LAMARTINE
Ouelqu'iin a dit, Chateaubriand, si j'ai bonne mémoire : Le génie est un fou sublime! Cette définition, contre laquelle s'inscrivent tant de grands hommes dont le génie éclairé par la vérité sert de l'anal à la raison humaine, nous paraît s'appliquer on ne peut mieux au grand poète, à l'éloquent prosateur, au philosophe nébuleux, à l'homme politique ondoyant et divers dont nous allons esquisser la biographie.
Voir se réaliser à la suite d'une révolution , prévue d'ailleurs par tout le monde , les rêves de l'imagination la plus déréglée ; c'est-à-dire se trouver porté tout à coup par le flot populaire au faîte du pouvoir suprême, c'est, il faut bien en convenir, un de ces hasards qui se rencontrent rarement dans la vie d'un homme. Celui dont il s'agit ici fût-il à la hauteur du rôle pyramidal qui lui était fait, c'est ce que ce même peuple qui le porta dans ses bras à l'Hôtel-de-Ville, le 2U février dernier, doit décider le 10 décembre.
Né à Mâcon, le 21 octobre 1790, Alphonse de Prat, qui, plus tard, se fît appeler de Lamartine, du nom d'un frère de sa mère , fut élevé par celle-ci sur les bords de la Saône et dans la solitude de Milly, modeste retraite X)ù sa famille, attachée par des emplois à l'ancienne mo-
narchie, était allée chercher le calme et l'oubli des persécutions qu'elle avait subies en 93.
S'il est vrai que les temps, les lieux, les circonstances et surtout les personnes dont un enfant est entouré, contribuent puissamment à déterminer les tendances de son esprit, ]\I. de Lamartine devait inévitablement être le grand poète que vous savez. Ainsi, le talent descriptif qu'on remarque dans ses ouvrages, s'explique par la contemplation continuelle de la nature; les joies et les douleurs de la famille développèrent ensuite cette sensibilité profonde qui caractérise ses premiers ouvrages, et c'est dans l'âme de sa mère qu'il puisa les élans religieux qui signalèrent la première période d'un talent dont le feu divin semble s'être retiré depuis que l'amour filial ne l'inspire plus.
Lorsque cette admirable mère, dont l'influence sur la première enfauce de son fils fut si douce, sentit que le jeune aiglon qu'elle avait porté dans son sein avait besoin d'espace, elle le fit entrer au collège de Billey, sainte maison dans laquelle le poète adolescent cultiva non-seulement les fleurs de piété que M°* de Lamartine avait semées dans son cœur, mais aussi les fleurs de la science, de la littérature et de l'éloquence, que les bons moines de Belley, gens aussi instruits que modestes, lui dispensèrent à foison.
Puis, lorsque M""* de Lamartine, dont l'orgueil maternel pressentait les destinées de son fils, crut qu'il pouvait, soutenu par la foi, se mêler sans danger à la vie des hommes ; elle le fit partir pour celte Italie, terre classique que les peintres et les poètes doivent visiter avant de peindre ou de chanter les grandes leçons du passé.
Après avoir foulé , selon son expression pittoresque, la poussière humaine de l'Italie, M. de Lamartine, dont la poétique nature s'enivra de l'encens des temples , des chefs-d'œuvres de Tart et du culte des souvenirs, voulut compléter son éducation en visitant Paris, cette capitale du monde intellectuel, auquel il appartenait par son génie. Lancé à vingt ans dans le pendemonlum des idées modernes, ce jeune homme, dont le cœur
avide d'émotions commençait à s'inscrire contre les pieux conseils de sa mère, paya sa dette au scepticisme, et peut-être le futur auteur des Mec?if^h'on5 eut-il débuté dans la carrière littéraire par la Chute ctun Ange, si l'amour, cette passion qui pervertit les intelligences communes, ne fût venu réconcilier la sienne avec la foi.
Grâces soient donc rendues à cette tendre et mystérieuse Elvire dont Tàme devait être éminemment belle, si nous en jugeons par les chants qu'elle inspira !
Royaliste comme ses pères, M. de Lamartine avait refusé de prendre du service sous l'Empire ; les Bourbons étant revenus, il entra dans les gardes-du corps en 1813.
