CADSSIDIÈRE JUGÉ PAR CHENU
Si c'est de l'aveu de Caussidière que M. Monnier a divulgué le métier du citoyen Huber, il faut convenir que le tour n'est pas d'un bon chrétien ! . . . Mais lui, Caussidière, comment s'était-il vu traiter dans une circonstance au moins aussi délicate ! ... et, sacredieu ! . . , comment avoir de l'indulgence quand on a été soi-même si peu ménagé!...
Après le 15 mai, alors que ce bon monsieur Caussidière tenait tant à nous faire apprécier sa franchise et les services qu'il avait rendus au pays en se renfermant dans sa préfecture de police pendant qu'on attaquait l'Assemblée nationale, par qui fut-il chargé dans le cours de l'enquête .? La sagesse des nations a bien raison de le dire \ hélas ! on n'est jamais trahi que par les siens! Voici ce que ne craignit pas de déposer sur son compte un de ses plus vieux amis, le citoyen Chenu!
l"" Conseil de guerre 'permanent de la l»"' Division miiitaire.
Cejourd'hui, 3 août 1848, a comparu ; Chenu (Adolphe), cordonnier.
,„, Lorsque je revins d'Allemagne, je n'ai pas tardé
à apprendre que le même parti qui avait échoué au 15 mai songeait à une collision déflniiive dont le but était de mettre le pouvoir entre les mains des ouvriers, c'est-à-dire du peuple , et d'anéantir la bourgeoisie.... Ce que '^j'affirme, c'est que l'insurrection a eu pour chefs Louis Blanc , comme représentant les ouvriers ; Caussidière , comme représentant la partie de la population qu'il avait armée , et le socialisme et le communisme par les présidents de tous les clubs... Te 51 juin, tous les présidents des clubs et les principaux chefs se sont réunis dans un café, près de l'École de Médecine, et à côté de la Taverne ( ancienne ). Caussidière , qui avait assisté le soir mêtne à la séance d'un club , s'est trouvé à cette réunion ; j'ai tout lieu de croire que le plan de l'insurrection a été arrêté entre ces divers chefs ce soir-là même; mais déjà, et depuis longlemns, on avait obtenu, soit au ministère de la guerre, des amis d'un sieur Favreau, soit à la Préfecture de police, tous les documents nécessaires pour construire des barricades dans tout Paris. Le plan dressé autrefois à la Préfecture de pohce par les soins de M. Dclessert , pour arriver à l'occupation de Paris , d'après les idées du maréchal Bugeaud , avait notamment servi à désigner les endroits favorables aux barricades, et à l'attaque ou à la défense. Le sieur Grandménil , qui, en toute circonstance, agissait de concert avec Caussidière, et qui lui donnait le plus souvent des avis, avait activement travaillé à ce plan. Quant aux armes, depuis le mois de février dernier, on s'en était procuré une grande quanlité ; les montagnards avaient fabriqué une graade aunti-
tité de cartouches , soil à la Préfecture de police, soit chez un opticien de la rue Rambuteau , soit enfin chez un sieur Turmei, marchand de vins, rue de Poitou, au Marais.
