V. Droit au travail
Droit au travail!.... C'est la formule la plus perfide qu'ait imaginée le Communisme. Quand il se montre à visage découvert, le Communisme révolte si profondément la conscience et la raison, qu'il cesse d'être dangereux. Mais la formule droit au travail , loin de révolter notre raison ou notre cœur, nous attire et nous séduit : pour qui n'en sonde pas les conséquences, rien de plus moral, de plus raisonnable, et surtout de plus inoffensif; et cependant, pour qui veut y refléchir un instant , il n'est pas de chimère socialiste plus creuse , plus impraticable , plus subversive de toute société.
Le droit au travail , pour les individus , c'est pour l'Etat l'obligation de fournir, à quiconque en manque, une occupation suitisamment lucrative pour qu'il en puisse vivre.
Mais de quel travail entend-on parler"?
Est-ce du travail des ateliers nationaux créés après Février, c'est-à-dire d'un travail uniforme pour tous, d'un travail de lerrassemont... Mais, alors, le droit
au travail est dérisoire : oui, il est dérisoire de mettre une pioche, une pelle , une brouette dans les mains d'un peintre, d'un ciseleur, d'un bijoutier, d'un horloger, d'un tailleur, etc. , etc. Il est par trop évident qu'appliqués à un labeur si différent de celui auquel ils sont habitués , les prétendus travailleurs souffriront beaucoup , feront peu ou rien , et que le prétendu droit au travail ne sera en définitive qu'une aumône déguisée.
Entend-on que l'Etat devra fournir à chacun les moyens d'exercer sa profession habituelle? au tisseur, des étoffes à tisser; à l'horloger, des montres à faire; au peintre, des tableaux, etc. , etc. : mais, alors, il faudra que l'Etat fournisse aussi au médecin, des malades à guérir; à l'avocat, des causes à plaider. — Voila donc l'Etat transformé en entrepreneur général de toutes les industries , de toutes les professions , de tous les arts , de tous les métiers , de toutes les sciences ; il devra posséder en propre des manufactures, des ateliers, des machines, des ïjislruments , des matières premières de toute nature, avec \q personnel nécessaire pour diriger, surveiller le travail et les travailleurs, acheter les matières premières, placer les produits, etc.
Ce n'est pas tout.
Entend-on que l'Etat aura ses ateliers nationaux ouverts en tout temps , ou seulement dans les temps de crise commerciale , dans les temps de chômage : cela importe beaucoup.
Si l'Etat a ses ateliers en permanence , même aux époques où d'ailleurs les travailleurs pourraient trouver de l'occupation dans les ateliers privés, nous retombons dans le système de M. Louis Blanc : l'Etat écrasera l'industrie privée par la concurrence, et nous entrons en plein Communisme. — Les ateliers nationaux auront en outre le grand inconvénient d'être une excitation perpétuelle à la grève : sûrs de trouver du travail à liûstant dans les ateliers de lEtat, les ouvriers voudront faire la loi aux patrons, ce qui n'est pas plus équitable que , pour les patrons , de dicter la loi aux ouvriers.
L'Etat n'ouvrira-t-il , au contraire , les ateliers que dans les temps de crise commerciale et de chômage..., les inconvénients changent de nature, non de gravité. — En premier lieu , quand le chômage aura pris fin , que fera l'Etat du matériel et àxi personnel de ses ateliers? — En second lieu, d'où vient le chômage dans les ateliers privés? Il vient de ce que \2i production est obligée de s'arrêter momentanément, le plus souvent parce qu'elle a d'abord exagéré son activité : en pareil cas , les fabricants sont forcés de renvoyer une partie de leurs ouvriers , jusqu'à ce que le trop plein des produits fabriqués se soit écoulé : mais si îatelier national entre alors en activité, ce trop plein ne s'écoulera jamais; le chômage ne pourra iinir; et la concurrence de l'Etat, achevant d'écraser l'industrie privée , finira par labsorber, ce qui nous ramène encore au Communisme.
Ce n'est pas tout encore.