La mort d'Elvire, et peut-être aussi l'indépendance de son caractère, ne lui permirent pas de suivre la carrière militaire; frappé dans son affection la plus chère, il fallait à sa douleur la solitude, à son âme l'espace, à son esprit la liberté... Il s'en fut demander au toit paternel CCS conditions premières de son génie, et les premiers chants de sa lyre ayant obtenus un brillant succès , il reparut dans le monde, en 1820, le front ceint de la poétique auréole que ses il édita lions venaient d'y poser.
Généreuse envers tous les talents, la Piestauration, qui grandissait alors ses ennemis eux mêmes, s'empres.sa d'attacher le jeune poète à la légation de Florence, et, plus tard, à l'ambassade de Naples. Non consolé par les faveurs de la fortune, l'amant d'Elvire conservait dans son cœur et sur son visage cette intéressante mélancolie qui respire dans ses beaux vers. Aussi ses biographes nous apprennent-ils que dans son séjour à Florence, le nouveau secrétaire de légation s'étant soustrait un soir aux splendeurs d'une fête pour aller rêver dans un bosquet, entendre murmurer sous l'épaisseur du feuillage une voix douce et tendre qui soupirait ces vers des Méditations :
« Peut-être l'avenir me garde-t-il encore
« Un retour de bonheur dont l'espoir est perdu ;
« Peut-être dans la foule une âme que j'ignore
t Aurait compris mon âme et m'aurait répondu. »
Les biographes ajoutent que l'âme du poète , ayant été comprise par l'âme ignorée de la jeune femme, M. de Lamartine devint l'heureux époux d'une riche étrangère éprise de sa personne et de son génie.
Ici doit s'ouvrir la seconde période de la vie de M. de Lamartine, période heureuse et brillante pendant laquelle la fortune et la gloire semblent se réunir pour le fixer dans la carrière littéraire.
De nouvelles Méditations , la Mort de Socrate et le Dernier Chant de Childe-Harold, précédèrentses Harmonies poétiques et religieuses, ouvrage dont la supériorité sur les Méditations ne fut comprise, lors de son apparition, que par un petit nombre d'esprits d'élite, mais qui, triomphant de l'étrange rivalité du poète contre lui-même, sont à présent le plus beau titre de gloire littéraire que M. de Lamartine puisse invoquer.
Les Méditations avaient frappé au seuil de l'Académie, les Harmonies en forcèrent les portes en 1829.
Un grand malheur vint jeter son ombre sur ce triomphe; M"* de Lamartine mourut peu de jours avant la réception académique de son fils. Connu de l'Europe entière, par ses vers, M. de Lamartine venait d'être nommé par Charles X, ministre plénipotentiaire de France en Grèce, lorsqu'éclata la révolution de 1830. Plus affligé qu'étonné de la chute du trône, M. de Lamartine crut devoir porter pendant quelques mois le deuil de la vieille monarchie.
« J'aimais, disait-il en 1832, cette famille des Bour- « bons, parce qu'elle avait eu l'amour et le sang de mon « père, parce qu'elle aurait eu le mien si elle l'avait « voulu, mais la révolution de Juillet ne m'a point « aigri. Je l'ai vu venir de loin, neuf mois avant le « jour fatal ; la chute de la monarchie était écrite dans « le nom des hommes qu'elle chargeait de la conduire. « Ces hommes étaient dévoués et fidèles, mais ils étaient « d'un autre siècle, d'une autre pensée; tandis que la « pensée du siècle marchait dans un sens, ils allaient « marchant dans un autre; la séparation était con-
« sommée dans Tesprit, elle ne pouvait tarder dans les « faits, c'était une affaire de jours et d'heures. J'ai « pleuré cette famille qui semblait condamnée à la des- « linée et à la cécité d'CEdipe. »
Hélas! suffit-il donc de faire de la politique suivant les temps^ pour échapper aux chutes? et la cécité d'OEdipe n'atteint-elle pas beaucoup de ceux qui croient avoir deviné l'énigme proposée aux hommes d'état par le sphinx populaire de notre époque?
Après avoir pleuré cette famille qu'il aimait, M. de Lamartine, dont l'esprit avait subi cette transformation que produit l'âge mûr chez la plupart des hommes, se tourna vers la politique, et crut qu'il devait rentrer dans les rangs des citoyens, penser, agir et combattre avec la famille des familles, avec le pays.
Ces premières tentatives pour arriver à la députation ne furent point heureuses, et la poésie ressaisissant bientôt son favori, M. de Lamarline entreprit de réahser un des rêves de son enfance eu frétant un navire pour l'Orient.
