‹ Un épicurien sous la Terreur; Hérault de Séchelles (1759-1794); d'après des documents inéditsChapitre 3 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un marin philosophe. — Le Diogène du Luxembourg. — Le Désordre régulier. — Enthousiasme d'Hérault de Séohelles. — La Balance nalurelle. — L'iiomme « harmonieusement balancé ». — Le Codicille d'un jeune habitant d'Epone. — Le culte du moi et le culte des morts. — Chimères et illusions.

Antoine deLassalle mériterait défigurer dans la galerie de Charles Monselet, ks Originaux du Siècle dernier. Sa destinée fut singulière et calamiteuse'.

Né à Paris, le 18 août 1754, c'était le fils naturel du comte de Montmorencv-Polo£;ne et d'une noble polonaise, qui se rattachait aux rois de son pays. Orphelin à six ans, il fut re-

^ Notice biographique et littéraire du philosophe français Antoine Lassalle, ancien officier de marine, etc., publiée par J.-B.-M. Gexce, son compagnon de voijage en France et en Italie. Paris, 1837. Avec cette épigraphe :

Fils d'un Montmorency, de Lassalle l'histoire Doit surtout du penseur honorer la mémoire.

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cueilli parle duc de Tingry. cousin de son père, qui lui fit faire de bonnes études et le dirigea vers la prêtrise. Mais Lassalle, dès seize ans, jeta là son habit violet et s'en fut à Saint-Malo chez un armateur. Il était blond et rose comme un Polonais, frêle comme une jeune fille et alliait à une furieuse manie de philosopher le goût plus dangereux des aventures. Las d'aligner des chiffres, il s'embarqua sur le Saint- Pierre, qui allait à Terre-Neuve et partit de Cancale comme pour un rêve. Le jour, il contemplait la mer avec délices et s'enivrait de la fureur des vents; la nuit il apprenait l'astronomie dans les astres. Bientôt il erra sur la banquise où rôdaient les ours blancs et les loups marins. Maladroit à la chasse et à la pêche, méprisé de ses rudes compagnons, auxquels il demandait par exemple s'il n'existait pas trois sexes dans la nature, on l'occupait à surveiller les mousses et à monter la garde de nuit. Le craquement d'une montagne de glace dont les deux moitiés se renversèrent dans la mer, le frappa d'une terreur sublime. Il aimait les sauvages Esquimaux, se croyait Robinson et cherchait un Vendredi. Au retour, le Saint-Pierre

longea les Açores parfumées, toucha Marseille, fut ballotté par la tempête sur les côtes d'Espagne, déchargea au Havre, puis vogua vers Saint-Domin2:ue.

Revenu d'Amérique, Lassalle voulut voir l'Asie et partit de Lorient sur la Superbe^ commandée par le chevalier de Vigny. Mis en vigie à la tête du grand màt, il étudia le régime des vents, observa des îles flottantes dans le détroit de la Sonde et vit éclater plusieurs trombes. A Canton, il étudia les rapports dubouddhisme et du christianisme, écrivit avec un jésuite, le P. Lefèvre, une histoire de la Chine et se prit d'amitié pour un Arménien doux et généreux, le plus grand négociant, assure-t-il , qui fut alors sous les cieux.

Au bout de six ou sept années, le voilà revenu à Paris, meurtri plutôt que formé par l'expérience, mais riche d'une intarissable matière à philosopher. Cet étonnant navigateur se qualifiait officier de vaisseau ; on lui refusa une frégate. Il se fit professeur d'arabe. Bientôt il se rendit en Suisse, la quitta pour l'Espagne, fit deux cents lieues en Italie avec un prêtre dalmate et vécut à Rome avec le Français Sylvestre,

qui fut plus tard membre de l'Académie des sciences.

Il s'étonnait en lisant de voir beaucoup plus loin que les auteurs eux-mêmes, rassemblait ses idées sur toutes choses dans un cahier qu'il appelait son magaùn et constatait par des expériences que son moulin à pensées tournait à peu près dix fois plus vite que celui du commun des hommes. 11 vint enfin se fixer à Paris, dans le quartier de la Sorbonne, et promena ses méditations au Luxembourg, dans l'allée des Chartreux, déguenillé comme Diogène et bien décidé à étonner ses contemporains.

