‹ Un épicurien sous la Terreur; Hérault de Séchelles (1759-1794); d'après des documents inéditsChapitre 5 sur 24 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'abbé Auger. — Lepeletier de Saint-Fargeau. — Le régime nouveau. — Juge à Paris. — Commissaire en Alsace. — Belle réception au.v Jacobins. — A la Cour de cassation. — Vareunes. — Député. — La pente glissante.

La Révolution marchait à pas de géant. On eût dit une nouvelle époque de la nature, que Ruffon n'avait pas prévue. Sur les ruines du trône s'élevait la tribune, où Mirabeau tonnait comme un dieu. Barnave y portait la flamme de la jeunesse et Duport la véhémence du droit nouveau. Des réputations sortaient de l'ombre ; d'éclatantes fortunes se fondaient. Le vieux maître d'Hérault de Séchelles, le bon abbé Auger, était dans le ravissement. Il entendait en France les accents de Démoslhène ; il retrouvait Athènes, ses lois, ses citoyens, et prenait Périclès à témoin de son bonheur. Il rêvait maintenant d'établir des jeux publics pour la

jeunesse, de construire un péristyle sur la place Louis X\^ Cependant les séances de l'Assemblée nationale l'effrayaient. « Quels cris ! quels tumultes! s'écriait-il... Vont-ils donc profaner le temple de la patrie ? » Il se consolait en pensant que l'état de liberté est un état de lutte, d'agitation, et l'excellent homme recommandait aux prêtres de rester des ministres de paix '.

Le 15 octobre 1790, le Parlement fut définitivement supprimé. Depuis un an, la chambre des vacations siégeait seule ; ses membres, avant de se séparer, signèrent une protestation secrète. L'événement fut à peine remarqué ; un anonyme, à peu près seul à exprimer ses regrets, intitula son libelle : Vor clamentis in deserto ^

Lepeletier de Saint-Fargeau s'était décidément rallié à l'opinion dominante. Comme Hérault de Séchelles, il avait du rompr^ra^vec ses affections les plus chères. Parent ou allié de la haute noblesse, « toutes les portes », écrit son frère Félix, « en furent bientôt fermées pour

' Moyens d'assurer la Révolution, d'en tirer le plus grand parti pour le bonheur et la prospérité de la France... par M. Vahhé Auger (fin de 1790j.

^ Bibliothèque de la Ville de Paris.

lui ». La Révolution, surtout dans la noblesse, déchirait les familles, des frères ennemis se réveillaient sous le même toit. Dans une discussion politique à table, un des parents de Saint-Fargeau alla jusqu'à lever son couteau sur lui. Celuici avait présenté à l'Assemblée une motion, qui supprimait pour les nobles le droit de s'appeler du nom de leur terre. Ce n'était là quun raffinement de l'orgueil de caste, resté très vivant chez ce démocrate. Cette mesure ne gênait que les familles obscures. Qui ne connaissait en France la célèbre famille des Lepeletier, depuis deux siècles « ancrée au grand banc du Parlement », et dont les membres ne s'appelaient de Saint-Fargeau, des Forts, de Rosanbo, de Mortefontaine ou d'Aunay, que pour se distinguer les uns des autres. Le :21 juin, Lepeletier obtint enfin l'honneur qu'il ambitionnait depuis silongtemps : ilfut élu, contre Sieyès lui-même, président de l'Assemblée \

^ Voici la lettre que lui écrivit à cette occasion sou beaupère, le vieux Joly de Fleury, sur un ton de grave ironie :

u Votre tante m'a dit hier, lorsque je suis rentré, mon cher fils, l'honneur que vous déférait la majorité.

« Il est flatteur de réunir les suffrages d'une assemblée si imposante.

« J'ai loin de ma pensée de me regarder dans ma vie privée

LEPELETIER D E S A I N T - F A R G E A U D'après un portrait de famille.

Hérault de Séchelles, qui maintenant avait soutrert pour la liberté, résolut d'entrer franchement dans le régime nouveau. Quelques mois avant, la publication du Livre Rouge révéla que les Polignac avaient obtenu plus de sept cent mille livres de traitement ou pensions annuelles, réversibles d'un membre de la famille sur l'autre. Mirabeau s'écria : « Mille écus à la famille d'Assas pour avoir sauvé l'État ; un million à la famille de Polignac pour l'avoir perdue ! » Mais Hérault avait commencé de triompher de la défaveur qui s'attachait à son nom et

comme capable de manquer à aucun point de la loi, ni par conséquent, en y manquant, de dire à Monsieur le Président, comme Maximus Fabius le dit à son fils qui, consul, commandait l'armée, où son père était employé lui-même : Expeliri volai an scires consulem agcre.