Ce voyage, poème en action, dont l'intérêt dramatique repose sur cette frêle jeune fille qui, trop faible pour supporter la fatigue et les dangers d'une transplantation s'éteignît sur le sein qui l'avait porté, ce voyage fut un double malheur pour M. de Lamartine; car non seulement il lui enleva l'objet de ses plus chères affections, mais il laissa, dit-on, en Orient, l'espérance d'une autre vie et perdit la foi dans les lieux que tant de pèlerins visitent pour la raviver.
Dans le récit, brillant d'images, que le poète nous a, donné de son voyage, on remarque au milieu des descriptions les plus poétiques, des aperçus politiques qui montrent que le voyageur n'avait pas abdique son ambition en visitant les rives étrangères, et qu'il se croyait appelé à jouer un grand rôle dans son pays.
Les prédictions de lady Stanhope réveillèrent-elles ses prétentions ou ne furent-elles que le reflet des idées que sa pénétration lui avait fait deviner? — Toujours esl-il
que cette étrange solitaire, qui reçut le poète sur une des cimes du Liban, lui dit, après avoir remarqué la courijc aristocratique de sou coup de pied : « Vous êtes un de <( ces hommes de désir et de bonne volonté dont Dieu « a besoin comme instrument pour les œuvres mer- « veilleuses qu'il va bientôt accomplir, » cl encore : « Croyez ce que vous voulez, vous n'en êtes pas moins « un de ces hommes que j'attendais, que la Providence « m'envoie, et qui ont une grande part à accomplir « dans l'œuvre qui se prépare. Bientôt vous retour- « nerez en Europe ; l'Europe est finie, la France seule « a une grande mission à accompUr , vous y parti ticiperezl »
Quelle influence les hallucinations de cette poétique aventurière ont-elles exercée sur l'imagination de M. de Lamartine, c'est ce qu'il ignore peut-être; toujours est-il que c'est de son voyage en Orient qu'il faut dater son scepticisme monarchique et ses tendances répuhlicaines.
Rentré en France, en 1833 , M. de Lamartine, élu bientôt par le département du Xord^ débuta à la tribune législative, le h janvier 183Zi, dans la discussion sur l'adresse, et soit prévention, soit réalité, le public trouva que son éloquence ne répondait pas à l'idée qu'on s'en était faite.
Plus tard, il fit parcourir à son auditoire les contrées idéales de sa politique ; mais il ne sut pas tout d'abord se soumettre aux formes parlementaires, et ses allures de poète inspiré, gênées par le prosaïsme de ses confrères, eurent besoin de se modifier pour réussir.
Placé à cette époque dans un milieu négatif, et n'ayant pas encore la conscience bien nette de ce qu'il voulait, M. de Lamartine, sympathisant d'ailleurs à tout sentiment généreux, vibrait à tout vent comme la harpe éolienne, s'incUnant aujourd'hui devant les bienfaits de la monarchie, se relevant le lendemain fier dètrc tribun d'un gouvernement constitutionnel, ou réclamant, un outre jour, h souveraineté populaire usurpée m 1830, sans qix^ U Chambre ou le pays dissent aiitr«
chose dans ces variations politiques que les fantaisies d'un poète déguisé en législateur.
Faligué de sa position, M. de Lamartine, auquel on demandait en vain de formuler ses principes, parvint à sortir du nébulisme de ses doctrines en se créant chef du parti social, espèce de fiction qui ressemblait dans son origine au canapé des doctrinaires, mais qui, fécondé par les passions et se recrutant de toutes les misères de l'époque, posa bientôt, à Tinsu de son fondateur, les bases de cette république démocratique et sociale qui menace d'engloutir un de ces jours nos fortunes et nos libertés.
Quand il eut ainsi trouvé un terrain, M. de Lamartine parvint à le fertiliser en y faisant entrer toutes les idées, toutes les améliorations politiques et sociales qui s'agitaient dans son esprit. Il se flattait, en ^lomme d'imagination qu'il est, de les faire prévaloir et de les appliquer un jour à la France par des institutions pacifiques. C'est une erreur dont le poète a é\\ gémir, quand il a vu ses disciples, portant des doctrines socialistes bien autrement avancées que les siennes, compromettre, par leurs exigeances, la république sage et modérée que le Gouvernement provisoire voulut nous donner.
