‹ Un épicurien sous la Terreur; Hérault de Séchelles (1759-1794); d'après des documents inéditsChapitre 4 sur 24 · DEUXIEME PARTIE L'IVRESSE RÉA^OLUÏIONNAIRE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE L'IVRESSE RÉA^OLUÏIONNAIRE

CIIAi'ITUl-: PREMIER

UN VOYAGE EiN SUISSE EN 1781)

A l'assaut de la Bastille. — Exaltation et dilettantisme. — Les soucis du châtelain d'Epone. — Alarmes de sa famille.

— Départ pour la Suisse. — Détaila sur la Société d'Olten.

— Effet produit sur Hérault par la démocratie suisse. — Les droits de l'homme et les Suisses. — Vers la belle Italie. — Les prisons du roi di^ Sardaisne. — Retour à Paris.

« Faire à son début quelque chose de grand, ou au moins détonnant, écrivait Hérault dans son Codicille, de peur que la première idée ne soit la dernière. » 11 s'était fixé l'âge de trente ans pour inaugurer un grand dessein.

Le matin du 14 juillet, le bruit montant de la foule qui gronde, qui se rue vers la Bastille, l'arrache à sa maîtresse ou à ses livres. Sans doute il s'y mêla d'abord en simple badaud. Le Moniteur signale beaucoup de gens paisibles.

d'abbés, même de gens de cour. Beaumarchais, sur la terrasse deson jardin, contemple la scène à côté du duc de Chartres et de M'"^ de Genlis. Paméla, vêtue de rouge, erre parmi les groupes, suivie d'un piqueur du duc d'Orléans. L'abbé d'Espagnac, conseiller au Parlement, a pris les armes. Dussaulx, de rAcadémie des Inscriptions, comptera parmi les vainqueurs de la journée, ainsi que l'abbé Fauchet et de nombreux avocats. Pasquier escorte galamment M''*' Contât. Des carrosses armoriés attendent au coin des rues de jolies curieuses. Le jeune habitant d'Epone vit-il poindre subitement l'occasion qui devait illustrer sa jeunesse ? Fut-il gagné par l'enthousiasme public, entraîné par l'élan des assaillants ? La foule profère des cris de mort contre Marie-Antoinette, sa bienfaitrice, et sa cousine, iM"^*^ de Polignac. Il s'y mêle, lui, un des premiers magistrats du royaume ! Il se pousse où il est poussé au premier rang des furieux qui vont escalader les tours ; il se lance avec eux. Deux hommes sont tués à ses côtés \ De toute sa carrière révolution-

^ « Au 14 Juillet, à la Bastille. j"ai eu deux hommes tués à mes côtés. » Notes rie Topino-Lcbrun au procès des dantonistes.

naire, tel fut le seul acte qu.-il accomplit spontanément. Sa première idée détei'mina toutes les autres, jusqu'à la dernière. L'imprudent mit son doigt dolicat dans l'engrenage, et fut emporté.

Aussitôt son exaltation devint folle et acheva de l'aveugler. Possédé de l'ivresse révolutionnaire, il se crut revenu aux temps de la Ligue et de la Fronde, quand l'émeute faisait et défaisait les ministres. Bellart le vit au parquet, où il continuait tranquillement d'exercer ses fonctions. Il entendit de sa bouche le récit du massacre de l'intendant Berthier et du vieux Foulon, son beau-père, que le peuple avait forcé de baiser la tète de son gendre.

Hérault parlait « avec une sorte de naturel et de légèreté ». Il contait cette aventure ^ presque ))laisamment, comme quelque chose qui n'eût été que ridicule... Figurez-vous un peu cette scène, narrait-il en ricanant, et ce malotru présentant la tête au beau-père, comme s'il eût dit au gendre : Baise papa, baise papa ». Bellart en eut le frisson, mais il ajoute : « Cet homme n'était pas barbare ; il n'était pas révolutionnaire même. 11 l'était si peu que quand on lui

lus IIHRAULT DK SKCM KLL ES

demandait de quel parti il était, il répondait qu'il était du parti qui se f... des deux autres. Et cela était vrai'. »

Son secrétaire privé, Ysabeau, partageait les idées nouvelles. Hérault se l'attacha plus étroitement. Par acte notarié du 6 février 1789, il lui iit une donation de (JO.OOO livres, à retenir sur sa succession. Il avait antérieurement constitué une rente viagère de 700 livres à Pigeau, son secrétaire du Parlement, qui ne suivit pas le mouvement révolutionnaire, mais continua ses services à la famille de son maître.

