III. — Phalanstère. — Phalange. — Fourier
Le phalanstère de Fourier est au Communisme ce {ju une commune est à la France entière , c'est-à-dire qu'au lieu dune seule communauté, embrassant tout le peuple et tout le territoire français, il propose trente ou quarante mille petites communautés d'environ deux mille personnes chacune.
Les membres de la communauté forment la plia-
lange; ils vivent , en commun , dans une seule et grande maison qu'ils nomment phalanstère , sorte de couvent ou de caserne. — Le travail est en commun , ainsi que les produits , qui se distribuent entre les phalanstériens suivant certaines règles. — Sous ce rapport . comme l'a judicieusement observé Cabet , le phalanstère rentre dans le Communisme : aussi tout ce que j'ai dit plus haut de ce dernier s'applique trèsbien au phalanstère.
Il convient toutefois de citer quelques traits particuliers à ce système.
En premier lieu , plus que toutes les autres , cette secte s'attaque a la famille et à la morale.
J'ai déjà fait connaître les idées de Fourier sur le mariage progressif ; et je n'oserais porter mes citations plus avant; j'ajoute seulement, en termes généraux , que le plaisir est la seule religion des phalanstériens. Comme les saînt-simoniens , avec lesquels ils ont d'ailleurs tant d'analogie , ils se révoltent contre la morale spiritualiste du Christ, et yenleni réhabiliter le culte des passions et de la chair.
Dans un discours prononcé à l'Assemblée Nationale, le 14 avril, M. Considérant, le disciple et le continuateur le plus dévoué de Fourier, disait :
« Les temps de l'obéissance sont passés ; les hom- « mes se sentent égaux, ils veulent être libres : ils ne « croient pas et ils veulent JOUIR : voilà l'état des
« âmes. » — « Dites l'état des brutes! » interrompit M. de Larochejaquelein.
En second lieu, pour triompher de la paresse naturelle à l'homme, quand il n'est pas stimulé par Taiguillon de la propriété , les phalanstériens paraissent peu compter sur la fraternité; ils ne veulent pas non plus recourir aux voies de rigueur ; mais ils ont une recette précieuse , c'est de rendre le TRAVAIL AT- TRAYANT.
Chacun choisit le travail qui lui agrée le plus , et peut en changer aussi souvent que bon lui semble. Tous les travaux d'ailleurs s'exécutent en cadence et sont entremêlés de chants , de danses et autres divertissements. Ainsi le laboureur, couronné de myrthe , conduit sa charrue au sou de la musique , et , entre deux sillons, se repose en dansant avec quelque belle travailleuse, couronnée de roses. — Tout est prévu d'ailleurs , les costumes , les couleurs , tout , jusqu'aux fleurs des couronnes et des bouquets , sans lesquels le bon phalanstérien se garderait bien de se mettre à la besogne.
Un travail si attrayant ne produit pas seulement les plus riches moissons ; il doit changer bientôt la face de la terre. — M. Proudhon nous promet seulement de faire tourner la terre au rebours de ce que Dieu avait ordonné ; c'est bien autre chose que promet Fourier : . . . L'eau salée de la mer se changera en une limonade rafraic/iissante .... Eutin, pour dernier progrès, si
nous sommes bien sages , il finira par nous pousser au bas de l'échiné une queue avec un œil au bout; ce qui , entre autres avantages , nous permettra de voir, de tous côtés , sans avoir besoin de tourner la tête.
Si tout cela n'était pas imprimé, et dans de gros volumes encore, personne ne voudrait y croire ; tout au moins penserait-on que celui qui écrivait de pareilles folies était un échappé de Charenton... Et cependant, il faut l'avouer : non-seulement Fourier ne fut pas mis à Charenton, mais on en a fait presque un demi-dieu ; et il se trouve aujourd'hui encore un homme de talent pour propager sa doctrine.
Pauvre humanité ! que sont ta sagesse et ta science, quand Dieu t'abandonne à ton orgueil?
