‹ Un épicurien sous la Terreur; Hérault de Séchelles (1759-1794); d'après des documents inéditsChapitre 7 sur 24 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

MISSIOxN AU MONT-BLANC

Entrée à Chambéry. — La Savoie et la Révolution. — Le Jugement du roi. — Mort de Lepeletier de Saint-Fargeau. — Impopularité. — Charlatanisme. — Séparation de l'Eglise et de l'Etat. — Hymne à la Raison. — Rousseau et les Alpes. — Kellermann. ■— La bataille de Thônes. — Les dames de Rellegarde.

Hérault partit pour le Mont-Blanc, plein de bonne volonté révolutionnaire. De ses trois compagnons, deux étaient prêtres. Le célèbre Grégoire avait un esprit rigide et un cœur en flammé ; ses mœurs étaient pures, son humeur sombre et tenace. Simond était un enfant de la Savoie, tout fier de revenir en maître dans son pays après un passé misérable et louche : professeur

'■ Les éléments de ce chapitre ont été principalement puisés aux Archives >'ationales (A F'^ 124, 182, 231 ; D I I, 25) et aux Archives de la Guerre (Armées des Alpes et d'Italie). M. Aulard a publié les principales lettres des commissaires {Comité, t. I-IV). On a consulté utilement Masse, Histoire de l'annexion de la Savoie à la France, Grenoble 181t2.

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à Strasbourg, il avait eu pour élève Metternich adolescent, qui comprit à l'entendre, déclaraitil plus tard, « toutel'horreur des doctrines révolutionnaires » ; il se flattait de connaître à fond les localités du Mont-Blanc, d'en [)ai-ler tous les patois et de posséder la conliance des paysans, qui ne se croyaient pas obligés de lui tirer leur chapeau. « Quoique doué de sens, de raison et d'un bon cœur, il avait Técorce rude et raboteuse ; c'était le paysan du Danube. » Jagot, ancien avocat et juge à Nantua, était « un homme toutà fait insignifiant, adjoint aux autres pour faire nombre ' ».

Les quatre commissaires arrivèrent à Lyon le 10 décembre, maudissant le mauvais état des routes. Le li, ils firent à Chambéry une entrée triomphale. Les cloches sonnaient à toute volée. Le canon tonna 84 fois en l'honneur du 84*^ département de la République. « Il a paru piquant à la municipalité, écrit Hérault, de loger les commissaires dans le vaste hôtel du ci-devant marquis Cordon, commandant actuel des troupes piémontaises, qui, le pied dans la

'■ PiQUEMAL. Hérault de Séchelles en Savoie, dans le Carnet, d'août 1904 (d'après les papiers d'Alexandre).

neige du Mont-Cenis, menace encore sa patrie de sa rage impuissante. » Aussitôt toutes les administrations, les sociétés populaires et jusqu'à révoque, M*"' Conseil, et son clergé vinrent exprimer aux commissaires leur joie d'être français et leur dévouement à la Convention. Le lendemain, Grégoire célébra la messe dans la cathédrale ; toutes les autorités Curent maintenues provisoirement. Hérault lança une proclamation retentissante.

Le peuple de Savoie, conscient de ses origines, gagné par les idées révolutionnaires, encouragé par les premiers succès de nos armes, s'était donné d'enthousiasme à la France. Beaucoup de nobles avaient suivi l'armée piémontaise ; les autres dissimulaient mal une hostilité déclarée tout autant contre la France que contre la Révolution. Le clergé, dont l'attitude était équivoque, partageait au fond ces sentiments. Enfin le peuple lui-même, ravi de l'abolition des privilèges, repoussait la constitution civile du clergé, qui le blessait dans sa foi, le cours forcé des assignats et le partage égal des successions, qui contrariaient ses intérêts ou ses habitudes. Certes il n'était pas sans danger