Hérault allait bavarder et « ricaner » au cercle de Valois, fondé sous le patronage du duc d'Orléans, dans un riche appartement du Palais-Royal. « C'était le seul club peut-être », dit Pasquier, qui y passait sa vie, « où la similitude d'opinions ne fut pas une condition rigoureuse d'admission ». On s'y retrouvait entre gens de bonne compagnie, amis des lumières et de la liberté. C'était le rendez-vous préféré de la minorité de la noblesse, composée de brillants jeunes gens, dont les familles avaient

' Bellakt, loc. cit.

UN VOYAGl': EN SUISSE EN 178'.» 10;)

été comblées de grâces et d'honneurs. « La grande naissance, dit M'"' de Chastenay, était un peu rorgueii de cette minorité. » Biron. Talleyrand, le vicomte de Xoailles, Saint-Fargeauy coudoyaient Mirabeau etLafayette, Siéyès et Gondorcet, Chamfort et Laclos. Les soupers étaient excellents, les discussions pleines d'entrain. Par les fenêtres on regardait gaiement l'émeute bouillonner dans le jardin. Hérault, dans son fauteuil, s'enthousiasmait pour la justice, seule passion qui puisse enflammer les sceptiques, à la condition de ne pas troubler leurs aises.

Ce joyeux révolutionnaire eut avec la municipalité d'Epone un démêlé des plus piquants. 11 jouissait au village des droits seigneuriaux et rendait justice conjointement avec messieurs du chapitre de Paris, qui portaient le titre de seigneurs d'Epone et de Mézières ; lui-même s'intitulait haut et puissant seigneur de Vélanne, La Villeneuve, des fiefs de Saint-Nicaise, Bréval, Saint-Martin, Cocheret. Saint-Béat et Saint- Nicolas, situés en paroisse d'Epone et de Mézières ; comme Buffon à Montbard, il se montrait à l'église au banc seigneurial. La nuit

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du 4 août mit fin à ses privilèges, dont le droit de chasse était le plus précieux. Le sieur Vignon fut nommé syndic de la municipalité et commandant de la garde bourgeoise. Coursier, garde-chasse d'Héraull de Séchelles, fort de la protection du seigneur, prétendit rester armé au mépris des lois nouvelles et blessa même d'un coup de fusil, à la suile dune altercation, le propre neveu du syndic. Une patrouille envoyée pour Tarrêter enfonça la porte de sa maison. Coursier se réfugia dans le château; dans la nuit du 12 au 13 septembre, la population ameutée en fit le siège; Coursier n'échappa à la mort qu'en s'évadant.

Pour le coup, notre avocat général cessa de rire. « M. Hérault, écrivit-il à Vignon, qui par ses fonctions doit être le défenseur de la loi, ne souffrira jamais qu'on ose porter la moindre atteinte au bon ordre et à sa propriété dans tout ce qui dépend de lui. Résolu de maintenir dans tous les temps les principes avec fermeté et promptitude, il a envoyé en conséquence M. Ysabeau, son secrétaire, à charge de faire constater le délit d'une manière authentique et légale... » Après avoir rappelé les faits et

dénoncé les coupables, « il ne reste plus, ajoutait-il, qu'à les livrer à la justice prévôtale. Leur châtiment, que les juges ne pourraient s'empêcher de prononcer, serait un exemple éclatant et terrible, qui rappellerait à ces citoyens coupables qu'il existe encore des lois ; et cette justice ne manqueiait pas d'être protégée par FAssemblée Nationale, qui a la ferme intention (d'ici à quelques jours) de rendre plus actif et plus sévère que jamais le pouvoir exécutif dont elle reconnaît la nécessité ».