R. J'étais au nombre des douze personnes dp., dans les bureaux du journal la Réforme ^ ont, le 2U février dernier, après la prise des Tuileries, formé le gouvernement provisoire. Dans cette réunion, avec l'aide des voix de quelques hommes que je fis monter, les ci" toyens Ledru - Rollin , Louis Blanc , Flocon , Albert et François Arago (sans que je puisse afiirmer si ce dernier a été nommé par notre réunion) furent désignés pour faire partie du gouvernement provisoire ; ensuite nous nommâmes le citoyen Arago ( Etienne ) directeur des postes, et le citoyen Sobrier ayant demandé à être préfet de police , alors qu'on désignait généralement le citoyen Caussidière , tous deux furent désignés pour le département de la police. Je suis allé installer le citoyen Arago à l'administration des postes, et je suis allé à la Réforme pour conduire Caussidière et Sobrier à la préfecture de police. Quant à moi, je fus nommé capitaine de la garde urbaine à créer, et pour laquelle j'amenais une centaine d'hommes, qui en forma le noyau. Le soir, étant réunis, Caussidière, Sobrier, Cahaigne, Grandménil et moi , on apporta au premier un ordre du citoyen Garnier-Pagès ,' maire de Paris. Caussidière l'accueillit avec colère , dit qu'il n'entendait pas se soumettre aux ordres de la mairie. Après cet incident , et sous l'impression du mécontentement qu'il avait causé tant à Sobrier qu'à Caussidière , tous deux , déjà mé-
contents de la tournure que prenaient les événements , arrêtèrent entre eux un plan pour rester maîtres du pouvoir. Je vais vous faire connaître ce plan.
On devait , d'une part , composer une force armée dont le point central de réunion serait à la Préfecture de police. Je fus chargé de ce soin, et, à cet effet, je convoquai pour le lendemain tous les chefs de groupes qui faisaient partie des associations antérieures. Chacun d'eux fournit environ et à peu près une centaine d'hommes qui ont formé les Montagnards. Je me réservai la formation de la garde urbaine, dans laquelle je ne voulus incorporer que ceux qui avaient combattu en février.
Quant à Sobrier , il fut chargé de former des clubs, de les armer, de les organiser de telle sorte qu'agissant de concert avec les troupes de Caussidière, ils constituassent un véritable pouvoir d'autant plus redoutable que , de leur côté , les citoyens Louis Blanc et Albert , qui n'avaient pas tardé à adopter ces idées , devaient , de leur côté , au moyen de leurs fonctions au Luxembourg, prendre un grand empù-e sur les ouvriers et organiser les masses. Par cette combinaison , les personnes que je viens de vous nommer devaient être maîtresses de la République et secouer le joug des autres membres du gouvernement provisoire.
Huit jours environ après la révolution de février, je fus appelé dans le salon de Caussidière pour y prendre le café; Sobrier, Blanqui, Barbes, Mercier et Tiphaine s'y trouvaient , après avoir dîné ensemble. Les plans
que je vous ai fait connaître plus haut étaient l'objet de la conversation et paraissaient généralement agréés; mais comme alors on commençait déjà à se déGer du sieur de la Hodde, il fut convenu que les réunions extérieures , au lieu d'être à la Préfecture de police , se tiendraient au Luxembourg, dans la chambre d'Albert. Un soir, je trouvai une convocation pour dix heures an Luxembourg. J'y arrivai un peu après l'heure indiquée; de la nodde était dans un coin ; là se trouvaient avec Caussidière, Mercier, son beau-frère, Tiphaine, Sobrier, Monnicr , Albert , Pille , Grandménil qui présidait la séance dans le salon d'Albert , et quelques autres personnes dont je ne nuis me rappeler les noms. Après mon arrivée , Caussidière prit un dossier volumineux et accusa de la Hodde , pièces en mains , de les avoir tous dénoncés sous le gouvernement déchu ; il le somma de se tuer, soit à l'aide d'un pistolet à quatre coups , qu'il avait apporté, soit avec du poison qui était sur la table; il paraissait plutôt animé de la crainte de nouvelles révélations de la part de la Hodde que du désir de se venger de ses anciennes dénonciations ; car de la Hodde, parfaitement au courant des projets conçus dans les premiers jours , s'était écrié : Ah ! c'est comme ça , eh bien ! vous me le payerez !
De la Hodde refusa de se tuer , on voulut alors le massacrer ; il fut même bousculé par les assistants; mais Albert ne voulut pas qu'un meurtre fût commis dans son srilon; Momiicr et moi, de notre côté, nous demandâmes sa grâce, et on céda tant à nos explications qu'à celles de de la Hodde ; il fut question de le forcer à se
taer dans un liacre. De la Hodde résistait toujours, en promettant de garder le silence. Enfin, il fut reconduit à la Préfecture de police, où Caussidière l'a fait garder en prison : j'ignore ce qu'il est devenu depuis.