d84 HÉRAULT DE SKCHELLES

d'appliquer ces lois impopulaires dans un pays français d'hier, menacé par Tarmée de ses anciens maîtres et ouvert à leurs intrigues. Mais c'est bien injustement qu'on areproché aux commissaires de n'avoir pas temporisé. Avaient-ils le droit de créer pour un département français un régime d'exception ? Pouvaient-ils ne pas établir le cours forcé des assignats, quand l'armée ne touchaitsa solde qu'en papier ? Devaientils donner un asile dans le Mont-Blanc, en face de l'ennemi, aux prêtres réfractaires, agents attitrés de l'étranger ? La tâche, qui leur incombait, était singulièrement ingrate. Hérault de Séchelles fut seul à en porter tout le poids. Grégoire s'occupa d'œuvres de bienfaisance et de travaux littéraires; un décret du 4 février l'envoya ainsi que Jagot dans les Alpes-Maritimes. Quant à Simond, ses rancunes locales, son humeur violente envenimèrent encore les difficultés ; il cherchait à devenir évêque du Mont-Blanc. Hérault se mit résolument à l'œuvre et aborda sans hésiter toutes les parties. L'ancien régime formait ses agents de bonne lieure. Dès l'âge de dix-huit ans, il avait acquis, dans de hautes et redoutables charges, une expérience

des affaires, très rare chez les hommes nouveaux. On peut constater sur les minutes que la plupart des lettres signées des quatre commissaires sont de sa grande et cavalière écriture.

Tout d'abord il va au plus pressé ; il s'occupe de l'armée, dont les officiers étaient peu sûrs et l'état lamentable. Certes elle contient d'excellents éléments ; comme partout, l'élan y est superbe. Elle compte dans ses rangs Latour d'Auvergne Carret, capitaine au 80® d'infanterie, qui fait passer aux commissaires les 700 livres de son indemnité de fourrage, afin d'équiper deux volontaires bretons. Mais « Kellermann n'a hérité de Montesquiou que du délabrement et du dommage à réparer ». Sur cinquante lieues de frontière, « on ne rencontre que greniers vides et l'inquiétude du besoin n. Les levées de volontaires ne font que commencer. Pendant ce temps, que nous laissons perdre, la Suisse intrigue, les émigrés nous espionnent; le Piémont arme. Hérault prévoit la guerre pour le printemps, et cependant Pache n'envoie ni troupes, ni argent, ni fournitures. L'infanterie a été réduite à 16.000 hommes: dans sa fa-

meuse campage de 1709, « qui -sera longtemps citée comme l'école des généraux », Benvick en avait 40.000, et sa ligne était moins étendue. Hérault se multiplie donc. Kellermann est mandé d'urgence auprès de lui. Ils traitent ensemble les moindres détails. Les soins à donner au\ malades et aux blessés, Torganisation du service hospitalier ne préoccupent pas moins le commissaire, que les subsistances ou le service des voituriers. 11 tient la main ferme à la discipline. Tantôt il fait mettre aux arrêts le colonel et en prison les musiciens du 79^ régiment ci-devant toulonnais, qui ont joué des airs royalistes; tantôt il déplace de Grenoble à Annecy, puis demande la supinession de la turbulente légion des Allobroges. Un de ses agents favoris est le commissaire ordonnateur Alexandre, ancien officier delà garde nationale, puis agent de change, combattant du 10 août ; c'est un homme de Danton. On le dit plus patriote qu'instruit de son métier. Hérault doit plus tard le maintenir contre Beurnon ville, qui l'a destitué. Alexandre lui est utile, mais il le force au travail, ne craint pas de le réprimander et lui écrit, par exemple, le 18 janvier, que « sa

patience se lasse et qu'il lui faut l'état général de sa gestion dans les vingt- quatre heures ». Partout Hérault exalte le patriotisme et prêche la fidélité au drapeau.

Kn môme temps, il s'occupait de promulgue!' les lois françaises, d'étahlir, en particulier, la liberté de la presse et le cours forcé des assignats ; de hâter le recrutement des volontaires; d'organiser le Mont-Blanc en 655 communes, 83 cantons et 7 districts, avec Chambéry pour chef-lieu ; de mettre en vigueur la constitution civile du clergé, en désignant Annecy comme siège de Tévêché ; enfin de convoquer les assemblées primaires et de préparer les prochaines élections. Ces opérations laborieuses furent l'objet d'une série d'arrêtés et de proclamations qu'il énumère dans sa lettre à la Convention du 31 janvier 1793.