Après avoir brandi au-dessus des paysans d'Epone ce foudroyant Qnos efio..., le puissant magistrat laissait retomber son bras redoutable :

« M. Hérault veut bien cette fuis, pour terminer celte mallieureuse affaire, prendre les voies les plus conformes aux sentiments de son cœur, mais aux conditions suivantes :

« \° M. Yignon, syndic de la municipalité et commandant de la milice, reconnaîtra dans une délibération delà municipalité qu'il a été l'instigateur du complot.

« 2" A l'avenir la municipalité garantira, autant qu'il est possible, de toutes espèces d'atteintes la personne du nommé Coursier, garde-chasse, comme aussi elle voudra bien garantir des mêmes dangers la propriété de M. Hérault et la personne du sieur Laurent, qui le représente en tant que régisseur.

112 HERAULT DE SECllELLES

« M. Hérault regarde cet écrit comme le renouvellement d'une alliance plus étroite entre lui et les habitants dans tous les temps ; il sera disposé de son côté à en remplir les engagements. ».

Vigiion, modeste avoué, héréditairement jaloux du châtelain, ne se laissa pas intimider. Il répondit en homme dont le tour était venu de lever la tête et même d'avoir de l'esprit. Il expliqua fort habilement les faits et ajouta :

« Gomment M. Hérault, qui s'est toujours présenté comme un homme juste et bon, peut-il :

« 1° Me condamner sans m'entendre ;

« 2° Me faire espérer une grâce quand je ne suis pas coupable :

« 3° Me menacer d'une poursuite qui n'aurait aucun fondement.

« Mon extrême considération pour M. Hérault me fait voir avec peine le mémoire qu'il ma fait remettre par M. le curé d'Epone. Comment un homme de loi peut-il promettre une grâce à celui qui n'est pas coupable? Comment peut-il me persuader, par ses propositions, que c'est par considération pour les habitants de la paroisse qu'il veut bien oublier le passé, quand c'est tout le contraire ; car malgré que je ne sois pas coupable, pénétré réellement des sentiments que M. Hérault veut faire connaître, je signerais tout ce qu'on voudrait; mais M. Hérault est-il le juge suprême de tous les citoyens"? Et si je me reconnaissais coupable, n'aurait-il pas les lois passées et futures derrière lui pour me punir? Les habitants qui connais-

UiX VOYAGE EN SUISSE EN 1789 113

sent mon innocence, dont la plupart sont mes parents, resteraient-ils tranquilles, surtout dans un temps où la liberté est réellement entendue? Ne serait-ce pas au contraire un sujet d'animer toute la paroisse contre M. Hérault, ce qui entraînerait peut-être des mallieurs infinis et qui me causerait à moi un grand chagrin, et par ma considération pour M. Hérault et tout ce qui lui appartient, et par les troubles publics qui pourraient naître.

« Je supplie donc M. Hérault de vouloir bien entendre la totalité des habitants et de vouloir bien ne pas cesser d'être juste, m'étant infiniment plus agréable, par attachement et par reconnaissance pour M. Hérault, de recevoir de lui-même l'erreur dans laquelle on l'a pu jeter, que d'être forcé de l'obtenir parle tribunal de la Nation, seul moyen qui lui resterait. ».

Ayant ainsi donné à M. T Avocat général une bonne leçon de droit révolutionnaire, Vignon transcrivit, de sa plus belle écriture, les deuxlettres sur le registre de la municipalité, en face d'un procès-verbal qui applaudissait aux décrets du 4 août et demandait à l'Assemblée Nationale sa protection contre les menaces du châtelain d'Epone et les attentats de son gardechasse'. Au fond, Hérault de Séchelles était persuadé, comme d'Esprémesnil, qu'un arrêt

1 Arcltices iiittuicipalcs d'Epoiie. (I^egistre des délibérations communales, 17 septembre 1789.)

m lIliRAULT DK SEGHELLI'S

(lu Parlement suffirait à dompter la Révolution, quand elle aurait cessé de lui plaire.

