‹ Un épisode de la Révolution de 1848Chapitre 41 sur 66 · BLANQUI JCGÉ PAR BARBES · texte numérisé non relu

BLANQUI JCGÉ PAR BARBES

Qui ne connaît pas Blanqui ? Blanqui le conspirateur ! Blanqui le chef du fameux club de la rue Bergère !... Blanqui le montagnard, le terroriste par excellence , qui accusait Ledru-RolUn de modération, et voulait jeter dans la Seine, ou sur le pavé, une bonne moitié du gouvernement provisoire!...

Avec cette habitude de faire des conspirations qui était devenue pour lui une seconde nature, on pense bien que, sous la monarchie de 1830, il avait dû se faire condamner plus d'une fois. Mais comme, en ce bas monde, on finit par se lasser même de choses plus agréables que la prison, il paraîtrait que , pour obtenir sa liberté , sous forme de translation dans une maison sanitaire , le farouche républicain aurait consenti a raconter quelques anecdotes instructives sur le compte de ses camarades de conspiration ! et comme , par le temps qui courait, ce genre d'anecdotes ne pouvait manquer d'offrir un certain intérêt , il s'était fait un plaisir d'admettre à les entendre non-seulement M. le ministre de l'intérieur, très-friand , par état,

— Sade pareilles confidences, mais encore M. le président de la cour des pairs , en conopagnie de M. le procureur-général et d'un greffier archiviste de la noble cour!

Puis, conome il devait se dire, dans cette conférence, une foule de choses qu'il eût été fâcheux d'oublier, M. Blanqui voulut bien permettre a l'archiviste de tenir, en l'écoutant, une sorte de procès-verbal, en foi du plaisir qu^on éprouvait à l'entendre !

Enfin, comme la mémoire de M. Blanqui paraissait meublée d'une foule de souvenirs qui pouvaient défrayer plus d'une conférence, il consentit a deux autres conversations dans la même forme et en présence des mêmes auditeurs î . . .

C'était du moins ce qui paraissait résulter d'un document trouvé, le 24 février 1849, dans le cabinet du secrétaire de M. Guizot. Ce document n'était autre que le procès-verbal des trois conversations que nous venons de mentionner. — Il portait pour titre : déclarations faites par Blanqui devant le ministre de l'intérieur, et pour dates les 22,23 et 24 octobre 1839.

Cette pièce tomba entre les mains de M. Taschereau, grand amateur d'autographes et de documents historiques, au moment où Blanqui effrayait tout Paris par la violence de ses discours

au club de la rue Bergère! Démasquer un tel homme dans un pareil moment , c'était évidemment un acte de courage. M. Taschereau n'hésita pas à l'accomplir. Sûr de l'authenticité de cette pièce accablante , il la pubUa dans sa Revue rétrospective.

Le coup était rude ! Blanqui , d'abord décontenancé, comprit bientôt qu'il lui fallait payer d'audace , et il démentit le fait qui lui était imputé , — accusant M. Taschereau de s'être fait lorgane d'une calomnie.

Résolu a pousser l'affaire jusqu'au bout , M. Taschereau prit l'initiative d'un procès qui, si M. Blanqui eût accepté le combat, devait tourner a la confusion du coupable ^ mais Blanqui ne se prêta pas plus a cette épreuve qu'a la constitution d'un tribunal d'honneur que lui avaient fait proposer ses anciens amis.

Les choses en étaient la quand arriva le 15 mai, et il résulte des débats du procès de Bourges qu'un des premiers soins de Blanqui en cas de succès , eût été de se déUvrer de M. Taschereau !

Mais dans ces mêmes débats, à côté de Blanqui, figurait Barbes, qui depuis longtemps déjà était parfaitement édifié sur son compte. Pendant quinze jours Barbes se contint en sa présence ! k la fin , pourtant, l'indignation l'emporta , et, devant la cour , se passa la scène suivante :

QAUTE COUR DE JUSTICE (Bourges).

Audience du 2 avril.

BLANQUI. — Je dis qu'on me fait une guerre inexorable. On a remonté jusqu'au 12 mai 1839 pour me charger.

Nous étions deux, nous sommes deux encore ici, l'un qui ne se défend pas.

BARBES, avec colère. — Je vous défends de parler de moi ! (Mouvement. )

BLANQUI. — Non, je ne le ferai pas.

L'accusé revient de nouveau sur la manifestation du 16 mars ; il arrive à parler de la publication de la Revue rétrospective, qu'il assure avoir été délibérée en conseil des ministres.

BARBES, avec irritation. — J'en ai parlé dans une autre enceinte , j'en parlerai encore ici , mais cela se videra entre nous. (Sensation).

FLOTTE, se levant d'un air menaçant. — Oui, cela se videra entre nous.

BARBES, d'un air dédaigneux. — Quand vous voudrez.