Dans l'intervalle avait eu lieu à Paris le jugement et l'exécution de Louis XVI, qui produisirent parmi les Savoisiens le plus déplorable effet. Les quatre commissaires dans le .Mont- Blanc adressèrent leur vote à la Convention par la lette suivante :

ISS HKRAULT DK SKCHELLES

Chambéry, 13 janvier 1793.

Nous apprenons par les papiers publics que la Convention nationale doit prononcer demain sur Louis Gapet. Privés de prendre part à vos délibérations, mais instruits par une lecture réfléchie des pièces imprimées et par la connaissance que chacun de nous avait acquise depuis longtemps des trahisons non interrompues de ce roi parjure, nous croyons que c'est un devoir pour tous les députés d'annoncer leur opinion publiquement et que ce serait une lâcheté de profiter de notre éloignement pour nous soustraire à cette obligation.

Nous déclarons donc que notre vœu est pour la condamnation de Louis Capet par la Convention nationale, sans appel au peuple.

Nous proférons ce vœu dans la plus intime conviction, à distance des agitations, oîi la vérité se montre sans mélange, et dans le voisinage du tyran piémontais.

On voit que Hérault, Grégoire, Simond et .Jagot évitaient dans cette lettre de se prononcer sur la peine. Ils furent dénoncés pour ce fait au club des Jacobins, où Jean Bon-Saint- André les défendit. Grégoire prétend, dans ses mémoires, qu'unepremière rédaction de la lettre lui fut présentée par ses collègues et qu'elle contenait les mots à mort ; mais il ne consentit à la signer qu'après les avoir fait effacer. M. Aulard déclare à ce sujet n'avoir pas trouvé aux

Archives l'original de cette lettre. La minute existe cependant, à sa date, dans le cahier de correspondance d'Hérault de Séchelles'. Elle est tout entière de son écriture et ne contient aucune rature. Hérault de Séchelles ne fut donc pas régicide.

Lepeletier de Saint-Fargeau n'imita pas la réserve de son ami. Sous la Constituante, il s'était fait, comme Robespierre, Tapôtre de la suppression de la peine de mort, en exceptant toutefois de cette mesure les chefs de parti. Non seulement il vota la mort du roi, mais, par son action personnelle, contribua au fatal dénouement. Pasquier, qui ne quitta pas les tribunes pendant le procès, contemplait avec stupeur l'attitude de son ancien collègue. « C'est alors, écrit-il, qu'ayant vu de mes yeux les indignes manœuvres de M. de Saint-Fargeau, j'ai acquis la certitude qu'il avait plus que qui que ce fût contribué à la mort du roi'. »

Le :20 janvier, à 5 heures du soir, Lepeletier alla dîner chez Février, restaurateur au Palais- Royal. Tandis qu'il payait au comptoir, un

' A. N. — AF' 2ol.

- P.VSQL'IER, I, p. 84.

d9Û HERAULT DE SECHELLES

homme de haute taille, « barhe bleue et cheveux noirs, teint basané, belles dents, \êtu d'une houppelande grise, revers verts et chapeau rond », l'interpella : « Etes-vous Lepeletier? — Oui. — Quelle opinion avez-vous eue dans la mort du roi? — J'ai voté pour la mort suivant ma couscience. — Eh bien I reçois-en la récompense », répliqua l'homme, en tirant son sabre, qu'il lui plongea aussitôt dans le ventre. Saint-Fargeau expira quelques heures après chez son frère Félix, place Vendôme. Alors ce grand seigneur de robe, dont la morgue était jadis proverbiale, et que la faiblesse et la peur avaient seules jeté dans la Révolution, devint, par une bouffonnerie de la politique, un martyr officiel de la nation, un héros de la vertu rigide, inébranlable, le premier saint, avant Marat. du t^alendrier montagnard. Barère mit sur ses lèvres mourantes des paroles à la Plutarque. Robespierre, qui l'eut fait guillotiner un an plus tard, le déclara « un prodige » et demanda pour lui le Panthéon '. Son buste fut