Les événements avaient jeté sa famille dans un trouble profond. Dans la nuit du l() au 17 juillet, la duchesse de Polignac . haïe du public et devenue Tobjet des soupçons les plus infâmes, cédant aux supplications de la reine, quitta Paris avec son mari, sa fille, la duchesse de Guiche, sa belle-su'ur. la comtesse Diane de Polignac, et se réfugia en Suisse; le comte d'Artois vint bientôt les y rejoindre avec M™° de Polastron ; les Polignac accompagnèrent le prince à Turin. La sœur de M™" Hérault, M""" de Saint-Gilles, suivit bientôt cet exemple. Le fils du maréchal de Contades et ses deux petits-fils, tous trois officiers, émigrèrent également. Hérault de Séchelles vit ainsi lever par ses proches l'étendard de la contre-révolution.

Dans leur propriété du Grand-Berceau, à Livrv, non loin d'Epone , où elles s'étaient fixées, les dames Hérault et le maréchal de Contades contemplaient avec douleur les événements. La conduite du dernier des Séchelles leur donnait les plus vives alarmes. Ainsi cet enfant chéri, objet unique de leurs joies et de

leurs espérances, que la nature a\ait paré de ses dons les plus rares et pour qui leur affection jalouse rêvait les plus brillantes destinées, perdait son avenir en participant à des troubles coupables, et que leur confiance aveugle dans la monarchie estimait passagers; chrétien, il insultait à la foi de ses pères; magistrat, il trahissait son corps et son roi; gentilhomme, il se mêlait à une canaille scélérate et vile. Le grandpère Magon de la Lande, les grands oncles Magon de la Blinaye et Magon de la Balue se joignirent à la grand'mère et à la mère, pour opposer à Marie-Jean les conseils de la raison, l'expérience de l'âge, la voix du cœur. Sans doute on lui cita l'exemple du sage et religieux Dambray. Tout échoua, jusqu'aux emportements du maréchal de Contades, dont le naturel était fort violent. Cette famille désespérée résolut donc de recourir aux grands moyens; elle décida d'éloigner de France le jeune fou, de le faire changer d'air, voyager loin de ce Paris fiévreux. Pour l'y contraindre on le menaça de le priver des dons abondants, qui lui permettaient sa vie brillante et ses plaisirs coûteux, Hérault de Séchelles consentit à ce dé-

116 HERAULT DE SEGHELLES

part, qui avait toutes les apparences d'une émigration. La disgrâce où Topinion tenait les parlementaires, la défaveur qui s'attachait à sa parenté lui rendaient difficile l'accès de la politique. D'ailleurs l'assemblée seule devait attirer les regards jusqu'à l'achèvement de la Constitution. Loin de ce grand théâtre, il n'eût joué qu'un rôle subalterne. Le Parlement avait été déclaré, le o novembre, en vacances indéfinies; Hérault ne faisait pas partie de la chambre des vacations. Enfin l'habile homme n'interrogeait pas l'avenir sans inquiétude; peut-être craignait-il déjà de s'être à l'excès compromis? Son machiavélisme hésitait: il consultait anxieusement le plan d'action qu'il avait tracé d'une main si sûre. Au lendemain des journées d'octobre, ce grand révolutionnaire se résigna donc à débuter dans la Révolution par un voyage en Suisse \

Vêtu d'une simple veste et d'un pantalon de toile bleue rayée, chaussé de gros souliers, il prit en main le bâton du pèlerin pour revoir

^ u Maltraité par mes parents, j"ai voyagé, j'ai été incarcéré trois semaines en Sarduigne et je suis revenu. » Notes de Topiao-Lcbnm.

les monts sublimes où flottaient les rêves du grand Rousseau. 11 fit ainsi à pied plusieurs centaines de lieues, traversa l'Alsace et séjourna à Strasbourg. Un savant de ses amis lui recommanda d'aller voir en Suisse l'assemblée dOlten, qui se tenait chaque année, au mois de mai, dans la petite ville de ce nom. Les professeurs les plus célèbres et les artistes les plus habiles des treize cantons s'y donnaient chaque année rendez-vous.