Coup sur coup, il invente la méridienne à coup de canon, une serinette à mouvement continu mise en jeu par le soleil, un réveil-matin, un pantographe, première ébauche du physionotrace. 11 cherchait encore un moyen d'écrire aussi vite qu'il pensait, soit une page d'imprimerie par minute. Mais il tomba malade et pensa se suicider. Convalescent, il s'enferme dans sa mansarde et compose en trente jours les cinq cents pages de son premier essai, le Désordre régulier. On était alors en 1786. Cet ouvrage, d'une verve bizarre et parfois originale,

paraît l'œuvre d'un insensé. Lassalle y tranche avec une assurance imperturbable des matières divines et humaines, et s'en prend impudemment à tous (( les précepteurs du public », à Condillac, à Rousseau, à Helvétius, et surtout à Bufion, qu'il accusait de négliger l'observation par souci d'un style « majestueusement sec ».

Ces attaques provoquèrent l'attention. Grimm, en homme avisé, ne vit là qu'un « amphigouri de métaphysique^ ». Garât se laissa prendre. Dans le Journal de Paris, où il fondait les réputations, il annonça Lassalle comme un prodige. Une grande colère de Buffon fit le reste. Il voulut faire suspendre le journal de Garât et déclara que l'ouvrage de Lassalle était pour ses vieux jours le coup de pied de l'àne. Lassalle répondit en traitant de « vieux zèbre » le père de Y Histoire Naturelle. Dans les cafés littéraires, dans les greniers philosophiques, il eut son heure de célébrité. Comme il était incompréhensible, chacun se vanta de l'entendre, et le siècle compta un charlatan de plus.

Volney, Cabanis, Garât, Sylvestre, Sébastien

' GuiMM. Edif. Tounieux, XIV p. 47;j, (novembre 1786).

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Mercier, Tabbc Auger accoururent avec bien d'autres au Luxembourg, autour du péripatéticien de l'allée des Chartreux, qu'on appelait l'Aristote moderne et le nouveau Bacon. Hérault de Séchelles, au milieu de ce cénacle, se faisait remarquer par son enthousiasme. Grisé par tant d'éloges, Lassalle annonça, devant ses disciples ébahis, qu'il allait publier la vérité universelle et la renfermer dans deux monosyllabes. Il se mit alors à écrire avec rage, parlant tout haut, répondant à la fois à dix objections ; en trois mois, il avait composé les deux volumes de la Balance Naturelle^ dont Azaïs a tiré son Système des Compensalmis , qui fit encore grand bruit vingt ans plus tard.

ft Tout vibre » : telles sont les deux monosyllabes, où Lassalle renfermait la vérité universelle ; « tout oscille, tout balance, tout est alternativement vainqueur et vaincu. » L'univers est un immense pendule, qui se balance entre deux infinis; ce pendule est composé d'une infinité d'autres, qui vont tous en décroissant de longueur. De là cet aspect que nous voyons : un immense champ de bataille dont tous les êtres, partagés en deux lignes ennemies, sont les

champions: la bataille générale se compose d'un nombre infini de combats particuliers, où vainqueurs et vaincus se succèdent dans un duel qui ne finit jamais. Par cette loi d'éternel balancement gravitent les planètes, alternent les vents ; ainsi le flux succède au reflux, se gonflent et s'abaissent les fleuves, se dilatent et se contractent les corps, naissent et meurent les animaux et les plantas. Dans ses sensations comme dans ses sentiments, l'homme éprouve tour à tour les opposés. Comme les petites oscillations du pendule sont isochrones, chaque mouvement de nos sens ou de nos passions est égal au mouvement contraire dont il est la réaction. Trempez vos mains dans la neige, quelques minutes après elles seront brûlantes. Ainsi l'espérance engendre la crainte; du plaisir naît le dégoût, et la tristesse de la joie. Notre âme est « une rude escarpolette menée par deux nègres vigoureux ». Ne doit-on pas peser pour décider, diviser pour régner, alterner pour être juste, varier pour plaire ? « Il faut deux rames pour faire avancer le bateau de nos frètes espérances. » Nous sommes perpétuellement ballottés dans les plateaux de la Balance naturelle.

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Rempli de cette grande idée, Lassalle en cherchait anxieusement hi cause ; mais il n'embrassait que des ombres et (lottait de principes en principes. Le 15 janvier 1787, après une nuit sans sommeil, il se rappela tout à coup cette expérience, connue des physiciens, où les rayons du soleil, réunis par une lentille et concentrés sur un ressort de montre, le mettent en vibration. Un éclair illumina son cerveau et il s'écria : « Enfin j'ai trouvé ; le corps humain est un instrument à cordes, dont le soleil est l'archet, et le feu met tout en jeu. » Il se vit alors au centre d'un globe lumineux, dont chaque point était une vérité parfaitement claire et distincte et sentit une grande ivresse. Mais, en même temps, il tomba par terre sous le coup d'une attaque de nerfs. Qu'importe! 11 avait vérifié son principe : tout vibre, tout oscille, tout balance ; il savait que le soleil était le dieu de ce tourbillon, il ne mourrait pas tout entier !