« Je suis persuadé que vous vous acquitterez bien, et très bien à tous égards, de ces fonctions.

« Je ferai toujours des vœux pour votre gloire, mais je penserai toujours aussi qu'il faut s'occuper à protéger et assurer à chaque citoyen ses propriétés, sa liberté, sa vie, et prendre des moyens efficaces à cette fin.

« Justitia et pax pour tous en général et chacun en particulier.

« Je vous embrasse, mon cher fils, et si Minette {a) était éveillée, elle en ferait autant que moi de tout son cœur.

« Ce 21 juin 1790.

(a) « C'était le nom que nous donnions à ma pelite-lllle qui était alors chez moi. »

B. N. Collection Jolij de Fleunj, 12480.

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à sa parenté. Il pensait que la Révolution touchait à son terme et que la constitution lui donnerait une assiette définitive. La puissance nouvelle de Féloquence Fencourageait. L'éclat des succès d'autrui l'enflammait. Il pensait réussir aisément dans la voie populaire et faire briller ses talents bien au-dessus des privilèges abolis.

L'occasion qu'il cherchait lui fut bientôt offerte ; le 6 décembre 1790, il fut élu juge aux nouveaux tribunaux du département de Paris, par 219 voix sur 621, et le vingt-troisième sur trente. L'assemblée électorale avait généralement porté son choix sur des avocats tels que Bigot de [^réameneu, Garran de Coulon, Merlin de Douai, Target, Treilhard, Tronchet, en y mêlant quelques anciens parlementaires, Dionis du Séjour, Duport, Fréteau, jadis conseillers, Lepeletier de Saint-Fargeau, et Lepeletier de Rosanbo, jadis présidents.

Ces deux derniers refusèrent. Rosanbo allégua des raisons de santé; Saint-Fargeau, sa récente élection d'administrateur du département de l'Yonne. A la vérité, les deux cousins, bien que d'opinions adverses, se révoltaient également à l'idée de recevoir du peuple un

siège de magistrat, qu'ils ne voulaient tenir que du roi et de leurs ancêtres. Comment croire d'ailleurs que l'antique Parlement fut à jamais anéanti? Le 8 décembre, Hérault de Séchelles, retenu alors au lit par un érysipèle, écrivit à l'assemblée électorale qu'il acceptait son élection. Le ^0 décembre, il s'y rendit et prononça ce petit discours :

Messieurs,

Je ne viens point vous remercier, puisque vous défendez la reconnaissance ; je puis du moins vous offrir le seul hommage qui soit digne de vous : un zèle ardent et durable pour la liberté.

Le choix de mes concitoyens a surpassé mon attente ; mais au moment que vos suffrages m'ont fait remonter au rang des juges, je n'ai dû écouter que la voix de la patrie, et je me suis empressé de lire mon devoir dans une bienveillance qui m'honore. Ainsi au milieu d'une révolution qui a tout changé, je vous devrai. Messieurs, de me retrouver encore le même en continuant de consacrer ma vie au maintien de la justice et aux intérêts de l'humanité^.

Kersaint, qui présidait, lui répondit, en termes très flatteurs, que « la justice était accoutumée à son nom >). Mais ses anciens collègues considérèrent son acceptation comme une aposta-

^ Charavav. L'Assemblée électorale de Paris (1790-91).

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sie. Hérault de Séchelles dira plus tard « que les contre-révolutionnaires en frémirent de rage » et qu'il lui fallut alors « quelque courage ». Sa grand'mère lui écrivit pour lui reprocher ce suprême attentat contre la majesté royale. Il rompit définitivement avec sa famille. qui le déshérita '.