C'est cet épisode de son voyage, qu'Hérault lui-même nous a conté dans une plaquette, ignorée jusqu'ici de tous ses biographes, et que, tîdèle à ses habitudes de délicat, il ne fit imprimer à son retour qu'à très peu d'exemplaires et sans nom d'auteur, sous ce titre : Détails sur la Soc'iélé cTOlten. Ce petit écrit par son naturel, sa verve et sa malice figurera sans désavantage à côté de la Visite à Bufjon. 11 fut écrit à Saint-Call, « sur la montagne des roses bleues, près de l'étang, le 3 juin 1790 ».

Hérault arrivait à Olten, enthousiasmé par « la plus belle nature de toutes les natures du monde » et ravi de voir un peuple libre. La plus grande égalité régnait parmi les Suisses ;

118 HERAULT DE SÉCHEELES

la tolérance religieuse était chez eux un constant souci. Les chaînes de leurs montagnes semblaient resserrer leurs cœurs. Le chant cFOlten disait la beauté de la Suisse et l'héroïsme de ses habitants; il exaltait les droits de l'homme et les joies de la liberté. Il y avait un couplet contre le baron de Besenval :

« L'on dit bien de certain Suisse qu'il n'est plus digne de ce nom, que dégénéré, il n'aime plus que l'or, la faveur et les femmes. Qui d'entre nous mériterait ce reproche? Qui ?... »

Mais l'élève de Fabbé Auger aimait à orner la liberté des grâces athéniennes et de Fesprit français. Quand il entra dans le vaste grenier où l'assemblée d'Olten avait commencé de siéger, c'est-à-dire de boire et de manger, son premier soin fut d'observer les figures.

« Il y eu avait d'excellentes. J'avais à ma droite un énorme ministre du canton de Bâle, vrai cochon, grosses lèvres, col enfoncé dans les épaules ; quand il voulait regarder son voisin, il commençait par fermer les yeux, puis il les rouvrait tout grands et vous fixait avec le dessous de l'œil. S. côté de lui était un profe.'^seur en théologie de Zurich, étique et jaune, à dents de cheval. 11 avait jeté sur la nuque de son long col une ample perruque à marrons, dont la moitié, prise dans

le collet de son habit, donnait à ce qui restait extérieurement l'air d'une queue de perroquet déjetée. Plus loin un petit pasteur de Neufchâtel, coiffé en jockey, faisait le joli cœur auprès d'une Bàloise au bec serré, qui ne riait que du coin d'une lèvre. Le petit coquin avait à son côté une baillive à triple menton du pays de Berne, vieille vache, qui d'un bout de la table à l'autre appelait son mari avec une voix d'homme et disait toujours : Monsieur le Paillif. .. »

Vers la tin du repas, une demi-douzaine de musiciens, coureurs de \ilkige, arrivèrent et se rangèrent en demi-cercle :

« Au milieu une bonne maman en cornette, apparemment la grand'mère de la troupe, tenait dans son bec une clarinette qu'elle maniait avec dignité. Deux grandes filles bien bâties, établies à chacun de ses flancs et affublées d'un chapeau rond, donnaient du cor, tandis qu'un ménétrier et un petit bonhomme fermaient les deux bouts de ce chœur grotesque, l'un par une flûte, l'autre par un violon. Je n'ai jamais rien entendu de plus aigu et de plus discordant que ce concert de famille. Ils entonnèrent une musique suisse : à l'instant, à mon grand étonnement, chacun des convives tira un papier de sa poche, et vieux ou jeunes, femmes ou prêtres, depuis le petit ministre jockey jusqu'au curé calotte à l'oreille, tout le monde se mit à chanter... »

Boire et chanter, tel était le plus grand plaisir de cette académie. Elle n'y renonçait que