* Robespierre disait de lui-même « qu'il était Lepeletier, moins la mort ». Le 13 juillet 1793. il présenta à la Convention son plan d'éducation nationale, <> qui lit fortune parmi

[tlacé à côté de celui de Briitus devani la (ribune de la Convention. La République adopta sa fille unique, qui héritait de 600.000 livres de rente; son corps embaumé fut exposé nu sui' un lit antique et placé au-dessus du piédestal de la statue de Louis XIV, devant l'hôtel de son frère. Le sabre de Tennemi reposait près de la pbiie béante, sur les vêtements ensanglantés. David fit de cet appareil un tableau pour la Convention. Les obsèques furent célébrées au milieu d'une foule immense et terminées par des flots d'éloquence \ M'"' de Morency, derrière une grille du Palais-Royal, regardait passer le cortège : « Où est la Montagne? » de-

les SparliaLes ». Ou possède encore de Lepeletier un Discows sur Ce-icir.

'- Les pièces relatives à la mort de Lepeletier ont été réunies par son frère à la suite de ses œuvres. L'assassin, un nommé Paris, ancien garde du roi, se brûla la cervelle le 1'^'" février suivant à Forges-les-Eaux. Il déclara qu"il aurait voulu tuer aussi Philippe-Egalité, dont les royalistes prétendaient que Lepeletier était un partisan. Après la mort de son frère, Félix Lepeletier, qui n'avait fait jusquelà que de la démocratie « infiniment légère ». devint furieux. Il déclara vouloir épouser « sa nièce République », même par la violence (V. La famille Sainte Amaranthe. par A. R.). 11 fut impliqué dans la conspiration de Babeuf, proscrit sous la Restauration et mourut dans l'obscurité en 1837. M"'^ de Saint-Fargeau épousa en 1798 un Hollandais, de Witt. descendant du grand Pensionnaire, malgré Félix

manda-t-elle à ses voisins. « La voici, répondit un petil homme, dont l'œil était l'expression du génie et la voix celle du sentiment ». C'est ainsi que cette dame connut Fabre d'Egiantine.

Tandis que Lepeletier terminait sa vie au Panthéon, Hérault de Séchelles se débattait à Chambéry contre de graves difficultés. On représente en général les conventionnels en mission comme des tyrans ombrageux et cruels, courbant tous les fronts sous leurs mains homicides, rendus furieux parla moindre résistance, et répandant le sang par bravade ou délassement. Rien de pareil dans la mission qui nous occupe.

La promulgation des lois françaises sur les successions, la constitution civile du clergé, le cours forcé des assignats avaient soulevé un vif mécontentement dans la Savoie, même parmi les plus fermes partisans de la France révolutionnaire. Les esprits s'échauffèrent. Le

Lepeletier, son tuteur, qui invoqua l'autorité du Corps législatif pour l'en empêcher. Elle divorça deux ans après et épousa son cousin Lepeletier de Mortelontaine, ardent royaliste. Elle obtint restitution du tableau de David, qu'elle lit dispaïaîlre.

trouble s'accrut de la rivalité d'Annecy et de Chambéry, qui prétendaient l'une et l'autre à devenir le siège du nouveau chef-lieu et celui de l'évêché. Simon d, soupçonné de prendre parti pour Annecy, se vit robjct des plus violentes attaques. On affirmait, sans aucune preuve, au sein môme de la société populaire de Chambéry, quil s'était laissé corrompre. Simond s'emporta, écrivit une lettre injurieuse à la société, qui ne craignit pas d'expulser un commissaire de la Convention. Hérault n'était guère mieux traité. 11 dut soutenir avec le Séuat une lutte des plus serrées, où il déploya toute sa science juridique pour faire admettre la validité des lois nouvelles. Ayant exprimé à la société populaire le désir de prononcer l'oraison funèbre de Lepeletier de Saint-Fargeau, il se vit refuser ce privilège. Bientôt il n'y eut plus d'injures auxquelles les représentants ne furent en butte. On prétendit les forcer à ne délibérer qu'en public. Leurs proclamations étaient déchirées ; on débauchait les ouvriers de leur imprimerie; la police était de complicité avec les mutins et clouait les proclamations au lieu de les coller. Des pamphlets

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étaient impimément lancés contre eux, et le Sénat poursuivait d'innocents libelles attribués à leurs amis'. On disait tout haut que les aristocrates piémontais avaient été remplacés par un ci-devant, deux calotins et un homme que personne ne connaissait. On écrivait sur les murs de l'hôtel de Bellegarde ces vers, qui visaient sûrement Hérault :

Loin d'ici, noir aristocrate,

Vil bâtard de la Nation,

Du venin de ton âme ingrate

Portes ailleurs la corruption.