FLOTTE , dont les yeux lancent des éclairs de colère, adresse quelques mots qui nous semblent êti-e des injures à Barbes. Ce dernier paraît les entendre avec un profond mépris,

BLANQDI. — Mais, JFlotte, tais-toi donc, que diable ! qu'est-ce que c'est que ça ?

RASPAIL. — Il faudrait éviter de traiter de pareilles questions.

M. LE PRÉSIDENT. — Accusés , au moins respectezvous les uns les autres.

BARBES. — Tout à l'heure, je suis intervenu, malgré ma volonté, dans raccusation. On a déclaré que ce que j'avais dit dans une autre enceinte était faux. Sur mon honneur , j'affirme que ce que j'ai dit dans le club de la Révolution est vrai ; cette pièce contient la vérité entière, elle émane de celui qui en est accusé.

FLOTTE. — As- tu fini ?

BARBES. — On a fait exprès d'attendre la fin des débats, en laissant à dessein échapper toutes les occasions de protester ; on a voulu profiter de la fin des débats, d'un discours étudié pour protester, et pouvoir dire plus lard : J'ai dit cela devant Barbes ; il n'a pas protesté. ( Avec force. ) Je veux qu'on parle ! je suis prêt à répondre, moi !

FLOTTE. — Barbés , tu t'es déshonoré aujourd'hui ! (L'accusé veut se précipiter sur Barbés ; les gendarmes le retiennent.)

BARBES. — Flotte, tu es le séide d'un...

FLOTTE, menaçant. — Va, je t'arrangerai !

BARBES. — Oui, en attendant... (Se reprenant.) — Il ne s'agit pas de menacer ici.

BLANQUi, avec un grand calme. — Ce qui s'est passé ici est tout à fait indépendant de ma volonté. Cet incident sera vidé ailleurs.

BARBES. — Il m'importait de ne pas acquiescer à un démenti donné à une parole fermement dite , et que je maintiens; je la répéterai ici dans l'intérêt de mon parti , qui se compose d'hommes qui peuvent se pré-

senter le front haut partout. Puisqu'on fuit les débats ici, je vais passer à ce qui me concerne.

BLANQUI. — Je ne fuis pas les débats. ( Marques de curiosité.)

BARBES. — Pourquoi cet individu a-t il été gracié en 1846? Qu'il s'explique; je le sais, moi. Il y avait une pièce de révélation , voilà le motif de sa grâce.

BLANQUI. — Ma grâce a été donnée sur un rapport de médecin qui déclarait que je n'avais pas huit jours à vivre. Cette grâce , je l'ai refusée et suis resté en prison.

BARBES. — La France entière saura enfin si cet homme est sorti de prison le 24 février , comme il le dit ; il est tellement certain qu'il est sorti avant , qu'il écrivait de Blois des lettres dans lesquelles il se plaignait des mouchards qui l'espionnaient ; il était dans un hôpital , c'est vrai , mais un hôpital magnifique , mangeant aux frais du gouvernement, chevauchant tout à son aise , sortant quand il lui plaisait. Quand moi , j'ai été malade, est-ce qu'on m'a fait grâce? Parquin, Jouve, Jeanne , ne sont-ils pas morts en prison ? Tout le monde le sait, moi, j'ai été excessivement malade, on ne m'a pas mis en liberté. Qu'on s'explique donc ! Je soutiens, moi , que ces révélations ne pouvaient sortir que d'un seul individu , qui est là.

FLOTTE. — Le dernier soldat de la société a pu le dire.

BARBES. — Est-ce que le dernier soldat de la société pouvait savoir les opinions intimes de Raisan, par exemple !...

Barbes s'interrompt subitement ix)ur lire un papier que Flotte lui passe.

BARBES, souriant d'un air dédaigneux. — C'est une provocation !... (Il roule le papier et le jette sous ses pieds. )

FLOTTE. — Tu verras!...

M. LE PRÉSIDENT. — Taisez-vous.

FLOTTE. — On a bien laissé parler Barbes.

BARBES. — On va laisser parler celui que j'accuse. Je demande qu'il me réponde , s'il le peut Je demande la parole pour lui...

BLANQUL — Après ma grâce, je suis resté en prison jusqu'à quelque temps avant la révolution de février. Je suis bien aise que cet incident ait été soulevé; je déclare que j'aime mieux les haines avouées que les haines sourdes.

BARBES. — Vous savez mon opinion depuis longtemps , du reste.

BLANQUL — J'en appelle à l'opinion publique , mais non à celle qui se produit dans les clubs. Il existe contre moi des haines profondes.

BARBES. — Très-bien , très-bien ! En attendant , je réponds : quand mon accusation a reçu de la publicité, quand j'ai dit mon opinion en plein club , aussitôt un jury d'honneur s'est formé pour examiner la personne ; elle a été sommée de venir et elle n'est pas venue , voilà tout

Et de sept... condamnés par leurs pairs cette fois... Quand nous serons à dix, nous ferons une croix !

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