120 HERAULT bE SECHELLES

pour fumer la pipe. « [Is s'approchaient de moi, dit Hérault, et me lâchant une houiïée me disaient très sérieusement : M. le Français, estce que ma pipe ne vous incommode pas? » Bientôt on se remit à souper. D'innombrables pâtés, de plus nombreuses bouteilles furent englouties en un instant et deux cents voix ivres se remirent à chanter le chant d'Olten. Dans une fumée suffocante, avec « des coups de gueule affreux », les convives jetaient leurs serviettes dans les plats et couraient à travers les tables « comme des bacchantes », se claquant dans les mains et se donnant de gros baisers. Hérault entretint un professeur de grec, mais n'entendit guère que des pauvretés et trouva l'érudition « vineuse ». Cependant il fallait un nouveau prétexte à boire. Les jeunes gens suspendirent une épée au plafond et chacun dut y eniiler son chapeau. Ce singulier trophée s'appelait le pè?-e fie la patrie. 11 fut salué du plus grossier délire. Un orage éclatait au dehors ; « mais le père éternel tonnait en vain ; on ne fit attention qu'au père de la patrie ». Décidément les Suisses n'étaient pas « un peuple fort spirituel ». Livrés à la vie animale

l'N VOYAGE EN SUISSE EN 1789 121

ils ignoraient les commodités les plus ordinaires. Pour comble de malheur, Hérault éprouva, en se couchant, que les lits étaient « trop courts de deux ou trois pieds pour une créature raisonnable ».

Telle était en Suisse l'image de la liberté. r,et ami des lumières n'en croyait pas ses yeux. Cependant il n'était pas au bout de ses peines. 11 s'aperçut bientôt avec douleur de cette chose étonnante, que les droits de Ihomme n'étaient pour les Suisses que les droits des Suisses ; la liberté française leur était déjà suspecte et l'Assemblée >sationale, odieuse. Ouel scandale I « Vous êtes né, monsieur, dans un pays, qui a pris le mors aux dents », lui dit le président de TAcadémie, M. Orelli, de Zurich. — (( Monsieur, répondit Hérault, c'est afin de passerions les autres peuples ». « X'avez-vous remarqué avec plaisir, monsieur, notre manière d'être », lui dit très sérieusement un autre de ces bonnes gens ; « depuis que nous sommes ici personne n'a parlé de politique, ni d'objets sérieux, nous n'avons fait que boire, que chanter! » Cette fois, Hérault se révolta. 11 sentit pour ces républicains le mépris que les théori-

ciens de 1789, un Siéyès par exemple, nourrissaient, quoiqu'on en ait dit, pour le parlementarisme anglais. Un peuple n'était libre, d'après lui, que lorsqu'il exerçait sa souveraineté par lui-même, ou du moins par ses représentants librement élus ; d'après cela, les trois quarts de la Suisse n'étaient pas libres. « Pour être sans roi, on peut n'en être pas moins sans maîtres ». Les cantons n'avaient-ils pas conservé des nobles, des prêtres, des droits féodaux. Non, en dépit de son antique histoire, de ses roches sauvages et de ses cavernes solitaires, l'Helvétie, l'heureuse Helvétie, n'était pas libre. « J'en jure, s'écria Hérault, par les saines lumières de la philosophie, par les sentiments immuables de l'humanité ! »

Après avoir vu des démocrates, le héros de la Bastille écrivit donc sur son carnet de voyage ces deux vers de Virgile :

(Juod genus hoc hominum'? Quœve hune tum barbaia Permittit patria '? [morem.

On lui dit pourtant qu'il existait dans ces belles montagnes un canton, un seul, où la dignité de l'homme ne cessait jamais d'être res-

pectée. « Ah ! si cela pouvait être vrai ! Si mes yeux... Je pars pour Appenzel ! » C'était partir pour le Monomotapa.