Comprenant que sa renommée poétique lui servait en quelque sorte de piédestal, M. de Lamartine, qui fait des vers comme l'oiseau chante, laissa tomber de sa plume, pendant le cours de ses travaux législatifs, Joceltjn, cette sublime hérésie qu'on admire en la déplorant; la Chule d'un Ange, ce triste défi jeté par le plus éloquent de nos spiritualistes aux auteurs sensualistes de notre époque; et les /Îecuei7/e/7ienf5 poétiques, espèce de confidences dans lesquelles on sent trop peut-être le laisseraller d'un poète qui, sûr de la sympathie de ses lecteurs, ne se donne plus la peine de travailler, et donne au public, sans les corriger, les plus imparfaites comme les plus charmantes productions d'un esprit gâté par l'admiration.
Quelque intéressant quMl fût de suivre à travers ses succès les transfortnatiouï de eet esprit qui, dei hauteurs
intellectuelles où ses premiers élans l'avalent porté, n'a pas craint de descendre dans les bas-fonds de l'école sensualiste, et s'est fourvoyé dans le seul but de prouver qu'il savait faire vibrer toutes les cordes de la lyre, nous nous contenterons d'indiquer cette étude à nos lecteurs et nous appellerons leur attention sur celui des ouvrages de M. r.e Lamartine, dont le succès a obtenu le plus de retentissement.
Au point de vue littéraire, les Girondins méritent les éloges qu'ils ont obtenus. Peu de livres possèdent à un plus haut degré Part de vous captiver en vous froissant. Portraits, caractères, effets dramatiques, couleurs locales, tout cela revêtu d'un style qui vous dérobe la hardiesse de certaines pensées ou la témérité de certains tableaux, font qu'on dévore le poisou contenu dans cet ouvrage qui semble écrit sous l'inspiration du génie des tempêtes populaires.
Glorification téméraire delà Révolution de 93 et préface de celle de I8/18, l'œuvre des Girondins n'est pas seulement celle de Lamartine. Semblable à Voltaire, qui se fit le type des idées anti-religieuses de son temps, le poète des Méditations, cet homme qui traduisit en beaux vers l'instinct religieux que Chateaubriand venait d'évoquer, s'estrendu, dans les Girondins, le typeet l'organe des idées et des ambitions révolutionnaires de son époque. Dans cet ouvrage, où les illusions du poète transforment en vertus des forfaits voués par l'histoire à l'exécration des siècles, M. de Lamartine, poussé à l'inconséquence par la nature du sujet, répand les couleurs de son style sur les tyrans commue sur les victimes, promène son enthousiasme dans tous les camps et semble vouloir se parer, aux yeux de la postérité, d'une impartialité fallacieuse. ^lais qu'il ne s'abuse pas! En dépit du soin qu'il a pris de fournir des armes à tous les partis, on sent que, soit prescience de l'avenir, soit aveuglement désintéressé, l'auteur des Girondins réserve son admiration pour ces farouches Montagnards auxquels il prête gratuitement les idées qu'il lui plaît de préconiser dans son ouvrage.
Tout est dit sur ce livre dont le but semble avoir été la glorification de Robespierre, cet homme auquel il n'a manqué qu'un peu de temps pour faire légitimer par le peuple sa tyrannie. Devons-nous prendre au mot les vénérations de M. de Lamartine, ou faut -il n'y voir que l'espoir de prendre un rôle dans la révolution qu'il pressentait? Nous hésitons entre ces deux hypothèses, mais l'événement nous Incline vers la seconde.
Le prodigieux succès des Girondins fut, nous n'hésitons pas à le dire, un malheur public, car il enleva aux admirateurs occultes des Danton et des Robespierre toute pudeur, et recruta partout des séides pour la terreur.
Quel que soit le blâme que les hommes d'ordre de tous les partis firent peser alors sur l'auteur des Girondins, ce blâme fut contrebalancé par le succès, et l'homme politique dut voir dans la fête populaire qui lui fut offerte à Màcon, qu'il avait conquis tous les hommes de révolution. Cette fête, qu'on appela le grand couvert de la Liberté, réunit, le 18 juillet 18Zi7, toutes les populations des villes et des campagnes environnantes.
En dépit des menaces du temps qui grondait sourdement, une tente immense que soutenait des colonnes ornées de massifs de verdures avait été dressée pour recevoir les invités au banquet. Un vaste amphithéâtre rempli de spectateurs l'entourait. En contemplant cet immense concours de gens réunis pour lui rendre hommage, M. de Lamartine éprouva, sans doute, un de ces mouvements d'orgueil qui font croire qu'on est plus qu'un homme!