Par cette cause universelle, par l'astre qu'il avait contemplé sur tous les océans, Lassalle prétend alors expliquer les phénomènes. Là où se porte la chaleur, le mouvement et la vie

augmentent, et le monde, comme la Statue de Memnon, s'anime aux rayons du soleil et rend des sons harmonieux. Chaque être est lui-même un petit soleil, qui régit tout un petit monde. « La femme comparée à l'homme est une espèce de lune ».

De cette grande découverte, le chef de l'école physico-morale, ainsi que l'appelaient ses disciples, tire les conséquences les plus inattendues. La chaleur donne aux organes leur force ; aussi la médecine doit-elle remplacer presque toute la morale ; c'est encore la chaleur, en se portant au cerveau, qui donne au génie sa fécondité. « Pour avoir l'àme libre, il faut avoir le ventre libre, et la seringue est l'ustensile le plus utile pour un philosophe ardent ; avec cette arme on peut combattre ses passions et ses erreurs. » Mais nous ne pouvons suivre Lassalle dans son bavardage extravagant. Après avoir montré les variations et les causes du balancement dont l'univers est animé, il décrit les phénomènes physiques et moraux qui correspondent aux gradations de ce mouvement alternatif, les différences de l'aller et du retour, enfin le but de ces oscillations éternelles, qui

est la composition et la décomposition des êtres. Deux tables sont annexées à son ouvrage et constituent, d'après lui, de puissants instruments d'analyse; dans l'une sont énumérés les phénomènes communs à tous les êtres ; dans l'autre sont répartis en quatre colonnes les quatre états successifs des phénomènes physiques et moraux. Lassalle reconnaissait quatre phases dans tous les phénomènes, et par conséquent quatre tempéraments dans l'homme.

Toutes les places de l'État, hors celle du roisoleil, devraient être quadruplées; les assemblées et les conseils devraient être composés d'un nombre de membres multiple de quatre. Il faudrait surtout que l'Académie Française, maîtresse du goût public, comprît dix bilieux, dix phlegmatiques, dix sanguins et dix mélancoliques.

A ce livi'e, le plus original, d'après son auteur, qui ait encore paru parmi les hommes, il ne manquait qu'un éditeur. Hérault de Séchelles offrit généreusement sa bourse. Durant l'impression, il aurait communiqué les feuilles à Siéyès, qui les passait à Condorcet et à iMirabeau. (let amateur de raretés avait été séduit

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par l'étrange figure du marin-philosophe. Lassalle était son excitateur intellectuel. Il lisait avec lui Bacon, comme autrefois Démosthène avec Fabbé Auger. Il assurait naïvement avoir plus appris en un mois auprès de ce nouveau maître que dans tout le cours de ses études. Xe sourions pas trop de sa méprise. Le grand vent de la science emportait la fumée qui s'échappait du cerveau de Lassalle et quelques pures étincelles y brillaient. Que valent, un siècle après, les engouements des hommes d'esprit ! Le plus curieux est qu'il admirait cet assommant raisonneur, que Bellart appelle « le plus obscur métaphysicien de son temps ». beaucoup moins pour son système que pour sa vie aventureuse, diverse, riche en sensations. Il avouait son faible pour l'existence a rustique, désabusée, maritime, provoquante, à projets » de M. de Lassalle et le félicitait d'avoir échappé au joug de l'école et quitté les livres pour regarder le monde défiler comme « une ménagerie », les cinq sens ouverts aux impressions. Par une contradiction bien humaine, ce pauvre diable de Lassalle, souffreteux et déséquilibré, s'était épris, de son côté, du bel avocat général su-

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|3erbement assis dans son heureux égoïsme. Nietzsche cherchait son « surhomme ». Carlyle son « héros » ; l'auteur de la Balance Naturelle avait trouvé Temblème de son livre, l'homme « harmonieusement balancé ». Voici la curieuse dédicace que lui dictait son admiration, non moins que sa reconnaissance :

A. M. II. Ij. S. A. G.'

Monsieur,.