Ne souilles plus de ta présence

Ce lieu constitutionnel.

De Gain la maudite engeance

Fait horreur aux enfants d'Abel -.

Beaucoup d'émigrés savoisiens étaient rentrés avant le terme du 27 janvier pour éviter la confiscation de leurs biens. Parmi eux, se trouvait Joseph de Maistre, dont deux frères étaient dans l'armée sarde. Ces émigrés alarmaient le public, en répandant le bruit d'un prochain

^ Par exemple la « Conversation de M. Gobemouchc de Chamhénj avec les citoyens Veiron d'Annecy, Navet et Raison (sur la question de savoir lequel d'Annecy ou de Chambéry, ville ou faubourg de Montmélian, devait être le cheflieu du département).

- EuNEST Daudet, op. cit., p. 139.

MISSION AL' MONT-BLANC l'Jo

retour de Vietor-Amédée. On savait que Marseille et Lyon étaient royalistes. L'agitation devenait dangereuse. Il fallut enfin brandir « le bâton de la liberté ». Hérault décida l'état de siège à Cliambéry, Moutiers, Montmélian et Saint-Jean-de-Mauri-^nne.

11 était fort préoccupé de Tetlet produit à Paris par son administration. Les Savoisiens avaient envoyé à la Convention une adresse, où les commissaires étaient représentés comme « des hommes prévenus et séduits » ; dans une autre, Chambéry réclamait contre Annecy.

Hérault s'en inquiète : il écrit à Barère pour faire prendre à ces adresses « la route convenable ». (( Nous plaignons tous ici votre position embarrassante, lui écrit son collèoue Duveyrier ; nous craignons bien que cette réunion (de la Savoie) ne soit un coup d'essai assez malheureux ». Mais il fallait à tout prix prouver à Paris qu'on avait réussi, faire valoir à la Convention les talents de ses commissaires. Hérault, qui ne doutait de rien, s'en chargea. Dès que l'assemblée électorale fut réunie, il fit proposer par le parti avancé une adresse à la Convention. Un membre s'opposa aussitôt à ce

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qu'aucun éloge y fut dit des commissaires, et le président fit si bien que la proposition fut écartée. Hérault, « résolu à ne pas laisser cette infamie », rexinl à la charge dans une autre séance. Ses manœuvres réussirent enfin, et il s'empressa de rédiger secrètement l'adresse. a .l'espère, écrivit-il malicieusement à Grégoire et à Jagot, que nous en serons contents. » Les Savoisiens parlaient en effet sous sa plume un langage nouveau. « Admirateurs attendris du vertueux Lepeletier », ils applaudissaient à la mort du tyran ; ils juraient sur les Alpes d'aimer les lois françaises, « les plus douces et les plus équitables qu'il y ait encore eu sur la terre ». Mais voici le meilleur morceau :

« Recevez, législateurs, l'expression deTamilié et du souvenir immortel (car c'est le sentiment dont ils seront le plus touchés) S que nous conservons aux commissaires, pris dans le sein de la convention nationale, qu'au milieu des plus importantes délibérations, vous avez cédé à nos besoins et à notre impatience d'être constitués sous le régime français. Leur ardeur à remplir la mission dont vous les avez investis, leurs travaux étendus et pénibles, faits pour servir dorénavant de modèles dans toutes les contrées qui, comme nous,

' Sous la plume d'Hérault, ce passage est naturellement ironique.