En effet, les acclamations, les chants patriotiques, les discours dans lesquels ont lui disait entre autres choses qu' il personnifiait en lui Vidée divine de la charité, de la justice et du droite semblaient le désigner à l'apothéose quant tout à coup, soit avertissement, soit présage, le plus terrible des orages vint fondre sur les six mille acteurs ou spectateurs de cette fête.
Bravant ce premier choc, les convives restent en place, mais les torrents de pluie, les roulements du ton-
nerre, les sifflements du vent qui s'engouffre dans les tentures et fait crier les planches de l'amphithéâtre, transforment en statues du Commandeur ces gens si enthousiastes tout à l'heure, et font déserter promptement la foule inondée des spectateurs. Les sanglots de Torage continuent, le vent redouble sa fureur... Tout à coup du sein de l'orage s'élève, comme un autre orage, le chant de la Marseillaise^ entonné par les convives et continué courageusement jusqu'au moment où le toit de la tente, frappé par la foudre, s'écroule et tombe à l'instant sur les patriotes et sur le banquet avec un bruit horrible.
Assurément, nous ne sommes pas de ceux qui cherchent des augures dans les moindres événements ; mais si l'on a pu trouver dans les malheurs qui signalèrent le mariage de Marie-Antoinette le présage de ceux qui devaient signaler son règne, il est permis de voir dans Torage de ]\Iàcon le présage de ceux qui devaient précéder et suivre à Paris l'établissement du régime républicain.
Quelle que fut l'impression que le poète dut recevoir de ce démenti donné par le ciel à sa glorification, l'homme politique n'en fit rien paraître; et l'orage ayant cessé, il prit la parole pour répandre son âme, dit un de ses « biographes « dans tous ces cœurs, toutes ses intelli- « gences, tous ces dévouements qui attendaient, le splen- « dide baptême de la poésie et de l'éloquence. »
« Jamais, ajoute-t-il, après avoir analysé l'éloquente « prosopopée de M. de Lamartine , jamais aucun tribun c n'avait dépensé autant d'esprit pour donner du cœur « à la poUîique, jamais l'éloquence n'avait prêté à l'op- « position contemporaine autant de force et d'audace « pour supprimer un fait entre le passé et l'avenir, entre a la révolution et la démocratie. »
« Messieurs, s'écria vers la fin de son discours M. de « Lamartine qui vient de déclarer qu'il ne vent plus « être un homme, mais un étendard révolutionnaire: « la révolution française est-elle un accès de frénésie?... « Ah î si c'est une démence nationale, convenez du moins « que l'accès est long, l'idée fixe... Une pareille folie
« pourrait ressembler à cette folie de la croix qui dure « depuis six mille ans, qui sapa le vieux monde, apprit « aux maîtres et aux esclaves le nom de frères, et re- « nouvela les autels , les empires , les lois et les institu- (( tions de l'univers. »
Puis, ajoute le biographe auquel nous empruntons ces citations, quand cet éloquent porte-drapeau a restitué à toutes les révolutions, le spiritualisme des idées luttant contre le matérialisme des faits ; — quand il a célébré les premiers catéchismes révolutionnaires; quand il a bien soufflé sur toutes les vieilles choses avec les aspirations du dix-huitième siècle... l'orateur commence à donner à la révolution, ce géant du passé, un adversaire qui se cache dans les faits réactionnaires de la politique contemporaine.
Nous avons cité ce passage, parce qu'il explique mieux encore que le génie de M de Lamartine, le mouvement populaire qui, de rHôtcl-de-Ville, l'aurait porté à la présidence de la République, si , trop faible pour faire prévaloir le côté moral par ses doctrines, il n'eût pas subi le matérialisme des faits.
C'est d'ailleurs du banquet de Mûcon que date la troisième période de la vie du poète socialiste, période pendant laquelle son imagination désertant la rime se met tout entière au service de son éloquence et parant ses ambitieux désirs des couleurs du patriotisme, fait de l'homme le pins aristocratique dans ses mœurs et dans ses manières , le propagateur de la souveraineté populaire.
Nous passerons rapidement sur les résultats de sa propagande pour arriver au point culminant de cette biographie.
On le sait , ce fut un banquet réformiste qui fut le prétexte d'une révolution que la corruption , l'absolutisme et les abus faisaient désirer aux hommes les plus pacifiques.