Avant (le gagner Saint-Gall et Appenzel, Hérault fut à Zurich [)our revoir Lavater. Celuici venait justement de composer un peliL recueil à l'usage de ses amis, intitulé Sourenir à des voyageurs clwiis, qu'il avait dédié à Mathieu de Montmorency; on y lit des pensées qui semblent dues à Hérault lui-même :

« Voyager pour jouir tous les jours davantage de nos semblables, pour l'amour des hommes sages, bons, supérieurs qui nous apparaissent ; voyager pour mieux jouir de la Nature, cette déesse et souveraine de tout ce qui est beau et de tout ce qui est bon ; voyager pour jouir chaque jour davantage de soi-même, comme du souverain de cette souveraine... «

Mais il en était d'autres qu'Hérault pouvait utilement méditer :

« Les voyages de la plupart des hommes sont des pèlerinages d'un égoïste vers un autre égoïste. L'égoïste ne possède ni le talent de jouir, ni celui de faire jouir de lui... L'oubli de soi-même est le principal moyen de faire jouir de soi-même... Qu'il y a de sagesse dans ce mot du Socrate juif : Celui qui renonce à sa vie la trouvera. »

La première consultation qu'Hérault avait obtenue de l'inventeur de la physiognomonie Favait mis en goût. Plus que jamais il interrogeait l'avenir et voulait lui arracher le secret de sa destinée. Il fit encore faire son portrait par un artiste local et le soumit avant son départ aux méditations de Lavater ; témoin ce billet qu'il lui adressait, et où ce bel homme plaisante modestement de ses charmes :

« Depuis que je vois ce portrait tini, je vous avoue avec une franchise suisse que, quoique je sois bien gros et bien noir, le peintre a cependant enchéri encore sur tout cela. C'est le jugement qu'en ont porté ici plusieurs personnes. Au surplus j'abandonne le tout à votre tendre amitié, dont vous m'avez déjà donné tant de preuves. Je vous conjure seulement de nen point parler à l'artiste que cela pourrait affliger. C'est un jeune homme fort intéressant et qui a du talent. Le modèle n'était pas fait pour l'inspirer. Adieu, adieu, je vous renouvelle l'hommage d'un cœur qui est tout a vous pour la vie*.

Hérault.

26 juin d790.

On ne sait quelle fut cette fois la prophétie. Hérault, en partant, écrivit sur l'album de

^ StacUbibliotcl;, Zurich. — Lavater était encore en correspondance, à cette époque, avec M. lîolland de Ghambau-

UN VOYAGi: EN SUISSE EN 1789 12o

Lavaler : « Je nai jamais rencontré d'homme qui m'ait j)lus fait rêver et qui sous mille rapports m'ait paru approcher davantage de la perfection. J'aurais voulu lui donner mon cœur et mon esprit pour les recevoir ensuite de ses mains. Un souvenir immortel le rendra sans cesse présent à ma pensée. Je l'admire... et je pars!... Pourquoi 1 ai-je connu'? » Hérault écrivit encore une fois à Lavater de Glaris pour lui recommander deux Français qu'il y avait rencontrés, MM. Chevalier et de la Boulaye. A Lucerne, il sentretint avec le général Ffifferet M. Meyer-Schauensee, membre du grand Conseil, qui rappelaient plus tard « les jours délicieux » qu'ils avaient passés avec lui, déclarant « qu'on ne pouvait avoir plus de connaissances et de lumières- ».

Hérault traversa toute la Suisse pendant l'été ;

doiii, jeune conseiller au Parlement, qui lui avait été adressé par Hérault de Séchelles, ainsi qu'avec M. et M'"*-' Holand de la Platière, dont la visite l'avait « réconcilié avec les voyageurs français ». Roland et sa femme le traitaient de « père et ami .>. 11 répondait : « II est impossible de me nommer Lyon., sans me représenter M. et M"*'-* de la Platière ». V. Finsler, Lavater' s Beziehwujen zu Paris in deu Hevolutiûiisjahren 1789-9o. Zurich, 1898.

^ FixsLER, op. cit.

