LES CHARMETTES
leurs, de bourdonnements, ses ruches, son potager, Tendroit où il observait les astres, la chambre et l'oratoire de M""" de Warens, le clavecin des amants. La tradition locale lui attribue ces vers, qu'on peut lire encore sur une plaque de marbre blanc, placée par lui près de la porte, jadis tleurie de glycines et maintenant de roses :
Réduit par Jean-Jacques habile,
ïu me rappelles son génie,
Sa solitude, sa fierté,
Et ses malheurs, et sa folie.
A la gloire, à la vérité,
11 osa consacrer sa vie.
Et fut toujours persécuté
Ou par lui-même, ou par l'envie.
A la nouvelle de la trahison de Dumouriez, Hérault rassembla les troupes, les harangua, leur lit de nouveau prêter serment « avec des cris énergiques ». En même temps, il réclamait à la Convention six mille fusils. On lui répondit de surveiller Kellermann '. Hérault venait d'in-
'■ Kellermann avait écrit à Hérault le 8 avril : « II faut traiter l'affaire Dumouriez avec le mépris quelle mérite et ne parler au soldat que de combat et de discipline. C'est là mon affaire le plus à cœur. » A. G. Année des Alpes et cV Italie.
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viler ses collègues Basire, Legendre et Rovère, en mission à Lyon, à saisir la correspondance du général. Ils y trouvèrent quelques lettres suspectes. Hérault se rendit aussitôt chez Kellermann, s'empara de tous ses papiers et les examina pendant quatre heures. Quand il rompit le silence, ce lut pour déclarer hautement devant tous les assistants, « Finnocence du général et ses droits à la confiance de tous les républicains ». Il fit aussitôt une proclamation aux troupes pour les assurer que Kellermann était « digne de les conduire à de nouvelles victoires ».
Cependant Legendre , Basire et Rovère avaient dénoncé le vainqueur de Valmy à la Convention. Hérault prit courageusement sa défense. « Nous crovons connaître assez la Convention Nationale, écrivit-il au Comité de Salut public, pour prévoir que Kellermann est en ce moment décrété d'arrestation et mandé à la barre... Etant sur les lieux, nous devons un hommage à la vérité et à la justice ». Il expliquait alors que c'était sans malice que Kellermann se servait dans ses lettres de ces expressions mon annêv^ mes soldats. « .\ous l'avons
invité à se corriger de ce style allemand •). Sans doute il déclare très franchement qu'il préfère des troupes de ligne aux volontaires, « mais il faut se souvenir que Rellermann n'est pas un académicien comme l'aristocrate Montesquiou». De même sa proposition de former des régiments suisses est parfaitement absurde. « Mais la réponse générale à tous ces reproches, c'est que Kellermann n'entend point les affaires de ce monde et fort peu les décrets. 11 ne connaît que son métier; il a l'instinct des combats; il a ce coup d'œil précieux que donne la nature, et qui, dans un général, vaut un peu mieux sans doute que toutes les qualités administratives ou académiques. De l'aveu de tout le monde, il faut le voir à cheval, un jour de bataille; avec lui nous n'aurions guère de mauvais succès. Voilcà du moins mon opinion. »
Le Comité de Salut Public fut d'abord rassuré par ces courageuses explications, qui valurent à leur auteur d'être dénoncé aux Jacobins. Le "21 avril, Hérault défendit de nouveau Kellermann. a Xous le surveillons, écrivit-il, avec la dernière exactitude. Une mère ne veille pas plus sévèrement sur sa fille; s'il bronche,
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nous sommes là. » Le 30 avril, Kellermann était rappelé à Paris et remplacé par d'Ornac.
Cependant l'attaque combinée de Farmée piémontaise et de la flotte anglaise, qu'Hérault n'avait cessé de prévoir, devenait imminente. Par bonheur, à la fin davril, une tourmente de neige retarda les opérations. Hérault s'occupait activement de lever le contingent imparti au Mont-Blanc dans la levée de :200.000 hommes, décidée par la Convention le :24 février 1793; par exception, aucun nouveau commissaire ne lui avait été adjoint. L'état du département lui paraissait fort grave. Il en a laissé le tableau saisissant dans sa belle el longue lettre du 'il avril, qui est le rapport complet de sa mission.