Sommes-nous trop sévères?... Ecoutez M. Proudhon : — « Le système de Fourier répugne aux amis (f de l'association libre et de l'égalité, par sa tendance « à effacer dans l'homme la distinction et le carac- « tère , en supprimant la possession , la famille , la « patrie, triple expression de la personnalité hu- « maine.... Nul ne sait tout ce que renferme de bê^ (( tise et d'infamie le système phalanstérien. » [I" Mémoire, p. 14o.)
M. Proudhon se prononce plus énergiqucment encore dans son grand ouvrage :
« Passons vite sur les constitutions des saint-si- <( motmns, /bwnVn'sf es et autres prostitués, se fui-
« saut tort d'accorder l'amour libre avec la pudeur ,
« la délicatesse , la spiritualité la plus pure. Triste
« illusion d'un socialisme abject, dernier rêve de la
« crapule en délire!.., »
ÏV. Organisation du travail. — m. louis blanc.
Inventeur de la trop fameuse organisation du travail , M. Louis Blanc a toujours protesté contre toute tendance communiste ; et cependant nul système n'y tient de plus près que le sien. — Il déclare vouloir respecter la propriété , mais il la rend impossible ; et du reste il reconnaît lui-même que c'est transitoirement seulement que son système conserve la propriété.
D'après M. Louis Blanc, toute la misère, qui existe en ce monde, a pour cause la concurrence. Si les ouvriers sont si malheureux , c'est que la concurrence outrée entre les patrons tend incessamment à faire baisser le salaire , en augmentant la durée du travail.
Voici maintenant le remède. Pour tuer la concurrence , il faut écraser l'industrie privée par une concurrence irrésistible, celle de l'État. En conséquence: «f le gouvernement lèverait un emprunt dont le produit « serait affecté à la création d'ateliers sociaux dans c les branches principales de l'industrie nationale. « Les capitaux seront fournis par l'État aux ateliers « gratuitement et sans intérêt. > — Chaque atelier principal aura des succursales en nombre convenable. — DaDS tous les ateliers sociaux , la duréa du, travail
sera réglée à la satisfaction des travailleurs, qui d'ailleurs, en vertu du principe de l'égalité et de la fraternité, recevront tous même sa?aiVe, sans égard à la différence des capacités. — Plus tard, dans les conférences du Luxembourg, M. Louis Blanc a reconnu que l'égalité des salaires n'était pas équitable; mais comment la corrige-t-il?... En payant l'ouvrier habile et actif plus (jue le maladroit et l'indolent?... Dieu l'en garde! ce serait trop contraire à la fraternité : s'il déroge à l'égalité, c'est pour régler le salaire, non d'après le travail exécuté , mais d'après les besoins du travailleur. On ne pouvait assurément rien imaginer de mieux pour encourager la paresse et la gourmandise , pour décourager l'ouvrier frugal et habile.
Le même système sera étendu aux campagnes : au moyen de Fabolition des successions collatérales : « les valeurs dont ces successions se composent se- « ront déclarés propriétés communales et inaliéna- « blés. » — Sur ces biens communaux seront organisés des ateliers nationaux agricoles, commandités par l'État , sans intérêt.
Voici maintenant les résultats que M. Blanc espère de son système :
L'industrie privée ne pourra supporter la concurrence des ateliers nationaux : d'abord parce qu'elle paye intérêt des capitaux qu'elle emploie, et que les ateliers nationaux n'en payeront aucun ; ensuite parce que tous les ouvriers ne manqueront pas d'abandonner les ateliers prives, assures qu ils seront de trouver,
avec moins de travail , im salaire supérieur dans les ateliers nationaux. — L'industrie, écrasée par cette concurrence de l'État , ne tardera pas à mourir et à se fondre dans les ateliers nationaux.
L'atelier national agricole produira , plus lentement, mais aussi sûrement, le même effet relativement à la propriété pm'e'e, qui finira par disparaître.
« L'Etat, d'ailleurs, sera considéré comme le ré- « gulateur suprême de la production, et investi, pour « accomplir sa tâche , d'une grande force. »
Cela est assez clair : c'est le despotisme.