120 HERAULT DE SEGHELLES

en septembre il était à Genève. Le pays était rempli d'émigrés, qui armaient et intriguaient. Le prince de Condé était à Berne, le comte d'Antraigues à Lausanne ; Mirabeau cadet rassemblait « sa troupe pillarde et dorée ». « Des conseillers (lu défunt Parlement ne paraissaient plus qu'en uniforme, bottes et éperons... On ne peut se faire une idée de la bêtise de tout ce monde là », écrivait Bascher, secrétaire de l'ambassade de France \ Hérault était naturellement suspect; il discourait imprudemment. A Olten déjà, des Soleurois catholiques « au gros ventre, visage rouge, œil fixe, tête chauve, vraies faces de tyrans romains », fronçaient le sourcil en le regardant, le soupçonnaient d'être venu porter la mauvaise parole dans les cantons et parlaient tout haut de le traiter en espion.

Dès qu'il fut à Genève, la police du roi de Sardaigne le tint en observation. Un agent de Carouge le signala au gouverneur de Chambéry, ainsi qu'un M. do Cambris, son comj)agnon. (( On fait beaucoup l'éloge de ce premier, qu'il est doué et reconnu comme un grand génie et

1 A. E. Suisse, 1790-91.

beau parleur; ils doivent aller tous les deux dans peu de temps à Turin. » Le signalement d'Hérault de Séchelles fut aussitôt envoyé aux: autorités de Thonon et d'Evian et un ordre d'expulsion fut lancé contre lui.

La veille de son départ de Genève, une lettre particulière avertit le voyageur du sort qui l'attendait, dès qu'il aurait franchi les frontières de la Savoie, Mais comment résister au plaisir de voir la belle Italie ! Il partit seul le 31 septembre, se promettant bien de dépister la police et comptant seulement traverser le Piémont pour se rendre en Toscane. 11 ne pensait plus guère à la révolution et écrivait à son secrétaire Pigeau pour le féliciter « de n'avoir pas été enseveli sous les décombres d'une maison qui avait sauté. » Il annonça partout qu'il prenait le chemin de la Suisse, fit en effet une excursion au Mont Blanc et grava par dérision son nom sur les glaces ; mais il revint aussitôt sur Chambéry, n'y passa que quelques heures et montra, sans être arrêté, son passeport au pont de Montmélian. 11 traversa sans obstacle Lansleburg, la Novatese, Suse et gagna Turin, où se trouvaient le comte d'Artois et tous les Polignac. Averti

128 HÉRAULT IJ !•: SECHELLIiS

par la rumeLir publique, son cousin, le due de Polignac, vint le trouver: il lui certifia l'existence de l'ordre d'expulsion lancé contre lui, déclara qu'on l'avait fait passer pour « un député de la propagande » et que sa vie même était en danger, s'il ne fuyait au plus vite. Comme il était toujours vêtu de sa veste et de son pantalon de toile bleue, on l'accusait de s'être à dessein déguisé en paysan '. Hérault protesta de son innocence; le duc lui promit d'intervenir en sa faveur. Il partit cependant, « ne trouvant pas naturel d'attendre un ordre aussi peu fait pour lui ». Le lendemain, six ou sept hommes pénétraient dans la chambre qu'il occupait la veille, et fouillaient jusque sous le lit, en proférant des menaces violentes. 11 fut bientôt arrêté à Rivoli, où il attendait sa voiture et ses effets. « Interrogé militairement et très bêtement », en vnin il s'indigna devant l'officier de place du traitement qu'on faisait subir à « un magistrat, à un homme contre lequel on ne pouvait articuler aucun fait, citer un seul discours, un seul écrit... » 11 finit son voyage en

^ Storia milita re ciel Piemo)Ue, I, 66, citée par le marquis Costa de Beaubegard. Un homme d'autrefois, p. 107.

prison ; au bout de trois semaines, il fut expulsé et banni pour la vie des États du roi de Sardaigne. Au mois de novembre 1790, il était de retour à Paris '.

'■ A. N. — F'4742. — Quand Hérault fut envoyé en mission à Ghambéry, en 1792, il y retrouva toutes les pièces relatives à son arrestation et les réunit dans une chemise, qui porte : Certificats de civisme donnés au citoyen Hérault par la cour de Turin. Toutefois il a déchiré la page de sa lettre au commandant de Turin, dans laquelle il protestait de son innocence. — Cf. Aulard, Jacobins, IV, p. 541 (Discours d'Hérault du 2 décembre 1792).

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