Il V explique les peines qu'il éprouve à lever des volontaires. « Les gens de ce pays ont la fibre très molle. Ils n'ont jamais connu l'enthousiasme. 11 faut toujours leur ordonner au nom de la loi. La peur des Piémontais est Cétat habituel du département ». Les autorités ellesmêmes « se voient déjà perdues ». Le pays est encombré de prêtres, nobles, piémontais, genevois, suisses, qui servent d'espions à l'étranger. Hérault n'a trouvé qu'à grand'peine trois
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républicains pour organiser un comité de surveillance. 11 se trouve désarmé pour sévir et, par un scrupule juridique assez rare en ce temps-là, il observe que la loi ne lui fournit aucune peine applicable sans délai à la calomnie contre-révolutionnaire. « Les prêtres et le refus des assignats, voilà surtout les deux causes des maux du département. » 11 faut rassurer les Savoisiens, les convaincre que nous ne les abandonnerons jamais aux Piémontais et que leurs montagnes sont nos Thermopyles. Il faut surtout des troupes et des armes. « La neutralité suisse n'est qu'une hypocrisie », et si la Suisse donnait passage à nos ennemis, quatre départements français seraient à découvert. On ne veut plus des assignats « pour une feuille de chou ». Nos soldats meurent de soif et de faim, faute de numéraire. Hérault propose un remède radical : « Il faut nous ôter loul à fait F urgent, car tant que nous en aurons le métal l'emportera toujours sur le papier. » Hérault annonce enfin qu'il a envoyé « des patriotes intelligents » en Piémont et en Suisse \ « A la première nou-
1 Le 25 avril 1793, Hérault écrit à Achard. administrateur du département de Rhône-et-Loire, à Lyon, pour lui re-
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velle que Dumouriez, l'infâme Dumouriez, était en Suisse, nous avons envoyé un patriote qui purgera la nature de ce monstre, s'il le rencontre, et qui ne craint ni les ours de Berne, ni l'inquisition et l'espionnage que M. Lenoir ^ a établis et montés dans ce lieu de sa résidence.» 11 protestait énergiquement près du gouvernement de Genève contre l'introduction incessante de pamphlets royalistes " et n'hésitait pas à transporter sur le territoire français les bureaux mixtes de postes et de messageries. « Genève, écrivait-il, nous tue, nous dévore, nous abîme par son infâme agiotage. S'il n'était pas convenable de ménager un pays qui n'est pas à nous et d'éviter tout ce qui peut le moins du monde provoquer ou même inquiéter la Suisse, il y aurait longtemps qu'on aurait pu et dû tomber comme le feu du ciel sur cette Sodome politique. »
commander le citoyen .Noël, qui se rend en Suisse « pour y servir efficacement la République ». B. N. fr. n. a. 307.
^ L'ancien lieutenant général de police Lenoir avait émigré en Suisse.
- V. Lettre d'Hérault à Dehorme, à Genève, à propos du pamphlet de Joseph de Maistre et réponse d'Odier. (Joseph DE Maistre. Lettres et opuscules inédits. Paris, 1851, t. II, en tête.)
Les événements prouvèrent le bien-fondé des inquiétudes d'Hérault de Séchelles. Le 7 mai, tandis que Simond le laissait toujours seul à Chambéry, il apprit qu'un soulèvement venait d'éclater à Thônes. Une jeune paysanne Marguerite Frigelet avait soulevé coutre la France trois mille jeunes gens du pays, qui s'étaient groupés sous le commandement d'un ancien officier sarde, pour défendre leurs montagnes autour de leur ancien drapeau. Hérault partit aussitôt. Il rejoignit à temps le général d'Oraison, qui commandait les troupes françaises, pour assister à un violent combat et entrer avec lui dans Thônes. Il prit des mesures énergiques de répression. Quatre rebelles et Marguerite Frigelet furent déférés aux tribunaux civils qui les condamnèrent à mort.