Le nouveau juge eut à peine le temps d'occuper son siège. Un mois après, il était nommé commissaire du roi dans les départements du Haut et du Bas-Rhin, avec Foissey, président du tribunal de Nancy, et Mathieu Dumas, alors colonel. Son récent voyage en Alsace l'avait designé au choix des ministres. Cette province frontière était agitée par les émigrés qui pratiquaient des enrôlements, et trouvaient de nombreux complices parmi les officiers de ligne. De la rive gauche du Rhin, le cardinal de Rohan, chassé de son évêché, lançait des lettres pastorales, que les curés lisaient en chaire ; les moines excitaient les catholiques contre les protestants

' Bonneville {Portrait des personnages célèbres de la Révolution, 1796) préteud que, pour recouvrer sou héritage, il proposa à la Convenliou uue loi rétroactive sur un nouveau partage des successions depuis 1789. On nen trouve pas trace dans les débats.

et faisaient ouvertement appel à l'étranger. Telle était la situation que Victor de Broglie, député de Colmar et de Schlestadt, dénonçait le 20 janvier à l'Assemblée, en faisant décider renvoi immédiat de trois commissaires. Ce fut le pouvoir exécutif qui les désigna, mais la mission d'Hérault de Sechelles et de ses collègues est à noter comme le premier essai des assemblées élues pour intervenir directement dans le gouvernement par des commissaires, que les assemblées suivantes devaient choisir dans leur sein.

Hérault et Dumas rejoignirent aussitôt Foissey à Nancy. Ils écrivirent à Bouille, qui commandait les troupes d'Alsace et de Lorraine et résidait à Metz, pour se concerter avec lui. Bouille, qui préparait lévasion du roi, ne répondit pas et donna des instructions ostensibles au commandant de Strasbourg, M. de Klinglin. Celui-ci lit aux commissaires un accueil poli, mais plein de réserve. Le maire Diétrich, qui menait le parti constitutionnel, les reçut au contraire avec joie.

Les commissaires firent comparaître les curés des paroisses et les adjurèrent de calmer les

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esprits. Ils enjoignirent « aux moines de toutes couleurs » de rentrer dans leurs couvents et dispersèrent plusieurs sociétés catholiques. Le o février, ils arrivèrent à Colmar. La ville était remplie de soldats de la légion de Mirabeau. Ouand les voitures des commissaires s'arrêtèrent à la nuit tombante, devant l'hôtel des Six Montagnes^ ils furent accueillis par les cris de Vive le Roi, Vive le comte d'Artois, A bas la nation, Les commissaires à la lanterne ! hd. garde municipale était absente ; l'auberge allait être envahie. Soudain les croisées s'illuminèrent et les trois commissaires parurent à une fenêtre, bravant le danger et haranguant courageusement la foule au nom du roi et de l'Assemblée. On cria : Tirez sur eux ! L'instant était critique. Comme à l'assaut de la Bastille, Hérault fut digne de son sang militaire. « Mes collègues, écrit le brave Dumas, (irenl la meilleure contenance \ »

Par bonheur, une troupe de bateliers, armés de gatfes, accourut du quai de la Poissonnerie

1 Mathieu Dcmas. Mémoires, I. p. 484. Cf. Véron-Uéville. Histoire de la Révolution française dans le département du Haut-Iihin

DES FEUILLANTS A LA GIKO.XDi: 139

SOUS la conduite d'un de leurs patrons, Stockmeyer. Ils repoussèrent violemment les assaillants : il y eut de nombreux blessés. L'Assemblée, quand elle eut connaissance de ces faits, décerna solennellement des éloges à Slockmeyer, dont elle fit un béros national, et approuvai fermeté de ses commissaires. Le directoire et la force publique de Colmar furent aussitôt renouvelés. Ce ne fut pas le seul danger que courut Hérault. Une lettre anonyme du 19 avril le prévint que des Français de Genève voulaient le faire assassiner \

Revenus à Strasbourg, Dumas, Hérault et Foissey, installèrent Kellermann à la place de Kinglin, comme commandant des troupes. Un grand nombre d'officiers des régiments d'Huningue et de Landau émigrèrent aussitôt. Le cours du Rbin fut fortifié ; les places mises en état de défense. Un jeune lieutenant d'infanteterie, plein d'intelligence et d'enthousiasme, accompagnait les commissaires : c'était Desaix.