L'Etat n'a rien , rien que ce qu'il puise dans la bourse de chacun de nous : ainsi , pour subvenir aux incalculables dépenses des ateliers nationaux, il faudra augmenter indéfiniment les impôts , c'est-à-dire prendre à ceux qui ont été prévoyants et économes, pour entretenir toujours et constamment du travail et un salaire élevé aux ouvriers des grandes villes, qui, comptant sur cette ressource assurée , auront encore moins de prévoyance et d'économie qu'à présent ; et malheureusement ils en ont fort peu. — Est-ce juste? Est-il juste que les laborieux habitants des campagnes s'épuisent en perpétuels sacrifices pour nourrir, dans l'imprévoyance, les ouvriers des grandes villes?
Je crois inutile de développer davantage des idées si simples; il suffira d'avoir appelé l'attention sur quelques-unes des conséquences pratiques du prétendu droit au travail, pour que l'homme, le moins habitué à réfléchir, soit à l'instant convaincu qu'une pareille chimère n'a pu surgir que dans le cerveau des brouillons qui flattent les populations agglomérées des grandes villes, parce que ce sont les populations des grandes villes qui font les révolutions et donnent le pouvoir.
Du reste , l'incompatibilité du principe de la propriété avec le droit au travail a été hautement reconnue par M. Proudhon lui-même, quand il disait à l'Assemblée nationale : « Passez-moi le droit au « travail f et je vous passe le droit de propriété, »
VI. Intervention de l'Etat dans la fixation des salaires, les institutions de crédit , etc. , etc.
J'arrive maintenant, en les confondant sous un titre commun, à divers systèmes, enfants perdus, partisans honteux du Communisme, qui, n'osant attaquer de front la propriété et la famille, cherchent à les assassiner traîtreusement par derrière. Ces communistes déguisés sont très-nombreux : ne pouvant les suivre tous, je les saisis et les démasque dans leur forme la plus générale , la plus usuelle : l'intervention de l'Etat dans une foule de choses oii il n'a rien à faire, notamment dans la fixation du salaire et dans les institutions de crédit.
Jusqu'à ces derniers temps on avait pensé que moins le Gouvernement se mêle des affaires particulières , plus il y a de liberté dans un pays. Les Américains et les Anglais, qui s'y connaissent, ont toujours abandonné , à l'action libre et spontanée de la spéculation privée , une foule de points dans lesquels , en France, nous faisons intervenir l'autorité de l'Etat. Nos communistes déguisés tiennent , au contraire , à faire intervenir l'Etat en toutes choses , sachant très-bien que cette intervention , poussée au delà de certaines limites , conduit tout droit au Communisme.
I. Intervention de l'Etat dans la fixation des salaires. — Si nous étions seuls dans l'univers, celte
idée serait sans doute encore fort injuste ; mais, en Tétat des choses, elle est absurde et impraticable.
Si tout le genre humain ne formait qu'un seul peuple, soumis au même Gouvernement, la fixation des salaires par voie d'autorité serait à la rigueur possible : mais ce serait là une mesure tout à la fois trèsabsurde, très-injuste, très-contraire à la liberté, et qui ne ferait que du mal. — Le salaire est le prix du travail , et le prix du travail , comme celui de toutes les autres valeurs , denrées et marchandises , varie à 'infini , varie d'un jour à l'autre , en raison et de sa ^qualité, et du besoin qu'on en éprouve... tantôt plus , tantôt moins élevé , suivant que le travail presse ou se rallentit. Et comme il est évident qu'un règlement général, décrété par lEtat, ne pourrait tenir compte de ces variétés infinies , il en résulterait que , tantôt le salaire légal serait trop élevé , eu égard aux besoins du commerce, et alors, plutôt que de travailler à perte , les fabricants arrêteraient les travaux ; que tantôt, au contraire, il serait inférieur, et que l'ouvrier ne tirerait pas de son travail tout ce qu'il serait juste qu'il en tirât. — D'ailleurs , si vous réglez législativement le salaire du travail des ouvriers proprement dits , vous êtes fatalement conduits à régler de même tous les autres éléments de la production , et vous arrivez ainsi au maximum général de toutes les valeurs, de toutes les denrées, de toutes les marchandises... Or, qui donc ignore aujourd'hui que les lois de maximum ont toujours ruiné les pays qui y ont eu recours?