Encouragé par vos bienfaits, guidé par vos conseils, et ce qui est plus encore, consolé et ranimé par votre amitié, je me suis lancé gaiement dans la route des découvertes, oii je soupçonne que j'ai fait quelques pas. L'étude de la nature, l'analyse du cœur humain et des facultés intellectuelles me rappelait souvent à vous comme au centre de mes conceptions; quand je considérais ce physique si heureusement balancé, cette tête fraîche et active, ce cœur aimant sans faiblesse, toutes ces qualités harmoniques et si bien fondues, je vou.s voyais placé, comme je souhaitais l'être, dans ce milieu, entre les vaines terreurs et les folles espérances, entre l'esprit détracteur et l'enthousiasme, d'où le vrai philosophe, montrant de chaque main un des extrêmes, saisit et indique la raison de ces vacillations et de ces contradictions qu'on n'a point encore su expliquer jusquïci. pèse de sang-froid les passions et les opinions humaines, découvre les faiblesses sous les fastueuses

' A Monsieur Hérault de Séchelles, avocat général.

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vertus, conleinple en silence l'infirmité humaine, connaît Thomme et le plaint ; je voyais en vous l'emblème vivant de mon livre, et cette mesure commune que j'avais si longtemps cherchée. Frappé de cette convenance, je n'ai pu résister au désir de vous adresser ce second essai, espérant que vous me sauriez quelque gré des efTorts que j'ai faits pour me rendre moins indigne de votre amitié et que ces vérités développées, propagées et réalisées par vous, contribueraient un jour au bonheur de la nation que nous servons tous deux ; je m'estimerai trop heureux si vous daignez agréer ce témoignage public du respectueux attachement avec lequel je suis pour la vie. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De la Salle ^

Pendant l'été de i7(S8, Lassalle vint passer un mois au château d'Epone, où défilait nombreuse compagnie. Hérault de Séchelles provoqua parmi ses hôtes « un assaut d'idées », dont la Balance Naturelle était le point de départ. L'avocat Bellart, qui devint, sous la Restauration, un solennel procureur général, avait gardé de ces discussions un souvenir scandalisé. Tout ému par l'arrivée de Necker au pouvoir, par l'annonce prochaine des Etats généraux,

^ La Balance naturelle ou Essai sur une loi universelle appliquée aux sciences, arts et métiers et aux moindres détails de la vie commune par M. de la Salle, ci-devant officier de vaisseau, 2 vol., Londres, 1788;

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il fut frappé de l'emportement d'Hérault de Séchelles, mais cet emportement, dit-il, était tout philosophique. « Au souper et après le souper, les thèses les plus extraordinaires furent élevées. Nous étions à les discuter trois contre trois : Pigeau, Vitry et moi d'un côté, Hérault de Séchelles, Ysabeau et Lassalle de l'autre. J'entendis des propositions à me faire dresser les cheveux sur la tête. Dieu, la religion, jusqu'au respect dû à la paternité, tout fut mis en question, et avec un cynisme et une liberté d'expression, qui me firent me tâter plus d'une fois pour savoir si je ne rêvais pas et si j'étais bien véritablement chez un des premiers magistrats de France Le maître de la maison se

reposait des impiétés avec des obscénités. » Bellart se convainquit eniin qu'Hérault était « matérialiste au plus haut degré ». 11 déplora les égarements d'un esprit si brillant, d'un magistrat si aimable, se mit en tête de le convertir et y déploya « toute sa minerve ». « N'ayez pas peur », lui répondit Hérault en riant, u quoique matérialiste je ne m'en occuperai pas moins de vous servir. » Le vertueux Bellart assure qu'il en eut les larmes aux yeux. Une

'( découverte », qu'il fit deux ou trois jours après, le décida à partir « précipitamment ». Sans doute ce château de philosophes avait aussi ses muses '.

Des discussions d'Epone sortit un petit cahier, qu'Hérault fit imprimer dans les dernières semaines de 1788, sous le titre de Codicille polil'u/ue et praùqne d un jeune hahilanf d' Epoiie. Le manuscrit portait en épigraphe cette pensée de Bacon : « 11 est dans la science des affaires une partie qui ne se rapporte qu'à l'agrandissement particulier de chaque individu. Elle recueille et suggère uneinfinité de petits moyens dont l'ensemble peut servir à chacun de tablettes ou de codicille secret. » C'est un recueil de pensées ingénieuses et d un tour énergique, gâtées quelquefois parle maniérisme et l'obscurité. Comme C Éloge de Suger^ comme la Vi.sUe à Buffon, cet ouvrage, empreint de matérialisme, effraya la famille de l'auteur. On craignit que la réputation du jeune avocat général n'en fût atteinte et, bon gré mal gré. il dut renoncer à la grande joie de scandaliser le public. L'édition fut anéantie

^ Uellart, loc. cil.