Quelques jours avant la fin de mars, je reçus une lettre anonyme par laquelle on me prévenait que j'allais être arrêté si je ne quittais pas la France immédiatement. J'allai de suite à la Préfecture demander à Caussidière si c'était lui qui m'avait fait écrire ; il me répondit négativement; mais il me prévint que j'étais en état de suspicion vis-à-vis de mes camarades; que, pour éviter toute collision, je ferais bien de m'éloigner, et il m'offrit une mission en Belgique : elle consistait à révolutionner ce pays, à y introduire la Piépublique, tant à l'aide des corps francs déjà existants, et que je devais rejoindre à Seclin, qu'à l'aide d'enrôlements volontaires qui devaient être reçus à la Préfecture de police ; nous devions trouver des voilures d'armes près des frontières de la Belgique, ainsi que des munitions. Mon état de santé ne me permit pas d'entrer en Belgique avec la colonne qui s'est battue à Risquons-Tout. Voyant l'expédition manquée, je fus jeté comme les autres dans un wagon et ramené à Paris ; je restai une journée couché, par suite de mon état de souffrance; le lendemain, Caussidière, auquel on avait fait la relation de ce qui s'était passé, furieux d'apprendre que je n'avais pas pris part à l'act'ion de Risquous-Tout , me fit arrêter par deux agents de police. Arrivé au dépôt, je lui écrivis pour lui expliquer les causes de mon inacûou ; il me fit répondre verbalement qu'il irait me trouver; j'attendis
trois jours inutilement; j'étais bien souffrant, exaspéré de l'injustice commise à mon égard ; le quatrième jour, je lui écrivis une nouvelle lettre dans laquelle je le menaçais de révéler les circonstances particulières que je savais sur lui, s'il ne me faisait mettre en liberté, et je ne pus m'empêcher, en remettant cette lettre à la personne qui devait la porter, de faire connaître qu'à sa lecture Caussidière devait me faire mettre en liberté. Je fus effectivement relâché le soir même. J'attribue l'empressement de Caussidière à satisfaire à ma demande à ce que je pouvais dénoncer des faux commis par lui , et dont l'existence aurait été facilement prouvée par moi, puisque les pièces qui les constataient étaient entre les mains d'une personne qui venait fréquemment me voir et dont j'ignore le nom; mais je sais que ces faux ont été faits de complicité avec un nommé Meignotin , actuellement gardien de Paris , et qui, à plusieurs reprises, étant en état d'ivresse, proclamait hautement ces circonstances. Du reste, j'ai assez connu Caussidière pour savoir qu'avant la révolution de février, il était absolument sans ressources et qu'il vivait par des moyens repréhensibles.
Quel édifiant spectacle que celui de ce bon accord ! et comme cela doit inviter la classe ouvrière à faire des barricades au profit de tels patrons !
11 nous faudrait un in-foiio pour compléter l'intéressante galerie de leur état-major! Mais comme Féchantillon nous paraît suffisant, nous nous en tiendrons la cette fois, et, pour en finir, nous
nous dirons, avec le citoyen Proudhon, en lui laissant le mérite du style et de la pensée :
« A quel degré d'abaissement intellectuel faut-il que nous soyons parvenus pour que la critique se croie obligée, en Tan 1849, de remuer tout ce fumier ! Mais patience ! Ces misères sont la vermine dont la société se purifie aux flammes de la controverse ! Si le camphre, la salsepareille, le mercure, devenus, par l'art du pharmacien, les agents les plus précieux de la santé publique, honorent à jamais le génie médical, la critique des erreurs humaines, l'art de guérir les gangrènes intellectuelles peut avoir aussi sa valeur, si absurde que soit, du reste , le préjugé , si dégoûtante que se produise Futopie !... »
mi imnui