Tombé aux cris de : Vive la Réforme ! le trône essaya vainement de se placer sous la protection d'une femme et d'un enfant... MM. Ledru-Rollin , Marie et Crémieux
s'inscrivirent contre une nouvelle usurpation et demandèrent un gouvernement provisoire nommé par le peuple» Plus explicite encore, M. de Lamartine proclama sur-lechamp la nécessité de consulter le pays sur la forme du gouvernement qui lui convenait , et consacrant ainsi le principe du su tirage universel , il opposa les droits du peuple aux prétentions de la quasi-royauté.
Nommés par acclamation membres du gouvernement provisoire. MM. de Lamartine, Dupont (de l'Eure), Ledru-Rollin, Crémieux et Marie se rendirent à l'Hôtelde-Ville, où, sous les coups de la pression populaire, ils commirent l'énorme faute de décréter la République, attentant ainsi à la souveraineté nationale au nom de laquelle venait de s'accomplir la révolution.
Cette faute fut, nous le savons, le résultat des menaces et des exigeances de quelques ambitieux qui s'étant emparés de rHôtel-de-Ville, ce siège traditionnel de tous les gouvernements provisoires, voulurent sanctionner leur usurpation, et feignirent de voir dans l'hésitation de plusieurs des membres du gouvernement provisoire l'intention de confisquer à leur profit le pouvoir temporaire dont on venait de les revêtir. Passant à la hâte de bouche en bouche, ces soupçons excitèrent les fureurs du peuple; mais de quelques vociférations qu'elles fussent appuyées par les terroristes, le Gouvernement provisoire et particulièrement M. de Lamartine eurent tort de ne pas en appeler, au risque même de leur vie, de cette fièvre républicaine aux droits de la nation.
Affaibli dès ses premiers pas par une concession qui altérait son principe et par l'adjonction forcée de plusieurs élus du peuple à l'IIôtel-de-Ville, le Gouvernement provisoire se vit en butte aux sommations menaçantes d'un certain nombre d'hommes armés qui, pendant deux jours et deux nuits, inondèrent à plusieurs reprises la place, les cours et les salles de l'ilôtelde-Ville, sommant le Gouvernement de donner à la République le caractère , l'attitude et les insignes de la première révolution. «Vingt fois, pendant ces .soixanle- « douze heures, dit M. de Lamartine dans sa lettre jus-
« tificative aux départements qui l'ont élu, vingt fois je c fus soulevé, entraîné, emporté aux portes et aux fe- « nêtres, sur le palier des escaliers, dans les cours, sur « la place, pour parler à ces hommes d'une autre date, « qui interprétaient si mal la volonté du peuple, et pour « refouler les signes de terrorisme qui voulaient désho- « norer la République. »
Retrouvant, en effet, pour préserver son utopie du mépris de l'Europe entière, cette éloquence qu'il aurait dû employer à lui donner la sanction du suffrage universel. M. de Lamartine, appelé à grands cris parcelle foule mutinée qui, dans les jours de révolution se fait appeler le peuple, prit souvent la parole, et, bravant les fusils qui menaçaient sa poitrine, il vint à bout de repousser le drapeau rouge.
Non moins courageux en présence des ouvriers socialistes qui, se présentèrent en masse à THôtel-de- Ville, pour exiger du Gouvernement une proclamation qui leur pvomit r organisation du iravaii. M. de Lamartine, prenant la parole, leur dit :
« Citoyens, vous me mettriez à la bouche de vingt « pièces de canon que vous ne me feriez pas signer ces € deux mots réunis ^nitm\AQ,orQ anisation dulravail^ « et je vais vous dire pourquoi. Premièrement, c'est « que je ne me crois ni plus ni moins d'intelligence « qu'aucun des hommes de mon temps et de mon pays, « que j'ai passé quinze année de ma vie à étudier cette « question comme vous l'entendez , et qu'il m'a été im- « possible de la comprendre. Secondement, c'est que je « suis un honnête homme, et que je ne veux pas signer « au peuple un engagement que je ne pourrais tenir. » Voilà certes un noble langage. Quel dommage que la propagande de Louis Blanc au Luxembourg et l'institution des ateliers nationaux soient venus donner des démentis à la fermeté qu'il annonce.
L'abolition de l'échafaud eu matière politique fut encore une des inspirations de M. de Lamartine qui s'inscrivit ainsi contre l'admiration qu'il professe dans les Girondins pour les hommes de la Montagne.