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sans avoir eu le temps de se répandre'. En 1802, Salgues en retrouva une copie manuscrite, conservée par « un ancien ministre », Garât sans doute, et en fit une réimpression très fautive sous le titre de Théorie de P Ambition. Le Codicille.^ auquel nous avons déjà fait plusieurs emprunts, est un inappréciable document sur les dispositions d Hérault de Séchelles ({uelques semaines avanl le li juillet; il y met son âme à nu. C'est le testament de cet habile homme, à la fin de l'ancien régime; ce sera son bréviaire pendant la Révolution.

Hérault de Séchelles avaitbeaucoup lu, beaucoup observé « les grands hommes qui ont étonné le monde » ; mais, en se rapprochant de ces demi-dieux, son admiration tournait toujours en ironie. On ne jouit pas, disait-il, de la beauté d'une femme en l'analysant une loupe à la main : c'est ainsi pourtant qu'il en usait avec le génie. Patience, dit-on, inspiration, force d'âme? Voilà bien pour duper les sots. Quant à lui, il a reconnu dans la conduite des grands hommes « l'instinct des animaux » ; en consi-

^ Je possède un exemplaire du Codicille... <h-32 à Épone 1788, qui, d'après Quérard, serait peul-ètre unique.

déranl « le mouvement de toute cette matière », il a découvert, perfectionné même le « secret de tant d'honnêtes gens ». Il a l'éthiit le génie en formules. Voulez-vous réussir ? Lisez sa « petite théorie de l'ambition ». Tout réside dans l'observation et le calcul. 11 n'est que de bien connaître cette savante escrime, qui ménage les forces en les multipliant, éblouit l'adversaire, le menace dans son faible et le frappe avant qu'il ait paré. Pour faire naître un sentiment, placez le sujet dans une des colonnes des tables de Lassalle. Alors le monde vous regardera, « les yeux ouverts et la bouche béante» . Voici quelques-unes de ses maximes :

11 ne s'agit pas d'être modesle, mais d'être le premier.

Aller à ses adversaires, y aller vile, y aller après avoir feint de les craindre ; quadruple ressource de César.

Envelopper les fourbes dans leurs propres filets; ne ruser que dans la forme ; tenir registre des ruses qui auront réussi.

Laisser tomber des papiers pour faire courir les nouvelles, ou de petites plaques, par le moyen de chercheurs curieux; et indiscrets.

Faire dire par les autres le mal qu'on pense de ses ennemis, en les louant des qualités voisines de leurs défauts et de leurs vices.

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Veux-tu surmonter en apparence l'homme qui parle bien : ne parles pas ou ne parles que du visage '■.

Des exemples jeunes et femelles feront aimer les préceptes.

Dire à beaucoup de gens qu"on a de la réputation ; ils le répéteront, et ces répétitions feront réputation.

Comme il y a chien et chat dans chaque sexe, il faut être alternativement chien avec les chats, et chat avec les chiens.

Donner toujours et surtout aux femmes une haute idée de soi par des mots fiers.

Porter la botte à une masse d'ennemis, vous aurez un air de hardies.se, quoiqu'il y ait moins de danger.

Le Codicille est encore un petit traité du culte du moi. La première pensée donne le ton du livre : « Crois-toi, connais-toi, respectes-toi, la pratique habituelle de ces trois maximes fait l'homme sain, éclairé, bon et heureux. » Sachons nous affranchir des préjugés et des lois ; exaltons notre génie avec un art attentif; élargissons la sphère de nos sentiments et de nos pensées ; installons notre âme au centre de Funivers ; fuyons les rôles inférieurs et les gens méprisants. « L'homme nest grand qu'en proportion

1 C'est le conseil que, dans la Chartreuse de Parme, le comte Mosca donne au jeune Fabrice : <f Ne cèdes point à la tentation de briller; gardes le silence; les gens fins verront ton esprit dans les yeux. »

(le l'estime continue qu'il s'accorde à lui-même. » Sur ces assises superbes, le jeune habitant d'Epone avait bâti sa morale, aussi claire que la métaphysique de Lassalle était nuageuse. On peut hi résumer en deux mots : calculer pour jouir. Qui bene définit et dïridil ^ tanquam deiis. 11 s'isole dans son intelligence et, de cette tour altière, laisse tomber sur le monde un regard intrépide et froid. Il se sent }(n homme libre et contemple avec mépris les esclaves, c'est-à-dire le maréchal de Contades, la duchesse de Polignac, son collègue Dambray et quelques autres prêtres et « aristocrates ».

