AUX INSURGÉS
Au nom de l'Assemblée nationale.
« Citoyens,
« Vous croyez vous battre dans l'intérêt des ouvriers, c'est contre eux que vous combattez; c'est sur eux que retombera tant de sang versé. Si une pareille lutte devait se prolonger, il faudrait renoncer à l'avenir de la République. Au nom de la patrie ensanglantée, au nom de la République que vous allez perdre, au nom du travail que vous demandez, et qu'on ne vous a jamais refusé, trompez les vœux de vos ennemis communs, mettez bas vos armes fratricides, et comptez que le gouvernement, s'il n'ignore pas que dans vos rangs il y a des instigateurs criminels, sait^aussi quil s'y trouve des frères qui ne sont qu'égarés et qu'il rappelle dans les bras de la Patrie. »
Un grand nombre de représentants, il faut le dire, s'associa à ces généreux efforts de pacification.
Cette proclamation est lancée derrière les barricades, rien n'est épargné pour arrêter l'effusion du sang.
Dans la journée du 25, le chef du Pouvoir exécutif continue de prendre, avec une infatigable énergie, toutes les mesures réclamées par les circonstances. Tant de zèle, tant d'elforts, le sang d'im martyr frapp*' quand il marchait à l'ennemi, n'ayant à la main que la croix et son rameau vert, afin de montrer comment la religion entend la fraternité; tant dhéroï^me, en un mot, ne pouvaient rcsîer impuissants; encore un elfort et la société est sauvée! Le 26 juin, Cavaignac le demandait ainsi à ses compagnons de bataille.
« Citoyens, soldais, grâce à vous l'insurrection va s'éteindre. Celte gueire sociale, cette guerre impie qui nous est faite tire à sa fin depuis hier ; nous n'avons rien négligé pour éclairer les débris de cette population égarée, conduite, animée, par des pervers. Un dernier effort, et la Patrie, la République, la Société tout entière seront sauvées.
« Partout il faut rétablir l'ordre, la surveillance ; les mesures sont prises pour que la justice soit assurée dans son cours. Vous frapperez de votre réprobation tout acte qui aurait pour but de la désarmer. Vous ne souffrirez pas que le triomphe de l'ordre, de la liberté, de la République en un mot, soit le signal de représailles que vos cœurs repoussent ! »
Hélas! ces dernières paroles, inspirées par un sentiment d'humanité qui honore le vainqueur, ont-elles été écoutées et l'ordre qu'elles contiennent ponctuellement suivi.^... Pleurons sur tant de victimes, pleurons sur le vainqueur aussi bien que sur le vaincu.. . Il n'y a pas de triomphe dans les guerres civiles. Couvrons d'un seul et même crêpe la victoire des uns et la défaite des autres, l'épée du vainqueur et la tombe du vaincu ; car la France en tendant la main à ses libérateurs détourne la tête et pleure parce qu'elle n'oublie pas que les agresseurs étaient aussi ses enfants.
A côté de ces inspirations de la clémence et de l'humanité que nous venons de rappeler, se plaçaient aussi les inspirations d'un devoir impérieux. Dans la nuit du 25 au 26, les insurgés avai«înt lait parvenir au président
de l'Assemblée nationale et au général Gavaignac une demande qui se formulait en une condition d'amnistie pleine et entière. Le général répond que cette condition est une insulte. 11 ajoute qu'il ne peut entendre qu'un mot : Soumission absolue; et, pour en finir, il déclare positivement et énergiquement qu'il n'entendrait plus rien de pareil et qu'il était inutile qu'on se dérangeât si l'on n'avait pas autre chose à lui proposer. En môme temps de nouveaux et derniers ordres sont donnés pour Taltaque simultanée sur deux points différents du faubourg Saint-Antoine.
Ces ordres ont tout le succès que l'on devait en attendre. Enfin, le général peut faire connaître à la population qui attend, dans des transes indicibles, le terme de cette effroyable collision.
Paris, 26 juin (1 heure hO minutes).
