisez les hommes dix mille fois plus que vos tyrans, sur les trophées desquels vous vous élevez en criant : « Adieu tyrannie, va-t'en despotisme. »

Depuis que vous avez tué et massacré votre bon roi d'une manière inouïe et de la façon la plus despotique; depuis que vous avez rompu l'inviolabilité qui lui était assurée ; depuis que vous n'avez pas fait attention à ses protestations; depuis que vous agissez en inquisiteurs de Lisbonne; depuis que, le poignarda la main, vous forcez à la liberté ; depuis que vous avez introduit la guillotine ambulante au lieu de la Bastille détruite; depuis que l'on n'ose dire et écrire tout ce qu'on a osé dire et écrire sous les rois les plus despotiques, j'ai iiorreur de vous entendre parler liberté.

Monarchie ou République, cela m'est égal, mais liberté; mais ce n'est pas le mot. ce ne sont pas les cris, ce ne sont pas les charlataneries des discours prononcés qui donneront cette liberté à la France. Fermettez-moi d'être libre au sujet de vos discours, qui font pitié (l'éloquence à part). Où est la liberté, oii est la sûreté de l'honneur, des biens, delà vie? 0 mon cher.

EN FACE ni; ROBESPIERRE 299

VOUS, qui êtes ci-devant si doux, si juste, si respectable, est-il possible que vous ne sentiez pas l'hypocrisie doniinante de vos héros de liberté, qui ne font que d'introduire les libertins les plus horribles contre la liberté.

Je serai ridicule ù vos yeux, je m'en félicite ; mais pensez à moi, votre sort sera horrible, parce que vous vous moquez des droits de Ihumanité que vous aflichez partout.

L'humanité se vengera de votre hypocrisie d'humanité.

Depuis Nimrod jusqu'à .)/rt/Y/^ jamais le monde ne fut témoin de tant d'inhumanités.

Je vous plains, aimable Hérault, sage et savant ami ; votre cœur s'est laissé entraîner par un fantôme magnifique et flatteur.

J'admire votre génie ; j'aime votre cœur, je plains votre illusion. Je vous en prie, au nom de Ihumanité : devenez plus humain et ne forcez pas vos frères à être vos esclaves sous le nom de liberté; ne me croyez pas assez faible pour prendre le parti ou des princes en général ou des royalistes français; point du tout.

Je n'ai à dire que chose claire, simple et attérante (stc). Tous vos Rois et tous les Rois de la terre ensemble n'ont jamais donné tant d'exemple d'un despotisme monstrueux, que vous en donnez depuis trois ans. En vérit<^ vous vous moquez de nous autres, de l'univers et des siècles à venir. Je ne parle pas des inhumanités atroces d'une populace effrénée. Je parle des actes publics, des décrets de la Convention nationale, des atrocités soutenues et privilégiées des plus grands soit disant antidespoles.

Au nom de l'humanité, je vous en conjure à genoux, ne vous moquez plus de l'univers et des siècles à venir.

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Ne parlez plus mot de liberté, en exerçant le plus abominable despoli^^me.

0 despotisme ! je vois donc que tu es inséparable du sort des humains ; je vois que lu prends toutes les faces possibles et tous les noms sacrés pour éblouir les peuples. 0 liberté ! mot aussi saint que le nom sacré de la Religion, on abuse de toi comme d'elle ; l'on condamne justement les prêtres qui vouloient forcer les hommes d'être sauvés et Ion ne condamnerait pas justement les tigres qui ne parlent que de la liberté et ne font que forcer par la guillotine non leurs sujets., mais leurs citoyens, leurs égaux. 0 liberté française, dix fois plus abominable que l'inégalité, qui régnait autrefois.

Ma voix n'est rien; que la voix de l'univers le plus impartial ne soit rien. C'est votre raison, c'est votre humanité à qui j'en appelle. Mon Dieu! est-il possible que vous vous soyez avili à tel degré que vous ne faites d'une partie de voire peuple que des esclaves, de l'autre que des bourreaux...

A ce moment même on vient de me dire qu'à Strasbourg, personne n'ose sceller une lettre sans l'avoir fait lire à la municipalité, et que c'est elle qui scelle toutes les lettres.

J'ignore si cela est ; je n'en crois rien : mais si l'impossible était possible, et si la chose la plus incroyable se trouvait vraie par hasard, je rougirais non seulement d'être contemporain de ces monstres de liberté, je rougirais d'être appelé homme.

0 mon cher Hérault ! pourquoi la nature vous a-telle donné de l'humanité, de l'éloquence, du génie, si ce n'est pas pour vous opposer à une tyrannie dont on n'a point d'exemple dans l'histoire du temps le plus despotique.

Nous avons tous deux le même bul : ce but est la liberté de nos égaux, mais les moyens. 0 que ceux que j'emploie sont différents des vôtres ! Vous voulez détruire le despotisme par le despotisme et introduire la liberté par la tyrannie ; moi, j'introduis au moins cette liberté dans mon petit cercle, dans ma paroisse, et dans ma maison, par la raison, qui ne commande pas, et par des sacrifices continuels de tout ce qu'on appelle autorité.