Le 18 mai, Hérault et Simond quittèrent la Savoie pour revenir à Paris. Albitte et Dubois de Crancé les remplacèrent. Il ne faut pas juger de l'administration d'Hérault par ses résultats. Ses talents et son activité lui font honneur. Aucune violence, aucune mesure arbitraire, que les circonstances ne justifiassent, ne vint en déparer l'ensemble. Grâce à lui. la défense était
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prête. C'est assurément l'époque de sa vie dont il doit lui être tenu le plus de compte. Les Savoisiens, qui ne l'aimaient guère, apprirent à le regretter, quand ils connurent les affreux excès d'Albitte.
Hérault ne rentrait pas seul à Paris. Les six mois qu'il avait passés dans le voisinage des Charmettes avaient marqué une nouvelle étape de sa carrière amoureuse, et l'éclat de ses nouveaux exploits n'avaient pas peu contribué à le déconsidérer près de ses administrés. Il avait, malgré ses serments, tout à fait oublié M'"^ de Morency et ramenait avec lui sa nouvelle conquête : vingt ans, une brune chevelure, d'admirables yeux noirs et la taille élancée, telle était Adèle de Bellegarde. Issue d'une des plus anciennes familles de la Savoie ', elle avait épousé à dix-sept ans un de ses cousins, le comte de Bellegarde, colonel dans l'armée piémontaise, qui portait le même nom qu'elle, mais vingt ans de plus. Quelques années plus tard,
'■ A la différence des de Maistre, des Costa, des de Salles, quelques familles nobles de Savoie comme les de Viry et les de TMopital étaient acquises aux idées nouvelles.
David enthousiaste lui demandait de poser pour son tableau de V Enlèvement des Sab'mes, et Ton peut retrouver sa fière beauté dans la femme qu'on voit agenouillée au milieu des Romains ravisseurs. Elle avait quitté au mois de sej)tembre 1792 le château des Marches près de Chambéry pour trouver un refuge en Piémont. Elle revint à Chambéry le 1^'' décembre, atin d'éviter la confiscation de ses biens. Le colonel de Bellegarde, retenu par son devoir militaire, se résignait à cette séparation, espérant que la guerre serait courte et qu'il pourrait bientôt rejoindre sa femme et la Savoie, délivrée des Français \
M'"' de Bellegarde était accompagnée de sa sœur Aurore, âgée de seize ans, et aussi blonde qu'elle était brune. Dès l'arrivée des commissaires à Chambéry, on vit les deux sœurs figurer dans les solennités civiques, ouvrir leur hôtel de Chambéry et leur château des Marches aux sociétés populaires. Bientôt Chambéry les aperçut avec stupeur ceinturées d'écharpes tri-
^ Il écrivait au marquis de Salles, du camp de Richemont, le 25 septembre 1792, qu'après la guerre il s'empresserait de revenir eu Savoie, que c'était « son projet favori ». Archives communales d'Annccj/.
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colores, portant la cocarde, les sabots et coiffées d'un bonnet rouge. Le cardinal Billiet affirme qu'elles avaient pris pour compagne une belle patriote, qu'on appelait la princesse Pistolet. Pour accomplir ce miracle il n'avait fallu que les grâces du plus beau des représentants, du « divin Sécbelles ». Ces êtres de même race se reconnurent dans cette carmagnole. Adèle de Bellegarde devint la maîtresse d'Hérault. Le public prétendit qu'Aurore était échue à Simond. On l'appela /a Simonnette. Kellermann de son côté se vanta d'avoir toutobtenu des deux belles. Mais rien n'accrédite ces bruits malveillants et la vulgarité, l'atfreuse laideur de Simond permettent d'espérer que la vertu deM'" Aurore survécut à celle de sa sœur. Toujours est-il que, le :28 mai, ces deux dames partirent pour Paris en compagnie des deux conventionnels. Le colonel de Bellegarde était toujours avec son régiment dans les gorges du petit Saint-Bernard. On lui mesurait la vérité. « Il aimerait mieux sa femme ailleurs qu'à Paris », écrivait un de ses compagnons, le marquis Henry Costa, ce Le pauvre homme était tenaillé d'inquiétude et les larmes lui sortaient des veux comme des flèches ».
Et le m!ir(|iiis Costa, qui savait toute l'étendue du malheur, avouait que pour « ces gentilles fugitives » des commissaires de la Convention étaient de « détestable compagnie ' ».
'■ Co^^TA DE Beai'hecard. [hi honuite d'nulrrfoix, ]>. 181-2.