Les deux départements furent appelés à élire leurs nouveaux évêques. Hérault mettait une

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ardeur toute particulière à faire accepter par la population la Constitution civile du clergé, qui était le couronnement des théories gallicanes du Parlement. Mais la plupart des curés restèrent fidèles au cardinal de Rohan et refusèrent le serment civique. Enfin les commissaires provoquèrent dans presque toutes les villes la formation de sociétés d'Amis de la Constitution, qui s'affilièrent bientôt au club des Jacobins de Paris. Ces sociétés furent composées d'hommes fort honorables, banquiers, avocats, professeurs, officiers d'artillerie et du génie. Le 11 mars, à l'Assemblée, Victor de Bro£,lie rendit un solennel hommage à celle ardeur patriotique. « Les lialjitants de FAlsace, s'écria-t-il, d'une voix vibrante, n'ont pas oublié qu'en 1744, les ennemis qui eurent la témérité de passer le Rhin trouvèrent dans le courage des Alsaciens une barrière qu'ils ne purent jamais franchir pour retourner dans leur pays. »

Avant de rentrer à Paris, les commissaires lancèrent une proclamation aux Alsaciens. Elle présente un tableau complet des travaux accomplis, fait appel au patriotisme, à la conciliation, au respect du roi et de la Constitution. Le ton

est fort modéré et la forme facile et pompeuse l'a fait attribuer à Hérault de Séchelles.

Le 29 avril, Dumas se présentait au club des Jacobins, accompagné de ses deux collègues. Us furent salués d'applaudissements frénétiques el reçus membres par acclamation. Dumas lut la proclamation aux Alsaciens, dont l'impression fut aussitôt votée. Beauharnais, qui présidait, remercia les trois commissaires d'avoir su remplacer en Alsace « le flambeau du fanatisme par le feu sacré de l'amour de la patrie •» et d'avoir fait aux Jacobins de si nombreux prosélytes. Mais Brissot, dans son journal, se déclara choqué des marques « d'idolâtrie » prodiguées à Dumas, Hérault et Foissey ; il leur reprocha d'avoir invité les soldats à « l'amour pour le roi' ».

L'activité d'Hérault de Séchelles, sa fermeté courageuse et politique pendant sa mission l'avaient décidément signalé au public et consacré révolutionnaire. Le ministre de la Justice, Du-

' AuLARD. Jacobins, II, p. 369. — Hérault avait été régulièrement présenté par Larue et reçu le 10 mars 1791, ainsi que le prouve le certificat d'admission qui se trouve dans ses papiers. — On fît graver le portrait réuni des trois commissaires.

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port-Dutertre, le proposa pour la place fort importante de commissaire du roi près du nouveau tribunal de cassation, a M. Hérault, écrivitil, perd un état très brillant et il a compromis de grands capitaux, hasardé une fortune considérable, en se déclarant ouvertement ami du nouvel ordre de choses ; en acceptant une place de juge dans les tribunaux constitutionnels, il s'est exposé à perdre l'affection de ce qu'il avait de plus cher, espèce de courage très rare et qui suppose un caractère très élevé. » L'opinion, concluait-il, s'est déclarée en sa faveur. Ainsi se manifestait la reconnaissance des avocats pour l'ancien avocat général. Louis XVI, qui préparait son évasion, écrivit sur le rapport d'une main résignée : Bon pour M. Hérault^

11 fut nommé le M mai ; le 16, il vint prendre séance dans l'ancienne Grand'Ghambre du Parlement, à ce même banc des gens du roi, où, deux ans avant, il siégeait. Au lieu de la robe rouge et du chaperon fourré, il portait, avec la môme aisance, la mante et l'habit noir, avec le chapeau rond à plumes noires, ganse et bouton

i A. >'. — D m, 38i, — F'^- Seine, 27.

d'or ; à son cou pendait un ruban tricolore et une médaille portant Finscription : La Loi el le Roi. Les avocats, si humbles autrefois, qui maintenant faisaient, non sans morgue, figure de hauts magistrats, n'entendirent pas, sans une secrète joie, le majestueux Hérault prendre au milieu d'eux la parole, comme jadis parmi les Séguier, les d'Aguesseau, les Lepeletier, les Joly de Fleury, les dOrmesson et les d'Aligre.

« En rentrant, dit-il, dans cette enceinte fameuse où la Constitution a tout cliangé, il mest presque permis de dire que je n"ai pas changé moi-même. J'avais consacré ma jeunesse au culte des lois, mais plus spécialement ma vie entière à la justice, et la justice est éternelle. Parmi ces sénateurs, qui d'un cri unanime appelèrent ici la nation et conserveront du moins la gloire de l'avoir avertie de sa puissance, pourquoi fautil qu'un petit nombre soit resté fidèle à sa cause? Ah ! j'entends une voix qui dit au fond de mon cœur : celui qui, dans cette courte vie, continue chaque jour de servir ses semblables, est plus heureux que ceux qui, pouvant être utiles à la société, ont emporté loin d'elle tant de lumières, d'expériences et de talents. »

Gensonné lui répondit par de vifs éloges, et la Gazette des nouveaux Tribunaux y ajouta les siens \

^ Gazette des nouveaux Tribunaux. 1791, I, p. 321.