« Le faubourg Saint-Antoine, dernier point de la résistance, est pris. Les insurgés sont réduits, la lutte est terminée, l'ordre a triomphé de l'anarchie.)/
Qu'est il besoin de s'étendre davantage sur ses sanglantes péripéties de ces quatre néfastes journées pendant lesquelles nos généraux, nos soldats, nos gardes nationaux, ont si douloureusement arraché la société en péril à l'invasion de ses ennemis acharnés? Est-il une ville, un village, qui n'ait connu tous les détails de ce drame terrible ? Est-il un cœur de citoyen qui n'ait battu de gratitude et de joie en acclamant les noms des généraux qui ont si bien mérité de la Patrie? car ils l'ont sauvée, eux, et l'ordre social tout entier. Et pourtant, quelques mois à peine nous séparent de cette guerre civile, et à l'occasion de la présidence de la République, des voix s'élèvent, qui accusent les intentions du chef qui commande en ce moment suprême.
Quelles sont les charges qu'on fait peser sur elles ?
Leplanmîlilaire au premier jour de rinsurreciion.
— Ily avait environ 25,000 hommes de troupes à Paris.
— Les membres de la commission executive avaient envoyé la veille l'ordre de faire marcher les régiments
sur divers points de la capitale. — Ces ordres n'ont pas été exécutés par le ministre de la guerre. — Donc, le plan de ce ministre était de sacrifier la garde nationale, et de laisser d'abord accroître le péril pour s'emparer ensuite de la dictature.
Voici les termes de l'attaque réduits à leur plus simple expression.
Que répondent les partisans de Cavaignac ?
Dans le dévergondage gouvernemental où l'on se trouvait depuis le 23 février, était-il possible d'admettre qu'un général de quelque valeur pût subordonner son plan militaire à la stratégie bien intentionnée sans doute, mais à coup sûr, peu compétente du conseil des cinq, composé d'un financier, de deux avocats, d'un astronome et d'un poète?
Voulez-vous savoir, continuent les défenseurs du général, quel était le plan du ministre de la guerre, investi, à midi seulement, le 23 juin, du litre de chef du Pouvoir exécutif, assumant sur lui seul, sur lui seul, entendez-vous ! la terrible responsabilité du salut de la République ?
Le général Cavaignac l'a dit h la commission d'enquête Il se rappelait la grave atteinte portée en février à l'honneur de l'armée. Il ne voulait point diviser ses troupes. Il en connaissait tout le danger.
Qu'aurait- on obtenu avec les ordres exécutés de la commission executive? On aurait éparpillé des régiments fractionnés dans une multitude de points de la capitale, et, comme en février, des bataillons isolés auraient subi de nouveau cette honte du désarmement, comme il est encore arrivé à un bataillon sur la place des Vosges.
Et l'un des défenseurs du plan de campagne ajoute :
EtabHssons par des chiffres la preuve de ce que nous avançons. Des 25,000 hommes, vous en eussiez bien laissé 6,000 pour garder l'Assemblée nationale, Zj,000 à l'Hôlel-de-Ville : ces deux points étant plus fortement menacés, comme le cœur de la place, il vous restait donc 15,000 hommes dont 13,500 d'infanterie, la seule troupe qui pût agir contre les barricades. Or, par l'im-
mense étendue de terrain qu'occupait ou que devait occuper rinsurreclion, d'après son plan stratégique, vous eussiez à peine eu un demi bataillon à chaque endroit menacé, vous eussiez exposé vos troupes à être désarmées, et le premier revers que vous auriez éprouvé, en portant le découragement dans voire camp, eût redoublé l'ardeur de nos ennemis.
x'Mnsi que nous Tavons dit, celte humiliation du désarmement subie par les troupes le 23 février avait vivement impressionné le général sur la terre d'Afrique.
Pendant quatre jours et quatre nuits que dura cette bataille impie qui a tué un archevêque, six généraux et tant d'officiers, de citoyens et de soldats, le général pourvut à tout et triompha de l'insurrection la plus acharnée qui ait jamais ensanglanté la ville de Paris. Certes, si dans les jours qui suivirent un si éclatant service rendu à la patrie, à l'ordre, au respect de la loi et des droits de tous, l'urne électorale eût été consultée pour l'élection du président de la République nul doute que l'unanimité des suffrages n'eût désigné qu'un seul candidat.
Tci, en reconnaissant tout ce que l'apologie peut avoir d'équitable, nous constatons un fait : il n'y a plus unanimité dans ces suffrages qu'on demande pour lui.