IknJons aussi justice au brillant manifeste par lequel, repo ib-^ant toute idée de propagande, M. de Lamartine s'e;f( ira de conquérir à la révolution de Février le suffrage des nations; et la part étant faite à son courage, à ses bons vouloirs, à ses talents, disons quelles inconséquences inexpliquées et inexplicables compromirent son caractère et lui ont ravi, avec le pouvoir, une des plus bv^lles missions qu'il soit donné à un homme d'accomplir.
Comment se tait-il que cet homme qui, dans les premiers jours de la révolution, dominait les ambitieux, les terroristes et les intrigants par l'ascendant que prêtait à son éloquence Testi me publique, se soit laissé dominer à son tour par rinfluence perturbatrice de Ledru-Rollin? ComniiMit se fait-il qu'ayant improuvé les idées et les insignes du terrorisme, il ait déftndu, si ce n'est approuvé, les maiiifestes et les commissaires que son collègue expédiait dcus les départements pour démocratiser la France? CommeLU se fait-il enfin qu'au moment où M. de Lamartine refusait des armes aux réfugiés polonais en leur disant que lancer la guerre civile chez les nations étrangères ne serait jamais une tactique à l'usage de la République, la propagande armée, soldée et dirigée par le ministre de l'intérieur essayât de pénétrer en Belgique et portait en Allemagne des germes de révolution dont en ce moment Vienne et Berlin recueillent les fruits amers ?
Dieu nous préserve d'accuser M. de Lamartine d'une complicité que repoussent ses actes personnels sous le Gouvernement provisoire. Nous croyons qu'il a fait son possible pour réprimer les tentatives des agitateurs, nous admettons même qu'il a été sincère et loyal dans ses rapports avec les cours étrangères, mais nous pensons aussi qu'il n'a pas su ou qu'il n'a pas pu déjouer les intrigues extérieures qui se tramaient autour de lui, comme il n'a su ni prévenir ni empocher les manifestations intérieures qui, le 16 mars et le 15 avril ont compromis le salut de la République.
Est ce à dire qu'il est comptable du sang versé pen-
dant les journées de juin? — Non, s'il suffit pour se laver d'une semblable tache de décliner une solidarité funeste: oui, s'il est vrai qu'indécis dans sa marche et dans ses idées, M. de Lamartine eut le tort de faire à la République rouge des concessions occultes ou patentes qui exaltèrent ses espérances.
Brisé, avec le pouvoir exécutif par le grand choc qui vint substituer l'arbitraire et l'état de siège aux abus de la liberté, M. de Lamartine a fait de nobles efforts pour expliquer sa conduite et pour séparer sa cause de celle des anarchistes, mais il n'en reste pas moins démontré que s'il est en définitive ce que la révolution de Février a produit jusqu'ici de plus iUustre et de plus honorable, il ne possède pas cette netteté de vues et cette fermeté d'exécution qui caractérisent l'homme d'étal.
Mobile par essence, et trop poète pour ne pas vibrer avec les masses, M. de Lamartine commit au mois de février l'immense faute de se laisser imposer et d'imposer à la France la République ! De là toutes ses inconséquences, toutes ses erreurs, Obhgé, pour maintenir sa chère utopie, de pactiser avec les anarchistes, tandis que les tendances de son cœur et de son esprit l'entraînaient vers les hommes d'ordre, il compromit son caractère avec les premiers sans pouvoir être utile auxautres; et ce fier parachute de la République n'a point empêché la foudre de la sillonner.
11 a d'ailleurs perdu, avec le prestige qui l'entourait, le pouvoir de désarmer les masses par sa parole usée à tel point dès le 15 mai qu'un homme du peuple, le type et l'organe des ouvriers, glaça l'inspiration sur ses lèvres en lui criani d'une voix enrouée : Assez de blague comme cela y Lamartine !
M. de Lamartine conserve encore cependant l'ambitieux désir de conquérir par la présidence cette haute position que deux millions de suffrages semblèrent lui promettre il y a six mois !
Mais depuis six mois que de leçons reçues, que d'expérience chèrement acquise!
C'est aux hommes de la République qu'on peut surtout appliquer ces paroles de la ballade : Les morts vont vite !
Maintenant M. de Lamartine, à son tour, peut entendre retentir à son oreille ce mot fatal qui a fait écrouler deux trônes : Il est trop tard !