Hérault de Séchelles, aidé de son secrétaire Ysabeau, se mit avec ardeur à une tâche qui lui était familière . L'inexpérience des nouveaux juges le rendait indispensable. Pendant les mois de juillet et d'août il requit dans un grand nombre d'affaires. Les retards de procédure l'obligèrent à doubler les audiences et à en fixer la durée àseptheurespar jour. Le27 août, Hérault demanda deux ou trois substituts pour le suppléer au besoin.

Dans l'intervalle s'étaient déroulés les événements de Varennes. La fuite du roi, sa complicité subitement démasquée avec les émigrés et l'étranger troublèrent profondément les anciens serviteurs de la monarchie, qui s'étaient flattés, comme Séchelles et Saint-Fargeau, de concilier leurs traditions royalistes et leurs sentiments constitutionnels. Ce fut, dans le cours tumultueux de la Révolution, un de ces moments solennels, où les plus déterminés hésitèrent où bien des hommes sincères interrogèrent leur conscience avec angoisse.

Le 21 juin, Pasquier dînait au Club de Valois avec Beauharnais, Barnave, Menou, Alexandre de Lameth et Saint-Fargeau. Chacun semblait

découragé : Beauharnais et Menou convenaient avec tristesse des torts qu'on avait eus pour le roi. Saint-Fargeau, qui, depuis un an, n'ouvrait plus la bouche, et semblait absorbé dans d'interminables parties de billard, où il perdait avec un grand sang-froid beaucoup d'argent, éclata soudain en invectives furieuses contre le roi et la reine; bientôt, ne pouvant plus se contenir, il se leva de table et quitta la salle'. Le jour môme, on discutait à l'Assemblée le projet de code pénal, où ce futur régicide proposait l'abolition de la peine de mort.

Hérault de Séchelles, tout en restant fermement attaché à la Constitution, prit part au vif mouvement de réaction, qui détermina la sanglante répression du Champ de Mars. L'Assemblée l'inscrivit dans la liste des gouverneurs à choisir pour le dauphin. 11 quittâtes Jacobins, envahis par des éléments de désordre, et rendus responsables des derniers événements. A la suite de Duport, de Barnave et de Lameth, il entra au club des Feuillants, qui cherchait à réconcilier le roi et l'Assemblée. C'est dans ces

^ Mémoires du chancelier Pasol'ieh, 1, p. 63.

lu

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sages dispositions qu'il se présenta aux électeurs du département de Paris lors des élections pour la nouvelle législature.

Il fut élu, un des plus jeunes, le 16 septembre et abandonna les fonctions qu'il occupait ù la Cour de cassation. Le 17, il vint remercier l'assemblée électorale, rappela son passé, les dangers qu'il avait courus en Alsace. Il ajouta :

« Mais aujourd hui. Messieurs, que votre bienveillance m'investit de ces hautes fonctions, où la sagesse elle-même ne serait rien sans la fermeté, je viens promettre que la cause auguste de la liberté, que la souveraineté de la nation, que la sainteté de la Constitution n'auront pas de plus ardents défenseurs. Un grand ouvrage vient d'être achevé ; le vaisseau de la France est enfin construit au milieu des débris et des clameurs ; il va être lancé au milieu des orages, si toutefois ces orages, qui grondent dans le lointain, parviennent à quelque réalité, et s'il est possible de croire ce qu'il n'est pas permis de craindre. Dans des circonstances si importantes,, ne pouvant égaler les lumières et les talents de mes collègues, je les rivaliserai du moins en vertus civiques ; je me souviendrai que j'ai vécu toute ma vie pour la justice, et ce sentiment est peutêtre celui de tous qui donne à l'homme le plus de vrai courage et l'énergie la plus constante. Sans lui, la révolution ne serait pas faite ; c'est lui aussi qui la soutiendra et qui en garantit la perpétuité pour nous et la nécessité pour tous les peuples. »

Pastoret lui l'épondit :