C'est trop tard, je le pressens et ma voix est trop faible, mais quodscripsi, soHpsi... Vous allez déchirer vos entrailles, vous allez donner les prétextes les plus spécieux aux despotes de combattre votre liberté qui ne peut être regardée d'une autre façon que comme le despotisme le plus cruel d'un côté, et, de l'autre, comme l'esclavage le plus horrible. Mais c'est en vain que je parle; par un mot vous m'anéantirez... vous m'appellerez aristocrate et puis me voilà rien... Je suis trop rien et vous êtes devenu trop grand pour que je puisse prétendre qu'une pauvre ligne de ma main ait quelque intluence ou sur votre raison, ou sur votre cœur. Mais dans six mois, dans un an, jetez un coup d'œil dans un moment perdu sur ce misérable papier-ci, el alors dites-moi, si vous pouvez : lu avais grand tort. Dites alors, le de>:~polisme sous le nom de liberté est la mère de la liberté, et la tyrannie sous le nom d'égalité est le moyen le plus sage et le plus humain de réduire les hommes à l'usage de leurs droits naturels. Cela je le prévois trop, vous n'oserez pas me le dire, vous ne le direz pas... peut-être vous déchirerez cette lettre, vous détruirez le portrait de l'auteur que vous avez dessiné K »

'■ Stadtbibliolcl;, Zuiicli.

302 IIÉRALLT DE SECllELLES

Telle était la réponse des Suisses à celui qui les traitait jadis de barbares. Hérault, dit-on, était au comité de Salut public quand on lui remit la lettre de Lavater. 11 la lut et la fit passer en souriant à son plus proche voisin : (f Ces gens-là, dit-il, ne comprennent rien à notre situation ^ »

Pour Hérault, la situation devenait en ellét intenable. 11 avait eu. au sein du comité, de violentes altercations avec Saint-Just, qui ne le haïssait pas moins que Robespierre. D'après ce dernier, il aurait demandé, les larmes aux yeux, la grâce de Proly, qu'on voulait arrêter comme espion autrichien. On essayait de le perdre par la diplomatie, parles agents secrets. On l'accusait d'emporter chez lui les papiers diplomatiques et de les communiquer aux puissances. Billaud-Varenne, qui trahissait, aurait détourné sur Hérault les soupçons de Robespiei're -.

^ Une leltre, qui se trouve dans ses papiers, prouve qu'Hérault publia pendant sa mission dans le Haut-Rhin des Sjuvenirs d'Hérault à Lavater, qui étaient sans doute une réponse aux invectives quou vient de lii^e. Ces Souvenirs sont introuvables. Dès le 4 novembre 1792, Lavater avait écrit sur un ton d'indignation à M""*^ Roland, qui lui répondit en se justifiant. V. Finsler, op. cit.

- BccHEZ et Roux, t. XXI. p. 24. (D"après une note de M. de Gravenreuth.)

Saint-Just affirme qu'au mois d'octobre, ses collègues refusèrent de travailler avec lui. iMais on n'osait pas Tarrêter. Danton était encore trop fort, Hérault lui-même trop populaire. Paris Tavait acclamé au 10 août; il était, comme dit Michelet, « consacré par la coupe etparFurne ». il résolut de s'éloigner encore une fois et demanda d'être envoyé en mission dans le Hautllliiii. L'arrêté du ^6 octobre, qui le nomme, est de la main de Carnot, qui venait de repousser Cobourg à Wattignies; mais Wurmser avait forcé les lignes de Wissembourg et menaçait d'envahir l'Alsace. En passant par Chaumont, le 30 octobre, Hérault écrivit à Barthélémy, notre ambassadeur dans les cantons, qu'il était chargé par le comité « de prendre la connaissance la plus exacte de tout ce qui peut concerner nos relations actuelles avec la Suisse » et qu'il allait incessamment lui fixer un rendezvous ^ Il emmenait avec lui un agent secret, Darbelet, qui connaissait la Suisse ". Quelques jours avant, Saint-Just, accompagné de Lebas, avait quitté Paris pour Strasbourg.

^ IvAULEK. Papiers de Bavthélemy , l. III, p. 184.

- A. E. — France 330. (Lettre d'Hérault à Deforgues.)

304 HERAULT DE SEGHELLES

Le 6 novembre, Lebas écrivait à Robespierre : (( Hérault vient de nous annoncer, mon cher Robespierre, qu'il était envoyé dans le département du Haut-Rhin. Il nous propose une correspondance ; notre surprise est extrême... » Et Saint-Just ajoute enpost-scriptiim : « La confiance n'a plus de prix lorsqu'on la partage avec des hommes corrompus ; alors on fait son devoir par le seul amour de la patrie, et ce sentiment est plus pur. Je t'embrasse, mon ami\ »

' Papiers inédits trouvés chez Robespicire, etc.. Edil. Berville et Barrière, H. p. 258.

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