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réclameront les institutions de la liberté; l'activité qu'ils ont déployée dans cette longue tâche, dont les difficultés ne peuvent être justement appréciées que par des fonctionnaires publics ; enfin le spectacle constant d'une fraternité qui en nous faisant chérir nos nouveaux concitoyens, ne cesse de nous rendre plus présente et plus sensible la dignité de la représentation nationale, honoreront à jamais ces recommandables patriotes dans la mémoire d'un peuple qui respirant l'air pur de la pauvreté mâle et de la probité des montagnes, ne reçoit dans ses alîections que des sentiments vrais comme la nature, et solides comme les grandes masses qu'elle expose ù ses yeux ^ »

Le jeune habitant (ri^^poiic avait appliqué ici sa théorie du charlatanisme.

L'asseml^lée électorale, qui se réunit à Chambéry dans l'église de Saint-Léger, le 17 février, était composée de républicains modérés, opposés notamment à la constitution civile du clergé. Quand il s'agit d'élire le nouvel évêque constitutionnel, la moitié des électeurs se retira. Un curé nommé l^anisset fut enfin élu. Le clergé savoisien presque en entier refusa de le reconnaître. En vain le nouveau Conseil général fit-il incarcérer à Chambéry Ms'" Conseil ; en vain poursuivit-il avec rigueur MM. Besson et

1 A. N. — A A riO. n- 1420.

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de Thiollaz, qui administraient révêché d'Annecy. Les prêtres de Savoie s'honorèrent par leur résistance au schisme, qui malheureusement tourna en résistance à la domination française ; la plupart s'enfuirent ou se cachèrent.

S'il faut en croire les Mémoires très suspects du cardinal Billiet, Hérault de Séchelles aurait faitamener deux pièces de canon devant l'église de Saint-Léger pour contraindre les électeurs à nommer le nouvel évêque. Rien n'est moins \raisemblable. Il essaya surtout de lutter par la persuasion. 11 fit venir des départements voisins des prêtres assermentés pour « établir leurs tréteaux » dans le Mont-Blanc. Le Conseil général d'Annecy lui ayant fait demander si l'on ne pourrait provisoirement suppléer au petit nombre des prêtres assermentés par des prêtres non assermentés, il répondit qu'il lui laissait le soin de « choisir indistinctement dans sa sagesse les prêtres qu'il jugerait propres à raison des localités' ». Pour travailler lui-même à la propagande, il imagina « de mettre ce monde-

' Arcliives de la ville d'Annecy.

MISSION' Al MOM-BLANC 199

là en dialogue, d'y faire rentrer tous leurs propos, toutes leurs objections... Que Grégoire, écrit-il, me dise s'il y a des hérésies, et je me soumets comme un Fénelon ! » La brochure, qu'il répandit \ était le catéchisme d'un gallican ; elle développait les doctrines antipapistes que le Parlement avait léguées à la Constituante. Un passage remarquable prouve que les hommes de 1789 avaient entrevu lidée de la séparation de l'Église et de l'État, bien qu'ils aient tenté de réaliser précisément le contraire :

Le commissaire. — Eli bien ! je vous l'annonce. Si j'en juge par l'esprit qui a constamment animé lAssemblée Législative précédente et la Convention Nationale actuelle ; si je consulte le degré de maturité où en sont venues les choses, tout tend à déclarer au peuple la vérité suivante : la religion n'est pas de ce monde ; elle est rapport entre Dieu et l'homme. Elle n"a rien de commun avec les intérêts de la terre; elle sera désormais hors de la politique et du gouvernement civil. Citoyens, voulez-vous des prêtres? payez-les. Voulezvous qu'ils vous entretiennent dans telle opinion, plutôt

^ UialoQUc pour les citoyens des campagnes du déparlement du M Jut-Blaiic entre un électeur et l'un des comndssaires de la Convention nationale sur le serment civique que la loi exige des prêtres, par Hérault. Avec cette épigraphe : Sanalibus aegrotamus malis. Senec. De ira. [Nous ne sommes pas malades pour longtemps.)

que dans telle autre? payez-les. Voulez-vous qu'ils soient prêtres, ministres, quakers, brames, derviches, bonzes? payez-les. Les spirilualisations ne sont pas de notre compétence. Nous ne connaissons que des hommes, nous ne connaissons que des citoyens.