Hérault cependant n'adorait pas son moi de l'air qu'ont pris depuis les fervents de ce culte. 11 n'aftichait ni les ennuis de René, ni l'impuissance d'Adolphe, ni le mysticisme douloureux d'Amaury, ni la mélancolie voluptueuse du moderne amant de Bérénice. Cet homme sensible n'était rien moins que sentimental ou rêveur. (( La douleui' a des charmes », écrit-il, et ce n'est pas là une pensée bien triste. La nature l'avait, comme dit Lassalle, a heureusement balancé ». Hérault de Séchelles était un « égotiste » bien portant; ses yeux riaient à la vie.

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Le culte du moi, u"eu déplaise ù M. Maurice Barrés, ne le portait pas davantage à se replier sur « sa terre et ses morts ». Un « égotiste », en 1788, prenait en dégoût la tradition et mettait son ivresse à la piétiner. C'est affaire de mode et de tempérament. Quand bien même il prétend s'accorder avec le bien social, Tindividualisme s'oriente encore à sa fantaisie, s'étale selon ses aises et, comme on dit, chacun prend son plaisir où il le trouve. Peut-être l'àme française montrait-elle alors plus de vitalité dans cet imprudent élan vers l'avenir, qu'en s'affaissant, comme on l'y convie, sur le passé, qui, dans les œuvres de la vie, ne doit gouverner que l'inconscient. Hérault, que toute sa race retient au rivage, flaire amoureusement le vent du large et tressaille aux horizons bleus.

Mais ce grand navigateur n'a pas consulté ses forces. Son imagination gonfle ses voiles et agite son pavillon philosophique. Il s'ennuie de son bonheur; il s'inquiète même de sa sérénité \ « On ne fait de grands progrès, se disait-il, qu'à l'époque oùlon devient mélancolique. » 11 prend

^ A qui pourrait-on mieux appliquer le mot de Rivarol : « La maladie du bonheur les eaane » ?

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son agitation pour un désir de gloire, son insouciance pour du courage etde la résolution. « Quelque plan de sagesse qu'on puisse former, en quelque lieu qu'on aille se cacher, on ne peut éviter d'être entraîné par la folie, pétri par l'opinion, heurté par la violence, enlacé parla ruse, calomnié par l'envie, raillé par des femmes d'un sexe ou de l'autre, emmailloté par des tyrans stupides, mais qui sont quelquefois respectables dans l'ordre de la nature ou de la société ; ainsi gardons-nous d'éteindre en nous la soif de l'immortalité : autant soutTrir glorieusement dans un grand cercle, que d'être percé de mille aiguilles dans un coin obscur de cette terre. » Quoi qu'il en dise, l'insensé pare encore l'avenir des faveurs dont il jouit si dédaigneusement. Sous les grands arbres de son parc, en regardant couler la Seine, il n'imagine pas d'orages que ne puissent apaiser son geste noble et sa voix: académique. En donnant « de la souplesse à sa voix, à son regard, à sa physionomie, à toute son action », il se flatte « de faire avancer ou reculer à son gré les marionnettes ». Cet homme pénétrant ne se doute pas que c'est un médiocre ambitieux que

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celui qui fait à vingt-huit ans une théorie de l'ambition. Cet « intellectuel » n'a pas médité cette pensée du sage et grand Buffon : « Dans cet état d'illusion et de ténèbres, nous voudrions changer la nature même de notre àme ; elle ne nous a été donnée que pour connaître ; nous ne voudrions l'employer qu'à sentir ' ». 11 part donc pour le beau voyage. Son petit catéchisme machiavélique et moqueur, voilà son ancre et sa boussole. Mais il s'estchargé lui-même de dévoiler le véritable but de cet ouvrage. Il s'agissait pour lui, en 1788, de « conserver son caractère à la même température et de garantir ses résolutions des vicissitudes, de la chaleur et des mouvements alternatifs de son sang. » Quel aveu pour ce rameur quand il va monter dans la galère !

^ Discours sur la nature des animaux.

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