« Monsieur, dans ces temps malheureux où, pour me servir des expressions d'un grand liomme, la loi pesait sur nous comme pèsent les crimes, vous cherchâtes à en adoucir l'empire; et le talent, enrichi d'une sensibilité féconde, fut pour vous un moyen de réconcilier la législation avec l'humanité. Alors cependant, l'éloquence était presque toujours condamnée à se réfugier dans les temples déserts, ou à venir se perdre sur des intérêts privés dans le sanctuaire des lois. Elle est aujourd'hui plus digne de vous et d'elle-même. L'orateur exerce parmi nous la plus puissante des magistratures, la magistrature du génie ; et quand le peuple, jadis détrôné par ses rois, a reconquis sa souveraineté, vous devez être heureux de devenir l'organe de ses droits imprescriptibles, et l'inébranlable appui de sa liberté^ »

Il n'est pas douteux qu'Hérault de Séchelles, au début de l'Assemblée législative, ne se soit rangé parmi les membres les plus ardents du côté droit. Dès la première séance, Choudieu l'aperçut assis près de Jaucourt, de Mathieu Dumas, de Beugnot, de Vaublanc. a En 1791, dit La Fayette, il était trop lié avec l'aristocratie pour se permettre de dîner chez moi' ». Il saisit

'■ Charavay. L'Assemblée électorale de Paris (1791-92). Hérault fut élu le 14'^ sur 24, par 389 voix contre 140 à Gerdret, négociant.

- Choudieu. Mémoires, p. 64. — Lakayette. Mémoires, IV, p. 328.

148 HERAULT DE SECHELLES

la première occasion daffirmer son loyalisme monarchique. L'Assemblée sur la proposition de Coutlion. vota le 5 octobre, un décret qui réglait ses rapports avec le roi d'une manière humiliante pour celui-ci. Les députés devaient s'asseoir et se couvrir en même temps que Louis XVI, dont le fauteuil serait semblable à celui du président; on ne devait l'appeler que roi des Français. Rien de plus blessant pour un Bourbon, élevé dans l'étiquette. Au début de la séance du lendemain, Hérault proposa la révocation du décret. Basire et Vergniaud s'y opposèrent ; mais Hérault insista, domina le vacarme et finalement obtint raison. Le 7, Louis XVI fut reçu avec le cérémonial en usage à la Constituante ; son entrée provoqua une scène d'enthousiasme royaliste. Aux Jacobins, Hérault fut dénoncé comme un des plus fermes appuis du parti ministériel. 11 fréquentait, disait-on, dans une maison, où les ministres s'entendaient avec les chefs du côté droit, et où l'on se flattait d'avoir le nombre pour soi. On l'avait entendu s'écrier : « Xous l'emporterons : la jiartie est trop bien liée'. »

^ XvLARD. Jacobins, \l, p. 702 ^Séance du 7 octobre 1791).

Deux mois après , Hérault avait changé de face. Il s'asseyait aux bancs de la Gironde. Le 16 novembre, il proposa des mesures propres cà garantir la véracité et l'authenticité du serment civique des prêtres, et son intervention peut s'expliquer par un souci de légalité. Le ^ décembre, il va beaucoup plus loin, il dénonce « le silence observateur des ministres » : il entend délinir « leur responsabilité négative ». Les Anglais, déclare-t-il, n'ont présenté que « le simulacre de la liberté ; » pour les surpasser, il exige un contrôle direct, incessant de l'Assemblée, qui rendrait tout gouvernement impossible. Le môme jour, il obtenait sa réintégration au club des Jacobins.

Son collègue Hua attribue cette volte-face au dépit de n'avoir pas été nommé à la présidence au club des Feuillants ^ Mais dans les temps de révolution les hommes ne choisissent pas leur parti. Ils sont saisis par celui où ils inclinent, et ce parti les emporte. La nécessité des circonstances suffit à entraîner les révolutionnaires à toutes les destructions, à tous les coups de force.

^ Hua. Mémoires, p. 87.

JÔO IIKRM'LT DP. Si:CHEF.LKS

Hérault, qui changeait sans cesse avec les événements, ne cessait justement de répéter qu'il n'avait jamais changé lui-même. 11 ne s'était pas jeté tête baissée dans la tourmente, étant au contraire fort souple, fort délié. Depuis l'assaut de la Bastille, il dégringolait une pente ^lissante.

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