Voici ce qui est encore plus décisif.
Les partisans de toutes ces folles inventions ne paraissent pas se douter que la France n'est pas le genre humain , et qu'il existe , à côté de nous , des peuples indépendants qui certes n'accepteraient pas les règlements qu'il nous plairait de faire. Ceci rappelé, voici ce qui arriverait. — Nul ne l'ignore, nous sommes loin de consommer tout ce que nous produisons : nos soieries, nos draps, nos meubles, notre bijouterie, notre quincaillerie , sont en très-grande partie vendus dans les pays étrangers. Mais, dans les pays étrangers, nous avons , pour rivaux d'industrie , les Anglais , les Suisses , les Allemands , etc. ; et pour soutenir cette concurrence, il faut que nous puissions offrir nos marchandises à aussi bon marché qu'eux-mêmes. — Or, pour vendre à aussi bon marché, il faut que nous puissions fabriquer à aussi bon compte ; et comme la main-d'œuvre est un des éléments principaux an prix de revient, si le prix de cette main-d'œuvre, au lieu de varier selon les variations du commerce lui-même, était , une fois pour toutes , réglépar la loi , il arriverait , neuf fois sur dix , que nos fabricants seraient dans l'impossibilité de soutenir la concurrence de la fabrique étrangère.
C'est ce qui est arrivé après Février, lorsque moitié de gré, moitié de force, les fabricants de Paris se soumirent aux exigences du Luxembourg sur les heures de travail et le prix du salaire : le prix de revient augmenta si rapidement , que la plupart des commandes , adressées d'Amérique en France, durent
être envoyées en Angleterre, et qu'a Paris tous ici> ateliers durent se fermer.
Ce qui est arrivé alors arrivera toujours , toutes les fois qu'on voudra faire intervenir Fautorité du Gouvernement dans des marchés qui , pour être équitables , doivent être librement débattus.
II. Intervention de l'Etat dans les institutions de crédit. — On voudrait que l'Etat établît des banques, dans lesquelles les travailleurs pauvres pourraient trouver, à un intérêt très-minime, les capitaux dont ils peuvent avoir besoin pour devenir maîtres à leur tour.
Cette- idée est séduisante au premier abord; et si je ne consultais que mon cœur, je serais fort disposé à être de ce socialisme-là : malheureusement ce n'est encore qu'une illusion, une chimère impossible à réaliser.
Et d'abord , ou l'Etat sera tenu de prêter au premier venu, sans avoir le droit d'examiner les garanties qu'offre l'emprunteur... mais où prendre 1 argent pour satisfaire aux demandes qui alors arriveraient de toutes parts? L'or de la Californie, du Mexique et du Pérou réunis n'y suffirait pas un seul jour. — Ou bien, au contraire, et on ne peut l'entendre autrement, l'Etat aura le droit dapprécier la moralité, la capacité, tout ce qui constitue commercialement la solvabilité d'un homme...- et alors vos banques nationales sont inutiles : le crédit privé n'a jamais fait défaut k l'ouvrier habile , laborieux , économe : et . à tout
prendre , cet ouvrier, tel que je le suppose , trouvera plus facile accès auprès des personnes qui connaissent son mérite , qu'auprès des froids commis de l'Etat , toujours préoccupés de la crainte de se compromettre.
Mais , dit-on , l'Etat prêtera à 3 , à 2 0/0 , tandis que le capital privé se loue 5 à 6 0/0 , quelquefois plus. — Rien de mieux si la chose est possible ; malheureusement il est certain qu'elle ne l'est pas. Encore une fois , l'Etat n'a rien , rien, que l'argent qu'il puise dans nos poches : or les frais de perception de Timpôt , en compensant les directs et les indirects , s'élèvent a 4 3 0/0 : comment lEtat pourrait-il donc prêter, à 2 et 3 0/0 , ce qui lui revient, a lui, a 13 0/0? — A ce compte, l'Etat (c'est-à-dire nous tous) perdrait 10 0/0 sur chaque affaire. — Croit-on que cela put durer longtemps?