Pourquoi? d'où vient ce partage dans l'opinion publique ? et quelles paroles, quels actes ont pu faire perdre une partie de cette immense popularité dont jouissait d'abord celui qui, depuis le 29 juin, dirige les affaires du pays sous le titre de président du conseil des ministres, chargé du pouvoir exécutif.
C'est ce que nous allons examiner avec une complète impartialité.
Après les épouvantables journées de juin, à part cette minorité ennemie déclarée de tout repos public, et qui passe sa vie dans les conspirations et les insurrections, tous les partis et leurs espérances diverses avaient entièrement disparu... il n'y avait plus ni bonapartistes, ni légitimistes, ni orléanistes. La France avait simphfié la question, l'émeute avait fait ce qu'on n'a pas voulu faire ; au lendemain de la Constitution, elle l'avait mise
en demeure de s'expliquer, elle avait répondu à cet appel par un cri de réprobation, par l'envoi de tous ses enfants à la répression de cet effroyable cataclysme. Deux seules politiques étaient alors en présence : la politique de l'ordre et la politique du désordre. Et le pays disait : Ma confiance est à celui qui, nettement, franchement, résolument^ prendra la route qui m'éloignera des catastrophes que je veux éviter.
Eh bien! c'est pour n'avoir pas pris ce parti décisif, ouvertement, officiellement dans ses paroles et par ses actes ministériels , que la grande et juste popularité du général Cavaignac s'est refroidie d'abord et s'est ensuite divisée.
C'est la répétition de ce que nous avons déjà vu : Tout le monde se souvii-nt encore des 2,500,000 suffrages accordés à l'éloquente et courageuse voix de Lamartine qui, en mars, sur la place de l'IIôtel-de-Ville, avait fait triompher le drapeau tricolore sur le drapeau rouge, « drapeau sinistre, qui n'a jamais fait que le tour du Champ-de-]\[ars dans le sang du peuple. » Deux mois après, par une générosité plus chevaleresque que politique, à l'occasion de la nomination des cinq membres de la commission executive, il déclare à la tribune nationale qu'il ne veut pas se séparer du citoyen Ledru- PioUin... Le scrutin de l'Assemblée répondit à Tinstant même, Lamartine descendit de toute sa hauteur politique, au quatrième rang, à côté de celui qu'il n'a pas voulu quitter.
Cette cruelle leçon était un avertissement significatif sur le danger des alliances rouges. Depuis, une poignée de main à ce même Ledru-Rollin, si fatal pour ceux qui le touchent de près ou de loin , quelques paroles échappées à la tribune sur les inimitiés irréconciliables; et enfin en dernier lieu, la nomination de AL Gervais (de Caen), à la pi'^éfecture de police, et de M. Recurt, à la préfecture de la Seine, après celle de MM. Dufaure et Vivien aux deux ministères de l'intérieur et des travaux publics^ T)nt opéré, 'nous le croyons;
ce revirement dans l'opinion et augmenté les chances de l'autre candidat à la Présidence.
Voilà les faits exacts et leur appréciation dans toute Tindépendance de la vérité.
Nous ne parlerons pas d'autres accusations qui ne sont plus que des injures, et qui, par cela même, manquent le but qu'on veut atteindre? Toute opposition de bonne foi, toute critique honnête et modérée honore l'écrivain qui la fait. Mais la presse, toujours forte par le calme et la raison, est toujours impuissante par la violence, et le traii injustement lancé retombe presque toujours sur l'agresseur, et le blesse quand iJ ne le tue pas.
Quant à nous, si nous nous sentions animés contre un candidat, d'un ressentiment personnel, quelque fondé qu'il soit, la plume nous tomberait des mains, phitôt que de nous engager dans une polémique qui à notre insu deviendrait ardente comme la colère passionnée comme la haine, ce serait le cas de nous récuser ; car avant nous, avant tout, nous ferions passer le salut de la France. Citoyen et garde national, le cœur encore tout ému des malheurs que nous avons vus, des ruines qui nous entourent, et surtout du nouvel abîme qui peut s'ouvrir sous nos pas, nous comprenons très bien que l'appréciation de grandes qualités, d'un noble caractère, que la reconnaissance pour l'immense service rendu à la France, au mois de Juin, fasse sortir de l'urne de nos destins, le nom de l'homme qui a sauvé le pays.