L'ÉLECTEUR. — Eh bien! moi, à mon tour, je vous annonce, mon commissaire, que c'est là précisément tout ce que nous demandons. Qu'on nous laisse payer nos prêtres et nous vous répondrons de tout. Nous vouspromettons qu'ils seront tranquilles, bonspatriotes ainsi que nous, attachés à la France dont les lois sont plus douces, le régime plus équitable, et tout ira bien.

Le commissaire. — C'est une chose curieuse. Je vois déjà que le département du Mont-Blanc, par fanatisme, sera le premier à donner aux autres départements de la France l'exemple de la philosophie. Mais ce moment, quelque prochain qu'il soit, comme je l'espère, n'est pas encore arrivé... Il est encore une chose que je ne dois pas vous déguiser. Quand vous payerez les prêtres qui vous conviennent, vos églises qui sont des bâtiments de pierre et de terre seront des bâtiments nationaux; vous serez obligés de vous procurer d'autres emplacements.

L'ÉLECTEUR. — Qu'est-ce que cela fait? Quand on paye, on se fait servir.

Le commissaire. — A la bonne heure : je n'ai plus rien à dire; je prévois que bientôt les choses iront le mieux du monde.

Au commencement de mars, Hérault fit célébrer à Annecy une fête civique en Ihonneur de la réunion de la France et de la Savoie. Il

avait composé pour la circonstance un Hymne à la Raison :

C'est toi qui fis naître Et nos vertus, et nos arts, et nos lois. Ta splendeur vient-elle à paraître, L'humanité reprend ses droits.

Un espace invisible, immense, Par toi se déroule à nos yeux :

Dans l'avenir l'homme s"élance Et plus il te connaît, plus il ressemble aux dieux

Avant les hébertistes, Hérault divinisait la Raison. Son hymne fut chanté dans la promenade du Pasquier, sur un air de Gliick aimé de Marie-Antoinette, au bord de ce beau lac bleu, que domine à présent la tombe de M. Taine.

Pour répondre à une adresse de Joseph de Maistre Sur les Militaires savoisiens, Hérault fit encore une chanson, la Piémontaise. 11 recommandait à l'imprimeur de n'y pas mettre son nom. ce Je ne veux pas qu'on dise que je ne m'occupe qu'à faire des chansons'. » La verve en est triviale et le ton violent, surtout contre les prêtres. Il y avait du Homais dans cet homme d'esprit. Homais sait-il qu'il est fils d'aristocrates?

^ PiQUEMAL, op. cit.

202 HÉRAULT DE SÉGIIELLES

La mission d'Hérault de Séchelles lui réservait en somme bien des dégoûts. La lourdeur savoyarde le rebutait; il cherchait en vain des « êtres pensants ». A Nice du moins, écrivait- il à Grégoire, « on poignarde avec grâce ». Mais la nature le consolait. 11 courait le pays dans « une redingote brune de huit montagnes » et s'enivrait de grand air et de lumière. 11 écrivait à Grégoire et Jagot dans une lettre pleine de couleur et d'esprit :

« Mourez ! vous n'avez pas vu Saint-Pierre d'Albigny. Mon Dieu ! l'endroit enchanteur ! Et à Chambéry personne ne vous en a parlé. La nature des Alpes dans tous les caprices, dans toutes les coquetteries, dans les soins les plus recherchés de la toilette sauvage. Cascades, maisonnettes, vue bornée, masses immenses, sapins, ardoises, près fleuris, onde pure, peupliers, tout enfin ! Vous avez beau habiter le printemps, faire l'amour sous les oliviers, mourez et remourez de n'avoir pas vu Elysée, Tempe, Armide, Eden, AlbignyM »

Plus d'une fois, par les chemins embaumés, dans la belle lumière de la montagne, Hérault lit le pèlerinage des Charmettes. Il revit le jardin de Jean-Jacques, plein de soleil, de sen-

^ Lettre de Moutiers-en-Tarentaise, du 26 février 1793, possédée par M™« Charias et publiée par M. J. Claretie {Camille Déimoulins, p. 225).

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