M. Proudhon a fort bien réfuté cette utopie des banques d'Etat : — « La situation , loin de s'amélio- « rer, empirerait , et la société marcherait à une c( prompte dissolution , puisque le monopole du cré- « dit entre les mains de l'Etat aurait pour résultat « inévitable d'anihiler partout le capital privé, en lui « déniant son droit légitime, celui déporter intérêt. « Si l'Etat est déclaré commanditaire , escompteur (.(. unique du commerce, de l'industrie, de l'agricul- (c ture , il se substitue à ces milliers de capitalistes i( et de rentiers vivant de leurs capitaux et forcés, dès 'i lors . au lieu de manger le revenu , d'entamer le
« principal. Bien plus , en rendant les capitaux inu- « tiles , il arrête leur formation , ce qui est rétro- « grader par delà la deuxième époque de l'évolution « économique. On peut hardiment défier un gouver- « nement , une législature , une nation d'entrepren- « dre rien de pareil : de ce côté la société est arrêtée « par un mur de métal qu'aucune puissance ne sauce rait renverser. Ce que je dis là est décisif et ren- « verse toutes les espérances des socialistes mitigés " qui , sans aller jusqu'au communisme , voudraient , « par un arbitraire perpétuel , créer au profit des « classes pauvres... une organisation du crédit de « l'Etat, c'Qsi-di-d\TQ\2i suppression du capital privé, « la stérilité de l'épargne. » (Conlrad. économ.., t. II, page 124.)
Il est vrai que nos charlatans, qui ne sont jamais à court de ressources , ont imaginé un procédé commode pour fournir à l'Etat tous les fonds nécessaires... cesi]Q papier-monnaie, les assignats... c'est-à-dire des chiffons de papier sur lesquels on imprimera 100, 1,000 ou 10,000 francs, mais qui n'en resteront pas moins des chiffons de papier, en dépit de toutes les prétendues garanties dont on promet de les entourer. — Dans un pays qui a vu le régime des assignats, je défie à tout gouvernement d'émettre dn papier-monnaie, avec cours forcé... Cela ne se discute plus.
TTT. Il y a encore une autre façon très-prônée d'attaquer la propriété , c'est l'impôt progressif.
M. Proudhou , si puissant dialecticien qnand il est dans le vrai , s" est chargé d'en faire raison : c La conte séquence de l'impôt progressif, dit-il , sera que les « grands capitaux seront dépréciés et la médiocrité « mise à l'ordre du jour. Les propriétaires réaliseront u à la hâte, parce qu'il vaudra mieux pour eux « manger leur propriété que d'en retirer une rente « insuffisante. Les capitalistes rappelleront leurs « fonds, ou ne les commettront qu'à des taux usurai- « res ; toute grande exploitation sera interdite; toute tt fortune apparente poursuivie; tout capital dépassant « lechiffre du nécessaire proscrit. La richesse, refoulée. « se recueillera sur elle-même et ne sortira plus qu'en « contrebande , et le travail , comme un homme atta- « ché à un cadavre , embrassera la misère dans un « accouplement sans fin. — Après avoir prouvé la « contradiction et le mensonge de l'impôt progressif, « faut-il que j'en prouve encore l'iniquité? — L'impôt « progressif arrête la formation des capitaux, de « plus il s'oppose à leur circulation. Après avoir « froissé tous les intérêts et jeté la perturbation sur le « marché par ses catégories, limpôt progressif arrête « le développement de la richesse et réduit la valeur « vénale au-dessous de la valeur réelle. Il rapetisse, « il pétrifie la société. Quelle tyrannie! quelle déri- (i sion ! — L'impôt progressif se réduit donc, quoi qu'on « fasse , en un déni de justice , une défense de proc( duire , une confiscation. Cest l'arbitraire sans limite « et sans frein donné au pouvoir sur tout ce qui , par « le travail, par l'épargne, parle perfectionnement
« des moyens, contribue à la richesse publique. » {Contrad. économ., tom I^% page 310.)
VIL Plus de capital , d'intérêt , de rente.