Voilà tout le système.... Qu'est-ce, sinon le Communisme pur? — N'est-il pas évident, en effet, qu'au bout d'un temps très-court pour l'industrie, et un peu plus long pour la propriété agricole, toute propriété privée aura disparu; que YEtat sera devenu seul et unique propriétaire , seul et unique industriel, seul et unique commerçant; que tous les citoyens seront descendus au rang de simples ouvriers des ateliers nationaux? Or qu'est-ce que cela, sinon le Communisme pur , avec les désastreuses conséquences que j'ai signalées plus haut ?
Dans son livre publié avant la révolution, M. L. Blanc avait usé de tous les artifices de langage pour dissimuler autant que possible les conséquences de sa théorie. Membre du Gouvernement provisoire , président de la commission du Luxembourg, idole de cent mille ouvriers fanatisés par sa parole, la violence du
prédicateur socialiste ne connut plus de bornes. Les discours, insérés au Moniteur, étaient déjà assez forts, et cependant, l'enquête Ta prouvé, on avait soin de faire disparaître les passages les plus violents. En voici des exemples révélés par 1 enquête :
« Nous parlons d'avoir , de former une assem-
« blée de députés ; vous êtes une assemblée de députés; « vous êtes l'assemblée des députés du peuple ; et que « l'Assemblée Nationale s'installe ou non, celle-ci, « j'en ai la confiance , ne périra pas...
« Étant presque enfant j'ai dit : Cet ordre social est « inique ; j'en jure devant Dieu, devant maconscience, « sijaraais jcsuisappeléàrégler les conditions de cette « société inique, je n'oublierai pas que j'ai été un des « plus malheureux enfants du peuple , que la société « a pesé sur moi. Et j'ai fait, contre cet ordre social « qui rend malheureux un si grand nombre de nos « frères, le serment d'Annibal...
« Mes amis , sachez-le , vous serez non-seulement « puissants , vous serez non-seulement riches , vous « serez rois. — Car tous les hommes sont égaux , « tous les hommes sont rois...
« Au point de vue moral comme au point de vue « matériel , le système sur lequel est basé la société « est un système infâme !
« Votre concours peut nous être utile par la force « que vous nous communiquez ; force morale qui doit « nous mettre en état de dire à l'Assemblée : Voici « les projets de lois que nous présentons ; ces projets « de lois, ce n'est pas Albert, ce n'est pas Louis « Blanc qui les présentent , c'est le peuple représenté
« par ses délégués ; traitez avec lui , et maintenant « qu'il est organisé , repoussez-lc , si vous l'osez ! »
Et l'on s'étonnera ensuite (jue de malheureux ouvriers exaltés jusqu'au délire par de pareilles prédications, aient fait les journées de juin !
Inutile de relever ici tout ce qu'il y a d'inique dans un système qui prend dans la poche de tous , pour prêter gratuitement à quelques-uns ; qui oblige l'industrie privée à contribuer, par les impositions qu'elle paie, à la concurrence qui doit l'écraser.
Inutile de rappeler que la concurrence n'est qu'une des formes de la liberté : qu'anéantir la concurrence, c'est anéantir l'émulation.
Inutile de montrer qu'en général les salaires , loin de baisser , se sont au contraire constamment élevés depuis quarante ans.
J'ai prouvé que la prétendue organisation du travail n'était que le Communisme pur ; et cela doit suffire.
M. Proudhon, que je ne me lasse pas de citer, comme la plus grande autorité des doctrines nouvelles, M. Proudhon fait ainsi la part de M. L. Blanc : « Par le mélange perpétuel qu'il fait dans son livre « des principes les plus contraires , l'autorité et le « droit, la propriété et le Communisme, l'aristocra- « tie et l'égalité, le travail et le capital, la récompense « et le dévouement, la liberté et la dictature, le libre « examen et la loi religieuse, 31. Blanc est un vérita-
« ble hermaphrodite, îin jmbliciste au double sexe. » {Contradict. économ., tome I", p. 226. ) Puis, après avoir analysé le système deL. Blanc,
M. Proudhon s'écrie dans un autre endroit : « Et,
« de fait, qu'objecter à une conception aussi radica- « lement nulle? » ( ibid. , page 230. )